Philologie d'Orient et d'Occident

10 avril 2018

Deux mystiques de la langue (1)

Philologie d'Orient et d'Occident (400) Le 10/04/2018  Tokyo  K.

Deux mystiques de la langue:

Ôno Susumu et Nishiwaki Junzaburô (1)

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Parc Saïgô-yama, Shibuya-ku, Tokyo (photo par K. le 20/03/18)

 

    À l'occasion du 400e billet publié sur ce blog, l'auteur veut parler d'un tout autre sujet que celui de la Négation discutée dernièrement (cf. billets 390-399, sauf 394). Sorti d'un petit lycée du nord du pays (Akita), il s'est inscrit à la fin des années 50 au département de philologie, spécialisé dans les sciences de langage de l'Université de l'Éducation de Tokyo (Kyôïku Daigaku : Normale Sup de Tokyo, appelé à présent: Tsukuba Daigaku).

    Cinq professeurs, spécialistes d'hébreu, de grec biblique, de coréen, de germanique, de la politique linguistique, etc., et plusieurs chargés de cours (latiniste, spécialiste de hongrois, etc.) donnaient des leçons un peu au hasard aux cinq étudiants de l'année qui sur le cursus de quatre ans formaient un groupe d'une vingtaine d'étudiants. Un an et demi de propédeutique et deux ans et demi de spécialisation, avec davantage de théories que de faits, la pratique (écouter, parler) devait s'apprendre ailleurs qu'à la Faculté.

   L'enseignement approfondi de chinois, d'allemand et de français, absent dans ce secteur, était poursuivi dans le secteur spécialisé. Le département de chinois prenait quinze étudiants l'année, l'allemand, le même nombre, tandis que la section de français, comme celle de philologie, cinq étudiants. De sérieuses études françaises étaient possibles dans les universités prestigieuses de Tokyo, de Kyoto ou quelques grandes institutions privées de Waseda ou de Keiô. La formation en français était insuffisante dans les petites universités ou dans la plébéienne École normale, si ancienne soit-elle.

   Frais émoulus de l'École, la plupart des normaliens en sciences du langage partaient enseigner dans des établissements secondaires soit la langue nationale, le japonais, soit l'anglais. Au Japon, l'enseignement des autres langues étrangères que l'anglais se pratiquait toujours dans un petit nombre d'écoles souvent privées (cf. billet 88). L'auteur du présent billet resta alors à l'École pour avoir un DEA d'études françaises. La langue française, même avec si peu de débouchés en vue, l'avait séduit depuis ses premières années de lycée, autodidacte dans la matière.

   - - - - -

   Au début des années 60, l'origine de la langue japonaise était une préoccupation majeure non seulement des étudiants en linguistique mais du grand public encore peu au fait du débat, lorsque le linguiste très médiatique Ôno Susumu (1919-2008, qui avait incité, par ses petits articles, un lycéen du nord à étudier la linguistique) a proposé une hypothèse problématique sur l'origine du japonais. À force de rechercher du côté des langues malayo-polynésiennes, il aurait atteint, au sud de l'Inde, le tamoul, langue dravidienne.

  Les média (grands quotidiens, revues mensuelles ou hebdomadaires, plusieurs maisons d'éditions dont la grande Iwanami, et même la chaîne de télévision nationale NHK) ont sauté sur la thèse, suscitant la perplexité de nombreux scientifiques: archéologues, linguistes, indianistes, généticiens etc. Comment est-il possible que vers 3000 ans BP ou plus tard, des milliers de groupes humains aient pu faire 5000 km de voie maritime, des Indes à l'archipel Nippon, mais encore, par bateaux rudimentaires? De nombreuses critiques n'ont pu cependant démolir sa thèse aberrante, solidement soutenue par la maison d'Iwanami ainsi que par un écrivain angliciste Maruya Saïichi (1925-2012).

   Dans sa nouvelle édition de l'Origine de la langue japonaise (Nihongo-no kigen: éd. Iwanami, 1991), Ôno Susumu ne tint aucun compte d'une des critiques les plus pertinentes, émise par le professeur indianiste Karashima Noboru (Nihongo=Tamirugo kigensetsu-ni tuite-no Shiken: Avis sur l'hypothèse tamoule, UP, avril, 1981). Les recherches génétiques sur la langue japonaise ont été retardées de plusieurs décennies par cette thèse troublante.

   L'un des cinq professeurs de la section linguistique, Kôno Rokurô (1912-1998, frère de Kôno Yoïchi, traducteur très renommé des classiques gréco-latins), était spécialiste de la langue coréenne, grand prix de la Culture en 1993. Lors de l'apparition de la thèse tamoule et des emballées médiatiques qui l'ont accompagnée, le professeur Kôno s'est seulement contenté de nous dire: «Attention aux média! Ôno, autrefois, il travaillait bien». Ils avaient été de la même promo du département linguistique de l'université de Tokyo. N'empêche. M. Kôno n'appréciait nullement la thèse de son ancien camarade.

   Loin de ces turbulences, le poète accompli Nishiwaki Junzaburô (cf. billets 47-66) se livrait alors tranquillement à la comparaison du chinois avec le grec ancien. (À suivre)


27 mars 2018

De la négation (9) Le négatif aïnou (4)

Philologie d'Orient et d'Occident (399)  Le 27/03/2018 Tokyo K. 

   De la négation (9): La négation aïnou et l'indo-européen

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Une bicyclette (Shibuya, Tokyo, le 24 / 02, 2018. photo K.)

   Pour les deux particules négatives aïnou somo (οὐ) et iteki (μή), l'auteur de ce billet présume que l'une, somo, en lien étymologique avec la particule emphatique sino "très"(síno, sóno, sonno, sónno, selon les dialectes, v. Hattori 1964 p. 300-2) remonte au pronom personnel indéfini (a)sinuma (cf. billet 396) et que l'autre, iteki, négatif prohibitif,  communique avec la particule adverbiale ikiya "de crainte que ..." (cf. billet 397).

   Il y a lieu de croire que la particule ikiya (i-ki  "faire" + ya, particule interrogative) peut introduire, suivant J. Batchelor (cf. billet 398), comme une formule de prière "faites que + sub.". L'itinéraire sémantique de la prière à l'interdiction aurait passé par des étapes telles: constat, doute, crainte, rejet et finalement négation.

   À ce propos, Jean-Pierre Levet (cf. billet 393), éminent helléniste comparatiste, a fait parvenir à l'auteur le message suivant:

   « Ton idée me paraît tout à fait juste. Il existe un parallèle en indo-européen. [...] le subjonctif indo-européen, qui est de création relativement récente, a deux grandes valeurs: il exprime soit l'éventualité soit la volonté. Les verbes grecs de crainte, par exemple φοβέομαι [avoir peur, craindre], se construisent avec la négation prohibitive μή accompagnée du subjonctif. Ce subjonctif s'analyse comme exprimant la volonté: "je crains <et je ne veux pas, parce que je ne veux pas> que cela arrive" [= je crains et (ou parce que) je ne veux pas que cela arrive].

   La même explication s'applique en latin à ne avec subjonctif, par exempletimeo ne veniat = "je crains qu'il vienne <et je ne veux pas qu'il vienne, parce que je ne veux pas qu'il vienne>". Ce rapprochement possible avec l'aïnou me passionne.

   Pour le rapprochement que tu suggères à propos de ki de l'aïnou, deux racines indo-européennes sont possibles: *ker/kr (latin creare etc.) et *kwer  avec une labiovélaire (sanskrit karoti etc.), qui ont pu se confondre dans une langue faisant passer les labiovélaires à des gutturales

    Le savant français s'est ensuite expliqué en détail son bref commentaire.

   « La tournure grecque μή plus subjonctif correspond à l'expression, derrière un verbe de crainte, en parataxe, d'une volonté négative: "je crains qu'il vienne", par exemple, = "je crains < et > < je veux > (valeur du subjonctif) qu'il ne vienne pas". C'est parce que "je veux qu'il ne vienne pas" que "je crains qu'il vienne".

   Si l'on traduisait par "je crains qu'il ne vienne pas", cela signifierait au contraire que "je souhaite qu'il vienne" et que donc "je crains qu'il ne vienne pas". On aurait alors en grec μή οὐ plus subjonctifSi μή semble se comporter comme une conjonction (je crains qu'il vienne), ce n'est pas le cas étymologiquement. C'est bien fondamentalement une négation prohibitive accompagnant un subjonctif de volonté

   Quand on a μή οὐ, alors μή fonctionne comme une véritable conjonction suivie de la négation οὐ: "je crains que.... ne pas". La tournure avec μή sans οὐ, qui s'interprète donc en une parataxe, est sans doute plus ancienne que celle que constituent μή et οὐ (ou ne non en latin, à côté de ne), qui relève, elle, d'un stade syntaxique

   "Je crains qu'il vienne" avec μή est, du point de vue du sens, le contraire de "je crains qu'il ne vienne pas" (avec μή οὐ, ce qui correspond en réalité à "je crains <et> je veux, je voudrais qu'il vienne").  Ce qui, me semble-t-il, doit être retenu, c'est que la crainte dans l'héritage latin et grec de l'indo-européen s'exprime derrière le verbe signifiant craindre par le subjonctif de volonté précédé de la négation μήne en latin, alors même que la crainte porte sur un énoncé affirmatif "qu'il vienne", ce qui montre bien le rapprochement entre l'expression de la crainte et l'emploi de la négation. Est-ce que cela se compare structurellement avec l'expression de la crainte et de la négation en aïnou? »

 - - - - - -  

   Impossible de ne pas admettre, à propos de la négation, qu'existent des visions très communes dans les deux langues. Cependant il est surprenant de voir que l'analyse de l'indo-européen peut expliquer l'aïnou, langue non indo-européenne. (Fin pour la négation)

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13 mars 2018

De la négation (8) Le négatif aïnou (3)

Philologie d'Orient et d'Occident (398)

                                              Le 13/03/2018    Tokyo   K.

De la négation (8): L'étymologie du prohibitif aïnou iteki

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Temple Jôsen-ji (Shibuya, Tokyo, photo par K. Le 27/02, 2018)

    おらおらでひとりいぐも Oraoradehitoriigumo "Moi, je m'en vais toute seule" est le titre du prix Akutagawa 2018 (cf. billet 395). Ce titre dans un parler du nord ainsi présenté en hirakana, sans kanji (idéogramme) ni ponctuation, doit être du charabia pour ceux qui, même s'ils connaissent la langue parlée de Tokyo, ne sont pas habitués à ce dialecte. Une bonne manière pour présenter la formule serait d'utiliser quelques kanji: 俺 ora "moi, je", 独り hitori "seul(e)", 行ぐ igu "s'en aller" ou de se servir, en caractères latins, de ponctuations ou d'espaces pour mettre en relief les mots: ora ora-de hitori igu-mo おら おらで ひとり いぐも. L'écriture mixte en kanji-kana accentue le sens aux dépens du son; l'autre, le son aux dépens du sens.

  Les quatre syllabes: je ne mange pas sont rendues en japonais: [watashi(-wa)] tabenai  (avec -nai négatif); en aïnou, somo ku ipe ou somo kuype. En japonais, le verbe (tabe-) et le négatif (nai) sont agglutinés, le sujet (watashi) et le verbe (tabe-nai ou tabenai) séparés l'un de l'autre. En aïnou, le sujet (ku) est agglutiné avec le verbe (ipe) qui se distingue du négatif somo.

   En écriture japonaise, la catégorisation des mots est plus floue qu'en français, tout en l'étant moins qu'en aïnou. L'aïnou, resté longtemps sans écriture et considéré comme une langue barbare, n'avait pas affaire avec l'analyse grammaticale. Ce qui explique tant d'imprécision dans le code scriptural par rapport au japonais.

   Un des contributeurs du Dictionnaire Hattori (1964) donne pour ne mange pas trop, 'ipekásuko wén na (Yakumo) "trop manger, mauvais, hein"; un autre, 'ipé kasúy yakun wen (Horobetu) "manger, trop, alors, mauvais". La formule de Yakumo: 'ipekásuko ("manger"+"trop" + particule) est exprimée en un seul mot, alors qu'à Horobetu, la même tournure est présentée en trois ou quatre mots: ipé kasúy yak-un (= ipe kasu yak-un) (cf. billet 397). En aïnou, une phrase entière peut donc entrer dans un seul mot.

   D'autre part, un mot long peut avoir une très petite étendue sémantique. Le mot 'e'íkostek dans la formule 'e'íkostek porónno 'ipe yak... (Obihiro) "trop, beaucoup manger, alors..." n'est qu'un adverbe signifiant "trop" (Dictionnaire Hattori, 1964, p. 300-5). Le Hattori nous fournit 'e'íkos, synonyme de 'e'íkostek. Le mot 'e'íkos suggère que l'adverbe est composé au moins de deux éléments: 'e'íkos + tek.

   Alors comment peut-on cerner l'origine du prohibitif iteki ? On avait vu, dans le tableau des prohibitifs, six graphies: 'itéki (Saru et Nayoro); 'iték (Horobetu); 'itékke (Yakumo et Obihiro); 'etekke (Bihoro); 'echíki (Asahikawa); 'etékkaka (cf. billet 397). Dans la région de Saru, centre-sud de Hokkaido, 'itéki coexiste avec 'ikíya. L'usage de 'ikíya (2 occurrences dans le Dictionnaire Hattori) semble se limiter à Saru.

   Selon Mme Tamura (1996), 'ikíya, interdiction atténuée, est composé de iki "faire qc." + ya "ou non". Cette analyse nous incite à supposer que iki-ya signifiait tout d'abord comme "fais (faites) que + sub.", formule de prière. J. Batchelor, missionnaire anglican, note dans son dictionnaire: «Followed by kuni ne, iteki forms a supplication» (An Ainu-English-Japanese Dictionary,Tokyo Iwanami 1938). L'itinéraire sémantique d'une prière à une interdiction, en passant par un doute, une hésitation, une crainte enfin un rejet, peut être comparé à celui de l'affirmation à la négation pour le négatif sanskrit na (cf. billet 390). Le passage d'un sentiment de crainte exprimé par le terme itéki à une interdiction n'est qu'un pas à faire.

   Or, le verbe iki s'analyse en i-ki. Ce ki originel (i- étant une particule) est employé par tous les dialectes d'aïnou (il y en a huit) de Hokkaido dans la forme unique de "faire" (Hattori, p. 157-10). Ce petit mot sert d'auxiliaire verbal dans plusieurs verbes dont arikiki ('aríkiki dans le Hattori p. 110-2) "s'efforcer". Mme Tamura en fait l'analyse: ar "per-"+ iki "faire"+ ki "faire": c'est-à-dire "parfaire". Ici, -ki est le seul élément actif, les autres (i- et -té-) ayant l'air des particules.

    L'aïnou étant d'origine continentale et non malayo-polynésienne, ce verbe ki n'est-il pas lié au sanskrit kṛ "faire" ( est vocalique), au grec κραίνω "accomplir", au latin creo, enfin au français créer ? (À suivre)

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27 février 2018

De la négation (7) Le négatif aïnou (2)

Philologie d'Orient et d'Occident (397) Le 27/02/2018   Tokyo  K.

De la négation (7) : Le négatif aïnou (2)

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Neige, Paris, début février 2018 (photo: Patrick Corneau)

   En japonais moderne, -nai (na négatif + i) est l'auxiliaire le plus employé pour la négation: ika-nai "ne pas aller", alors qu'en ancien japonais, -nu et -zu jouaient son rôle: ika-nu; ika-zu. Le négatif -nu est en rapport sur le plan étymologique avec -na, tous les deux présentés par le schéma phonologique [nV] (V = voyelle). Le -zu vient de la composition: -ni-su (nV négatif + su "faire") > (n)zu > -zu. L'élément d'origine -na s'emploie aussi pour le prohibitif: iku-na "ne va pas".

   En aïnou, langue paratactique, privée de syntaxe à l'indo-européenne et d'exposant temporel, l'interdiction s'exprime par iteki, mot étrange sans aucune référence au négatif somo (cf. billet 396). L'aïnou dispose donc, comme en grec (οὐ négatif; μή prohibitif) ainsi qu'en sanskrit (na négatif; prohibitif), de deux négatifs. Mais quel est alors le sens originel de iteki?

    Avec son Dictionnaire de dialectes aïnou (Tokyo Iwanami, 1964), Hattori Shirô put doter cette langue moribonde, restée longtemps sans écriture, de vrais matériaux de recherche par lesquels on peut espérer avoir des éclaircissements sur le problème. Deux phrases:"ne va pas" et "ne mange pas trop" s'expriment, selon le dialecte, de façon suivante:

        "Ne va pas"                  "Ne mange pas trop"                        dialecte

        'itékke 'omán.               'ipekásuko wén na                              Yakumo

        'iték 'oman.                  'ipé kasúy yakún wén                          Horobetu

        'itéki 'árpa.                   'ikíya 'éypekasu na                             Saru

        'itékke 'omán.               'e'íkostek porónno 'ipé yak ...              Obihiro  

        'etekke 'oman               'etekkeka poronno 'ipe.                       Bihoro  

        'echíki 'omán.               'echiki porónno 'anére.                        Asahikawa 

        'itéki payé yán.             'itéki porónno 'e yán. ('e="manger")    Nayoro

        'etékkaka 'omán.          'etékkaka porónno 'ipé.                        Sôya

    Dans le Dictionnaire aïnou-japonais, dialecte Saru (Tamura Suzuko, Tokyo Sôhûkan, 1996) ne figure point le mot oman qui signifie un peu partout ailleurs "aller". Dans le dialecte Saru, c'est arpa "aller" dont le sujet doit être au singulier. Pour un sujet au pluriel, le vocable utilisé est paye qui s'emploie également à Nayoro comme on le voit dans le tableau. La particule yan sert à accentuer, d'après Mme Tamura, une phrase prohibitive ayant pour sujet plus de deux personnes ou une personne de respect: payé yán (dial. Nayoro). Ces petites différences régionales mises à part, la question de priorité, entre huit prohibitifs d'iteki, reste entière. Il serait imprudent de remonter dans la diachronie avec ces vocables synchroniques.

   Or, les phrases en dialecte rendant "ne mange pas trop", nous renseignent sur d'autres aspects du problème. "Manger" se dit normalement ipe; "trop", kasu. La négation est parfois rendue par l'adjectif qualificatif wen "mal, mauvais, pauvre". À Yakumo et à Horobetsu, on choisit le type d'expression: trop manger (est) mauvais

   Ainsi «'ipekásuko wén na» et «'ipé kasúy yakún wén » sont analysables: ipe kasu-ko (ko particule conjonctive) wen na (na particule emphatique "n'est-ce pas"); ipe kasuy (= ipe kasu. Hattori 1964, p.329, cf. ku itak "je parle" > kuytak) yakún (particule conjonctive "et alors") wén. Ces deux exemples montrent combien la négation peut être construite sans négatif spécialisé.

   Selon le Dictionnaire Hattori (p. 329), 'e'íkostek (= 'eykostekko "trop") est équivalent à porónno "beaucoup": 'etekke 'eykostekko 'ipe = 'etekkeda poronno 'ipe "ne mange pas trop".

   Le ('echiki porónno) 'anére peut s'analyser: an "se"+ e "manger"+ re (un causatif): 'echiki porónno 'anére signifie donc: "ne te nourris pas trop". Le 'e'íkostek porónno 'ipé yak ... "trop, beaucoup manger, alors..." serait plutôt une manière de prévenir d'un risque qu'une interdiction. Pour les deux prohibitifs: 'etekkeka (Bihoro, Sôya); 'echiki (Asahikawa), ils sont indiscutablement de la même origine que 'itéki (Nayoro).

   Reste la phrase 'ikíya 'éypekasu na ('ikíya + e ipe kasu + na interjectif affirmatif). Il ne fait pas de doute que le mot de Saru:'ikíya pouvait avoir la même signification du prohibitif iteki. Pour ce mot à trois syllabes 'ikíya, Hattori suggère le sens "de peur que, par crainte (appréhension) que...". Les expressions: Il est à craindre que tu viennes ou Je crains que tu viennes ne pourraient-elles pas équivaloir en français à: "Ne viens pas"? On peut imaginer que les anciens avaient eu de la difficulté à exprimer catégoriquement la négation (cf. billet 392). La négation n'était pas une entité sémantique qui s'opposait à part entière à l'affirmation, étant une mince dérivation de cette dernière. (À suivre)

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13 février 2018

De la négation (6) Le négatif aïnou (1)

Philologie d'Orient et d'Occident (396) Le 13/02/2018  Tokyo  K.

         De la négation (6) : Le négatif aïnou (1)

mardi 060218

Limoges enneigée (photo: Jean-Pierre Levet, le 06/02, 2018)

 

   Sur le territoire du Japon qui s'étend, sur trois mille km, du nord de Hokkaido au sud des îles de Ryûkyû, l'aïnou, une des langues les plus anciennement parlées, n'a génétiquement aucun rapport avec le japonais. La langue ryûkyû, apparemment très différente des deux, n'en a pas moins une filiation bien avérée avec le japonais du centre, quoique la priorité d'antériorité reste encore inconnue (cf. billets 38, 39, 40).

    Torii Ryûzô (cf. billet 272), archéologue et anthropologue de la première moitié du XXe siècle, fait supposer, pour ces trois millénaires du nord de l'archipel, deux ou trois grandes vagues de migration des Aïnou, le plus important des premiers peuples occupant l'archipel nippon (cf. billet 283):  

  1. Aux environs des 3000 ans BP, le premier exode des Aïnou de Honshû (la principale des îles) vers Hokkaïdô (la grande île du nord).
  2. Aux environs des 2000 ans BP, une nouvelle fuite importante des Aïnou de Honshû à Hokkaïdô, où, ils repoussèrent les premiers Aïnou persistant dans le même mode de vie depuis leur arrivée à Hokkaïdô dix siècles auparavant.
  3. A partir d'avant 1000 ans BP, la migration des Ainou de Honshû vers Hokkaïdo, provoquée par la progression impériale dans le nord, aurait été constante, surtout celle des Aïnou qui évitaient le contact avec les colons, locuteurs de la langue japonaise, qui venaient du centre-sud-ouest.

   L'auteur de ces lignes, K., descend probablement des Aïnou qui, sans essayer de fuir vers le nord, fondus dans des groupes humains du sud, oublièrent, sauf quelque composé aïnou-japonais tel: hanka-kusai "honteux" (lit. qui sent le hanku "nombril") ainsi que l'accent propre à l'aïnou, tout ce qui constituait la plus ancienne langue du Japon sans écriture. À Hokkaido, l'oralité permit à la langue aïnou de se maintenir, la parole dépourvue d'écriture étant souvent capable de conserver le son sans l'abîmer (cf. Védas en Inde).

   L'écriture, confiante en la stabilité formelle, laisse s'altérer le son. Le chinois a fini par s'éloigner du son de l'époque archaïque, alors que le japonais, une fois fixé dans des kanji à la prononciation déjà ancienne, a pu souvent conserver le vieux chinois.

    - - - - - -

   Le négatif aïnou somo se place devant le verbe qu'il veut nier: somo ipe "il ne mange pas"; "il n'a pas mangé": somo ki "il ne fait pas"; "il n'a pas fait". Ainsi, le temps, deviné toujours dans le contexte, s'exprime à l'aoriste "non-défini". Le sujet est proclitique: somo ku-oman "moi ne pas aller"; somo e-ki  "toi ne pas faire" (ku- "moi"; e- "toi").

   Pour le prohibitif (négatif subjectif), l'aïnou se sert du terme iteki (itek, itekki, itekke, etekke, etekkaka - d'après Sh. Hattori 1964 et Mme Tamura 1996): iteki oman "ne va pas"; iteki chapé haw ki "ne fais pas miaou-miaou" (chapé "chat"; haw "miaulement").

    La langue aïnou dispose, pour adverbes emphatiques signifiant "réellement, vraiment, certes", de plusieurs mots tels: sónno, sonno, síno, sino, nó. L'accent ne semble pas avoir ici de pertinence phonologique. On a donc trois mots: sonno, sino, no. L'occurrence dialectale la plus importante est pour sonno. Le no (dialecte Yakumo - Hattori 1996) serait une forme tronquée des formes plus pleines: sonno ou sino, probablement sonno.

  Si on peut supposer entre le négatif somo et l'adverbe emphatique sonno le lien pertinent qu'on a supposé pour le négatif et l'affirmatif japonais na (cf. billet 395), on s'attendra, en vue de la même trilogie, à trouver dans l'aïnou un déictique pronominal avec structure s(V)m(V)n(V) ou s(V)n(V)m(V). L'auteur de ces lignes se refère, pour une évolution comparable, aux mots: femme et henno (en gascon) qui viennent tous les deux de fem(i)na(m) par les étapes: femna (> femma > femme) ou (> fenna > henno).

   Or, l'aïnou possède un pronom indéfini de 3e personne du singulier: a-sinuma. Le radical sinuma, en usage pour pronom anaphorique, satisfait parfaitement à l'une des deux structures qu'on vient de supposer: s(V)n(V)m(V).

    Rendre compte du prohibitif iteki, négation subjective signifiant plutôt un vœu ou un souhait (Mme Tamura 1997) par rapport à somo, négation objective, nécessiterait une autre réflexion. Le mot iteki (itek, itekki, itekke, etekke, etekkaka), avec des syllabes bien distinctes, n'est-il pas trop plein pour une simple particule de négation ? (À suivre)

 

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30 janvier 2018

De la négation (5)

Philologie d'Orient et d'Occident (395)

                                                Le 30/01/2018    Tokyo   K.

De la négation (5) Le triple sens du négatif japonais : na

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De petits pas dans la neige (Photo par K, le 22/01, 2018)

 

   "Ora-ora-de hitori igu-mo" (Moi, je m'en vais seule, moi) est le titre, en japonais du nord, du prix Akutagawa 2018, équivalent du prix Goncourt. Mme Chisako Wakatake (63 ans), lauréate, est originaire du département d'Iwate, dont le parler est le meilleur représentant de l'ensemble des dialectes très archaïques du nord-est. Les Japonais modernes du centre ne se reconnaissent plus dans cette formule du nord: ora-orade..., qui remonte pourtant, par l'étape intermédiaire (ora, oran-de  hitori  i-ku-mo), au vieux japonais du centre (ora "moi", ora-ni-te "par moi" hitori "seul" iku "aller"-mo "!").

   - - - - - -

   Dans ce japonais archaïque du nord, la négation se construit avec na : igu (egu)-na "ne va pas". La construction négative: verbe (iku, shûshi-kei "final") + na, est toujours en vigueur dans tout le pays. Igu-na, donc, n'accuse qu'un petit écart du standard avec la sonorisation de -k- en -g-. En ancien japonais du centre, le négatif / prohibitif na occupe une position particulière parmi les particules qui se placent normalement à l'intérieur ou à la fin d'une phrase. Il se met parfois en tête d'une phrase: na-iki; na-iki-so "ne va pas" (iki : ren'yô-kei "nominal", -so : particule d'abord prêtant une nuance de supplication au verbe qui précède).

   La vieille construction: na + verbe nominal (iki) nous permet d'estimer que na n'est pas une particule mais un adverbe, puisque, au lieu d'attribuer au mot qui suit une orientation aspectuelle, temporelle, spatiale etc., il régit l'ensemble de l'énoncé. Le na négatif / prohibitif était un mot indépendant.

   La formule de négation sans na existait. Il s'agit de: iki-so qui provenait de na-iki-so. On voit tout de suite que -so correspond ici à pas en français (ne ... pas) ou den en grec moderne (ou ... den). Le sens négatif-prohibitif de na s'est transmis à -so dans iki-so, de même qu'en français le sens de négation de ne est passé à pas.

   Or, en ancien japonais du centre ainsi que dans le dialecte actuel du département Iwaté, iku + na peut avoir un sens affirmatif (interjectif): "allons-y", "allons !" (la nature du sujet est déterminée par le contexte). En ancien japonais, iku-na est vite passé à ika-na (ika-: mizen-kei "inaccompli"), alors que dans le dialecte du nord, la formule reste la même: iku-na "on y va!"; "allons !".

   Ce qui détermine le sens de la formule dans le Koji-ki (début VIIIe siècle): sora-ha ika-zu, ashi-yo iku-na "incapable d'aller par le ciel, on va à pied" est seulement le contexte, et non pas le dictionnaire qui ne fait que de souligner la difficulté de distinguer entre ces deux na en contradiction. 

   L'ancien japonais dispose de trois na: un na négatif/prohibitif, un na affirmatif, un na interjectif. Ces deux derniers na provenant d'une seule source, il n'y a en réalité que deux oppositions; le négatif / l'affirmatif. Alors, comment peut-on concilier ces deux na, sinon par quelque mot déictique compréhensible à la fois comme affirmatif et négatif tel que: (ah) ça (oui, non) ; (oh) certes (oui, non)?

   Dans plusieurs dialectes du nord, on utilise toujours, comme pronom de 2e personne du singulier, nga (ga nasal), una, ou na. Toutes ces formes, remplacées partout ailleurs par d'autres formes, emphatiques, euphémiques ou péjoratives, telles, o(m)mae "ci-devant", omê, temae, temê etc., remontent toutes trois à l'ancien pronom personnel du singulier: na "toi". La particule casuelle ga, qui met en relief le sujet, provient de cet ancien pronom na (> una > nga > ga). Le ga du centre est ga guttural, alors que celui du nord, nasal [nga]. Partout se dit: ore-ga "moi, je...", omae-ga "toi, tu...", alors que dans le nord, ne se dit jamais; *nga-(n)ga "toi, tu", sans doute parce que la suite pléonastique (nga-nga) sonne mal.

    Nous avons supposé dans le billet 390 un rapport qui aurait existé entre le négatif grec οὐ et la particule latine -ve ( sanskrit). Si ces particules, grecque, latine et sanskrite, se sont liées avec le pronominal indo-européen *vV- (cf. vâm, vaḥ, pronoms enclitiques de 2e personne du duel et du pluriel en skr.), le même lien indo-européen (entre négatif, affirmatif et pronominal) se profile sur trois na en japonais.  (À suivre) 

 

 

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16 janvier 2018

Le temps en défaillance: le passé simple

Philologie d'Orient et d'Occident (394)

                                              Le 16/01/2018    Tokyo   S. Kudo

Le temps en défaillance : le passé simple

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Zinnia (2) par Misao Wada (cousu main)

     Alain Borer: Comme le russe ou l'arabe, la plupart des langues du monde, en effet, ne distinguent que trois temps : le passé, le présent, le futur. (Le Point. fr. 19/12/2017)

    - - - - - -

   Il est malaisé de comparer le système temporel du français avec celui du russe ou de l’arabe. Le temps en russe, comme dans la plupart des langues du monde, n’est pas basé sur le temps physique mais sur l’aspect événementiel (accompli / inaccompli). De même dans les langues anciennes. Le parfait grec passe souvent pour le présent (οἶδα "j'ai vu > je sais"; δεδάηκα "j'ai appris > je connais"; etc.). L’aoriste ne correspond que partiellement au passé simple français. Ce temps grec peut exprimer, comme l’indique le terme (ἀ-όριστος "non défini"), tous les temps, même le futur. Le français a sacrifié en faveur de la rapidité le côté affectif des choses. Là, la vision s’est rétrécie dans l'évidence du syllogisme. Plus on est éloigné des langues naturelles anciennes ou dialectales, plus on risque de buter contre le mur de l'artificiel.

   Une phrase nominale: Commencement lumière. Le français est obligé d'y mettre un "Zeitwort": Au commencement fut la lumière. Les choses ne procèdent pas par le temps mais par l’aspect ou le contexte. Comment peut-on établir des rapports de causalité entre ces trois réalités africaines: Il pleut ici. Il fait beau là-bas. L’éléphant va se coucher?

   Françoise Nyssen (1951-) nous surprend: C’est par le son que le cerveau apprend le plus efficacement (Le Point, 26 /10, 2017 « Qui en veut à la langue française ? »).  

   L'ancienne éditrice de la maison Actes Sud a témoigné par là de son peu de cas des langues idéogrammatiques où la forme prime généralement sur le son. Elle doit pourtant avoir connu une langue occitane: le provençal, et a certainement étudié une langue ancienne: le grec. Alors, la ministre de la Culture ne devrait-elle pas transmettre ces belles cultures à la postérité? La langue homérique abonde autant en sons qu’en images. On apprend plutôt par ce qui se visualise (= σῆμα) que par ce qui se fait entendre. Si l'on doit apprendre exclusivement par le son, comment les petits étrangers, dans l'incapacité de distinguer les sons français, parviendront-ils à la maîtrise de la langue?

   Le français moderne n'est pas sensible à ce qui ne se fait pas entendre. Le passé simple se perd même dans le français écrit. Le français a certes gagné en facilité, mais perdu en précision. Le passé simple dans la petite phrase suivante en gascon ne s’exprime en français moderne qu'au passé composé, temps fantôme: ni parfait ni présent...

   Ièr, qu’èra lo dia que Maria, e devèva tornar de Tolosa, la sòr nòsta qui tribalha dens aquera vila. Pendent la matiada, que plavoc un pauc. La tantossada que hascoc ua calor de las terriblas. Suu ser, qu’i agoc de navèth ua ondada. A ueit òras deu ser, n’èra totjorn pas arribada. La mair, lo petit Pau e jo, que comencèm a inquietà’s, quan i agoc un còp de telefòne. Qu’èra Maria. (…)  (K. Lo gascon modèrne, Tokyo, 1988)

   « Hier, c’était le jour où devait rentrer de Toulouse, Marie, notre sœur, qui travaille dans cette ville. Pendant la matinée, il a plu un peu. L’après-midi, il a fait une chaleur terrible. Vers le début du soir, il y a eu de nouveau une ondée. À huit heures du soir, elle n’était toujours pas arrivée. Ma mère, le petit Paul et moi, nous avons commencé à nous inquiéter, quand il y a eu un coup de téléphone. C’était Marie. (…) »

  Henri Habrias (cf. billets 373, 374) a bien voulu nous transmettre un avis de René Merle (1936-), agrégé d'histoire et sociolinguiste, spécialiste de l'occitan.

   Votre ami japonais a bien raison. Tous les locuteurs naturels (comme on dit) du provençal et de l'alpin que j'ai rencontrés, enregistrés, dans les années 70 utilisaient, évidemment sans connaître le nom de ces temps, le passé simple et le passé composé, chacun dans son rôle. Ils dominaient aussi les deux subjonctifs, la concordance des temps et l'accord du participe. Ça coulait de source. Les choses se sont gâtées après leur disparition. Ceux qui ont redécouvert et tenté de pratiquer l'occitan ont dans la tête le moule du français, et ils emploient spontanément le passé composé à la place du passé simple. Quand au subjonctif, passez muscade... Ainsi vont les langues...  

   P. S. Les personnes que je rencontrais étaient des agriculteurs, des ouvriers, des ménagères, et pas du tout des lettrés... Bref, une langue vivante qui est morte en bonne santé, par non transmission.  René Merle

 

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02 janvier 2018

De la négation (4)

Philologie d'Orient et d'Occident (393)

                                              Le 02/01/2018    Tokyo   K.

De la négation(4): οὐ non négatif et ἑτέρως disjonctif

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Fuchû (Tokyo) en automne (photo par K.)

   La langue japonaise ne distingue pas entre [l] et [r]. Les trois mots bien distincts en français: riz long, riz rond et lit long sont perçus uniformément en japonais. Le kana est un système phonétique d'écriture, issu d'idéogrammes chinois, utilisé depuis plus de mille ans pour noter le japonais ainsi que d'autres langues quoiqu'imparfaitement. Les familiers du kana ne seront pas si dépaysés s'ils sont, sans en être prévenus, placés devant les signes mycéniens gravés sur les tablettes d'argile. L'écriture mycénienne a longtemps rebuté, depuis sa découverte au début du XXe siècle, les archéologues et les linguistes qui tentèrent de la décoder. Or, John Chadwick (cf. billet 391), qui, avec Michael Ventris, réussit à déchiffrer le linéaire B, s'y connaissait en kana.

   Dans le système kana, "oiseau" 鳥, 鶏 est rendu par to-ri とり< 止 tori (turi, tui en ryûkyû; teu en ancien chinois. cf. billet 44). Conformément à la structure syllabique CV (consonne + voyelle), les quatre phonèmes: t-o-r-i y sont représentés en deux syllabes. Au génitif, le mot est noté par trois syllabes: とりの to-ri-no (no の< 乃, particule du génitif). Les principes CV ressemblent à ceux du mycénien: "père" se rend par deux syllabes pa-te (= πατήρ); "roi" par trois syllabes: wa-na-ka (= Fἄναξ); "trépied", également par trois syllabes ti-ri-po (= τρίπους).

   Le système kana qui convient bien au japonais à la structure CV ne transcrit pas facilement une langue telle que le grec: Fἄναξ est rendu en (w)a-na-ku-su ワナクス, πατήρ pa-tê-ru パテール. La graphie du linéaire B ne peut rendre mieux le grec homérique. La transcription ti-ri-po qui correspond à tripo(u)s, fait bien voir que le segment phonétique tri- n'existe pas dans le syllabaire. De plus, la consonne finale, -s en l'occurrence, n'est pas notée. Ἥεκτωρ est rendu par e-ko-to; ὕδωρ "eau", par u-do.

   Pas de correspondant pour la syllabe gV (rendu par kV), ni de spécifiant pour gr-, gl-, ks-, dr-, th-, ph- etc. Ni de distinction entre l et r (rendu par le seul r, comme en japonais). Ce qui fait que Glaukos, nom de plusieurs guerriers homériques est rendu en mycénien par ka-ra-u-ko (Ventris & Chadwick: Documents, 1956). L'insuffisance de l'écriture mycénienne pour rendre le grec archaïque est plus sérieuse que celle de kana pour d'autres langues que le japonais, toutes les deux étant basées sur les principes similaires.

   La finale mycénienne -o peut être donc interprétée de diverses façons: -or (e-ko-to > Hector), -os, on, oi-, ôn, -ous (te-o > theos nom. sg, theon acc. sg, theoi nom. pl. theôn, gén. pl. ti-ri-po > tripous).

   Les différences de quantité vocalique (brève ou longue), malgré leur importance en grec, n'ont pas de notation dans la graphie mycénienne. Theodôrâ est rendu par te-o-do-ra (Michel Lejeune, Phonétique historique du mycénien et du grec ancien, Paris Klincksieck 1987 § 219). On n'a donc aucune information directe sur la quantité des voyelles en mycénien. Car elle n'est jamais notée en linéaire B (cf. ibid. § 222).

    Or, Ventris et Chadwick avaient pu déchiffrer sur une tablette de Pylos (Documents, p. 293) une formule suivante: o-da-a2 ka-ke-we a2-te-ro we-to di-do-si.

   L'élément initial o-da-a2 (ὧδε ἄρα?)"ainsi maintenant" est expliqué dans le lexique des Documents comme une phrase adverbiale et/ou conjonctive, toujours au début d'un paragraphe, ayant souvent pour fonction d'introduire un sujet complémentaire. Dans la séquence ka-ke-we a2-te-ro we-to di-do-si (ka-ke-we = khalkewes "forgerons", we-to = etos "année", di-do-si = didousi "donnent"), l'élément a2-te-ro seul fait problème.

   L'élément -a2-, étant spécialisé dans la valeur ha (Lejeune, Phonétique historique du mycénien 1987, § 81), permet de reconstituer hatero- (= ἕτερο-). On a toujours considéré que l'adjectif qualifiait soit ka-ke-we (hateroi kakewe "autres forgerons"), soit we-to (hateron etos "l'autre année, l'année suivante"). La formule "hateron wetos didonsi", affirment les deux auteurs des Documents, (exprime) évidemment une concession moins généreuse que la formule "ou didonsi" (p. 294).

   Moins généreuse, certes. Mais lorsqu'elle n'en reste pas moins une formule accordant quelque largesse fiscale à des contribuables, pourquoi n'interprète-t-on pas la finale de la graphie mycénienne -ro- en tant que -, voire, -rôs (ἑτέρως "différemment, d'une autre façon")? Les forgerons ne payaient-ils pas l'année (l'annuité) d'une autre manière? Ne s'agit-il pas d'une formule presque identique à ou didousi (cf. billet 391)? (À suivre)

   - - - - - -

   Jean-Pierre Levet, professeur émérite de l'université de Limoges, nous fit parvenir son avis:

   Ta démonstration m'a totalement convaincu. hatero doit être lu haterôs et équivaut à ou (= "autrement", "d'une autre façon", étant entendu qu'il doit y avoir deux possibilités de paiement de l'impôt, soit en payant ce qui est demandé, soit en travaillant pour l'Etat pylien). Le substantif wetos est un accusatif d'extension dans le temps (= "pendant l'année"). Une preuve supplémentaire en faveur de ton interprétation est à trouver dans le verbe didosi qui est un présent. Si le texte signifiait "donnent l'autre année", on n'aurait pas un présent, mais un futur, dont la forme est bien attestée dans les tablettes, dososi (=dôsousi) ("donneront l'autre année" dans un cycle de deux ans, mais cette année ils donnent autrement, c'est-à-dire en travaillant pour l'Etat pylien).

 

 

18 décembre 2017

De la négation (3)

Philologie d'Orient et d'Occident (392)

                                              Le 19/12/2017    Tokyo   K.

De la négation (3)

Un chirurgien plastique et la négation africaine

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Papaye par Misao Wada (cousu main)

   Originaire du Cantal, un des rares départements dont le nom ne vient pas d'une rivière de son territoire (Cantal: nom d'un massif volcanique de l'Auvergne), Jean-Marie Servant (1947-2016, billet 341, 389) commença des études de médecine à Poitiers en 1966. L'époque coïncidait au moment où l'auteur de ces lignes s'est rendu pour la première fois en France dans la capitale poitevine.

    Pour ses dix-huit ans à peine, c'était déjà un petit sumo, mesurant plus d'un mètre quatre-vingts et pesant sans doute quatre-vingt-dix kilos. Autour de lui et d'une famille vietnamienne (cf. billet 379), il s'est vite formé un petit groupe de carabins dont faisait partie accessoirement l'auteur de ce billet. Jean-Marie, ayant été sportif, ne l'était plus. Lycéen, il se serait beaucoup entraîné au judo. Il était alors encore capable de se mesurer avec un judoka japonais sur la plage de St-Georges-de-Didonne, dans les environs de la banlieue de Royan, où se trouvait et se trouve encore la villa des parents de Bernard Robert, un des membres de la bande.

   Calme, souriant et doux, le géant Jean-Marie ne se donnait pas des airs de travailleur acharné. Il était plutôt amateur passionné de télé. Pourtant doté d'une mémoire extraordinaire (il disait que l'étude de la médecine consistait dans la faculté de la mémoire), il ne s'est guère donné de mal pour passer les concours successifs dans la suite de ses études. Dès la deuxième année, il est allé à Paris, laissant ses amis à Poitiers.  

   Dans les années 1970, établi comme chirurgien plastique à l'hôpital Saint Louis à Paris, il s'est rendu à Tokyo, à l'université Shôwa, pour faire un stage avec le professeur Takuya Onizuka, initiateur au Japon de la chirurgie plastique, qu'il continuait d'admirer. L'auteur de ce billet, l'ayant perdu de vue, n'était pas au courant de son passage à Tokyo.

   En 1986, nous nous sommes rencontrés tous les deux, à Paris, dans le XVe arrondissement. Désormais très au fait de bien des choses du Japon, il avait même lu le Dit de Genji, roman-fleuve écrit début du XIe siècle par une courtisane.

   Dans la conversation passant comme à sa façon habituelle un peu du coq-à-l'âne, il a parlé du mode de discussion qui se pratiquait entre les médecins stagiaires africains (des Maliens et Nigériens, pour la plupart) qui venaient travailler régulièrement sous sa direction à l'Hôpital Saint Louis. 

   Selon lui, leur discussion se déroulait dans leur langue (en bambara), sans recourir à la négation. Le procédé consiste, comme dans la tradition du palabre, à répéter presque mot pour mot chaque argument de l'interlocuteur. Répéter, c'est avouer d'abord que l'on admet l'opinion de l'autre. Mais, l'attention est toujours portée, des deux côtés, sur de petites différences qu'il pourrait y avoir entre ce que l'un dit et ce que l'autre répète. L'essentiel de la discussion se focalise justement sur cette série de petites différences. C'est là que réside la divergence d'opinions des deux antagonistes. Ces répétitions mutuelles se perpétuent longuement, à loisir, avant d'aboutir à une conclusion.

   Une discussion se compose donc, en bambara, de multiples affirmations qui peuvent différer légèrement les unes des autres. La différence de vue se présente alors sous un aspect doux, anodin, guère péremptoire. Jamais ici ne s'impose la négation tranchante, radicale. L'important, c'est de se rendre compte de ces légères différences entre plusieurs répétitions. Et les deux opinions, à force d'être répétées, convergent finalement sur un point.

   Jean-Marie n'est pas linguiste. Il est inimaginable qu'il y ait une langue qui soit totalement privée de moyens de la négation. Mais cet exemple montre combien la discussion (ainsi que la langue) peut, sans tomber par là dans le verbiage ou l'écholalie, se passer de négation catégorique. Ce mode de discussion a pourtant des inconvénients évidents: il faut du temps. Mais cette nécessité est largement compensée par le fait qu'on peut espérer établir un accord presque idéal entre deux opposants. Ainsi, la culture bambara nous apprend, à nous autres modernes pressés, que la langue peut être dépourvue de négation.

   - - - - - - 

   Dans ses actions auprès de Médecins du Monde où il a montré son sublime talent et sa générosité exceptionnelle, Jean-Marie s'est intéressé tout particulièrement au monde africain. Restait-il impressionné par cette absence apparente de négation dans les formes traditionnelles de discussion? (À suivre)

04 décembre 2017

De la négation (2)

Philologie d'Orient et d'Occident (391)

                                                         Le 05/12/2017    Tokyo   K.

De la négation (2)

L'origine affirmative du négatif grec ο(2)

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Roses de Bologne par Misao Wada (cousu main)

   Dans le dernier billet (390), le sens non pas négatif mais disjonctif "autrement, d'une autre manière" attribué au mycénien o-u aurait dû surprendre un peu le lecteur averti. L'auteur de ces lignes se devra donc de s'expliquer au moyen de son petit article publié il y a une vingtaine d'années dans le numéro I de "Tôzai" 東西 (Orient et Occident, Limoges, Pulim, 1996). Tout en résumant une partie de l'article intitulé "Une origine de la négation", on essaie de se rendre compte de la façon dont le négatif grec οὐ pouvait signifier "autrement".

   Dans les tablettes d'argile dites mycéniennes, il y a deux systèmes syllabiques gravés dont l'un, dit depuis lors linéaire B, s'est révélé écrit en grec archaïque. On a vu ensuite que les documents ainsi obtenus concernaient non pas, comme on le supposait en l'occurrence, la politique, l'histoire, les mythes ou quelques légendes du pays mais uniquement la vie économique du royaume.

   [o-u-di-do-si] est une des formules qui se disent pour les contribuables qui "ne donnent pas" (ou didonsi = ou didousi) leur impôt (Michael Ventris & John Chadwick, Documents in Mycenaean Greek, Cambridge Univ. Press 1956). Le négatif οὐ est utilisé dans une autre formule à la voix moyenne: [o-u-di-do-to] (ou didontoi = ou didoto). Ici, on ne sait pas exactement si c'est une expression quasi identique à [o-u-di-do-si] ou une autre, employée au passif, c'est-à-dire, "they are not given" (on ne leur donne pas). Dans ce cas dernier, il ne s'agit pas de ceux qui "ne paient pas" mais de ceux à qui on ne distribue pas (de matériaux à ouvrer). Le sujet du verbe peut se transformer en son complément. 

   L'époque mycénienne est celle où se sont déroulés les événements chantés par Homère. Or l'aède ne dit mot de l'écriture, moyen de notation, ni de la monnaie, moyen d'échange. Le transfert de valeurs se faisait normalement par dons ou par trocs. Faute de monnaie courante, on aurait dû payer les impôts en nature. Ce qui tenait lieu de monnaie était principalement le blé, l'orge, la laine, l'huile d'olive, les chèvres, le vin, la toile etc., tous produits plus ou moins directs de la nature.

   Les contribuables s'organisaient par groupes de métiers. Parmi les groupes qui ne paient pas (o-u-di-do-si), le plus important est celui des ka-ke-we, c'est-à-dire, khalkêwes "ouvriers en cuivre, forgerons". Les deux déchiffreurs du linéaire B, Michael Ventris et John Chadwick, imaginent que le non-paiement d'impôts chez le groupe de forgerons s'expliquerait en partie par une réduction officielle d'impôt dont aurait bénéficié le groupe de forgerons (ibid, p. 292).

    En pareil cas, convient-il de dire "ils ne donnent pas", alors qu'ils ont droit à une réduction officielle ? Cet allégement des impôts était sûrement contrebalancé par leur autre travail dûment exercé ailleurs que dans leur atelier. Ils ont d'abord payé non pas en produits naturels tels que blé, vin, laine, tissu etc., mais en métaux travaillés. S'il leur arrive de manquer de quoi travailler (o-u-di-do-to), ils vont sans doute travailler ailleurs, dans un atelier commun, officiel.  Ils doivent s'acquitter ainsi de leurs contributions. Ce n'est pas qu'ils ne donnent pas, mais ils donnent d'une autre façon.

   Éminent spécialiste japonais de la civilisation mycénienne, Hidemichi Ôta (1918-) a étudié la liberté sociale en rapport avec le système tributaire mycénien qui s'établissait entre le roi et les petites communes (Mikêne-shakaï Hôkai-ki-no Kenkyû, Étude de l'époque des effondrements de la société mycénienne, Tokyo, Iwanami, 1968, chapitre III, sous-titre: le système tributaire et la liberté, p. 246-247). Il explique pour la formule utilisée dans les cas de réduction partielle d'impôts qu'il ne semble pas y avoir de différence substantielle entre la formule ou didonsi et le mot eleutheros "libre, affranchi (d'impôts)".

   Selon Ôta, la réduction d'impôts (ou didousi) aurait été effectuée en contrepartie des travaux occasionnels exécutés en réponse à une mobilisation adressée surtout aux groupes des forgerons. Le royaume était menacé, on avait un besoin pressant des forgerons pour fabriquer des armes. Les tablettes de la dernière année ont subsisté plus de trois mille ans. Les incendies occasionnés au moment des effondrements du royaume les ont préservées, cuites. (À suivre)

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