Philologie d'Orient et d'Occident (396) Le 13/02/2018  Tokyo  K.

         De la négation (6) : Le négatif aïnou (1)

mardi 060218

Limoges enneigée (photo: Jean-Pierre Levet, le 06/02, 2018)

 

   Sur le territoire du Japon qui s'étend, sur trois mille km, du nord de Hokkaido au sud des îles de Ryûkyû, l'aïnou, une des langues les plus anciennement parlées, n'a génétiquement aucun rapport avec le japonais. La langue ryûkyû, apparemment très différente des deux, n'en a pas moins une filiation bien avérée avec le japonais du centre, quoique la priorité d'antériorité reste encore inconnue (cf. billets 38, 39, 40).

    Torii Ryûzô (cf. billet 272), archéologue et anthropologue de la première moitié du XXe siècle, fait supposer, pour ces trois millénaires du nord de l'archipel, deux ou trois grandes vagues de migration des Aïnou, le plus important des premiers peuples occupant l'archipel nippon (cf. billet 283):  

  1. Aux environs des 3000 ans BP, le premier exode des Aïnou de Honshû (la principale des îles) vers Hokkaïdô (la grande île du nord).
  2. Aux environs des 2000 ans BP, une nouvelle fuite importante des Aïnou de Honshû à Hokkaïdô, où, ils repoussèrent les premiers Aïnou persistant dans le même mode de vie depuis leur arrivée à Hokkaïdô dix siècles auparavant.
  3. A partir d'avant 1000 ans BP, la migration des Ainou de Honshû vers Hokkaïdo, provoquée par la progression impériale dans le nord, aurait été constante, surtout celle des Aïnou qui évitaient le contact avec les colons, locuteurs de la langue japonaise, qui venaient du centre-sud-ouest.

   L'auteur de ces lignes, K., descend probablement des Aïnou qui, sans essayer de fuir vers le nord, fondus dans des groupes humains du sud, oublièrent, sauf quelque composé aïnou-japonais tel: hanka-kusai "honteux" (lit. qui sent le hanku "nombril") ainsi que l'accent propre à l'aïnou, tout ce qui constituait la plus ancienne langue du Japon sans écriture. À Hokkaido, l'oralité permit à la langue aïnou de se maintenir, la parole dépourvue d'écriture étant souvent capable de conserver le son sans l'abîmer (cf. Védas en Inde).

   L'écriture, confiante en la stabilité formelle, laisse s'altérer le son. Le chinois a fini par s'éloigner du son de l'époque archaïque, alors que le japonais, une fois fixé dans des kanji à la prononciation déjà ancienne, a pu souvent conserver le vieux chinois.

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   Le négatif aïnou somo se place devant le verbe qu'il veut nier: somo ipe "il ne mange pas"; "il n'a pas mangé": somo ki "il ne fait pas"; "il n'a pas fait". Ainsi, le temps, deviné toujours dans le contexte, s'exprime à l'aoriste "non-défini". Le sujet est proclitique: somo ku-oman "moi ne pas aller"; somo e-ki  "toi ne pas faire" (ku- "moi"; e- "toi").

   Pour le prohibitif (négatif subjectif), l'aïnou se sert du terme iteki (itek, itekki, itekke, etekke, etekkaka - d'après Sh. Hattori 1964 et Mme Tamura 1996): iteki oman "ne va pas"; iteki chapé haw ki "ne fais pas miaou-miaou" (chapé "chat"; haw "miaulement").

    La langue aïnou dispose, pour adverbes emphatiques signifiant "réellement, vraiment, certes", de plusieurs mots tels: sónno, sonno, síno, sino, nó. L'accent ne semble pas avoir ici de pertinence phonologique. On a donc trois mots: sonno, sino, no. L'occurrence dialectale la plus importante est pour sonno. Le no (dialecte Yakumo - Hattori 1996) serait une forme tronquée des formes plus pleines: sonno ou sino, probablement sonno.

  Si on peut supposer entre le négatif somo et l'adverbe emphatique sonno le lien pertinent qu'on a supposé pour le négatif et l'affirmatif japonais na (cf. billet 395), on s'attendra, en vue de la même trilogie, à trouver dans l'aïnou un déictique pronominal avec structure s(V)m(V)n(V) ou s(V)n(V)m(V). L'auteur de ces lignes se refère, pour une évolution comparable, aux mots: femme et henno (en gascon) qui viennent tous les deux de fem(i)na(m) par les étapes: femna (> femma > femme) ou (> fenna > henno).

   Or, l'aïnou possède un pronom indéfini de 3e personne du singulier: a-sinuma. Le radical sinuma, en usage pour pronom anaphorique, satisfait parfaitement à l'une des deux structures qu'on vient de supposer: s(V)n(V)m(V).

    Rendre compte du prohibitif iteki, négation subjective signifiant plutôt un vœu ou un souhait (Mme Tamura 1997) par rapport à somo, négation objective, nécessiterait une autre réflexion. Le mot iteki (itek, itekki, itekke, etekke, etekkaka), avec des syllabes bien distinctes, n'est-il pas trop plein pour une simple particule de négation ? (À suivre)