Philologie d'Orient et d'Occident

06 décembre 2016

Ne pas se fier à Platon pour lire Homère (4)

 Philologie d'Orient et d'Occident (365)    

                                                                               Le 06/12/2016  Tokyo  K                                   

Il ne faut pas se fier à Platon pour lire Homère (4)

De la syntaxe attique à la parataxe homérique

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Bouquet de Zinnia par Misao Wada (cousu main)

 

    L'enseignement de Jean-Pierre Levet (cf. billet 364) sur la différence entre indicatif et subjonctif de l'époque homérique est mieux illustré par l'occurrence suivante du chant V de l'Iliade (du vers 136 au 141).

   L'acharnement de Diomède, héros achéen blessé, sur les Troyens est comparé non pas à la précipitation des loups sur des agneaux (ὡς δὲ λύκοι ἄρνεσσιν ἐπέχραον "ainsi les loups se précipitèrent sur les agneaux" XVI-352) mais à l'assaut d'un lion sur des moutons à la riche toison. On peut ici mieux distinguer les deux modes, l'un exprimant la ponctualité à l'indicatif (en bleu), l'autre l'intemporel au subjonctif (en rouge).

      [... /] μιν [.. /..] ἕ/λεν μένος/ ὥς τε λέ/οντα                   (Iliade V,  v.136)

           "une ardeur [...] s'empara de lui comme d'un lion"                                 

      ὅν ῥά τε/ ποιμὴν/ [...] ἐ/π᾽ εἰροπό/κοις ΐ/εσσι               (v. 137)                                     

           "lequel un berger, [...], près des brebis à l'épaisse toison," 

      χραύσῃ / μέν τ᾽ [.. / ... / ... /] οὐδὲ δα/μάσσῃ·                 (v. 138)

           "égratigne mais [...] ne soumet certes pas"           

            (v.139 - v.140)                                                                                                 

      α [... / ... / ... / ... / ..] κέ/χυνται,                                  (v. 141)

          "qui, [...], se sont répandues pêle-mêle"

   - - - - - -

   La distinction entre objectivité (indicatif) et subjectivité (subjonctif) est difficile à saisir. Mais plus on remonte dans le temps, mieux on voit que les anciens tenaient à exprimer non pas leurs constats neutres de la situation mais leurs propres sentiments: volonté, ordre, souhait, désir, prière ou crainte. En sanskrit, on disposait, en dehors du subjonctif qui a été vite remplacé par l'optatif, de plusieurs modes subjectifs: injonctif, désidératif, optatif, précatif, sans parler de l'impératif.

   L'éminent linguiste américain William D. Whitney nota dans sa Grammaire sanskrite (Harvard univ. press, 1889, § 574): le subjonctif dont l'idée fondamentale était probablement celle de "réquisition", ayant coexisté en védique avec l'optatif dans les propositions indépendantes, finit par être évincé en période sanskrite par ce dernier mode (trad. K.). Chantraine, dans sa Grammaire homérique (t. II, Syntaxe, Klincksieck, 1981, p. 206) note: l'emploi du subjonctif dans les propositions principales est sensiblement plus étendu chez Homère qu'en ionien-attique. Pour la langue homérique, on peut supposer que les éléments de phrase étaient plutôt indépendants. Moins de propositions subordonnées, moins donc de conjonctions, de prépositions. Et les pronoms "relatifs" homériques, comment en étaient-ils?  En sanskrit, ils n'en sont qu'aux balbutiements.

   On voit en effet à l'occurrence citée ci-dessus (Iliade, V- v. 136-141) qu'entre le relatif féminin pluriel αet son antécédent ΐεσσι "brebis" (v. 137) s'interposent trois vers (v. 138, 139, 140). Ce qui prouverait que la relative introduite par α était une proposition quasi indépendante. Une phrase relative semblable se retrouve au chant XVI (v. 353).

    ὡς δὲ λύ/κοι ἄρ/νεσσιν ἐ/πέχραον/ [ἢ ἐρί/φοισι             (XVI, v. 352)

          "ainsi, les loups se précipitèrent sur des agneaux [ou sur des chevreaux,"

    σίνται ὑ/π᾽ ἐκ μή/λων αἱ/ρεύμενοι/], α τ᾽ ἐν ὄ/ρεσσι          (v. 353)

          "pillards, les détachant du groupe], qui, sur les montagnes,"

    ποιμένος/ ἀφραδί/ῃσι δι/έτμαγεν·/ οἱ δὲ ἰ/δόντες               (v. 354)

          "par imprudence du berger, se sont répandues. Eux le voyant ..."

   L’antécédent du relatif féminin au pluriel α ne doit pas être μήλων, génitif au pluriel, car le mot est un neutre, ni ἐρίφοισι(ν), datif masculin au pluriel, mais le terme qui se trouve plus loin: ἄρνεσσιν "agneaux".

   Voici là-dessus l'enseignement de Jean-Pierre Levet:

   ... le substantif ἀρήν [ὁ, ἡ] est épicène : il désigne aussi bien le petit animal mâle que femelle. Tout se passe comme si ἣ ἐρίφοισιν "ou sur des chevreaux" représentait une sorte de simple parenthèse (ἔριφος n'est pas épicène, mais seulement masculin).

   Si l'on enlève cependant aux deux vers (v. 352-353) non seulement ρίφοισιν mais six pieds entiers: ρί/φοισι | σίνται /πκ μή/λων α/ρεύμενοι, on a deux vers réduits en un seul, plus raisonnable et aussi bien rimé:

  ς δ λύ/κοι ρ/νεσσιν /πέχραον/, α τν /ρεσσι  "ainsi, les loups se sont précipités sur des agneaux, qui, sur les montagnes ..."  (À suivre)

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22 novembre 2016

Ne pas se fier à Platon pour lire Homère (3)

Philologie d'Orient et d'Occident (364)

                                                Le 22/11/2016     Tokyo  K.

Il ne faut pas se fier à Platon pour lire Homère (3)

Le subjonctif au temps d'Homère

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Poireaux "d'Occident" par Misao Wada (cousu main)

 

   Dans la syntaxe homérique (Jean Bérard: Odyssée, 4e éd. Classiques Hachette, 1985, p. 420), l'auteur inventorie trois traits principaux qui distinguent la langue d'Homère de celle de Platon: - 1) l'autonomie des mots dans la phrase, - 2) l'emploi de la coordination au lieu de la subordination, - 3) certains emplois (des cas; des temps et des modes; des conjonctions, prépositions et particules; des pronoms et des adjectifs).

   Le troisième trait me semble difficile à distinguer des deux premiers. On pourrait le ramener suivant les cas, soit au premier soit au second. Certains emplois des cas, par exemple, concernent l'autonomie des mots, ceux des temps et des modes, la coordination. Les trois traits caractéristiques de la langue homérique se résument donc à deux: l'autonomie des mots et la coordination (= la parataxe).

   Accordées au genre des mots auxquels elles se réfèrent, les particules (ὁ, ἡ, τό, etc.,) s'emploient comme articles définis dans la langue attique. Par contre dans la langue homérique, elles étaient bel et bien des pronoms. En plus, on a vu des prépositions fonctionner comme adverbes (ὑπό "en dessous", ἐπί "au-dessus; en outre", κατά "en bas" etc.,); des préverbes ne pas dépendre des verbes dont ils feraient plus tard partie.

    - - - - - -

   L'autonomie des mots et des phrases favorise la construction paratactique. Tant qu'une phrase peut fonctionner seule, sans rapport de causalité avec d'autres propositions, elle n'a à être accompagnée d'aucune conjonction les reliant logiquement. Dans les deux derniers billets (362, 363), on a évoqué l'éventualité de l'indépendance du subjonctif, afin d'accuser la contradiction du "subjonctif", terme seulement issu de la grammaire latine (< subjunctivus "attaché sous"), dit "mode de la subordination".

    Dans la phrase: Vienne le soir, l'eau est violette, la première proposition peut être paraphrasée: Lorsque le soir vient, .... Si le soir vient, ..., Au moment où .... Par ailleurs la phrase au subjonctif excelle à exprimer l'état d'âme de l'énonciateur (souhait, appréhension ou crainte, etc.,); elle se distingue d'un énoncé aux propositions juxtaposées à l'indicatif: Le soir vient, l'eau est violette où le sentiment du locuteur n'est pas en jeu.

    En grec homérique, il y allait non pas de l'analyse textuelle mais de la synthèse orale, car Homère n'a pas écrit mais chanté. On peut donc supposer que le subjonctif avait plus d'expressivité dans l'oralité que dans l'écriture. Dans le texte (< sansk. tashta- "façonné"), l'écriture, avec sa logique implacable, aurait fini par priver le subjonctif de ce qui était oral, de ce qu'il y avait d'irréductible à l'analyse logique.

    - - - - - - -

    Qui peut saisir la différence entre l'indicatif et le subjonctif dans les vers suivants?

    ὡς δ᾽ τἀπ᾽ Οὐλύμπου νέφος ρχεται (ind.) οὐρανὸν εἴσω (Iliade, XVI-364)

         (Ainsi, lorsque, de l'Olympe, le nuage va vers le ciel)   

    αἰθέρος ἐκ δίης, τε τε Ζεὺς λαίλαπα τείν(sub.),                (v. 365)

         (De la région divine, lorsque Jupiter déploie une nuée d'orage) 

 

    ἤματ᾽ ὀπωρινῷ, τε λαβρότατον χέει (ind.) ὕδωρ                (v. 385)

         (Par un jour d'automne, lorsque [Jupiter] verse une eau véhémente)

    Ζεύς, τε δή ῥ᾽ ἄνδρεσσι κοτεσσάμενος χαλεπήνῃ (sub.),   (v. 386)

         (Lorsque Jupiter, indigné, s'irrite contre les hommes)

 

   Voici la réponse de Jean-Pierre Levet (cf. billet 363):

   [...] le subjonctif a deux grandes valeurs: [...] soit la finalité soit l'éventualité. Dans les vers 385, 386 et 387 [...], il s'agit de l'éventualité, qui correspond à une répétition dans le présent-futur, en l'occurrence dans le présent. La conjonction de subordination τε signifie "quand, lorsque", d'où avec le subjonctif (toujours accompagné de ἄν, ὅταν en attique) "toutes les fois que". C'est le sens qu'il faut reconnaître au vers 386. [...]. Mais au vers 364, τε est utilisé avec l'indicatif (ρχεται). La différence entre l'indicatif et le subjonctif est nette: l'indicatif montre que l'image engagée dans la comparaison est comprise comme une image ponctuelle, dont la généralité est ressentie comme intemporelle et non pas comme répétitive. On voit bien que subjonctif et indicatif n'ont pas la même valeur. Il n'y a pas de variante dans les deux séries de vers, cela montre que la différence entre indicatif et subjonctif a été bien comprise pendant la transmission du texte. [...]   (À suivre)

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08 novembre 2016

Ne pas se fier à Platon pour lire Homère (2)

Philologie d'Orient et d'Occident (363)

                                            Le 08/11/2016  Tokyo  K.

Il ne faut pas se fier à Platon pour lire Homère (2)

             Dédié à la mère de Clément Lévy décédée fin octobre à Toulouse

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Source à trois cours, Yatsugatake (photo prise par Kyoko, le 2 juin, 2012)

 

      Les épopées homériques ont été composées environ six siècles avant Platon, il s'agit à peu près du temps qui sépare les chansons de geste des œuvres de l'époque classique. D'Homère à Platon, il faut traverser la même distance chronologique que de la Chanson de Roland aux comédies de Molière. Au temps d'Homère, très éloigné donc de celui de Platon, le subjonctif n'était pas un mode "subjugué, subordonné" qui nécessitât toujours une particule conjonctive de subordination telle: κέ(ν), ἄν, ἵνα (afin que), ὡς (ἂν) (pour que), ἔστε ἂν (jusqu'à ce que), ὅπως ἂν (afin que), etc., éléments essentiels, à l'âge classique grec, des propositions subordonnées.

   Un emploi du subjonctif aoriste dans le Banquet (Συμπόσιον, 211c) aurait attiré l'attention de Takashi Yamamoto, traducteur japonais de l'œuvre de Platon (cf. billet 362). Peu conscients ou peu habitués à la grammaire homérique où le mode subjonctif était quasi indépendant, les anciens commentateurs de Platon ont diversement corrigé le passage, tantôt avec tantôt sans conjonction justifiant l'emploi du subjonctif.   

   Au dernier billet publié dans ce blog, Jean-Pierre Levet, illustre helléniste de Limoges, a bien voulu apporter un savant commentaire que je me permets ici de reproduire:

   Le titre de ta feuille de blog est fort bien choisi et très significatif. Comme l’a enseigné Bérard, que tu cites opportunément, le subjonctif homérique pouvait équivaloir à un futur dans tous les types de propositions (subordonnées, indépendantes, principales), alors que, à l’époque classique, le subjonctif n’a conservé cette valeur que dans les subordonnées derrière une conjonction accompagnée de la particule ἂν.

   Cette valeur du subjonctif provient de sa capacité à exprimer, outre la volonté, l’éventualité. Il y a quelques rares traces du subjonctif en sanskrit védique (par exemple asati [(qu'il) soit] de la racine AS [être], < *h1es-e-ti, qui donne aussi latin erit [futur]). On estime que le subjonctif s’est à peine développé en sanskrit avant de disparaître complètement dans les textes classiques.

   Je suis entièrement d’accord avec ton explication du vers 273 du chant XVI de l’Iliade, même si une autre explication semble théoriquement possible : ce subjonctif γνῷ pourrait avoir une valeur finale comme τιμήσομεν [= τιμήσωμεν] (subjonctif aoriste athématique archaïque à voyelle brève) derrière la conjonction ς accompagnée de ἂν. Mais la construction de l’ensemble de la phrase et notamment la place de δέ καὶ derrière γνῷ rend plus plausible l’interprétation de γνῷ comme un subjonctif à valeur éventuelle (c’est-à-dire de futur) : « et alors l’Atride saura… ».

   - - - - - - - -

   Le rapprochement avec le Banquet (211c) est particulièrement intéressant. Le texte des manuscrits est incertain et la présence de ἵνα correspond à une correction d’éditeur. La lecture γνῷναι (elle aussi correction d’éditeur) impliquerait que cet infinitif ait une valeur de but « pour savoir finalement… », mais une telle correction ne s’impose pas.

   Le subjonctif est appelé par la conjonction ἔστε (avec ἂν) signifiant « jusqu’à ce que ». Bien qu’il soit éloigné dans cette phrase de la conjonction, le subjonctif γνῷ pourrait s’expliquer de la même façon (dépendance de ἔστε ἂν) « et < jusqu’à ce qu’> il sache… ». L’adjonction de ἵνα καὶ modifierait le sens de la phrase et la valeur du subjonctif (volonté et non plus éventualité) : « pour qu’il connaisse… ». (...) L’édition dont je dispose (Léon Robin, aux Belles Lettres, 1966, p. 70) donne simplement καὶ γνῷ (...).

   Les corrections diverses apportées par certains éditeurs montrent la difficulté d’interprétation du texte parce que γνῷ semble trop éloigné de ἔστ᾽ ἂν [...] τελευτήσῃ.

   - - - - - - - - -

   Cette leçon me permet de présumer qu'en ce qui concerne le passage 211c, le manuscrit originel de Platon doit être proche de c) où, sans conjonction appelant un subjonctif, on voit coordonnés mais indépendants deux verbes au subjonctif.

a) ἔστ᾽ ἂν [...] τελευτήσῃ (sub.), [...], καὶ γνῷ (sub.) (Léon Robin 1966, 211c)

b) καὶ [...] τελευτῆσαι (inf.),[...], ἵνα γνῷ (sub.)        (Léon Robin 1989, 211c)

c) καὶ [...] τελευτήσῃ (sub.), [...], καὶ γνῷ (sub.)                            (À suivre)

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25 octobre 2016

Ne pas se fier à Platon pour lire Homère (1)

Philologie d'Orient et d'Occident (362)   Le 25/10 2016 Tokyo  K.

Le subjonctif, mode subalterne?

Il ne faut pas se fier à Platon pour lire Homère (1)

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Lys de Pâques par Misao Wada

 

   K. est maintenant le responsable d'un petit cercle matinal de lecture homérique, qui se tient une fois par semaine (durant une heure et demie) à l'Institut des langues de l'université Meiji-gakuïn, Tokyo. Tout au début on se réunissait le mercredi matin, plus tard le mardi matin, enfin actuellement le samedi matin. Le jour de la réunion était fixé en fonction des possibilités de participation de l'extérieur.

   Le cercle s'est formé dès la rentrée 1983, en avril, après le décès de Nishiwaki Junzaburô (1894-1982, cf. billets 47-67), alors professeur émérite de l'université, poète nobélisable, connu pour être un grand lecteur d'Homère.

   La qualité des participants a changé considérablement: au début, des universitaires surtout, soit enseignants soit doctorants, maintenant davantage de chercheurs indépendants passionnés des épopées grecques plutôt que des universitaires encadrés à l'ancienne. La quantité d'adhérents a également fluctué: d'une quinzaine au maximum à trois au minimum. Après ses débuts en avril 1983, le cercle continue d'honorer le souvenir du poète Nishiwaki intéressé par la langue d'Homère. On a eu, en tout, plus d'une centaine de participants en trente-trois ans dont K. a vécu toutes les péripéties. 

   Jean-Pierre Levet (cf. billets hors-série et 359), éminent helléniste de France (Limoges), continue de bien vouloir veiller sur le cercle, de loin ou sur place. En 1988, invité à Tokyo, il nous a donné des leçons sur le chant IX de l'Iliade. Les membres actuels sont au nombre de huit. On en est maintenant au second tour de lecture, au chant XVI de l'Iliade.

   Le début de la lecture a été difficile. Novice, K. mettait deux ou trois jours pour préparer cinq vers par semaine. On a deux lecteurs chaque fois, choisis d'avance parmi nous à tour de rôle: l'un explique la scansion des vers du jour, l'autre analyse le texte. Celui qui a étudié la mesure dirige la lecture à haute voix. Les cinq lignes par séance sont vite passées à quinze, trente, quarante... et maintenant la cadence s'est stabilisée aux environs d'une trentaine de lignes. On est habitué à ce rythme depuis plusieurs années.

     - - - - - -

    Takashi Yamamoto (1945-), professeur émérite de l'université de Tokyo, philosophe spécialiste des idées grecques, vient de publier aux Presses de Tôdai (PUT) une belle traduction du Banquet (Συμπόσιον) de Platon. Dans une plaquette mensuelle des PUT (UP 10/2016), il discute un emploi du subjonctif dans un passage (211C) où est révélée par la sage Diotime l'ultime voie pour la Beauté.

    Diversement corrigée, la phrase traduite doit être: καὶ γνῷ αὐτὸ τελευτῶν ὃ ἔστι καλόν que je traduirais: et alors, on connaîtra enfin la beauté elle-même (γνῷ, aoriste 2 subjonctif, de γιγνώσκω "connaître"). Selon Yamamoto, les anciens commentateurs, perplexes, gênés par l'emploi du subjonctif, auraient mué le subjonctif en infinitif (γνῶναι) ou ajouté ἵνα, justification du subjonctif. Ce qui fait supposer qu'il a traduit Συμπόσιον dans un manuscrit où ne figurent ni la conjonction ἵνα ni l'infinitif γνῶναι.

   Le traducteur met justement en question les deux variantes: ἵνα γνῷ (reprise dans le texte de l'édition de Léon Robin, aux Belles Lettres, 1989) et ἵνα καὶ γνῷ (p. 70), notées dans l'édition de 1966, alors que la version καὶ γνῷ ou γνῷ καὶ à laquelle le traducteur aurait eu recours est sans conjonction justifiant l'emploi d'un subjonctif.   

   Ses arguments longuement développés afin d'expliquer l'emploi du subjonctif γνῷ non subordonné auront été vains, car, on sait que, dans la langue homérique, le subjonctif aoriste n'était pas un mode subordonné à la principale. «Le subjonctif pouvait exprimer, à l'origine, non seulement la volonté, mais encore l'éventualité et prenait alors un sens voisin du futur. Cet emploi ne s'est conservé, à l'époque classique, que dans les subordonnées (...). On le trouve encore, chez Homère, dans les principales avec ou sans ἄν.» (Jean Bérard, Odyssée, Hachette, 1955, p. 425)

     En effet, au chant XVI, le subjonctif se présente dans une proposition indépendante:

    γνῷ δὲ κα Ἀτρείδης εὐρυκρείων Ἀγαμέμνων / ἣν ἄτην, (...)

    "Et l'Atride Agamemnon, au large pouvoir, saura / son aveuglement (...)"

                                                             (v. 272-3; également, I. v. 411-2)

    Le "subjonctif", subjugué, subordonné, conjonctif (setsuzoku-hô), dont l'idée est sûrement ancienne mais la dénomination seulement latine, n'existe pas en sanskrit où il y a pléthore de modes subjectifs, indépendants. (À suivre)

 

11 octobre 2016

Le français médiéval, une langue morte ?

Philologie d'Orient et d'Occident (361)

                                            Le 11/10  2016  Tokyo    K.

Le français médiéval est-il une langue morte?

Dictionnaire du français médiéval (Les Belles Lettres 2015)

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Lys sauvage et Libellule par Misao Wada (cousu main)

 

   «Se consacrant au recueil des mots du français médiéval, langue morte dont personne ne fait usage, il a mis cinq ans et demi à publier en France son dictionnaire, épais de sept centimètres, avec cinquante-six mille entrées. Voilà en effet un demi-siècle que ce genre de publication n'a pas vu le jour. Son travail vient d'être couronné, en juin dernier, du grand prix de la francophonie de l'Académie française.» (tr. K.) Ainsi est présenté, dans le quotidien Asahi du 26/09, Takeshi Matsumura, lexicographe et médiéviste (cf. billet 360).

   Son nom dira quelque chose aux lecteurs attentifs de nos derniers billets. Ce n'est pas sa maestria de lexicographe qui est ici discutée, mais le point de vue innocent et naïf du journaliste qui a rapporté le fait.

   D'une utilité évidente pour la compréhension des textes médiévaux français, depuis les Serments de Strasbourg en 842 jusqu'à la fin du XVe siècle, le Dictionnaire du français médiéval (3500 p. Paris, Les Belles Lettres 2015) peut parfois illuminer la langue des siècles postérieurs qui perpétuent, plus ou moins, un état ancien de la langue. Ainsi a-t-on vu dans le billet 358 que le Dictionnaire Matsumura nous avait permis de supposer, dans un fragment de Pascal, qu'on peut disposer d'une autre interprétation du verbe «détourner» au sens intransitif (attesté dans le Dictionnaire) pour le syntagme verbal «n'en point détourner», compris normalement comme transitif par brachylogie.

   On a également vu dans le billet 360 que, pour faire la différence entre «spill» et «distribuer» pour le verbe répandre (répandre ou verser selon l'intention), ce nouveau Dictionnaire du français médiéval, mieux que le Dictionnaire de l'Académie française 1694 ou celui de Furetière 1690, nous évoquait l'idée: répandre = distribuer, avec sa mise en évidence du sens de «respandre» associé à des occurrences fort à propos. Sans cette acception ancienne: «distribuer», la petite phrase du fragment (Plaidoyer de M. le M. sur le cordelier par force) serait encore pour nous une énigme.  

   Pourquoi l'entrefilet au premier abord anodin rédigé par le journaliste interviewant notre lexicographe a-t-il été si choquant ? Ce n'est certes ni l'absence d'une analyse de texte comme celle qu'on a ci-dessus esquissée ni l'entrée un peu cavalière de l'article. Ce sont sans doute les deux mots «langue morte» qui m'ont révolté. 

   Pourquoi traiter une langue dont beaucoup, il est vrai, n'ont pas cure actuellement, d'une «langue morte dont personne ne fait usage» ? Est-ce que le français du Moyen Âge est une langue éteinte ? Je viens de montrer le contraire. La langue du Moyen Âge, quoique inaudible de nos jours dans les grandes villes de l'Hexagone, n'a jamais disparu. Elle peut être ressuscitée à toute occasion qui se présente.

   Il y a quelques jours, sur notre campus universitaire à Tokyo, j'ai trouvé le texte d'une conférence qui vient d'être donnée par un universitaire français (Gabriel Gallezot, Univ. de Nice), sous le titre de «Lettrure scientifique à l'ère du numérique». En voici les premières lignes:  

   Le concept de littératie (ou littéracie) forgé à partir du terme anglo-saxon literacy aurait pu être remplacé par un terme français du XIIIe siècle qui désignait tous les savoirs du lettré: la lettrure (letreüre).

    Le mot letreüre figure bel et bien dans le Dictionnaire du français médiéval avec deux acceptions: érudition et instruction et une occurrence. Selon Matsumura, le mot existerait non pas depuis le XIIIe mais depuis le XIIe siècle. Précision.

    L'innocence (qui frise l'ignorance) du journaliste du quotidien Asahi, partagée un peu partout actuellement, est pernicieuse, car elle détourne les jeunes de l'étude de langues anciennes, archaïques ou dialectales qui sont toujours des inspirations nouvelles et des moyens de communication avec la sagesse antique. Aucune langue n'est morte. La langue n'est pas mortelle. Éteinte, elle ne fait que le mort, elle se repose. Le linéaire A, langue non encore déchiffrée, attend le même sort que celui de sa consœur B, déjà ressuscitée, après avoir fait un petit somme d'un peu plus de trois mille ans. Ce qui a existé existera. (K.)


27 septembre 2016

Une nouvelle traduction des Pensées (5)

Philologie d'Orient et d'Occident (360)  Le 27/09  2016  Tokyo  K.

"Répandre ou verser, selon l'intention"

Une nouvelle traduction des Pensées de Pascal (5)

001142  Pierrot et sa sœur par Misao Wada (cousu main)

 

      Carrosse versé ou renversé selon l'intention.

     Répandre ou verser selon l'intention.

     Plaidoyer de M. le M. sur le cordelier par force.

     (Lafuma, Pascal Œuvres complètes, éd. du Seuil, 1963, p. 582, fragment 579-53)

   La petite phrase au milieu: «Répandre ou verser selon l'intention» est présentée dans la traduction de Shiokawa Tetsuya: 注ぐ、もしくは注ぎ込む。意図の有無による。sosogu, moshiku-wa sosogi-komu. Ito-no umu-ni yoru (éd. Iwanami, t. II, 2015, p. 313)

    Contre cette version s'insurge Matsumura Takeshi, lexicologue-médiéviste (cf. billet 356): En lisant ces phrases, les lecteurs pourront-ils comprendre ce que veut dire Pascal ? Leur est-il possible de voir quelle différence d'intention il y a entre le verbe «注ぐ sosogu» et le verbe «注ぎ込む sosogi-komu» [tous les deux signifiant "verser"]? (halshs-01220083, p. 10). Pour étayer son assertion, le lexicographe japonais (auteur du Dictionnaire du français médiéval, 3500 p, Les Belles Letttres, 2015) reproduit un conseil, pertinent en l'occurrence, du Dictionnaire de l'Académie française de 1694 (Nous modernisons la graphie, ainsi de suite):

     Et on dit à un homme qui porte un plat, un vase plein de bouillon ou de quelque autre liqueur, Prenez garde de répandre, non pas, Prenez garde de verser. (ibid.,)

    Son raisonnement consistant à trancher entre répandre et verser semble bien supérieur à celui du traducteur qui met dans une perplexité totale la plupart des lecteurs japonais souhaitant appréhender deux termes presque synonymes: sosogu et sosogi-komu. D'autre part, l'emploi en parallèle du mot intention et l'existence d'une association d'idée (versé, renversé / verser) sont bien visibles dans les deux premières phrases: Carrosse versé ou renversé selon l'intention. Répandre ou verser selon l'intention.  

    Or, il nous semble y avoir une autre association d'idée pascalienne, anticipée cette fois, dans répandre (ou verser selon l'intention). Il s'agit de l'allusion au texte concernant la troisième phrase du fragment: Plaidoyer de M. le M. sur le cordelier par force.

   À propos de cette phrase énigmatique, Michel Le Guern (1937-2016) formule cette longue note:

        Les Plaidoyers et harangues d'Antoine Le Maistre [= M. le M., ancien avocat] avaient été publiés (...) après sa conversion et sa retraite à Port-Royal-des-Champs. Dans le sixième plaidoyer, «Pour un fils mis en religion par force», on trouve l'expression (...): «Dieu qui répand des aveuglements et des ténèbres sur les passions illégitimes» (le mot répand est souligné par l'auteur, Pléiade II, p. 1497).

   Le traducteur Shiokawa rend justement, dans son commentaire sur le fragment, ce «répand» par sosogareru, forme de respect pour sosogu (verser). (op. cit., p 314).

   Pour le verbe répandre, Gaston Cayrou, dans son Français classique (Paris, Didier, 1948), ne fournit qu'une définition prise au Dictionnaire de l'Académie (1694), avec une occurrence chez Molière: v. tr. - «Sign. au fig... Distribuer à plusieurs personnes.» Aux pauvres, à mes yeux, il allait le répandre. (Mol., Tart., v. 298. - Il s'agit des libéralités de Tartuffe).

   Littré (1863), en dehors des acceptions: épancher, laisser tomber un liquide; répandre de l'eau sur la table; abs. Prenez garde de répandre, fournit un autre sens: départir, distribuer à plusieurs personnes; Répandre des bienfaits.

    Pour le XVIIe siècle, le lexicologue Furetière (1690) est plus prolixe que les Académiciens. Répandre: épancher, faire tomber de la liqueur. Les tables de bois de rapport se gâtent, quand on répand de l'eau dessus. Ces occurrences sont de la même catégorie que «Prenez garde de répandre».

    Furetière poursuit son enquête sémantique: (répandre) se dit aussi de la distribution de plusieurs choses; les Capitaines Romains répandaient de l'argent parmi les soldats pour se faire élire Empereurs; se dit figurément en choses morales; Dieu a répandu bien des grâces sur cette famille. Cette acception ne se rejoint-elle pas à l'expression d'A. Le Maistre: Dieu qui répand des aveuglements et des ténèbres sur les passions illégitimes? Quand Dieu répand, l'intention n'est pas humaine mais divine. Le traducteur Shiokawa aurait eu bien raison de traduire "répandre" par le mot 注ぐ sosogu, s'il avait su nettement marquer entre répandre et verser, sans perdre de vue l'ensemble du fragment. (Fin pour Une nouvelle traduction des Pensées de Pascal).

15 septembre 2016

Les serments de Strasbourg (9)

Philologie d'Orient et d'Occident (Hors-série)

La naissance d'une langue nationale

Réflexions politico-linguistiques sur les Serments de Strasbourg (9)     Le 15/09  2016   Tokyo   K.

 

La nouvelle langue, un instrument de libération spirituelle

   Pour les premiers œuvres littéraires, le retard constaté dans le Sud, par rapport au Nord, viendrait de ce que l'occitan ne s'était pas dégagé de l'emprise de la culture latine, ce qui ne veut évidemment pas dire que l'occitan était toujours sous la domination latine. En Italie, pays limitrophe de l'Occitanie, l'emploi officiel du latin dura plus longtemps et il se constitua, selon les différences géographiques, ethniques, politiques, etc., plusieurs langues locales importantes. La conscience linguistique d'un parler populaire et national, distinct du latin, n'apparut donc en Italie que beaucoup plus tard. Les premières tentatives faites pour se libérer du latin se trouvent dans les formulaires juridiques de la fin du Xe s., mais le véritable début de la littérature en langue vulgaire ne se situe qu'au début du XIIIe s., avec l'œuvre poétique de François d'Assise (1224). Le premier et le plus grand poète italien, Dante, fut très influencé par les troubadours.

   Ainsi dans la France du Nord, dans le Midi et en Italie, avec le temps, la langue vulgaire telle qu'elle s'était constituée s'affermit et se structura suffisamment non seulement pour servir à communiquer, mais encore pour être le support d'une littérature riche, dynamique et florissante. Après les premiers balbutiements se succédèrent des chefs-d'œuvre poétiques qui constituèrent dans chaque histoire littéraire un âge d'or. La première manifestation en langue vulgaire peut donc être interprétée dans chaque pays comme une déclaration d'indépendance littéraire, qui révéla d'emblée les qualités et les capacités jusqu'alors latentes de la langue populaire. Pour employer une expression de P. Zumthor, pour ceux qui l'écrivaient, la nouvelle langue était «un instrument de libération spirituelle».

   À l'ouest de l'Empire d'Occident, à l'exception de l'Espagne, dont la littérature fut dès le début sous l'influence arabe, plus on était éloigné de Rome, plus on avait de chances de voir se créer et s'épanouir la muse de la nation. En d'autres termes, plus grande était la distance qui séparait de la capitale de l'ancien empire latin, plus on se dégageait de la culture latine et plus on le faisait avec facilité.

   Ainsi dans l'Europe du moyen âge, les premières manifestations littéraires en langue vulgaire se lièrent d'une façon étroite avec la première prise de conscience nationale. Les événements politiques et les événements linguistiques sont indissociables[1]. (Fin)

   - - - - - - - - -

Remerciements

   Publié en 1991 dans les Mélanges en hommage au professeur Pierre Bec (1921-2014) du C.É.S.C.M. de Poitiers, cet article a été reproduit cette année sur canalblog avec de légères retouches.

   Rapatrié à la fin des années 80, je m'interrogeais sur l'avenir de France que je venais de quitter et qui s'attendait à de grandes transformations dont on voyait difficilement la suite. Ce qui m'occupait le plus alors était de l'ordre linguistique. Quel serait le sort réservé à la langue française dans une nouvelle structure européenne ? D'instinct, je suis allé chercher une solution à l'époque de la première structuration d'Europe.

   Mes remerciements vont tout d'abord au regretté professeur Shigeru Shimaoka, de l'université Waseda, Tokyo, qui m'encouragea constamment en me donnant libre accès chez lui aux quatre grands volumes de Grammaire istorique (sic) des parlers provençaux modernes (Mâcon, 1930-1941) de Jules Ronjat.

   Mon ami Jean-Pierre Levet, helléniste comparatiste, professeur de l'université de Limoges, a bien pris la peine de lire et de corriger mes manuscrits. L'essentiel de la dernière note [1] est de lui. L'auteur lui présente également ses sincères remerciements.   Le 11/09, 2016. Tokyo. Susumu KUDO

  



[1] Une constatation semblable peut être faite à propos d'autres faits de même nature: ainsi, lorsque Gerbert d'Aurillac (Sylvestre II), à la fin du Xe s., concevra l'idée d'une nouvelle union impériale de l'Europe, il aura, comme cela a été enseigné, neuf siècles avant Franz Bopp, l'intuition de l'existence de ce que l'on appellera, au XIXe s., la grammaire comparée des langues indo-européennes, et qui concernera dans sa pensée les langues romanes et les langues germaniques, est-il possible aujourd'hui de s'interroger sur ce que seront les événements linguistiques qui risquent d'accompagner le renforcement des liens économiques, voire politiques, qui existent entre les divers pays d'Europe, et en particulier sur le sort qui sera réservé à la langue française dans la Communauté européenne ?

14 septembre 2016

Les serments de Strasbourg (8)

Philologie d'Orient et d'Occident (Hors-série)

La naissance d'une langue nationale

Réflexions politico-linguistiques sur les Serments de Strasbourg (8)     Le 14/09  2016   Tokyo   K.

 

   Où a-t-on d'abord cessé de parler latin ?

   Charles Camproux[1] cite W. von Wartburg, qui estime que la France du Sud, pour l'usage de la langue populaire, fut en avance de plus d'un siècle sur tous les pays voisins. La précocité de cet emploi aurait été due au caractère municipal de la civilisation occitane. Il est vrai, en effet, que ce pays du droit écrit, héritier des traditions romaines, disposait d'un plus grand nombre de documents officiels écrits que les aires géographiques du Nord, pays de droit coutumier. Mais la langue populaire utilisée dans le Midi, comparée à la langue du Nord, ne différait pas beaucoup du latin. La différence y est toujours moindre, tant en morphologie qu'en phonétique. 

   Un personnage tel que Sidoine Apollinaire, qui, sous l'occupation wisigothe, s'efforça de préserver la civilisation latine du Midi, n'aurait pas pu œuvrer de la même manière dans le Nord placé sous la domination franque. Il est tout à fait probable que la culture latine déclinait surtout dans le Nord, tout au moins parmi les gens du peuple, tandis que dans le Sud elle s'était conservée tant naturellement qu'artificiellement. Le besoin de reconstruire les études latines nettement perçu par Charlemagne, se serait donc plutôt fait sentir dans le Nord, là où ses fruits pouvaient être surtout sensibles.

   Sur ce point une autre vision des choses a été développée. Ferdinand Lot, en effet, écrit: la Renaissance carolingienne «n'a été durable que dans les régions du Regnum où l'autorité du souverain reposait sur les bases anciennes et fermes, les pays francs, allant du Rhin à la Loire, avec le nord de la Bourgogne. Les parties mal soumises, mal assimilées, germaniques (...) ou romanes (Aquitaine, Gothie, Provence, Italie même) ne participeront que superficiellement à cette Renaissance»[2].  Mais on préférera considérer que ce qui est ainsi manifesté représente plus une constatation historique qu'une cause profonde. Il semble donc que la décision prise par le concile de Tours ne concernait, en fin de compte, que le Nord.

   En d'autres termes, la scission entre le latin et la langue populaire était surtout importante dans le Nord, ce qui fait que c'est surtout sur cette aire que les gens ont conçu d'abord la langue populaire comme étant leur langue «nationale», suffisamment différenciée même du galimatias du prêtre ayant bénéficié des acquis culturels nouveaux. Cette prise de conscience linguistique de la nation a beaucoup contribué à faire souhaiter aux gens du Nord des manifestations concrètes de leur langue en ce qui concerne la poésie, dans une atmosphère de maturité religieuse, acquise par les descendants des premières tribus de Germains convertis au catholicisme. D'autre part, toujours dans le Nord, les Francs dominants et les Gallo-Romains dominés se situaient dans la même perspective religieuse, alors que, dans le Sud, les résidus de l'ancienne structure wisigothique (ariens dominants / catholiques dominés) empêchaient peu ou prou la conscience de l'unité religieuse, nationale et linguistique, de se former et de s'établir. Il fallut donc un temps considérable de décantation pour voir naître de cet état de choses une Vie de saint, simple et pure telle que la Chanson de Sainte Foy.  (À suivre)



[1] Histoire de la littérature occitane, Paris, PUF, 1953, p. 18.

[2] «À quelle époque a-t-on cessé de parler latin ?», Bulletin Du Cange, 1931, p. 149.

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13 septembre 2016

Une nouvelle traduction des Pensées (4)

Philologie d'Orient et d'Occident (359)   Le 13/09  2016  Tokyo    K.

Une nouvelle traduction des Pensées de Pascal (4)

Montaigne et Pascal (2)

イメージ 8

Feston de camélias par Misao Wada (cousu main)

    À l'interprétation que j'ai proposée éventuellement dans le dernier billet (358) pour un fragment des Pensées de Pascal portant sur (le livre de) Montaigne: [Son livre n’étant pas fait pour porter à la piété, il n’y était pas obligé, mais] on est toujours obligé de n’en point détourner (Pascal Pensées, éd. Louis Lafuma, 680-63), mes trois amis universitaires, mais non pas spécialistes de Pascal, ont donné leur avis:

   Le premier est venu de Clément Lévy, mon coopérateur de blog, lecteur de français à l'université libre de Berlin. Son avis correspond à celui du lexicographe médiéviste, auteur de l'excellent Dictionnaire du français médiéval (Les Belles-Lettres, 2015), Matsumura Takeshi, qui avait relevé de nombreuses erreurs de traduction chez le traducteur Shiokawa Tetsuya (cf. billet 356).

   J'ai l'impression que détourner est employé ici par brachylogie sans complément d'objet, je comprends la phrase comme les anciens traducteurs japonais [La traduction en cours au Japon: On est toujours obligé de ne pas détourner les lecteurs de la piété.]. (...) Il ne s'agit pas chez Pascal de critiquer Montaigne parce qu'il détourne l'attention de ses pieux lecteurs vers des pensées sceptiques et démoralisantes, mais de le critiquer parce qu'il les détourne de la piété, du droit chemin, et qu'il les emmène vers le scepticisme ou l'irréligion. C'est une critique très forte.

   Le second est de mon illustre ami Jean-Pierre Levet, helléniste comparatiste qui avait dirigé Clément Lévy lorsque celui-ci était agrégatif de lettres classiques.

   J'ai vainement cherché des commentaires de la phrase à laquelle tu t'intéresses. Tout ce que j'ai trouvé est une note de l'édition de Léon Brunschvicg que j'ai utilisée lorsque j'étais lycéen. Je la scanne pour te l'envoyer. Mais elle ne résoud pas le problème posé. Tu as raison de t'interroger sur le sens de "on", qui peut encore aujourd'hui être ambigu et correspondre à un véritable indéfini (quelqu'un) ou au pronom personnel "nous". Ainsi très récemment après les victoires de l'équipe de France de football, les supporters chantaient "on a gagné, on a gagné!" pour dire "nous avons gagné". Si l'on retient le sens de "nous" chez Pascal, ton interprétation et tes arguments sont tout à fait justes. Je pense que le traducteur japonais est parti d'une valeur indéfinie "on" représentant alors "quelqu'un", c'est-à-dire un auteur indéterminé, un auteur quelconque". Mais il est bien vrai que le pronom est très souvent employé à la place du pronom personnel. C'est une confusion que je fais sans cesse. (...) La confusion est courante et je pense qu'elle existait sans doute déjà du temps de Pascal.

   De la même personne, deux jours après.

   Nous avons passé l'après-midi d'hier à la campagne où l'un de mes cousins, qui a enseigné la philosophie à Paris dans les classes préparatoires d'un grand lycée, a loué pour deux semaines une petite maison. Comme il a beaucoup travaillé sur Pascal, je lui ai parlé de ton problème de traduction. Nous avons longuement discuté. Il a conclu que ta version était philosophiquement plus intéressante et qu'il allait continuer à réfléchir sur ce passage à son retour à Paris, où il possède plusieurs livres savants sur Pascal. Nous n'avons pas vu passer le temps, si bien que nous avons quitté trop tard sa maison de campagne pour être à l'heure à un rendez-vous avec un ami à Limoges!  

   Le dernier, non pas le moindre, car son auteur, Patrick Corneau, ancien condisciple à Poitiers et excellent blogueur (le Lorgnon mélancolique) adhère tout à fait à mon idée.

   Merci de bien vouloir m'impliquer dans cette querelle philologique d'érudits... même si mes compétences en la matière sont limitées, mes connaissances en philologie datent de l'université de Poitiers (avec Pierre Bec, je crois bien), c'est-à-dire de 1971! Mais je crois que c'est une affaire aussi de bon sens. J'ai lu la "leçon" de ton billet et sincèrement, elle me convainc tout à fait: Pascal admire Montaigne, il est séduit, "tenté" par cet auteur païen (non pieux), mais en tant que Chrétien, il a des préventions, et notamment le devoir (chrétien) de ne pas s'écarter de la piété. (À suivre)

12 septembre 2016

Les serments de Strasbourg (7)

Philologie d'Orient et d'Occident (Hors-série)

La naissance d'une langue nationale

Réflexions politico-linguistiques sur les Serments de Strasbourg (7)     Le 12/09  2016   Tokyo   K.

 

L'incompétence des prêtres «français» avant la Renaissance carolingienne

   Les premières œuvres littéraires en langue vulgaire en France, aussi bien dans le Nord que dans le Sud, furent exécutées par la main des religieux, ce qui n'a rien de surprenant, car toute l'écriture, soit en latin, soit en langue vulgaire, était à l'époque, une activité qui leur était réservée. La renaissance carolingienne fut donc leur œuvre, elle fut accomplie pour et par eux-mêmes. Elle n'est pas, en effet, autre chose que qu'une réforme des études latines réalisées par des prêtres appelés surtout de l'étranger: d'Angleterre, d'Irlande, d'Italie ou d'Espagne gothique. Cela signifie que le latin employé par les prêtres de l'époque finissait par être très éloigné - au point d'être presque méconnaissable - du latin classique et qu'il n'y avait, en réalité, que peu de religieux français qui possédaient une connaissance solide de cette langue.

   La médiocrité des prêtres français de ce temps-là s'expliquerait par plusieurs facteurs, mais, du point de vue linguistique, on peut faire les remarques suivantes: en Angleterre, pays christianisé à une date relativement récente, où l'on parlait une langue très différente du latin, et d'où vint d'ailleurs en France Alcuin, promoteur de la Renaissance, maître du père de Nithard, le latin, considéré comme une langue étrangère[1], s'enseignait et s'apprenait avec une ferveur assez marquée, qui n'excluait pas quelque gaucherie bien naturelle chez des gens qui étudient une langue étrangère. Or, sur le continent, où l'on parlait roman, on n'avait pas très nettement conscience d'user d'une langue autre que le latin, alors que l'on ignorait désormais presque tout ce qui en caractérisait l'état classique. La connaissance du vrai latin se perdait donc d'autant plus complètement et rapidement que l'on n'avait pas conscience de ne pas le parler.

   En 813, le concile de Tours ordonna au clergé de prêcher en langue courante, là où c'était nécessaire. Cette décision revenait à confirmer, sans le déclarer officiellement, que le nombre des prêtres qui ne savaient pas le bon latin était de plus en plus grand et que, entre le latin reconstitué et la langue courante de l'époque, des différences de plus en plus considérables se manifestaient. D'autre part, tout en donnant au clergé la possibilité de prêcher dans une autre langue que le latin, cet ordre était destiné à éviter la contamination du latin reconstitué par la langue du peuple, en même temps qu'à conférer le droit de cité à l'avatar du latin. L'unité linguistique d'un parler dérivé du latin précédait donc l'unité nationale, qui commençait à se préciser depuis les environs du milieu du IXe s.

   L'espace de cent années qui sépare approximativement les premières manifestations littéraires du Nord de celles du Sud s'expliquerait par la différence de date à laquelle les prêtres sentirent le besoin de « prêcher en langue courante ». Mais dans les document officiels du Midi, l'emploi de l'occitan intervint plus tôt et plus fréquemment que celui de la langue populaire au Nord dans les mêmes types d'écrits. (À suivre)



[1] Cf. Dag Norberg, Manuel pratique de latin médiéval, Paris, Picard, 1968, p. 43.

 

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