Philologie d'Orient et d'Occident

13 février 2018

De la négation (6) Le négatif aïnou (1)

Philologie d'Orient et d'Occident (396) Le 13/02/2018  Tokyo  K.

         De la négation (6) : Le négatif aïnou (1)

mardi 060218

Limoges enneigée (photo: Jean-Pierre Levet, le 06/02, 2018)

 

   Sur le territoire du Japon qui s'étend, sur trois mille km, du nord de Hokkaido au sud des îles de Ryûkyû, l'aïnou, une des langues les plus anciennement parlées, n'a génétiquement aucun rapport avec le japonais. La langue ryûkyû, apparemment très différente des deux, n'en a pas moins une filiation bien avérée avec le japonais du centre, quoique la priorité d'antériorité reste encore inconnue (cf. billets 38, 39, 40).

    Torii Ryûzô (cf. billet 272), archéologue et anthropologue de la première moitié du XXe siècle, fait supposer, pour ces trois millénaires du nord de l'archipel, deux ou trois grandes vagues de migration des Aïnou, le plus important des premiers peuples occupant l'archipel nippon (cf. billet 283):  

  1. Aux environs des 3000 ans BP, le premier exode des Aïnou de Honshû (la principale des îles) vers Hokkaïdô (la grande île du nord).
  2. Aux environs des 2000 ans BP, une nouvelle fuite importante des Aïnou de Honshû à Hokkaïdô, où, ils repoussèrent les premiers Aïnou persistant dans le même mode de vie depuis leur arrivée à Hokkaïdô dix siècles auparavant.
  3. A partir d'avant 1000 ans BP, la migration des Ainou de Honshû vers Hokkaïdo, provoquée par la progression impériale dans le nord, aurait été constante, surtout celle des Aïnou qui évitaient le contact avec les colons, locuteurs de la langue japonaise, qui venaient du centre-sud-ouest.

   L'auteur de ces lignes, K., descend probablement des Aïnou qui, sans essayer de fuir vers le nord, fondus dans des groupes humains du sud, oublièrent, sauf quelque composé aïnou-japonais tel: hanka-kusai "honteux" (lit. qui sent le hanku "nombril") ainsi que l'accent propre à l'aïnou, tout ce qui constituait la plus ancienne langue du Japon sans écriture. À Hokkaido, l'oralité permit à la langue aïnou de se maintenir, la parole dépourvue d'écriture étant souvent capable de conserver le son sans l'abîmer (cf. Védas en Inde).

   L'écriture, confiante en la stabilité formelle, laisse s'altérer le son. Le chinois a fini par s'éloigner du son de l'époque archaïque, alors que le japonais, une fois fixé dans des kanji à la prononciation déjà ancienne, a pu souvent conserver le vieux son chinois.

    - - - - - -

   Le négatif aïnou somo se place devant le verbe qu'il veut nier: somo ipe "il ne mange pas"; "il n'a pas mangé": somo ki "il ne fait pas"; "il n'a pas fait". Ainsi, le temps, deviné toujours dans le contexte, s'exprime à l'aoriste "non-défini". Le sujet est proclitique: somo ku-oman "moi ne pas aller"; somo e-ki  "toi ne pas faire" (ku- "moi"; e- "toi").

   Pour le prohibitif (négatif subjectif), l'aïnou se sert du terme iteki (itek, itekki, itekke, etekke, etekkaka - d'après Sh. Hattori 1964 et Mme Tamura 1996): iteki oman "ne va pas"; iteki chapé haw ki "ne fais pas miaou-miaou" (chapé "chat"; haw "miaulement").

    La langue aïnou dispose, pour adverbes emphatiques signifiant "réellement, vraiment, certes", de plusieurs mots tels: sónno, sonno, síno, sino, nó. L'accent ne semble pas avoir ici de pertinence phonologique. On a donc trois mots: sonno, sino, no. L'occurrence dialectale la plus importante est pour sonno. Le no (dialecte Yakumo - Hattori 1996) serait une forme tronquée des formes plus pleines: sonno ou sino, probablement sonno.

  Si on peut supposer entre le négatif somo et l'adverbe emphatique sonno le lien pertinent qu'on a supposé pour le négatif et l'affirmatif japonais na (cf. billet 395), on s'attendra, en vue de la même trilogie, à trouver dans l'aïnou un déictique pronominal avec structure s(V)m(V)n(V) ou s(V)n(V)m(V). L'auteur de ces lignes se refère, pour une évolution comparable, aux mots: femme et henno (en gascon) qui viennent tous les deux de fem(i)na(m) par les étapes: femna (> femma > femme) ou (> fenna > henno).

   Or, l'aïnou possède un pronom indéfini de 3e personne du singulier: a-sinuma. Le radical sinuma, en usage pour pronom anaphorique, satisfait parfaitement à l'une des deux structures qu'on vient de supposer: s(V)n(V)m(V).

    Rendre compte du prohibitif iteki, négation subjective signifiant plutôt un vœu ou un souhait (Mme Tamura 1997) par rapport à somo, négation objective, nécessiterait une autre réflexion. Le mot iteki (itek, itekki, itekke, etekke, etekkaka), avec des syllabes bien distinctes, n'est-il pas trop plein pour une simple particule de négation ? (À suivre)

 

Posté par Xerxes5301 à 00:01 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , , ,


30 janvier 2018

De la négation (5)

Philologie d'Orient et d'Occident (395)

                                                Le 30/01/2018    Tokyo   K.

De la négation (5) Le triple sens du négatif japonais : na

CIMG5423

De petits pas dans la neige (Photo par K, le 22/01, 2018)

 

   "Ora-ora-de hitori igu-mo" (Moi, je m'en vais seule, moi) est le titre, en japonais du nord, du prix Akutagawa 2018, équivalent du prix Goncourt. Mme Sachiko Wakatake (63 ans), lauréate, est originaire du département d'Iwate, dont le parler est le meilleur représentant de l'ensemble des dialectes très archaïques du nord-est. Les Japonais modernes du centre ne se reconnaissent plus dans cette formule du nord: ora-orade..., qui remonte pourtant, par l'étape intermédiaire (ora, oran-de  hitori  i-ku-mo), au vieux japonais du centre (ora "moi", ora-ni-te "par moi" hitori "seul" iku "aller"-mo "!").

   - - - - - -

   Dans ce japonais archaïque du nord, la négation se construit avec na : igu (egu)-na "ne va pas". La construction négative: verbe (iku, shûshi-kei "final") + na, est toujours en vigueur dans tout le pays. Igu-na, donc, n'accuse qu'un petit écart du standard avec la sonorisation de -k- en -g-. En ancien japonais du centre, le négatif / prohibitif na occupe une position particulière parmi les particules qui se placent normalement à l'intérieur ou à la fin d'une phrase. Il se met parfois en tête d'une phrase: na-iki; na-iki-so "ne va pas" (iki : ren'yô-kei "nominal", -so : particule d'abord prêtant une nuance de supplication au verbe qui précède).

   La vieille construction: na + verbe nominal (iki) nous permet d'estimer que na n'est pas une particule mais un adverbe, puisque, au lieu d'attribuer au mot qui suit une orientation aspectuelle, temporelle, spatiale etc., il régit l'ensemble de l'énoncé. Le na négatif / prohibitif était un mot indépendant.

   La formule de négation sans na existait. Il s'agit de: iki-so qui provenait de na-iki-so. On voit tout de suite que -so correspond ici à pas en français (ne ... pas) ou den en grec moderne (ou ... den). Le sens négatif-prohibitif de na s'est transmis à -so dans iki-so, de même qu'en français le sens de négation de ne est passé à pas.

   Or, en ancien japonais du centre ainsi que dans le dialecte actuel du département Iwaté, iku + na peut avoir un sens affirmatif (interjectif): "allons-y", "allons !" (la nature du sujet est déterminée par le contexte). En ancien japonais, iku-na est vite passé à ika-na (ika-: mizen-kei "inaccompli"), alors que dans le dialecte du nord, la formule reste la même: iku-na "on y va!"; "allons !".

   Ce qui détermine le sens de la formule dans le Koji-ki (début VIIIe siècle): sora-ha ika-zu, ashi-yo iku-na "incapable d'aller par le ciel, on va à pied" est seulement le contexte, et non pas le dictionnaire qui ne fait que de souligner la difficulté de distinguer entre ces deux na en contradiction. 

   L'ancien japonais dispose de trois na: un na négatif/prohibitif, un na affirmatif, un na interjectif. Ces deux derniers na provenant d'une seule source, il n'y a en réalité que deux oppositions; le négatif / l'affirmatif. Alors, comment peut-on concilier ces deux na, sinon par quelque mot déictique compréhensible à la fois comme affirmatif et négatif tel que: (ah) ça (oui, non) ; (oh) certes (oui, non)?

   Dans plusieurs dialectes du nord, on utilise toujours, comme pronom de 2e personne du singulier, nga (ga nasal), una, ou na. Toutes ces formes, remplacées partout ailleurs par d'autres formes, emphatiques, euphémiques ou péjoratives, telles, o(m)mae "ci-devant", omê, temae, temê etc., remontent toutes trois à l'ancien pronom personnel du singulier: na "toi". La particule casuelle ga, qui met en relief le sujet, provient de cet ancien pronom na (> una > nga > ga). Le ga du centre est ga guttural, alors que celui du nord, nasal [nga]. Partout se dit: ore-ga "moi, je...", omae-ga "toi, tu...", alors que dans le nord, ne se dit jamais; *nga-(n)ga "toi, tu", sans doute parce que la suite pléonastique (nga-nga) sonne mal.

    Nous avons supposé dans le billet 390 un rapport qui aurait existé entre le négatif grec οὐ et la particule latine -ve ( sanskrit). Si ces particules, grecque, latine et sanskrite, se sont liées avec le pronominal indo-européen *vV- (cf. vâm, vaḥ, pronoms enclitiques de 2e personne du duel et du pluriel en skr.), le même lien indo-européen (entre négatif, affirmatif et pronominal) se profile sur trois na en japonais.  (À suivre) 

 

 

Posté par Xerxes5301 à 00:01 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , ,

16 janvier 2018

Le temps en défaillance: le passé simple

Philologie d'Orient et d'Occident (394)

                                              Le 16/01/2018    Tokyo   S. Kudo

Le temps en défaillance : le passé simple

DSC_0242

Zinnia (2) par Misao Wada (cousu main)

     Alain Borer: Comme le russe ou l'arabe, la plupart des langues du monde, en effet, ne distinguent que trois temps : le passé, le présent, le futur. (Le Point. fr. 19/12/2017)

    - - - - - -

   Il est malaisé de comparer le système temporel du français avec celui du russe ou de l’arabe. Le temps en russe, comme dans la plupart des langues du monde, n’est pas basé sur le temps physique mais sur l’aspect événementiel (accompli / inaccompli). De même dans les langues anciennes. Le parfait grec passe souvent pour le présent (οἶδα "j'ai vu > je sais"; δεδάηκα "j'ai appris > je connais"; etc.). L’aoriste ne correspond que partiellement au passé simple français. Ce temps grec peut exprimer, comme l’indique le terme (ἀ-όριστος "non défini"), tous les temps, même le futur. Le français a sacrifié en faveur de la rapidité le côté affectif des choses. Là, la vision s’est rétrécie dans l'évidence du syllogisme. Plus on est éloigné des langues naturelles anciennes ou dialectales, plus on risque de buter contre le mur de l'artificiel.

   Une phrase nominale: Commencement lumière. Le français est obligé d'y mettre un "Zeitwort": Au commencement fut la lumière. Les choses ne procèdent pas par le temps mais par l’aspect ou le contexte. Comment peut-on établir des rapports de causalité entre ces trois réalités africaines: Il pleut ici. Il fait beau là-bas. L’éléphant va se coucher?

   Françoise Nyssen (1951-) nous surprend: C’est par le son que le cerveau apprend le plus efficacement (Le Point, 26 /10, 2017 « Qui en veut à la langue française ? »).  

   L'ancienne éditrice de la maison Actes Sud a témoigné par là de son peu de cas des langues idéogrammatiques où la forme prime généralement sur le son. Elle doit pourtant avoir connu une langue occitane: le provençal, et a certainement étudié une langue ancienne: le grec. Alors, la ministre de la Culture ne devrait-elle pas transmettre ces belles cultures à la postérité? La langue homérique abonde autant en sons qu’en images. On apprend plutôt par ce qui se visualise (= σῆμα) que par ce qui se fait entendre. Si l'on doit apprendre exclusivement par le son, comment les petits étrangers, dans l'incapacité de distinguer les sons français, parviendront-ils à la maîtrise de la langue?

   Le français moderne n'est pas sensible à ce qui ne se fait pas entendre. Le passé simple se perd même dans le français écrit. Le français a certes gagné en facilité, mais perdu en précision. Le passé simple dans la petite phrase suivante en gascon ne s’exprime en français moderne qu'au passé composé, temps fantôme: ni parfait ni présent...

   Ièr, qu’èra lo dia que Maria, e devèva tornar de Tolosa, la sòr nòsta qui tribalha dens aquera vila. Pendent la matiada, que plavoc un pauc. La tantossada que hascoc ua calor de las terriblas. Suu ser, qu’i agoc de navèth ua ondada. A ueit òras deu ser, n’èra totjorn pas arribada. La mair, lo petit Pau e jo, que comencèm a inquietà’s, quan i agoc un còp de telefòne. Qu’èra Maria. (…)  (K. Lo gascon modèrne, Tokyo, 1988)

   « Hier, c’était le jour où devait rentrer de Toulouse, Marie, notre sœur, qui travaille dans cette ville. Pendant la matinée, il a plu un peu. L’après-midi, il a fait une chaleur terrible. Vers le début du soir, il y a eu de nouveau une ondée. À huit heures du soir, elle n’était toujours pas arrivée. Ma mère, le petit Paul et moi, nous avons commencé à nous inquiéter, quand il y a eu un coup de téléphone. C’était Marie. (…) »

  Henri Habrias (cf. billets 373, 374) a bien voulu nous transmettre un avis de René Merle (1936-), agrégé d'histoire et sociolinguiste, spécialiste de l'occitan.

   Votre ami japonais a bien raison. Tous les locuteurs naturels (comme on dit) du provençal et de l'alpin que j'ai rencontrés, enregistrés, dans les années 70 utilisaient, évidemment sans connaître le nom de ces temps, le passé simple et le passé composé, chacun dans son rôle. Ils dominaient aussi les deux subjonctifs, la concordance des temps et l'accord du participe. Ça coulait de source. Les choses se sont gâtées après leur disparition. Ceux qui ont redécouvert et tenté de pratiquer l'occitan ont dans la tête le moule du français, et ils emploient spontanément le passé composé à la place du passé simple. Quand au subjonctif, passez muscade... Ainsi vont les langues...  

   P. S. Les personnes que je rencontrais étaient des agriculteurs, des ouvriers, des ménagères, et pas du tout des lettrés... Bref, une langue vivante qui est morte en bonne santé, par non transmission.  René Merle

 

Posté par Xerxes5301 à 00:01 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , , ,

02 janvier 2018

De la négation (4)

Philologie d'Orient et d'Occident (393)

                                              Le 02/01/2018    Tokyo   K.

De la négation(4): οὐ non négatif et ἑτέρως disjonctif

CIMG5299

Fuchû (Tokyo) en automne (photo par K.)

   La langue japonaise ne distingue pas entre [l] et [r]. Les trois mots bien distincts en français: riz long, riz rond et lit long sont perçus uniformément en japonais. Le kana est un système phonétique d'écriture, issu d'idéogrammes chinois, utilisé depuis plus de mille ans pour noter le japonais ainsi que d'autres langues quoiqu'imparfaitement. Les familiers du kana ne seront pas si dépaysés s'ils sont, sans en être prévenus, placés devant les signes mycéniens gravés sur les tablettes d'argile. L'écriture mycénienne a longtemps rebuté, depuis sa découverte au début du XXe siècle, les archéologues et les linguistes qui tentèrent de la décoder. Or, John Chadwick (cf. billet 391), qui, avec Michael Ventris, réussit à déchiffrer le linéaire B, s'y connaissait en kana.

   Dans le système kana, "oiseau" 鳥, 鶏 est rendu par to-ri とり< 止 tori (turi, tui en ryûkyû; teu en ancien chinois. cf. billet 44). Conformément à la structure syllabique CV (consonne + voyelle), les quatre phonèmes: t-o-r-i y sont représentés en deux syllabes. Au génitif, le mot est noté par trois syllabes: とりの to-ri-no (no の< 乃, particule du génitif). Les principes CV ressemblent à ceux du mycénien: "père" se rend par deux syllabes pa-te (= πατήρ); "roi" par trois syllabes: wa-na-ka (= Fἄναξ); "trépied", également par trois syllabes ti-ri-po (= τρίπους).

   Le système kana qui convient bien au japonais à la structure CV ne transcrit pas facilement une langue telle que le grec: Fἄναξ est rendu en (w)a-na-ku-su ワナクス, πατήρ pa-tê-ru パテール. La graphie du linéaire B ne peut rendre mieux le grec homérique. La transcription ti-ri-po qui correspond à tripo(u)s, fait bien voir que le segment phonétique tri- n'existe pas dans le syllabaire. De plus, la consonne finale, -s en l'occurrence, n'est pas notée. Ἥεκτωρ est rendu par e-ko-to; ὕδωρ "eau", par u-do.

   Pas de correspondant pour la syllabe gV (rendu par kV), ni de spécifiant pour gr-, gl-, ks-, dr-, th-, ph- etc. Ni de distinction entre l et r (rendu par le seul r, comme en japonais). Ce qui fait que Glaukos, nom de plusieurs guerriers homériques est rendu en mycénien par ka-ra-u-ko (Ventris & Chadwick: Documents, 1956). L'insuffisance de l'écriture mycénienne pour rendre le grec archaïque est plus sérieuse que celle de kana pour d'autres langues que le japonais, toutes les deux étant basées sur les principes similaires.

   La finale mycénienne -o peut être donc interprétée de diverses façons: -or (e-ko-to > Hector), -os, on, oi-, ôn, -ous (te-o > theos nom. sg, theon acc. sg, theoi nom. pl. theôn, gén. pl. ti-ri-po > tripous).

   Les différences de quantité vocalique (brève ou longue), malgré leur importance en grec, n'ont pas de notation dans la graphie mycénienne. Theodôrâ est rendu par te-o-do-ra (Michel Lejeune, Phonétique historique du mycénien et du grec ancien, Paris Klincksieck 1987 § 219). On n'a donc aucune information directe sur la quantité des voyelles en mycénien. Car elle n'est jamais notée en linéaire B (cf. ibid. § 222).

    Or, Ventris et Chadwick avaient pu déchiffrer sur une tablette de Pylos (Documents, p. 293) une formule suivante: o-da-a2 ka-ke-we a2-te-ro we-to di-do-si.

   L'élément initial o-da-a2 (ὧδε ἄρα?)"ainsi maintenant" est expliqué dans le lexique des Documents comme une phrase adverbiale et/ou conjonctive, toujours au début d'un paragraphe, ayant souvent pour fonction d'introduire un sujet complémentaire. Dans la séquence ka-ke-we a2-te-ro we-to di-do-si (ka-ke-we = khalkewes "forgerons", we-to = etos "année", di-do-si = didousi "donnent"), l'élément a2-te-ro seul fait problème.

   L'élément -a2-, étant spécialisé dans la valeur ha (Lejeune, Phonétique historique du mycénien 1987, § 81), permet de reconstituer hatero- (= ἕτερο-). On a toujours considéré que l'adjectif qualifiait soit ka-ke-we (hateroi kakewe "autres forgerons"), soit we-to (hateron etos "l'autre année, l'année suivante"). La formule "hateron wetos didonsi", affirment les deux auteurs des Documents, (exprime) évidemment une concession moins généreuse que la formule "ou didonsi" (p. 294).

   Moins généreuse, certes. Mais lorsqu'elle n'en reste pas moins une formule accordant quelque largesse fiscale à des contribuables, pourquoi n'interprète-t-on pas la finale de la graphie mycénienne -ro- en tant que -, voire, -rôs (ἑτέρως "différemment, d'une autre façon")? Les forgerons ne payaient-ils pas l'année (l'annuité) d'une autre manière? Ne s'agit-il pas d'une formule presque identique à ou didousi (cf. billet 391)? (À suivre)

   - - - - - -

   Jean-Pierre Levet, professeur émérite de l'université de Limoges, nous fit parvenir son avis:

   Ta démonstration m'a totalement convaincu. hatero doit être lu haterôs et équivaut à ou (= "autrement", "d'une autre façon", étant entendu qu'il doit y avoir deux possibilités de paiement de l'impôt, soit en payant ce qui est demandé, soit en travaillant pour l'Etat pylien). Le substantif wetos est un accusatif d'extension dans le temps (= "pendant l'année"). Une preuve supplémentaire en faveur de ton interprétation est à trouver dans le verbe didosi qui est un présent. Si le texte signifiait "donnent l'autre année", on n'aurait pas un présent, mais un futur, dont la forme est bien attestée dans les tablettes, dososi (=dôsousi) ("donneront l'autre année" dans un cycle de deux ans, mais cette année ils donnent autrement, c'est-à-dire en travaillant pour l'Etat pylien).

 

 

18 décembre 2017

De la négation (3)

Philologie d'Orient et d'Occident (392)

                                              Le 19/12/2017    Tokyo   K.

De la négation (3)

Un chirurgien plastique et la négation africaine

DSC_0249

Papaye par Misao Wada (cousu main)

   Originaire du Cantal, un des rares départements dont le nom ne vient pas d'une rivière de son territoire (Cantal: nom d'un massif volcanique de l'Auvergne), Jean-Marie Servant (1947-2016, billet 341, 389) commença des études de médecine à Poitiers en 1966. L'époque coïncidait au moment où l'auteur de ces lignes s'est rendu pour la première fois en France dans la capitale poitevine.

    Pour ses dix-huit ans à peine, c'était déjà un petit sumo, mesurant plus d'un mètre quatre-vingts et pesant sans doute quatre-vingt-dix kilos. Autour de lui et d'une famille vietnamienne (cf. billet 379), il s'est vite formé un petit groupe de carabins dont faisait partie accessoirement l'auteur de ce billet. Jean-Marie, ayant été sportif, ne l'était plus. Lycéen, il se serait beaucoup entraîné au judo. Il était alors encore capable de se mesurer avec un judoka japonais sur la plage de St-Georges-de-Didonne, dans les environs de la banlieue de Royan, où se trouvait et se trouve encore la villa des parents de Bernard Robert, un des membres de la bande.

   Calme, souriant et doux, le géant Jean-Marie ne se donnait pas des airs de travailleur acharné. Il était plutôt amateur passionné de télé. Pourtant doté d'une mémoire extraordinaire (il disait que l'étude de la médecine consistait dans la faculté de la mémoire), il ne s'est guère donné de mal pour passer les concours successifs dans la suite de ses études. Dès la deuxième année, il est allé à Paris, laissant ses amis à Poitiers.  

   Dans les années 1970, établi comme chirurgien plastique à l'hôpital Saint Louis à Paris, il s'est rendu à Tokyo, à l'université Shôwa, pour faire un stage avec le professeur Takuya Onizuka, initiateur au Japon de la chirurgie plastique, qu'il continuait d'admirer. L'auteur de ce billet, l'ayant perdu de vue, n'était pas au courant de son passage à Tokyo.

   En 1986, nous nous sommes rencontrés tous les deux, à Paris, dans le XVe arrondissement. Désormais très au fait de bien des choses du Japon, il avait même lu le Dit de Genji, roman-fleuve écrit début du XIe siècle par une courtisane.

   Dans la conversation passant comme à sa façon habituelle un peu du coq-à-l'âne, il a parlé du mode de discussion qui se pratiquait entre les médecins stagiaires africains (des Maliens et Nigériens, pour la plupart) qui venaient travailler régulièrement sous sa direction à l'Hôpital Saint Louis. 

   Selon lui, leur discussion se déroulait dans leur langue (en bambara), sans recourir à la négation. Le procédé consiste, comme dans la tradition du palabre, à répéter presque mot pour mot chaque argument de l'interlocuteur. Répéter, c'est avouer d'abord que l'on admet l'opinion de l'autre. Mais, l'attention est toujours portée, des deux côtés, sur de petites différences qu'il pourrait y avoir entre ce que l'un dit et ce que l'autre répète. L'essentiel de la discussion se focalise justement sur cette série de petites différences. C'est là que réside la divergence d'opinions des deux antagonistes. Ces répétitions mutuelles se perpétuent longuement, à loisir, avant d'aboutir à une conclusion.

   Une discussion se compose donc, en bambara, de multiples affirmations qui peuvent différer légèrement les unes des autres. La différence de vue se présente alors sous un aspect doux, anodin, guère péremptoire. Jamais ici ne s'impose la négation tranchante, radicale. L'important, c'est de se rendre compte de ces légères différences entre plusieurs répétitions. Et les deux opinions, à force d'être répétées, convergent finalement sur un point.

   Jean-Marie n'est pas linguiste. Il est inimaginable qu'il y ait une langue qui soit totalement privée de moyens de la négation. Mais cet exemple montre combien la discussion (ainsi que la langue) peut, sans tomber par là dans le verbiage ou l'écholalie, se passer de négation catégorique. Ce mode de discussion a pourtant des inconvénients évidents: il faut du temps. Mais cette nécessité est largement compensée par le fait qu'on peut espérer établir un accord presque idéal entre deux opposants. Ainsi, la culture bambara nous apprend, à nous autres modernes pressés, que la langue peut être dépourvue de négation.

   - - - - - - 

   Dans ses actions auprès de Médecins du Monde où il a montré son sublime talent et sa générosité exceptionnelle, Jean-Marie s'est intéressé tout particulièrement au monde africain. Restait-il impressionné par cette absence apparente de négation dans les formes traditionnelles de discussion? (À suivre)


04 décembre 2017

De la négation (2)

Philologie d'Orient et d'Occident (391)

                                                         Le 05/12/2017    Tokyo   K.

De la négation (2)

L'origine affirmative du négatif grec ο(2)

DSC_0245

Roses de Bologne par Misao Wada (cousu main)

   Dans le dernier billet (390), le sens non pas négatif mais disjonctif "autrement, d'une autre manière" attribué au mycénien o-u aurait dû surprendre un peu le lecteur averti. L'auteur de ces lignes se devra donc de s'expliquer au moyen de son petit article publié il y a une vingtaine d'années dans le numéro I de "Tôzai" 東西 (Orient et Occident, Limoges, Pulim, 1996). Tout en résumant une partie de l'article intitulé "Une origine de la négation", on essaie de se rendre compte de la façon dont le négatif grec οὐ pouvait signifier "autrement".

   Dans les tablettes d'argile dites mycéniennes, il y a deux systèmes syllabiques gravés dont l'un, dit depuis lors linéaire B, s'est révélé écrit en grec archaïque. On a vu ensuite que les documents ainsi obtenus concernaient non pas, comme on le supposait en l'occurrence, la politique, l'histoire, les mythes ou quelques légendes du pays mais uniquement la vie économique du royaume.

   [o-u-di-do-si] est une des formules qui se disent pour les contribuables qui "ne donnent pas" (ou didonsi = ou didousi) leur impôt (Michael Ventris & John Chadwick, Documents in Mycenaean Greek, Cambridge Univ. Press 1956). Le négatif οὐ est utilisé dans une autre formule à la voix moyenne: [o-u-di-do-to] (ou didontoi = ou didoto). Ici, on ne sait pas exactement si c'est une expression quasi identique à [o-u-di-do-si] ou une autre, employée au passif, c'est-à-dire, "they are not given" (on ne leur donne pas). Dans ce cas dernier, il ne s'agit pas de ceux qui "ne paient pas" mais de ceux à qui on ne distribue pas (de matériaux à ouvrer). Le sujet du verbe peut se transformer en son complément. 

   L'époque mycénienne est celle où se sont déroulés les événements chantés par Homère. Or l'aède ne dit mot de l'écriture, moyen de notation, ni de la monnaie, moyen d'échange. Le transfert de valeurs se faisait normalement par dons ou par trocs. Faute de monnaie courante, on aurait dû payer les impôts en nature. Ce qui tenait lieu de monnaie était principalement le blé, l'orge, la laine, l'huile d'olive, les chèvres, le vin, la toile etc., tous produits plus ou moins directs de la nature.

   Les contribuables s'organisaient par groupes de métiers. Parmi les groupes qui ne paient pas (o-u-di-do-si), le plus important est celui des ka-ke-we, c'est-à-dire, khalkêwes "ouvriers en cuivre, forgerons". Les deux déchiffreurs du linéaire B, Michael Ventris et John Chadwick, imaginent que le non-paiement d'impôts chez le groupe de forgerons s'expliquerait en partie par une réduction officielle d'impôt dont aurait bénéficié le groupe de forgerons (ibid, p. 292).

    En pareil cas, convient-il de dire "ils ne donnent pas", alors qu'ils ont droit à une réduction officielle ? Cet allégement des impôts était sûrement contrebalancé par leur autre travail dûment exercé ailleurs que dans leur atelier. Ils ont d'abord payé non pas en produits naturels tels que blé, vin, laine, tissu etc., mais en métaux travaillés. S'il leur arrive de manquer de quoi travailler (o-u-di-do-to), ils vont sans doute travailler ailleurs, dans un atelier commun, officiel.  Ils doivent s'acquitter ainsi de leurs contributions. Ce n'est pas qu'ils ne donnent pas, mais ils donnent d'une autre façon.

   Éminent spécialiste japonais de la civilisation mycénienne, Hidemichi Ôta (1918-) a étudié la liberté sociale en rapport avec le système tributaire mycénien qui s'établissait entre le roi et les petites communes (Mikêne-shakaï Hôkai-ki-no Kenkyû, Étude de l'époque des effondrements de la société mycénienne, Tokyo, Iwanami, 1968, chapitre III, sous-titre: le système tributaire et la liberté, p. 246-247). Il explique pour la formule utilisée dans les cas de réduction partielle d'impôts qu'il ne semble pas y avoir de différence substantielle entre la formule ou didonsi et le mot eleutheros "libre, affranchi (d'impôts)".

   Selon Ôta, la réduction d'impôts (ou didousi) aurait été effectuée en contrepartie des travaux occasionnels exécutés en réponse à une mobilisation adressée surtout aux groupes des forgerons. Le royaume était menacé, on avait un besoin pressant des forgerons pour fabriquer des armes. Les tablettes de la dernière année ont subsisté plus de trois mille ans. Les incendies occasionnés au moment des effondrements du royaume les ont préservées, cuites. (À suivre)

Posté par Xerxes5301 à 00:01 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , , ,

20 novembre 2017

De la négation (1)

Philologie d'Orient et d'Occident (390)

                                                         Le 21/11/2017    Tokyo   K.

De la négation (1)

L'origine affirmative du négatif grec ο(1)

DSC_0256

Dernières fleurs d'été par Misao Wada (cousu main)

   (ἵπποι) Αἰακίδαο δαΐφρονος. οἳ δ᾽ ἀλεγεινοὶ / ἀνδράσι γε θνητοῖσι δαμήμεναι ἠδ᾽ ὀχέεσθαι / ἄλλ γ᾽ ἢ Ἀχιλῆϊ, τὸν ἀθανάτη τέκε μήτηρ.    (Iliade, X 402-404, XVII 76-78)    

  (Les chevaux) du vaillant Éacide ! Le malheur, c'est qu'ils sont pour de simples mortels, malaisés à dompter aussi bien qu'à conduire; Achille seul le peut, dont la mère est déesse (tr. Robert Flacelière, éd. de La Pléiade 1955)

   - - - - - -

   Le segment ἄλλῳ γ᾽ ἢ Ἀχιλῆϊ serait analysé littéralement, soit, ἄλλῳ γε (pour un autre du moins) ἢ Ἀχιλῆϊ (que pour Achille); soit ἄλλῳ γ᾽ ἢ (sauf pour un autre que) Ἀχιλῆϊ (pour Achille). De toute manière, les deux analyses nous mènent à la même conclusion: ils n’obéissent qu’à Achille, fils d’une immortelle. Attention au mot ἄλλος qui, flanqué par ἢ comparatif, peut rendre dans un contexte négatif (ici, c'est le cas) le sens restrictif: ne...que. Qu'en est-il dans d'autres traductions?

    sauf pour Achille, dont une immortelle est la mère. (Lasserre, GF 1965);

    si ce n’est par Achille, que mit au monde une mère immortelle. (Meunier, 1956);

    save only for Achilles, whom an immortal mother bare. (Murray, Loeb 1924);  

    par aucun homme mortel, autre qu’Akhilleus. (Leconte de Lisle, 1870)

   Parmi ces traductions, celle, un peu lourde mais textuelle de Leconte de Lisle, seule, met en évidence le datif ἄλλῳ. Ce qui signifierait que ἄλλῳ γ᾽ ἢ  est une locution déjà figée pour "sauf, sinon, excepté". Selon le lexicologue italien Franco Montanari (Dictionary of Ancient Greek 2015), ἀλλ᾽ ἤ veut dire simplement "unless" (sinon). 

   Ce n'est pas ἄλλος qui nous intéresse mais ἤ. Selon Chantraine (Dictionnaire étymologique de la langue grecque 1980), le comparatif ἤ "ou bien, que", qui a pour fonction d'introduire le complément du comparatif (Ἀχιλῆϊ en l'occurrence), est issu de la particule affirmative ἦ "vraiment, certes", qui, suivie de l'enclitique disjonctif ϝe, cf. lat. -ue, fait ἤέ = ἤ. Pour l'origine de ἦ, Chantraine se contente de noter: Ignorée. Peut être identique à l'interjection .

   Le comparatif ἤ, l'affirmatif ἦ ainsi que le déictique interjectif ἤ, aussi dissemblables qu'ils paraisssent, ne sont pas situés loin l'un de l'autre. La corrélation sémantique et formelle des mots déictiques anglais: the, that et than (d'origine commune avec then < the) aura fait état de la nature du lien qui les relie. Le comparatif than est ainsi lié avec le pronominal that "cela" (< tat skr.).

   En français, l'affirmatif certes (oui) peut être à la fois un négatif certes (non). Le négatif sanskrit "non, ne ... pas" est la conséquence d'un parcours inattendu. Macdonell, dans son Dictionnaire sanskrit (Oxford 1924), suppose que, par l'impossibilité métrique de s'unir avec le mot, le négatif pouvait être originellement affirmatif (= ναί). Répété, implique une très forte affirmation; exceptionnellement une négation renforcée. L'itinéraire de l'affirmatif au négatif aura donc été le suivant:

    1)  vraiment, certes, exactement, ...   affirmation

    2)  pas exactement, presque, (tout) comme, ...   stade skr. va "comme"

    3)  couci-couça, ou, ...  stade mycénien ou "autrement", skr. "ou"

    4)  presque pas  ...  négation partielle

    5)  du tout  ...  négation complète

   comparatif se situe dans ce schéma au stade 2, le négatif au 4 ou au 5. Dans une phrase sanskrite: gāuró tṛshitáḥ pibati "il boit comme un taureau assoiffé", l'emploi du négatif ná est généralement expliqué comme une modification ou adaptation de la négation: n'étant pas un taureau assoiffé, il boit tout comme. (cf. Whitney, Sanskrit Grammar, 2e édition 1889, p. 413). Notre schéma permet d'éviter la torsion logique par l'interprétation plus élégante: Comme un taureau assoiffé, il boit.

   «Il est remarquable que le grec (...) ne conserve aucune trace de la phrase i.-e. *ne, cf. skr. ná, v. sl. ne, lit. ne, got. ni, irl. ni, lat. ne et non. Le renouvellement de la négation comme outil grammatical exposé à s'user n'étonne pas. Mais l'étymologie de οὐ reste obscure.» (Chantraine, Dictionnaire étymologique)

   Ce petit essai nous permettra-t-il de proposer l'étymologie de la négation grecque οὐ? Elle suppose à l'origine une particule telle -ve lat. (ou skr.) "ou, ou bien". ἤέ est comme ná répété qui exprime selon Macdonell une forte affirmation en sanskrit. (À suivre)  

    - - - - - -

   Jean-Pierre Levet (cf. billet 366): Le problème de l'origine de la négation οὐ n'a pas été résolu par Pierre Chantraine ni par Beekes. Je serais tenté, pour οὐ, de partir d'une agglutination de particules *H1o-w affirmative (laryngale H1o affirmative disjonctive, w forme avocalique; voir latin -ve, grec ê-we), ce qui entre dans les cinq stades d'évolution que tu as définis. La voie que tu ouvres est donc très intéressante, elle suppose que les deux na [négative et affirmative ] du sanskrit (Mayrhofer 2, pages 120-121) ont même origine. 

   *H1: laryngale à coloration vocalique E

06 novembre 2017

La littérature et la traduction (2)

Philologie d'Orient et d'Occident (389)

                                                         Le 07/11/2017    Tokyo   K.

La littérature et la traduction (2)

CIMG3539

Au marché à Pamiers, Ariège (photo par K. 09/2011)

   Selon un ami médecin français (cf. 341), un Japonais aphasique a des particularités dans la perception des mots. Tout en perdant la faculté de lecture, il arrive à tracer l'idéogramme dont il comprend le sens. Il peut retrouver non pas le son d'un mot (ou d'une idée) mais sa forme graphique.

   La discussion sur la traduction continue entre Patrick C. et K. (cf. billet 388)

   Patrick - Quitte à être radical, à supposer que je connaisse parfaitement le japonais pour lire 草堂詩集 Sôdô Shishû, il n’est pas sûr que j’en comprenne, perçoive toute la saveur car ce sera toujours, nécessairement une lecture acculturée, hors-sol, sourde à toutes les profondes résonances connotatives que charrie la langue lorsqu’elle est maternelle. L’écolier japonais qui lit Ryôkan, que lit-il? Sûrement pas ce que les adultes que vous êtes lisez. Si la forme est unique, chaque lecture elle aussi est unique, idiosyncrasique (...). Le mot intelligence vient de la lecture: inter legere, «entre-lire», ce serait cela être intelligent. C’est-à-dire le contraire d’une lecture totalisant son objet à chaque instant et de façon cumulative, mais une lecture qui se divise elle-même, se perd entre les lignes, s’égare entre les mots. Sans ce soupçon qui pèse sur les mots, que serait le travail du philosophe, de l’intellectuel, de l’écrivain? Elias Canetti disait que «Tout mot prononcé est faux. Tout mot écrit est faux. Mais qu’est-ce qui existe sans mots?» (...)

   K. - Tu raisonnes comme nos collègues de la littérature étrangère qui croient que le travail réside dans la traduction. Or, nos jeunes veulent se passer d'intermédiaires. Ils savent que la traduction est approximative, manque de précision. La vieille méthode d’enseignement, appuyée sur les traductions, est largement dépassée. Dans notre cercle homérique, on collationne les textes mais pas les traductions, analyse la structure syntaxique, prosodique, etc., c’est-à-dire, formelle du texte (...). Nous voulons être plus près du texte grec que du japonais confetti. (...) La littérature n’est pas comme la chimie, la physique ou les mathématiques. Il n’y a pas de physique "nationale", alors que la littérature est toujours flanquée d’un adjectif précisant dans quelle langue elle est faite. Aucune littérature nationale ne peut prétendre être «la littérature». La littérature est limitée dans l’espace et dans le temps. Plusieurs traductions modernes des Dits de Genji 源氏物語 54 vols (XIe siècle) sont autant de simili ou de simulacre.

   P. - Je crois que tu me lis trop vite. Je n'ai jamais fait une apologie de la traduction (...) et ne me reconnais nullement parmi tes collègues "qui croient que le travail ne réside que dans la traduction". Il ne peut exister d'équivalence absolue entre les langues - c'est une mauvaise utopie. Je partage tes positions mais peut-être avec moins de jusqu'au-boutisme, moins de purisme... Il ne faut pas jeter le bébé (traduction) avec l'eau du bain (libertés, approximations, bref ce que tu appelles le  "simili"...). Les problèmes que pose la traduction ont une valeur heuristique permettent de réfléchir sur le système de la langue, ses limites internes, ses impossibilités mais aussi les convergences, les points de rencontre, le territoire commun des langages - ce qui nous relie, au fond, les uns aux autres dans notre altérité. Et puis il ne faut pas oublier dans l'histoire de la traduction ses apports, comme la dimension fédératrice: c'est la traduction de la Bible par Luther qui a fondé la langue allemande moderne. Je n'ai pas la place ici d'aborder aussi la "fabrication" de l'écrivain via le travail de traduction: Baudelaire ne serait pas le poète qu'il est sans avoir traduit Poe, ni Walter Benjamin sans Baudelaire, ni Paul Celan sans Shakespeare...

   K. - Merci pour la précision de ta position. Tu cites la Bible. Mais qu'est-ce que c'est que la Bible ? Jésus-Christ, connaissant l’écriture, n’a jamais écrit. La transmission de ses messages aurait été faite par ses disciples. Homère non plus. Il a chanté, mais pas écrit. Conscient de l’écriture, il l’a toujours évitée. L'Iliade a d'abord été transmise oralement. Mais par la transcription, ces paroles ailées se retrouvent privées d'ailes. C'est le défaut de toute mise par écrit, et que les problèmes inhérents à la traduction ne font que renforcer. On le voit jusque dans les Saintes Écritures de la version de Luther, traducteur de traducteurs dont on a fêté il y a quelques jours le cinq-centenaire de ses 95 thèses de la Réforme.

   Dieu est ici, ailleurs, partout mais invisible. Kami japonais, en en partageant l'attribut, n’est jamais Dieu d’Occident. (...) Alors c’est quoi la littérature, si ce n'est cette Bible? (À suivre)

 

23 octobre 2017

La littérature et la traduction (1)

Philologie d'Orient et d'Occident (388)

                                                         Le 24/10/2017    Tokyo   K.

La littérature et la traduction (1)

CIMG3524

Un platane à Pamiers, Ariège (photo: Hitoshi Wada, 09/2011)

 

   Ces billets bénéficient, lors de l'établissement du texte, des opinions ou des conseils bienveillants de plusieurs lecteurs Français, dont Patrick Corneau, ancien universitaire et excellent blogueur (Lorgnon Mélancolique, cf. billet 330). Voici ce qu'on a discuté récemment.

   Patrick: [...] tu raccroches bien le sujet [la traite négrière] avec Pamiers (cf. billet 387). [...] Le Roy Ladurie en parle longuement dans son livre sur Montaillou. [...] Que penses-tu de l’attribution du Nobel de littérature à l’anglo-japonais K. Ishiguro?  

   Kudo: En effet, l’inquisiteur de Montaillou [Jacques Fournier, futur Benoît XII, pape d'Avignon (1334-1342)] a été évêque de Pamiers. [...] Pour Kazuo Ishiguro, honte à moi! Je ne le connaissais même pas de nom. Il écrit en anglais. La langue prime la nationalité...

   P. :  J’ai lu récemment son premier roman "Lumière pâle sur les collines" on m’avait dit que c’est de ces livres "dont on ne sort pas indemne". Hé bien, je suis ressorti indemne [...]

    Ce petit mot, que tu m’éclaires sur un point qui m’intrigue. Dans la traduction des "Poèmes de l’ermitage" [草堂詩集 Sôdô Shishû] de Kyôran que je viens de lire, il y a une indication pour le moins ambiguë sur la page de titre : «traduit du chinois (Japon)...» Certes, en son origine le japonais est issu de la simplification du chinois archaïque, mais il n'y a pas assimilation, et les deux langues sont, me semble-t-il, bien différentes. Peux-tu m’éclairer? 

   K. :  [...] Le bonze 良寛 Ryôkan (non pas Kyôran) a laissé plus d’une centaine de poèmes en chinois classique. C’est ce chinois (en idéogrammes qui se lisent en chinois ainsi qu'en japonais) à partir duquel le traducteur français aurait fait son travail en français. Si on ne connaît pas les idéogrammes de l’original, la compréhension est imparfaite. Ne veux-tu pas faire du japonais ?

   P. : [...].  Je suis désolé pour l’interpolation Kyôran/Ryôkan qui dénote mon ignorance de la langue japonaise (mais pas le grand intérêt que j’ai pour la littérature, culture et civilisation japonaises). Je ne désespère pas de l’apprendre dans une autre vie si mon karma me le permet...

   K. : [...]. Mais si tu as un grand intérêt pour la littérature japonaise, tu n’as qu’à commencer l’écriture japonaise. La littérature n'est-elle pas liée à sa forme? La traduction en japonais de l’Iliade n’est pas un texte de littérature grecque mais de littérature japonaise (à l’inspiration grecque), car elle est exprimée en japonais. Les Pensées de Pascal ne sont pas rendues ni en latin ni en japonais actuel mais en français du XVIIe siècle. Le sens n’est pas abstrait mais concret, attaché à la forme. La traduction ne donne qu’une vague approximation. Le roman de Proust, traduit dans une autre langue, perd sa saveur et même son essentiel. La traduction, trompeuse, dévie. (Je renchéris, car) dans la littérature, l’universel n’existe pas. Tout art n’est que dans le particulier, voire, l'unique. Le comique de Proust n’est pas traduisible en d’autres langues qu'en français. L’idée commune (le sens) n’est rien. Mes écrits en français, si je dois les exprimer en japonais, je les rendrai tout autrement. Malgré Rivarol, le français n’est pas «la langue» mais une langue. Sans connaissance des idéogrammes chinois, on ne peut accéder au 草堂詩集 Sôdô-Shishû.

   P. : Bien sûr que j’aimerais lire la littérature japonaise dans le texte, je sais que je perds - sans savoir quoi, d’ailleurs - en faisant confiance à un traducteur. La traduction est un pis aller, elle est tout de même une porte ouverte sur des mondes autres. Au moins elle brise l’enfermement dans la langue et la culture propre qui est, selon moi, une diminution. Par ailleurs, chaque traduction est une œuvre en soi, singulière, unique, reposant sur le talent du traducteur, certaines œuvres, et parfois certains auteurs «gagnent» à la traduction qui donne un résultat supérieur à l’original. Sans l’immense talent d’E. Coindreau, Faulkner n’aurait pas eu le succès qu’il a eu en France et l’ascendant sur nombre d’écrivains français. Les traducteurs sont des «passeurs», ils décloisonnent les langues et c’est de la défusion des langues que procède la croissante intelligence des choses. (À suivre)

 

09 octobre 2017

Un tour de l'Ouest de la France (12)

Philologie d'Orient et d'Occident (387)

                                                         Le 10/10/2017    Tokyo   K.

Un tour de l'Ouest de la France (12)

 Pamiers, ville pyrénéenne, refuge des fugitifs

CIMG3532

Cathédrale Saint-Antonin de Pamiers en brique toulousaine (photo, K. 2011)

 

   Pour se rendre en chemin de fer de Nantes à Bordeaux, il faut changer à La Rochelle. Là, le train dessert, le nord excepté, deux régions, l'est, c'est-à-dire, le Poitou, et le sud, l'Aquitaine. La Rochelle est à peu près à mi-chemin entre Nantes et Bordeaux. Après Bordeaux Saint-Jean, on continue encore le voyage, cette fois en TGV, vers l'intérieur, dans la direction sud-est, tout en suivant de près et de loin la Garonne. Le train rapide, 210 km à l'heure, nous porte enfin à Toulouse-Matabiau, gare blanche de la ville rose.

   Dans l'Ouest de la France, il y a gare et gare. La gare de Poitiers, par exemple, est une de celles qui furent sobrement reconstruites à la suite de la destruction de la dernière guerre (bombardement Alliés). Parmi les belles constructions de la première moitié du XXe siècle, celles qui ont pu éviter les violences destructrices restent imposantes et reposantes. Dans le Sud-Ouest, la plus magnifique est, au dire de nombre d'amateurs, la gare de Limoges-Bénédictins. Effectivement, c'est une très belle entrée de la ville.

   À Toulouse-Matabiau, on prend un petit service TER (soit un train à deux ou trois voitures, soit un autobus tout confort) pour Pamiers (cf. billet 66), située à 55 km au sud de Toulouse sur la route de Foix. La gare de Pamiers est petite mais non sans apparat, séduisante. Si on pousse encore 20 km plus au sud, avant d'atteindre les Pyrénées, on trouve Foix, préfecture du département de l'Ariège.

   - - - - - -

   Pays natal de Père Anouilh (Paul, 1909-1983, helléniste, latiniste, maître de chant grégorien à Tokyo. cf. billet 117) et aussi du compositeur Gabriel Fauré 1845-1924, Pamiers, une des deux sous-préfectures du département (l'autre, Saint-Girons), est une vieille ville du comté de Foix. 

   Or, au Moyen Âge, à l'époque où la traite négrière était, depuis longtemps, pratiquée deçà delà des Pyrénées, le versant sud des Pyrénées aurait été hostile à l'esclavage.

   (...) les pays "français" sont résolument hostiles et c'est vers eux que fuient les esclaves en cavale, de Catalogne ou du Roussillon. Ce qui provoque d'interminables conflits juridiques entre les officiers du roi d'Aragon lancés à leur poursuite et les municipalités qui les accueillent et les protègent. Tout esclave réfugié sur le sol "français" était considéré comme libre. (Jacques Heers, Esclaves et domestiques au Moyen Âge, Fayard, 1981, p. 118)

   Ce passage évoquait vaguement pour l'auteur de ce billet la seule ville qu'il ait connue jadis dans ces parages, Pamiers. Or son étonnement fut grand lorsqu'il eut devant les yeux les lignes qui suivaient justement ces phrases: La ville de Pamiers revendiquait à ce sujet le privilège accordé par une charte de 1228. La grande cité refuge est alors Toulouse. (ibid.)

   Selon l'historien, la municipalité de Pamiers, petite instance juridique sans doute, travaillait donc, pour protéger les esclaves en fuite et recherchés par l'autorité d'Aragon, de Catalogne ou du Roussillon, à régler le contentieux auprès de la cité refuge Toulouse, grande instance. Certainement parfois les Toulousains devaient céder (cf. ibid. p. 119). Mais, les clercs de Pamiers s'efforçaient, en coopération avec les capitouls Toulousains, de faire régner équité et justice. Les jurats de Bordeaux ont-ils pu en faire autant ? 

   - - - - - -

    La traite négrière pratiquée pendant plus de trois cents ans en France, et ce, à l'échelle internationale au temps fort du mercantilisme (aux XVIIIe et XIXe siècles), n'a pas été de l'inspiration spécifiquement française. Loin de là. Pour la traite moderne, la France était largement devancée par le Portugal, l'Espagne et surtout par l'Angleterre. Au moment de la Révolution française, le parlement anglais s'apprêtait à clore les débats sur l'abolition. En France, le problème, mal entamé, traînait et faisait long feu.

   La traite négrière n'a pas été une invention diabolique de l'Europe, dit Fernand Braudel (Grammaire des civilisations, Arthaud-Flammarion, 1987, p. 164). Non, elle n'est pas une invention de l'Europe. Le Moyen Âge chrétien était hostile à la pratique que connaissaient déjà l'Antiquité, l'Islam et même l'Afrique.

  (Fin pour Un tour de l'Ouest de la France)

Posté par Xerxes5301 à 00:12 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , , , ,