Philologie d'Orient et d'Occident

20 novembre 2017

L'origine du négatif grec οὐ

Philologie d'Orient et d'Occident (390)

                                                         Le 21/11/2017    Tokyo   K.

L'origine affirmative du négatif grec ο

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Fleurs d'été fanées par Misao Wada (cousu main)

   (ἵπποι) Αἰακίδαο δαΐφρονος. οἳ δ᾽ ἀλεγεινοὶ / ἀνδράσι γε θνητοῖσι δαμήμεναι ἠδ᾽ ὀχέεσθαι / ἄλλ γ᾽ ἢ Ἀχιλῆϊ, τὸν ἀθανάτη τέκε μήτηρ.    (Iliade, X 402-404, XVII 76-78)    

  (Les chevaux) du vaillant Éacide ! Le malheur, c'est qu'ils sont pour de simples mortels, malaisés à dompter aussi bien qu'à conduire; Achille seul le peut, dont la mère est déesse (tr. Robert Flacelière, éd. de La Pléiade 1955)

   - - - - - -

   Le segment ἄλλῳ γ᾽ ἢ Ἀχιλῆϊ serait analysé littéralement, soit, ἄλλῳ γε (pour un autre du moins) ἢ Ἀχιλῆϊ (que pour Achille); soit ἄλλῳ γ᾽ ἢ (sauf pour un autre que) Ἀχιλῆϊ (pour Achille). De toute manière, les deux analyses nous mènent à la même conclusion: ils n’obéissent qu’à Achille, fils d’une immortelle. Attention au mot ἄλλος qui, flanqué par ἢ comparatif, peut rendre dans un contexte négatif (ici, c'est le cas) le sens restrictif: ne...que. Qu'en est-il dans d'autres traductions?

    sauf pour Achille, dont une immortelle est la mère. (Lasserre, GF 1965);

    si ce n’est par Achille, que mit au monde une mère immortelle. (Meunier, 1956);

    save only for Achilles, whom an immortal mother bare. (Murray, Loeb 1924);  

    par aucun homme mortel, autre qu’Akhilleus. (Leconte de Lisle, 1870)

   Parmi ces traductions, celle, un peu lourde mais textuelle de Leconte de Lisle, seule, met en évidence le datif ἄλλῳ. Ce qui signifierait que ἄλλῳ γ᾽ ἢ  est une locution déjà figée pour "sauf, sinon, excepté". Selon le lexicologue italien Franco Montanari (Dictionary of Ancient Greek 2015), ἀλλ᾽ ἤ veut dire simplement "unless" (sinon). 

   Ce n'est pas ἄλλος qui nous intéresse mais ἤ. Selon Chantraine (Dictionnaire étymologique de la langue grecque 1980), le comparatif ἤ "ou bien, que", qui a pour fonction d'introduire le complément du comparatif (Ἀχιλῆϊ en l'occurrence), est issu de la particule affirmative ἦ "vraiment, certes", qui, suivie de l'enclitique disjonctif ϝe, cf. lat. -ue, fait ἤέ = ἤ. Pour l'origine de ἦ, Chantraine se contente de noter: Ignorée. Peut être identique à l'interjection .

   Le comparatif ἤ, l'affirmatif ἦ ainsi que le déictique interjectif ἤ, aussi dissemblables qu'ils paraisssent, ne sont pas situés loin l'un de l'autre. La corrélation sémantique et formelle des mots déictiques anglais: the, that et than (d'origine commune avec then < the) aura fait état de la nature du lien qui les relie. Le comparatif than est ainsi lié avec le pronominal that "cela" (< tat skr.).

   En français, l'affirmatif certes (oui) peut être à la fois un négatif certes (non). Le négatif sanskrit "non, ne ... pas" est la conséquence d'un parcours inattendu. Macdonell, dans son Dictionnaire sanskrit (Oxford 1924), suppose que, par l'impossibilité métrique de s'unir avec le mot, le négatif pouvait être originellement affirmatif (= ναί). Répété, implique une très forte affirmation; exceptionnellement une négation renforcée. L'itinéraire de l'affirmatif au négatif aura donc été le suivant:

    1)  vraiment, certes, exactement, ...   affirmation

    2)  pas exactement, presque, (tout) comme, ...   stade skr. va "comme"

    3)  couci-couça, ou, ...  stade mycénien ou "autrement", skr. "ou"

    4)  presque pas  ...  négation partielle

    5)  du tout  ...  négation complète

   comparatif se situe dans ce schéma au stade 2, le négatif au 4 ou au 5. Dans une phrase sanskrite: gāuró tṛshitáḥ pibati "il boit comme un taureau assoiffé", l'emploi du négatif ná est généralement expliqué comme une modification ou adaptation de la négation: n'étant pas un taureau assoiffé, il boit tout comme. (cf. Whitney, Sanskrit Grammar, 2e édition 1889, p. 413). Notre schéma permet d'éviter la torsion logique par l'interprétation plus élégante: Comme un taureau assoiffé, il boit.

   «Il est remarquable que le grec (...) ne conserve aucune trace de la phrase i.-e. *ne, cf. skr. ná, v. sl. ne, lit. ne, got. ni, irl. ni, lat. ne et non. Le renouvellement de la négation comme outil grammatical exposé à s'user n'étonne pas. Mais l'étymologie de οὐ reste obscure.» (Chantraine, Dictionnaire étymologique)

   Ce petit essai nous permettra-t-il de proposer l'étymologie de la négation grecque οὐ? Elle suppose à l'origine une particule telle -ve lat. (ou skr.) "ou, ou bien". ἤέ est comme ná répété qui exprime selon Macdonell une forte affirmation en sanskrit.

   - - - - - -

   Jean-Pierre Levet (cf. billet 366): Le problème de l'origine de la négation οὐ n'a pas été résolu par Pierre Chantraine ni par Beekes. Je serais tenté, pour οὐ, de partir d'une agglutination de particules H1o-w affirmative (laryngale H1o affirmative disjonctive, w forme avocalique; voir latin -ve, grec ê-we), ce qui entre dans les cinq stades d'évolution que tu as définis. La voie que tu ouvres est donc très intéressante, elle suppose que les deux na [négative et affirmative ] du sanskrit (Mayrhofer 2, pages 120-121) ont même origine.  (H1: laryngale à coloration vocalique E) (Fin)


06 novembre 2017

La littérature et la traduction (2)

Philologie d'Orient et d'Occident (389)

                                                         Le 07/11/2017    Tokyo   K.

La littérature et la traduction (2)

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Au marché à Pamiers, Ariège (photo par K. 09/2011)

   Selon un ami médecin français, un Japonais aphasique a des particularités dans la perception des mots. Tout en perdant la faculté de lecture, il arrive à tracer l'idéogramme dont il comprend le sens. Il peut retrouver non pas le son d'un mot (ou d'une idée) mais sa forme graphique.

   La discussion sur la traduction continue entre Patrick C. et K. (cf. billet 388)

   Patrick - Quitte à être radical, à supposer que je connaisse parfaitement le japonais pour lire 草堂詩集 Sôdô Shishû, il n’est pas sûr que j’en comprenne, perçoive toute la saveur car ce sera toujours, nécessairement une lecture acculturée, hors-sol, sourde à toutes les profondes résonances connotatives que charrie la langue lorsqu’elle est maternelle. L’écolier japonais qui lit Ryôkan, que lit-il? Sûrement pas ce que les adultes que vous êtes lisez. Si la forme est unique, chaque lecture elle aussi est unique, idiosyncrasique (...). Le mot intelligence vient de la lecture: inter legere, «entre-lire», ce serait cela être intelligent. C’est-à-dire le contraire d’une lecture totalisant son objet à chaque instant et de façon cumulative, mais une lecture qui se divise elle-même, se perd entre les lignes, s’égare entre les mots. Sans ce soupçon qui pèse sur les mots, que serait le travail du philosophe, de l’intellectuel, de l’écrivain? Elias Canetti disait que «Tout mot prononcé est faux. Tout mot écrit est faux. Mais qu’est-ce qui existe sans mots?» (...)

   K. - Tu raisonnes comme nos collègues de la littérature étrangère qui croient que le travail réside dans la traduction. Or, nos jeunes veulent se passer d'intermédiaires. Ils savent que la traduction est approximative, manque de précision. La vieille méthode d’enseignement, appuyée sur les traductions, est largement dépassée. Dans notre cercle homérique, on collationne les textes mais pas les traductions, analyse la structure syntaxique, prosodique, etc., c’est-à-dire, formelle du texte (...). Nous voulons être plus près du texte grec que du japonais confetti. (...) La littérature n’est pas comme la chimie, la physique ou les mathématiques. Il n’y a pas de physique "nationale", alors que la littérature est toujours flanquée d’un adjectif précisant dans quelle langue elle est faite. Aucune littérature nationale ne peut prétendre être «la littérature». La littérature est limitée dans l’espace et dans le temps. Plusieurs traductions modernes des Dits de Genji 源氏物語 54 vols (XIe siècle) sont autant de simili.

   P. - Je crois que tu me lis trop vite. Je n'ai jamais fait une apologie de la traduction (...) et ne me reconnais nullement parmi tes collègues "qui croient que le travail ne réside que dans la traduction". Il ne peut exister d'équivalence absolue entre les langues - c'est une mauvaise utopie. Je partage tes positions mais peut-être avec moins de jusqu'au-boutisme, moins de purisme... Il ne faut pas jeter le bébé (traduction) avec l'eau du bain (libertés, approximations, bref ce que tu appelles le  "simili"...). Les problèmes que pose la traduction ont une valeur heuristique permettent de réfléchir sur le système de la langue, ses limites internes, ses impossibilités mais aussi les convergences, les points de rencontre, le territoire commun des langages - ce qui nous relie, au fond, les uns aux autres dans notre altérité. Et puis il ne faut pas oublier dans l'histoire de la traduction ses apports, comme la dimension fédératrice: c'est la traduction de la Bible par Luther qui a fondé la langue allemande moderne. Je n'ai pas la place ici d'aborder aussi la "fabrication" de l'écrivain via le travail de traduction: Baudelaire ne serait pas le poète qu'il est sans avoir traduit Poe, ni Walter Benjamin sans Baudelaire, ni Paul Celan sans Shakespeare...

   K. - Merci pour la précision de ta position. Tu cites la Bible. Mais qu'est-ce que c'est que la Bible ? Jésus-Christ, connaissant l’écriture, n’a jamais écrit. La transmission de ses messages aurait été faite par ses disciples. Homère non plus. Il a chanté, mais pas écrit. Conscient de l’écriture, il l’a toujours évitée. L'Iliade a d'abord été transmise oralement. Mais par la transcription, ces paroles ailées se retrouvent privées d'ailes. C'est le défaut de toute mise par écrit, et que les problèmes inhérents à la traduction ne font que renforcer. On le voit jusque dans les Saintes Écritures de la version de Luther, traducteur de traducteurs dont on fêtait il y a quelques jours le cinq-centenaire de ses 95 thèses de la Réforme.

   Dieu est ici, ailleurs, partout mais invisible. Kami japonais, en en partageant l'attribut, n’est jamais Dieu d’Occident. (...) Alors c’est quoi la littérature, si ce n'est cette Bible? (À suivre)

 

23 octobre 2017

La littérature et la traduction (1)

Philologie d'Orient et d'Occident (388)

                                                         Le 24/10/2017    Tokyo   K.

La littérature et la traduction (1)

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Un platane à Pamiers, Ariège (photo: Hitoshi Wada, 09/2011)

 

   Ces billets bénéficient, lors de l'établissement du texte, des opinions ou des conseils bienveillants de plusieurs lecteurs Français, dont Patrick Corneau, ancien universitaire et excellent blogueur (Lorgnon Mélancolique, cf. billet 330). Voici ce qu'on a discuté récemment.

   Patrick: [...] tu raccroches bien le sujet [la traite négrière] avec Pamiers (cf. billet 387). [...] Le Roy Ladurie en parle longuement dans son livre sur Montaillou. [...] Que penses-tu de l’attribution du Nobel de littérature à l’anglo-japonais K. Ishiguro?  

   Kudo: En effet, l’inquisiteur de Montaillou [Jacques Fournier, futur Benoît XII, pape d'Avignon (1334-1342)] a été évêque de Pamiers. [...] Pour Kazuo Ishiguro, honte à moi! Je ne le connaissais même pas de nom. Il écrit en anglais. La langue prime la nationalité...

   P. :  J’ai lu récemment son premier roman "Lumière pâle sur les collines" on m’avait dit que c’est de ces livres "dont on ne sort pas indemne". Hé bien, je suis ressorti indemne [...]

    Ce petit mot, que tu m’éclaires sur un point qui m’intrigue. Dans la traduction des "Poèmes de l’ermitage" [草堂詩集 Sôdô Shishû] de Kyôran que je viens de lire, il y a une indication pour le moins ambiguë sur la page de titre : «traduit du chinois (Japon)...» Certes, en son origine le japonais est issu de la simplification du chinois archaïque, mais il n'y a pas assimilation, et les deux langues sont, me semble-t-il, bien différentes. Peux-tu m’éclairer? 

   K. :  [...] Le bonze 良寛 Ryôkan (non pas Kyôran) a laissé plus d’une centaine de poèmes en chinois classique. C’est ce chinois (en idéogrammes qui se lisent en chinois ainsi qu'en japonais) à partir duquel le traducteur français aurait fait son travail en français. Si on ne connaît pas les idéogrammes de l’original, la compréhension est imparfaite. Ne veux-tu pas faire du japonais ?

   P. : [...].  Je suis désolé pour l’interpolation Kyôran/Ryôkan qui dénote mon ignorance de la langue japonaise (mais pas le grand intérêt que j’ai pour la littérature, culture et civilisation japonaises). Je ne désespère pas de l’apprendre dans une autre vie si mon karma me le permet...

   K. : [...]. Mais si tu as un grand intérêt pour la littérature japonaise, tu n’as qu’à commencer l’écriture japonaise. La littérature n'est-elle pas liée à sa forme? La traduction en japonais de l’Iliade n’est pas un texte de littérature grecque mais de littérature japonaise (à l’inspiration grecque), car elle est exprimée en japonais. Les Pensées de Pascal ne sont pas rendues ni en latin ni en japonais actuel mais en français du XVIIe siècle. Le sens n’est pas abstrait mais concret, attaché à la forme. La traduction ne donne qu’une vague approximation. Le roman de Proust, traduit dans une autre langue, perd sa saveur et même son essentiel. La traduction, trompeuse, dévie. (Je renchéris, car) dans la littérature, l’universel n’existe pas. Tout art n’est que dans le particulier, voire, l'unique. Le comique de Proust n’est pas traduisible en d’autres langues qu'en français. L’idée commune (le sens) n’est rien. Mes écrits en français, si je dois les rendre en japonais, je les exprimerai tout autrement. Malgré Rivarol, le français n’est pas «la langue» mais une langue. Sans connaissance des idéogrammes chinois, on ne peut accéder au 草堂詩集 Sôdô-Shishû.

   P. : Bien sûr que j’aimerais lire la littérature japonaise dans le texte, je sais que je perds - sans savoir quoi, d’ailleurs - en faisant confiance à un traducteur. La traduction est un pis aller, elle est tout de même une porte ouverte sur des mondes autres. Au moins elle brise l’enfermement dans la langue et la culture propre qui est, selon moi, une diminution. Par ailleurs, chaque traduction est une œuvre en soi, singulière, unique, reposant sur le talent du traducteur, certaines œuvres, et parfois certains auteurs «gagnent» à la traduction qui donne un résultat supérieur à l’original. Sans l’immense talent d’E. Coindreau, Faulkner n’aurait pas eu le succès qu’il a eu en France et l’ascendant sur nombre d’écrivains français. Les traducteurs sont des «passeurs», ils décloisonnent les langues et c’est de la défusion des langues que procède la croissante intelligence des choses. (À suivre)

 

09 octobre 2017

Un tour de l'Ouest de la France (12)

Philologie d'Orient et d'Occident (387)

                                                         Le 10/10/2017    Tokyo   K.

Un tour de l'Ouest de la France (12)

 Pamiers, ville pyrénéenne, refuge des fugitifs

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Cathédrale Saint-Antonin de Pamiers en brique toulousaine (photo, K. 2011)

 

   Pour se rendre en chemin de fer de Nantes à Bordeaux, il faut changer à La Rochelle. Là, le train dessert, le nord excepté, deux régions, l'est, c'est-à-dire, le Poitou, et le sud, l'Aquitaine. La Rochelle est à peu près à mi-chemin entre Nantes et Bordeaux. Après Bordeaux Saint-Jean, on continue encore le voyage, cette fois en TGV, vers l'intérieur, dans la direction sud-est, tout en suivant de près et de loin la Garonne. Le train rapide, 210 km à l'heure, nous porte enfin à Toulouse-Matabiau, gare blanche de la ville rose.

   Dans l'Ouest de la France, il y a gare et gare. La gare de Poitiers, par exemple, est une de celles qui furent sobrement reconstruites à la suite de la destruction de la dernière guerre (bombardement Alliés). Parmi les belles constructions de la première moitié du XXe siècle, celles qui ont pu éviter les violences destructrices restent imposantes et reposantes. Dans le Sud-Ouest, la plus magnifique est, au dire de nombre d'amateurs, la gare de Limoges-Bénédictins. Effectivement, c'est une très belle entrée de la ville.

   À Toulouse-Matabiau, on prend un petit service TER (soit un train à deux ou trois voitures, soit un autobus tout confort) pour Pamiers (cf. billet 66), située à 55 km au sud de Toulouse sur la route de Foix. La gare de Pamiers est petite mais non sans apparat, séduisante. Si on pousse encore 20 km plus au sud, avant d'atteindre les Pyrénées, on trouve Foix, préfecture du département de l'Ariège.

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   Pays natal de Père Anouilh (Paul, 1909-1983, helléniste, latiniste, maître de chant grégorien à Tokyo. cf. billet 117) et aussi du compositeur Gabriel Fauré 1845-1924, Pamiers, une des deux sous-préfectures du département (l'autre, Saint-Girons), est une vieille ville du comté de Foix. 

   Or, au Moyen Âge, à l'époque où la traite négrière était, depuis longtemps, pratiquée deçà delà des Pyrénées, le versant sud des Pyrénées aurait été hostile à l'esclavage.

   (...) les pays "français" sont résolument hostiles et c'est vers eux que fuient les esclaves en cavale, de Catalogne ou du Roussillon. Ce qui provoque d'interminables conflits juridiques entre les officiers du roi d'Aragon lancés à leur poursuite et les municipalités qui les accueillent et les protègent. Tout esclave réfugié sur le sol "français" était considéré comme libre. (Jacques Heers, Esclaves et domestiques au Moyen Âge, Fayard, 1981, p. 118)

   Ce passage évoquait vaguement pour l'auteur de ce billet la seule ville qu'il ait connue jadis dans ces parages, Pamiers. Or son étonnement fut grand lorsqu'il eut devant les yeux les lignes qui suivaient justement ces phrases: La ville de Pamiers revendiquait à ce sujet le privilège accordé par une charte de 1228. La grande cité refuge est alors Toulouse. (ibid.)

   Selon l'historien, la municipalité de Pamiers, petite instance juridique sans doute, travaillait donc, pour protéger les esclaves en fuite et recherchés par l'autorité d'Aragon, de Catalogne ou du Roussillon, à régler le contentieux auprès de la cité refuge Toulouse, grande instance. Certainement parfois les Toulousains devaient céder (cf. ibid. p. 119). Mais, les clercs de Pamiers s'efforçaient, en coopération avec les capitouls Toulousains, de faire régner équité et justice. Les jurats de Bordeaux ont-ils pu en faire autant ? 

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    La traite négrière pratiquée pendant plus de trois cents ans en France, et ce, à l'échelle internationale au temps fort du mercantilisme (aux XVIIIe et XIXe siècles), n'a pas été de l'inspiration spécifiquement française. Loin de là. Pour la traite moderne, la France était largement devancée par le Portugal, l'Espagne et surtout par l'Angleterre. Au moment de la Révolution française, le parlement anglais s'apprêtait à clore les débats sur l'abolition. En France, le problème, mal entamé, traînait et faisait long feu.

   La traite négrière n'a pas été une invention diabolique de l'Europe, dit Fernand Braudel (Grammaire des civilisations, Arthaud-Flammarion, 1987, p. 164). Non, elle n'est pas une invention de l'Europe. Le Moyen Âge chrétien était hostile à la pratique que connaissaient déjà l'Antiquité, l'Islam et même l'Afrique.

  (Fin pour Un tour de l'Ouest de la France)

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25 septembre 2017

Un tour de l'Ouest de la France (11)

Philologie d'Orient et d'Occident (386)

    Le 26/09/2017    Tokyo   K.

Un tour de l'Ouest de la France (11) :

Nairac, Marat, Montesquieu et Tintin

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Compote d'automne par Misao Wada (cousu main)

 

   L'auteur de ce billet n'a pas l'intention de rechercher ce qui occasionna, dans les années 1760, la rencontre des deux hommes: Pierre-Paul Nairac (1732-1812), député aux États généraux, le plus gros esclavagiste de Bordeaux, et le jeune ambitieux Jean-Paul Marat (1743-1793), un des futurs cerveaux de la Révolution (cf. billet 385). Notons seulement que Pierre-Paul Nairac embaucha comme précepteur de son fils le carabin Marat venu de Suisse (d'où aurait été originaire madame Paul Nairac). (cf. Éric Saugera, Bordeaux port négrier, Karthala, 1995, p. 111).

   Arrivé à Paris, Marat présenta en 1774 pour un concours de l'Académie française un essai (Les Chaînes de l'esclavage), éloge passionné de Montesquieu, président du Parlement de Bordeaux, qui avait publié anonymement en 1748 à Genève le fameux De l'Esprit des lois. Le volume constitué de 31 livres, chaque livre de plusieurs chapitres, ne se présente pas comme une entité logique et directe de la question. L'argumentation anti-esclavagiste de Montesquieu procède toujours par ironies, voire, par antiphrases.

   Voici ce qu'il dit sous le sous-titre De l'esclavage des nègres (Livre XV, chap. 5):

   Si j'avais à soutenir le droit que nous avons eu de rendre les nègres esclaves, voici ce que je dirais:

   Les peuples d'Europe ayant exterminé ceux de l'Amérique, ils ont dû mettre en esclavage ceux de l'Afrique, pour s'en servir à défricher tant de terres.

   Le sucre serait trop cher, si l'on ne faisait travailler la plante qui le produit par des esclaves.  (...).

   L'énormité des deux clauses: Les peuples d'Europe ayant exterminé ceux de l'Amérique,... et Le sucre serait trop cher, si ...  est évidente pour nous, les modernes. Mais l'était-elle pour les négriers du XVIIIe siècle ? L'auteur Montesquieu s'abrite, sous l'hypothèse mise au conditionnel (Si j'avais à soutenir ..., je dirais ...), de l'ire des négriers assez intelligents (tel Pierre-Paul Nairac) pour découvrir l'ironie. L'œuvre n'a été mise à l'Index que trois ans plus tard.

   Le jeune Marat, précepteur des Nairac, aurait certainement saisi de quoi il s'agissait devant la richesse ahurissante de l'hôtel Nairac, cours de Verdun, Bordeaux. Plus tard à Paris, Marat assassiné par une jeune sympathisante des Girondins, Paul Nairac, négociant négrier et député girondin, put traverser la Révolution sans risquer l'échafaud.

   - - - - - -

    Montesquieu, anti-esclavagiste mais tout à fait euro-centriste, n'était pas contre la traite des Noirs qui, d'ailleurs, n'a pas été interdite quoique l'esclavage lui-même ait été aboli (1794). Il constate dans son livre: Nos colonies des îles Antilles sont admirables; (...) L'Amérique fournit à l'Europe la matière de son commerce avec cette vaste partie de l'Asie, qu'on appela les Indes orientales. (...) Enfin la navigation d'Afrique devint nécessaire; elle fournissait des hommes pour le travail des mines et des terres d'Amérique. (De l'esprit des lois, Livre XXI, chap. 21).

   Pour la défense des colonies: l'extrême éloignement de nos colonies n'est point un inconvénient pour leur sûreté: car, si la métropole est éloignée pour les défendre, les nations rivales de la métropole ne sont pas moins éloignées pour les conquérir. (ibid.)

   Oui, bien sûr, à l'époque où l'Amérique était toute petite et impuissante.

    L'esclavagisme et le colonialisme sont les deux faces de la même réalité. Tout part de cette croyance au droit de l'esclavage qui s'est perpétuée en Europe: le droit de l'esclavage vient du mépris qu'une nation conçoit pour une autre, fondé sur la différence des coutumes. (De l'esprit des lois, Livre XV, chap. 3)

    Les colonies toujours débattues mais justifiées au nom d'arguments identiques subsistent ainsi que la traite des Noirs sur les côtes libyennes (cf. Carine Fouteau, Mediapart, le 13/09/17) comme dans cette scène de Coke en stock (Tintin):

  - Le coke??... Mais mille sabords ! qu'est-ce que vous me voulez tous avec votre coke?... Il n'y a pas de coke à bord, tonnerre de Brest !  - Pas de coke à bord ! ... Ha ! ha ! ha ! - Viens ici, toi. - Oui, M'sieur. - Hem ! ... Oui ... De bons muscles ... Ça va ... Et les dents?... Allons, ouvre le bec, toi ...  Hem ! pas trop mal ... Les dents sont saines. (cf. billet 383)  (À suivre)


11 septembre 2017

Un tour de l'Ouest de la France (10)

           Philologie d'Orient et d'Occident (385) Le 12/09/2017 Tokyo K.                      

Un tour de l'Ouest de la France (10) :

Trois ports : Nantes, La Rochelle et Bordeaux

Les Nairac et Marat

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Nora par Misao Wada (cousu main)

 

   Un cycliste, même sexagénaire, pourra parcourir en deux heures les 40 km de chemin vicinal qui relient Fontenay-le-Comte (cf. billet 381) à La Rochelle. Située au sud-ouest de Fontenay, La Rochelle, à 120 km au sud de Nantes et à 150 km au nord de Bordeaux, est actuellement le plus grand port de plaisance de l'Europe. Nantes, La Rochelle et Bordeaux, alignées le long de la côte Atlantique presque sur le même méridien, ont en commun d'avoir trempé dans la traite négrière.

   Dans les manuels scolaires d'histoire au Japon, Nantes est seulement connue pour les deux textes à effets opposés: l'un fut l'édit promulgué en 1598 par Henri IV, protestant converti au catholicisme. On voulut mettre fin à la guerre civile, en accordant les droits du culte aux protestants. Il s'agissait d'un édit de pacification. L'autre est la Révocation de l'édit de Nantes signée en 1685 à Fontainebleau par Louis XIV, petit-fils de Henri IV. Selon Wikipédia, l'abrogation de l'édit eut pour conséquence de voir fuir du royaume 200 000 réformés sur 800 000, à savoir un sur quatre. C'était un édit d'expulsion.

   Cette contre-mesure de l'édit de Nantes avait été préparée bien avant, en 1629, par la révocation des clauses militaires qui permettaient aux protestants de s'armer pour se défendre. Le durcissement du côté catholique était déjà conçu, au temps de Louis XIII, par le cardinal Richelieu, faisant suite au siège 1627-28 qu'il organisa contre La Rochelle, ville protestante. Richelieu voulait que le royaume fût épuré du protestantisme.

   - - - - - -

   Or, Louis XIII, lorsqu'on lui évoqua le projet de recourir à des hommes de peine Africains pour son royaume, aurait montré quelque réticence: Quand on proposa d'importer des Africains dans l'Empire français, Louis XIII est censé avoir pâli et déclaré que le territoire français ne pouvait connaître l'esclavage. Mais on le persuada qu'en ôtant ces malheureux au paganisme, les négriers les convertiraient à la religion du Christ. (Hugh Thomas, 1997, La Traite des Noirs, traduit de l'anglais, Robert Laffont, 2006, p. 470). Suivie d'une mesure effective, la réserve du roi aurait pu être salutaire, car l'idée archaïque de recourir à l'esclavage n'avait pas cours chez lui. Sur son lit de mort, le roi aurait dit: les sauvages qui seront convertis à la foi chrétienne et en feront profession seront censés et reportés naturels français, capables de toutes les charges, honneurs, successions et donations (d'un Français) (ibid.).

   Au XVIIe siècle, il en fut comme le roi l'avait souhaité. Le changement radical ne s'observa qu'au siècle suivant, lorsqu'on s'est lancé dans le commerce dit "triangulaire" des marchandises humaines entre trois continents: Europe, Afrique et Amériques.

   Un esclave s'achetait rarement comptant (la monnaie d'échange étant les cauris: ces coquillage d'origine asiatique) mais en échange de divers articles: toiles, alcool, barres de fer, colliers de verre, poudre à canon, fusils etc. Le commerce triangulaire eut pour résultat d'accélérer rapidement l'industrialisation des villes de port comme leurs arrière-pays. Ce trafic inhumain leur apportait de petits conforts tout humains ainsi que de l'aisance de la vie: produits de plantation: sucre, café, indigo, coton, tabac etc., et mains-d'œuvre serviles en tout genre.

   - - - - - -

   À Nantes, presque tous les négriers étaient catholiques. À Bordeaux, quelques juifs ont participé à la traite des noirs (Hugh Thomas, ibid. p. 260). Mais "À La Rochelle, les trafiquants étaient en majorité des huguenots [dont Jean-Baptiste Nairac, frère cadet de Pierre-Paul Nairac] (ibid. p. 309).

   Les Nairac sont une famille protestante, originaire de Castres en Languedoc. Pierre-Paul Nairac (1732-1812) fut le plus gros esclavagiste de Bordeaux (ibid. p. 311), le plus gros négrier de la ville (ibid. p. 486). Ce principal marchand négrier de Bordeaux payait les plus lourds impôts de la ville en 1777 (ibid. p. 296). Ce magnat négrier contribuait ainsi au Trésor d'État. Son protestantisme ne l'a nullement empêché de siéger aux États généraux avant et pendant la Révolution.

   Selon Hugh Thomas, Pierre-Paul Nairac dans les années 1760 choisit pour son fils un jeune précepteur lettré, Jean-Paul Marat, figure éminemment sinistre de la Révolution. (cf. ibid. p. 486)  (À suivre)

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28 août 2017

Un tour de l'Ouest de la France (9)

Philologie d'Orient et d'Occident (384)  Le 29/08/2017  Tokyo K.

  Un tour de l'Ouest de la France (9) :

La France monstrueuse en Orient

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Trois fioles de parfum par Misao Wada (cousu main)

 

   Ma Sœur aux yeux d'Asie (1982) de Michel Ragon (cf. billet 383) est un roman qui relie deux périodes fort différentes: celle du père du jeune narrateur passée à la coloniale dans les années 1910 et celle du narrateur, de l'Occupation allemande et du gouvernement de Vichy. En 1940, le récit commence dans une ville aux confins sud de la Vendée, refuge de l'adolescent qui partage avec sa sœur "aux yeux d'Asie" la lecture passionnante d'un amas des lettres qu'un soldat français en Indochine (il s'agit de leur père) avait fait parvenir à leurs tante et oncle en métropole.

   Dans ce roman, trois mots annamites (vietnamiens) passés dans la langue française me donnent envie d'en rechercher l'étymologie: cagna "maison", congaï "concubine" et Fankouaï "Français, diables de l'Ouest". Ce dernier mot Fankouai, déjà expliqué à tort ou à raison par le caporal Caï (cf. billet 383), étudions tout d'abord cagna et congaï.

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   L'adjudant Morisseau n'était pas seulement saoul d'alcool. Il entraîna un soir notre père dans une petite cagna, isolée sous les palmes. Une congaï aux dents noires les reçut, qui parlait français. L'adjudant Morisseau l'appelait Bernadette. Bernadette, annamite, avait appris le français à la Sainte-Enfance de Saigon, maison de religieuses recueillant les métis de femmes indigènes et de soldats de la coloniale (Ma Sœur aux yeux d'Asie, éd. Omnibus, 2005. p. 959).

   Le mot cagna est expliqué dans le Petit Robert (éd. 1977): n.f. (1883; annamite kai-nhà « la maison »). Arg. milit. Abri militaire. - Par ext. Cabane, cahute.

   Selon l'excellent Dictionnaire annamite-français (en ligne) de Jean Bonet,1899, le mot "cagna" signifie en tonkinois "petite maison, paillote". Il est analysé dans deux caractères chinois: 丐 (cái) 茹 (nhà) > 丐茹, transcrit en alphabet cagna (le père du narrateur l'écrit canha, à la manière annamite - ibid. p. 908). Ici, le second élément 茹 (nhà) seul veut dire l'essentiel: "maison, demeure; famille, dynastie", le premier n'étant qu'un démonstratif hypocoristique. D'où, pour 丐茹 cagna, "petite maison, paillote".

   D'autre part, le mot 丐 (cái), selon Jean Bonet, peut également signifier "prier, solliciter, demander": d'où 丐子 (cái-tsï), mendiant. Le nom du caporal Caï pourrait être en rapport avec le diminutif démonstratif cái. Le signe 女 (nû') "femme" apposé au mot 丐 (cái), l'ensemble signifie toujours "femme, jeune femme". Congaï est analysé en 昆 (con "diminutif") + 丐 (gái "jeune femme"). Il n'a donc pas la connotation peu glorieuse de "concubine" mais signifie tout simplement "jeune femme".

   Mais la réputation de vivre en concubinage avec les militaires Fankouaï est telle que, le sens du terme congaï se dégradant, les femmes normalement honorables ne sont maintenant que l'objet de mépris ou de haine pour les indépendantistes indochinois, appelés «pirates» par les francophones. Le colonialisme, autant que l'esclavage, est un système d'exploitation du sexe faible. Le père du narrateur, sous-off, pourrait maintenant s'acheter une congaï s'il voulait se mettre en ménage, au lieu de se contenter des virées de luxe dans les bordels japonais (ibid. p. 924).

   L'auteur du présent article, Japonais insuffisamment instruit, imagina que Fankouaï, analysable en fan-kouaï, ne pourrait être qu'une déformation du mot chinois 仏国(futsu "bouddha" kwoku "pays"), car tel est le signe utilisé au Japon pour désigner France, rendu Furans(u) ou F(r)ans(u) (en japonais, la consonne instable r peut être épenthétique ou caduque). Autre hypothèse, 仏怪, c'est-à-dire, fu(tsu) + kuai "monstrueux".

   Or, en chinois, la France se dit non pas 仏国, mais 法国 fa "loi"- kuo "pays", actuellement Fă-guó. Les trois nations (annamite, chinoise et japonaise) ont eu longtemps en commun les idéogrammes chinois comme moyens de transcription de leur langue. Mais la langue annamite est beaucoup plus proche du chinois que du japonais.

   En annamite, France s'écrit également 法国, tout en se prononçant pháp quòc. Jean Bonet commente, un peu fier: Dai (大"grand") pháp quòc: grande puissance; expression officielle employée par les Chinois et les Annamites pour désigner la nation française.

   Fankouaï en Indochine est-il donc une déformation de 法国 pháp quòc "pays des lois"? Ou serait-ce  plutôt 法怪 fa-kuai "France monstrueuse"?  (À suivre)

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14 août 2017

Un tour de l'Ouest de la France (8)

Philologie d'Orient et d'Occident (383) Le 15/08/2017     Tokyo  K.

Un tour de l'Ouest de la France (8) : La Vendée   

- La Terre qui meurt - René Bazin 1898

           - La terre qui ne meurt pas - Philippe Pétain 1940

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Lis sauvage du Japon par Misao Wada (cousu main)

 

   Dans les années 1900, en Vendée, un jeune ouvrier agricole (valet de ferme), vaillant mais sans terre ni héritage, ni position sociale, ne bénéficie que de minces possibilités de sortir de sa misère. L'une consiste à s'ouvrir, s'exposer à l'extérieur, tenter sa chance à l'étranger, comme on l'a vu avec André Lumineau, valet de la métairie Lumineau, qui émigra en Amérique pour travailler la terre (cf. billet 382).

    Datée de l'année qui suit la lumineuse publication de l'Essai de sémantique de Michel Bréal (1897), la parution du roman de René Bazin coïncide curieusement avec la crise de Fachoda, conflit diplomatique de taille, au Soudan, entre les deux puissances européennes: l'Angleterre et la France. À la tête du peloton des pays impérialistes (Pays-Bas, Belgique, France, Portugal, Italie, Espagne, Allemagne etc.,) qui rivalisaient pour mettre l'Afrique en coupe réglée, l'Angleterre étendait rapidement son aire d'influence du sud vers le nord du continent noir.

   La France progressant lentement du nord au sud, une collision était prévisible et finalement inévitable. La vague d'antimilitarisme de l'époque (il s'agit du temps fort de l'affaire Dreyfus) empêcha le jusqu'auboutisme d'aboutir. La France était déjà une des grandes puissances colonialistes du monde. Elle l'était non seulement en Afrique, en Amérique, dans le Pacifique mais aussi en Asie. On voyait donc des colons s'agiter, des instructeurs s'affairer, des missions religieuses s'activer, si besoin était, à évangéliser les indigènes, enfin, des soldats les protéger tout en assurant la police du pays.

   Au début du XXe siècle, la France était particulièrement dynamique tant dans la culture, la science que dans la politique. Les Français moyens, nullement sceptiques sur la supériorité de leur outil linguistique, ayant entière confiance en l'universalité de leur langue, ne pouvaient concevoir le besoin d'apprendre d'autres langues que la leur.

   Ainsi une scène de stupéfaction dans une rue d'Hanoi: un sous-off, rouge de colère, engueulant un indigène stupéfait, parce que celui-ci ne comprenait pas le français (Michel Ragon, Ma Sœur aux yeux d'Asie, éd. Omnibus, 2005. p. 984).

   Les missionnaires [exclus, depuis 1905, de l'enseignement public en France] croyaient bien faire d'enseigner d'abord la langue liturgique, il fut un temps, en Indochine, où les Annamites occidentalisés parlaient plus facilement le latin que le français (ibid. p. 959). Car en métropole, on s'éloignait de plus en plus des langues classiques qui étaient le fondement de la langue française.

   Pour s'engager dans les troupes coloniales, il fallait «présenter une denture suffisante» et mesurer au minimum un mètre cinquante-quatre (ibid. p. 866). Le père du narrateur de Ma Sœur aux yeux d'Asie, ancien valet de ferme, mesurant un mètre cinquante-huit, est engagé dans l'infanterie coloniale à Rochefort en 1907. Et le voilà en Indochine.

   Le français qu'utilisait son collègue indigène, le caporal Caï, l'a fait littéralement tomber des nues, lui qui croyait, du haut de la langue française, que les indigènes sont des singes habillés en gonzesses qui poussent des cris incompréhensibles et qui sentent mauvais (ibid. p. 948-949). Lorsque le père vendéen du narrateur a failli se fâcher en croyant savoir que le nuoc-mam, sauce toute banale de la région, était un jus de poisson pourri, le macaque Caï a su rétorquer: - J'ai bouffé une fois du fromage de Français. C'était pourri kif-kif, et ça gigotait de vers blancs (ibid. p. 948).

   À la question du père: Pourquoi on nous appelle Fankouaï ? La réponse du caporal:  Kouaï, ça veut dire diables de l'Ouest. Fan Kouaï, c'est les Français, diables de l'Ouest. (ibid. p. 949). Et qui ignore les langues orientales se fait ainsi ridiculiser.

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   En juin 1940, le jeune narrateur qui venait d'avoir seize ans a fui à bicyclette, à l'approche de l'armée allemande, de Nantes à Fontenay-le-Comte, pays de sa mère. Il s'y fait présenter sa sœur d'Asie, Odette, reprise du sana, très littéraire, rejeton secret de son père qui était de la coloniale d'Indochine. Enfouis dans un amas de lettres d'Asie, les deux enfants se mettent à la recherche des vraies images de leur père qui n'est plus. (À suivre)

31 juillet 2017

Un tour de l'Ouest de la France (7)

Philologie d'Orient et d'Occident (382)

                                                         Le 01/08/2017    Tokyo   K.

Un tour de l'Ouest de la France (7) : Nantes et la Vendée

"La Terre qui meurt" (René Bazin)

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Une ruelle à Trentemoult (Nantes, photo par K.)

 

   Trois quarts d'heure en bus nous transportent à Cholet, pays de bocages, premier arrêt de l'itinéraire Nantes-Poitiers, qui se trouve au sud-est-est de la métropole de la Loire Atlantique. Lors de la Révolution, Cholet fut un des lieux des batailles les plus terribles entre les Chouans (Vendéens royalistes) et les Bleus (Républicains).

   Si on descend vers le sud de Cholet à vol d'oiseau, on arrive à Fontenay-le-Comte, ancienne métropole de la Vendée, d'où s'étend vers le sud-ouest le Marais poitevin. L'autre Marais, dit vendéen, se situe au nord-ouest de Fontenay et au sud-ouest de Nantes, pays de cultures-pacages et de bocages, donnant sur l'île de Noirmoutier. C'est là que se sont déroulés presque tous les événements du roman de l'écrivain catholique angevin René Bazin (1853-1932): La Terre qui meurt (Paris, Calmann-Lévy, 1898)

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   L'édition utilisée par l'auteur de cet article date d'après 1903, l'année de la réception de René Bazin sous la Coupole. Le fait en est mentionné au-dessous du nom d'auteur du livre. Un exemplaire du livre est présent à la bibliothèque universitaire de la Gakushûïn, école privée jadis destinée aux membres de la famille impériale et aux aristocrates de l'époque Meiji.

   Le dépôt du livre à la Bibliothèque date du 2 avril 1909. Or, le livre ne montre aucune trace de lecture. Les enseignants de français à Tokyo de l'époque, comme d'aujourd'hui, n'ont-ils pas voulu que les jeunes Japonais ne se familiarisent avec les paysans de la Vendée? Le livre semble n'avoir jamais été traduit en japonais.

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   Toutes les scènes (sauf celle de la foule d'émigrants au port d'Anvers) se passent dans le nord de la Vendée, un carré sur l'Atlantique délimité au nord par Bourgneuf-en-Retz, à l'est par Challans, au sud par St-Gilles-sur-Vie, à l'ouest par Fromentine, presque contiguë à l'île de Noirmoutier. De Fromentine est sans doute créé, déplacé vers Challans, le nom fictif de la Fromentière, métairie de Toussaint Lumineau, protagoniste du roman.

   La mère Lumineau avait donné à son mari Toussaint Lumineau cinq enfants: deux filles: Éléonore (Linore) l'aînée, Marie-Rose (Rousille) la cadette et trois garçons: Mathurin l'aîné, infirme, André (Doriot) qui vient de s'acquitter de son service militaire en Afrique et François qui, paysan peu vaillant, préfère travailler en ville avec sa sœur Éléonore, serveuse dans un café-restaurant.

   En Vendée, la paysannerie et l'aristocratie restées longtemps sans accroc grâce à l'immuabilité de leurs valeurs morales, économiques ou religieuses, ne sont plus en phase avec les évolutions survenues après la Révolution, qui ont fini par terrasser les valeurs traditionnelles. En France, les points communs de mentalité, de mœurs ou même de langue entre aristocrates et paysans, ont résisté longtemps à se perdre.

   Certains grands seigneurs (...), avaient vieilli de la même façon que les jardiniers, que les paysans au milieu desquels ils avaient vécu (Proust. cf. billet 87).

   Père Lumineau va voir en ville comment vit son fils François, cheminot. Devant lui passe "une équipe de six hommes [qui] poussait de l'épaule un wagon chargé, et il songeait : «En voilà d'attelés comme les bêtes de chez moi»" (op. cit. 280). La condition de François était, dans le Marais, celle de l'homme de peine, assimilé au bœuf ou à l'âne.

   Instruit en Afrique, son autre fils André, plus cultivé que les autres, n'est chez lui qu'un valet, voire, une bête de somme: Le valet nouveau ne se dérangeait point, (...), il peinait régulièrement quatorze heures par jour sans prononcer quatorze mots. (ibid. p. 179)

   Ce garçon travailleur, ne disposant pas de place chez lui et pensant à l'avenir de sa petite sœur Rousille, médite, lui, d'aller travailler en Amérique. Un passeur d'Anvers lui en accordant l'occasion, le voilà dans la foule d'émigrants au port d'Anvers:

   C'étaient les émigrants qui sortaient des bouges où les agences les avaient parqués, [...] Ils piétinent dans la boue, et se hâtent pour occuper les meilleurs coins de l'entrepont. D'autres suivent, hommes, femmes, enfants, jeunes et vieux confondus (ibid. p. 299).

   Des émigrants, des rebuts du vieux monde, des misères sans nom, à l'instant où la terre leur manquait, s'effaraient. (ibid. p. 304). (À suivre)

 

17 juillet 2017

Un tour de l'Ouest de la France (6) Nantes et la Vendée

Philologie d'Orient et d'Occident (381)

                                                         Le 18/07/2017    Tokyo   K.

Un tour de l'Ouest de la France (6) : Nantes et la Vendée

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Un écolier à Trentemoult (Nantes: photo par K.)

 

   Voici une tout autre vision de la ville que celle de Julien Gracq qui aurait vécu en symbiose très étroite avec Nantes (La Forme d'une ville, 1985, José Corti, p. 198).

   Ma vie d'enfant en Vendée était très différente de ma vie nantaise. A Fontenay-le-Comte, ma vie était celle d'un petit garçon dans une petite ville rurale qui, malgré la pauvreté, n'avait rien de tragique. D'ailleurs, tout le monde était un peu pauvre à Fontenay. À Nantes, le choc a été terrible : je me suis heurté à une vie citadine violente (...). (Michel Ragon. Les Livres de ma terre, Avant-propos de l'auteur: 2005, Omnibus)

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    Le 23 avril 2017, l'auteur du présent article a quitté tôt le matin Nantes par un bus qui allait l'emmener à Poitiers en trois heures. De Nantes (Gare SNCF Accès Sud) à Poitiers il y a une huitaine d'arrêts dont les principaux: Cholet, Bressuire, Parthenay, trois villes en Vendée-Poitou où, étudiant à Poitiers (cf. billet 376), il s'est déjà rendu soit à vélo (Bressuire et Parthenay) soit en voiture (Cholet).

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     Amateur de cyclisme à l'époque, avec un Peugeot blanc à 21 vitesses, il a effectué, un été, une randonnée à vélo de Poitiers à Bordeaux. Les étapes majeures pour aller étaient: Fontenay-le-Comte, Surgères, Saintes, Royan et, après le passage par ferry de la Gironde, St Laurent-le-Médoc, avant d'atteindre Bordeaux.

   Il avait ainsi passé sa première nuit dans une auberge à Fontenay-le-Comte. Un peu frotté avec les œuvres de Rabelais, il savait que le moine écrivain s'était chauffé les pieds à l'abbaye de Maillezais, construite à une dizaine de km au sud de Fontenay, mais démolie pendant la Révolution pour servir de carrière de pierres de construction.

   La Révolution a été essentiellement citadine et bourgeoise, favorisant de nouveaux systèmes d'échange des biens (l'esclavage étant momentanément suspendu). Or, en Vendée, loin de l'évolution des idées de plus en plus indifférentes à la vieille morale, se produisit une série de terribles insurrections contre-révolutionnaires: les Chouanneries. La métropole de la Vendée changeait définitivement de lieu, de Fontenay-le-Comte la campagnarde à Nantes l'internationale.

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    À 4 km au nord de Fontenay-le-Comte existe une jolie commune appelée Pissotte. Le nom surprend un peu. Selon le Dictionnaire étymologique des noms de lieux en France (Dauzat et Rostaing, Larousse, 1963), le toponyme ne signifie pas de vulgaire pissoir mais sources à mince débit. Le nom remonterait à Puysault, à Pixote (Villa). La forme actuelle Pissotte, avec connotation évidente, serait depuis la Révolution.

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    La Vendée, comme d'autres provinces, vivait plus ou moins dans la même opposition avec deux conditions sociales: aristocratie (et bourgeoisie) et paysannerie (laboureurs et serfs). Devant la mort, tous sont égaux, sermonnait le curé. Ces laboureurs et serfs sont "les paysans cossus et les valets esclaves" (Les Livres de ma terre. p. 825). Le mot esclave ne désigne ici nullement les traites négrières, signifiant simplement "l'homme de peine", souvent l'étranger.

   Les grands-parents vendéens estimaient se situer "(...) un peu plus haut que l'homme de peine qui tire la charrue, assimilé au bœuf ou à l'âne, mais moins haut que le laboureur" (ibid.). Comment leurs enfants avaient-ils pu supporter l'ascension des nouveaux bourgeois nantais se comportant à égalité avec leurs aristocrates ?

    Lorsque les Vendéens ont un reproche à faire à la nation, c'est à Nantes qu'ils s'adressent. (...) En juin 1793, l'ogre paysan qui brandit ses fourches et ses faux n'eut qu'une seule idée: dévorer la bourgeoisie de Nantes (ibid. p. 686).

   Cette folle et historique équipée tribale, ponctuée d'extravagances aussi cruelles que mythiques est en parallèle à la fuite de la mère avec son fils âgé de 14 ans, de Fontenay-le-Comte vers Nantes, décrite dans l'Accent de ma mère (Ragon, originairement chez Albin Michel, 1980. Nouvelle édition revue et augmentée de chapitres historiques chez Plon, 1989. Chez Omnibus, 2005. La pagination des citations est d'après cette dernière).

   La révélation de la pauvreté, proche de la misère, se fit lorsque nous émigrâmes à Nantes et qu'il nous fallut trouver à la fois logement et travail (ibid. p. 661). (...) des migrants, nous nous trouvions dans la même situation que les actuels immigrés: tout ce qui était bon à habiter se trouvait déjà pris. Il ne nous restait que les déchets" (ibid. p. 689).  (À suivre)