Philologie d'Orient et d'Occident (395)

                                                Le 30/01/2018    Tokyo   K.

De la négation (5) Le triple sens du négatif japonais : na

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De petits pas dans la neige (Photo par K, le 22/01, 2018)

 

   "Ora-ora-de hitori igu-mo" (Moi, je m'en vais seule, moi) est le titre, en japonais du nord, du prix Akutagawa 2018, équivalent du prix Goncourt. Mme Chisako Wakatake (63 ans), lauréate, est originaire du département d'Iwate, dont le parler est le meilleur représentant de l'ensemble des dialectes très archaïques du nord-est. Les Japonais modernes du centre ne se reconnaissent plus dans cette formule du nord: ora-orade..., qui remonte pourtant, par l'étape intermédiaire (ora, oran-de  hitori  i-ku-mo), au vieux japonais du centre (ora "moi", ora-ni-te "par moi" hitori "seul" iku "aller"-mo "!").

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   Dans ce japonais archaïque du nord, la négation se construit avec na : igu (egu)-na "ne va pas". La construction négative: verbe (iku, shûshi-kei "final") + na, est toujours en vigueur dans tout le pays. Igu-na, donc, n'accuse qu'un petit écart du standard avec la sonorisation de -k- en -g-. En ancien japonais du centre, le négatif / prohibitif na occupe une position particulière parmi les particules qui se placent normalement à l'intérieur ou à la fin d'une phrase. Il se met parfois en tête d'une phrase: na-iki; na-iki-so "ne va pas" (iki : ren'yô-kei "nominal", -so : particule d'abord prêtant une nuance de supplication au verbe qui précède).

   La vieille construction: na + verbe nominal (iki) nous permet d'estimer que na n'est pas une particule mais un adverbe, puisque, au lieu d'attribuer au mot qui suit une orientation aspectuelle, temporelle, spatiale etc., il régit l'ensemble de l'énoncé. Le na négatif / prohibitif était un mot indépendant.

   La formule de négation sans na existait. Il s'agit de: iki-so qui provenait de na-iki-so. On voit tout de suite que -so correspond ici à pas en français (ne ... pas) ou den en grec moderne (ou ... den). Le sens négatif-prohibitif de na s'est transmis à -so dans iki-so, de même qu'en français le sens de négation de ne est passé à pas.

   Or, en ancien japonais du centre ainsi que dans le dialecte actuel du département Iwaté, iku + na peut avoir un sens affirmatif (interjectif): "allons-y", "allons !" (la nature du sujet est déterminée par le contexte). En ancien japonais, iku-na est vite passé à ika-na (ika-: mizen-kei "inaccompli"), alors que dans le dialecte du nord, la formule reste la même: iku-na "on y va!"; "allons !".

   Ce qui détermine le sens de la formule dans le Koji-ki (début VIIIe siècle): sora-ha ika-zu, ashi-yo iku-na "incapable d'aller par le ciel, on va à pied" est seulement le contexte, et non pas le dictionnaire qui ne fait que de souligner la difficulté de distinguer entre ces deux na en contradiction. 

   L'ancien japonais dispose de trois na: un na négatif/prohibitif, un na affirmatif, un na interjectif. Ces deux derniers na provenant d'une seule source, il n'y a en réalité que deux oppositions; le négatif / l'affirmatif. Alors, comment peut-on concilier ces deux na, sinon par quelque mot déictique compréhensible à la fois comme affirmatif et négatif tel que: (ah) ça (oui, non) ; (oh) certes (oui, non)?

   Dans plusieurs dialectes du nord, on utilise toujours, comme pronom de 2e personne du singulier, nga (ga nasal), una, ou na. Toutes ces formes, remplacées partout ailleurs par d'autres formes, emphatiques, euphémiques ou péjoratives, telles, o(m)mae "ci-devant", omê, temae, temê etc., remontent toutes trois à l'ancien pronom personnel du singulier: na "toi". La particule casuelle ga, qui met en relief le sujet, provient de cet ancien pronom na (> una > nga > ga). Le ga du centre est ga guttural, alors que celui du nord, nasal [nga]. Partout se dit: ore-ga "moi, je...", omae-ga "toi, tu...", alors que dans le nord, ne se dit jamais; *nga-(n)ga "toi, tu", sans doute parce que la suite pléonastique (nga-nga) sonne mal.

    Nous avons supposé dans le billet 390 un rapport qui aurait existé entre le négatif grec οὐ et la particule latine -ve ( sanskrit). Si ces particules, grecque, latine et sanskrite, se sont liées avec le pronominal indo-européen *vV- (cf. vâm, vaḥ, pronoms enclitiques de 2e personne du duel et du pluriel en skr.), le même lien indo-européen (entre négatif, affirmatif et pronominal) se profile sur trois na en japonais.  (À suivre)