Philologie d'Orient et d'Occident

30 juin 2020

Oralité et textualité (4)

Philologie d'Orient et d'Occident (458) le 31/06, 20 Tokyo K.

Oralité et textualité dans la langue d'Homère (5)

La Langue avant la langue homérique (2)

KIMG0191

  Agapanthus africanus dans un quartier de Shibuya Tokyo (photo, par K. fin juin 2020)

    Le radical du mot sanskrit masculin açva (féminin açvâ "jument"), "cheval", a pour nominatif singulier formé en açvas, selon la transcription traditionnelle en France: Renou, Dictionnaire sanskrit-français (5e tirage, de la première édition 1986, Paris, Librairie d'Amérique et d'Orient), son nominatif pluriel en açvâs "açva+as". La particule désinentielle as est censée être une particule indo-européenne pronominale -es.

   Selon André Martinet (1908-1999), dans des Steppes aux Océans (Paris, Payot, 1986), la particule, sans être tout particulièrement précisée par son étymologie, avait été utilisée comme ancien génitif singulier açva+as = açvaes > açvâs  (au lieu du nouveau génitif singulier açvasya), du nominatif singulier et du nominatif pluriel açvâ+es. On peut supposer que la particule -es (> -as) est plus ou moins indépendante et sans doute pronominale:

   Voici l'état ancien (au stade de la particule -es): l'ancien masculin singulier *so (<*tto) "lui; cela"; féminin sâ "elle, celle-là"); neutre *tod. On peut donc songer que la particule casuelle -s qui était utilisée depuis l'antiquité dans les verbes comme une particule à fonction démonstrative. Le correspondant sanskrit de *so était sah,le pronom singulier masculin.

   André Martinet semble avoir beaucoup profité, surtout dans l'établissement de sa théorie de la fonction pronominale: pronoms désinentiels supposés dans des formes verbales, et de la construction du nombre grammatical (pour former un pluriel, -es est ajouté à la racines du mot), des grands travaux linguistiques et archéologiques du savant allemand du XIXe siècle, Franz Bopp (1791-1876).

   Il y a bientôt deux siècles, Franz Bopp publiait à Berlin, sa Grammaire comparée des langues indo-européennes (édition qui est parue en six volumes de 1833 à 1852, Paris Hachette; l'édition refondue en 1868 à 1871 avait été traduite chez Hachette par Michel Bréal). Sans toujours donner des preuves évidentes dans ses affirmations dans son ouvrage (tome premier), il s'est campé sur ses prétentions: le -s, désinence casuelle du nominatif singulier, n'est autre chose que -sa sanskrit, particule désinentielle du démonstratif nominatif singulier. Le grand savant allemand montra mais ne donna pas les évidences

   Dans sa grande grammaire comparée des langues indo-européenne (premier tome, Paris Hachette, 1866),  Franz Bopp déclare au chapitre 134 concernant "La lettre s, suffixe du nominatif en sanskrit. - Origine de ce suffixe; l'illustre auteur déclare sans présenter de preuve: "Ce signe casuel tire son origine, selon moi, du thème pronominal sa (il, celui-ci, celui-là) (féminin sâ); nous voyons en effet, que, dans la langue ordinaire, ce pronom ne sort pas du nominatif masculin et féminin: au nominatif neutre et aux cas obliques du masculin et du féminin, il est remplacé par ta, féminin tâ." (ibid. p. 309)

   Cette notice était plus détaillée dans un autre endroit de l'ouvrage: Dans le principe; les cas n'exprimèrent que des relations dans l'espace; mais on les fit servir ensuite à marquer aussi les relations de temps et de cause. Les désinences casuelles furent originairement des pronoms, du moins le plus grand nombre, comme nous le montrerons dans la suite (ibid, p. 275). Cette idée avait été déjà affirmée dans l'introduction de l'ouvrage par les propos mêmes du traducteur français Michel Bréal: (...) les idiomes indo-européens se réduisent, en dernier analyse, à deux sortes de racines: les unes, appelées racines verbales, (...); les autres, nommées racines pronominales qui désignent les personnes, (...) (ibid. Introduction, p. XXV)

   Nous ne savons si cette démonstration serait bien suffisante pour qu'on puisse deviner la correspondance de l'idée d'André Martinet avec celle de Franz Bopp. Mais ainsi, nous espérons qu'on peut se faire une idée des conditions dans lesquelles s'est fondée la langue hellénique avant que s'imposent sur elle les règles de l'hexamètre, c'est à dire une langue uniquement orale, privée d'écriture quelconque (cf. notre billet 457), qui allait petit à petit s'ébaucher sur la textualité.  (À suivre).

Posté par Xerxes5301 à 00:01 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , ,


16 juin 2020

Oralité et textualité(3) : L'épos est fille de l'hexamètre

Philologie d'Orient et d'Occident (457) le 17/06, 20 Tokyo K.

Oralité et textualité dans la langue d'Homère

- L'épos (langue homérique) est fille de l'hexamètre -  Jean Bérard -

⧿ [voyelle] longue ⋃ [voyelle] brève ; le dactyle exprimé en ⧿ ⋃ ⋃

KIMG0141

Azalées triomphant à Tokyo, Shibuya, (photo par K.)

   Avant que le grec ancien ne soit passé à l'écrit, la grande vague de l'hexamètre a déferlé sur toute l'Hellade. Dans sa Grammaire homérique (cinquième édition revue et corrigée en 1973, tome premier des Phonétique et morphologie, première édition en 1958, Klincksieck, Paris), Pierre Chantraine (1899-1974) a éclairci cette phase linguistique extrêmement importante par les preuves concrètes et matérielles de l'établissement du grec ancien qu’apporte ce déferlement de l’hexamètre. Dans son ouvrage, le chapitre intitulé "l'adaptation de mots au mètre : Les allongements et les abrègements métriques" rendent bien compte de ce qui est "l'influence décisive que le vers a exercée sur la langue homérique" (p. 94). "Lorsque la forme normale entre dans l'hexamètre, on a pu la modifier pour occuper certaines places du vers (p. 96) On est donc obligé de croire que la forme métrique du groupe des sonantes était antérieure à la forme grammaticale. Or, on ne savait pratiquement rien de ce qu'était la langue primitive homérique. Nous supposons tacitement, mais sans raison avérée, que les deux brèves à la fin du dactyle ⧿  ⋃ ⋃, consistant en deux voyelles, étaient dépourvues de consonne (prenant part au groupe des sonantes [w, f, m, n, l, r] à la valeur à moitié vocalique, imaginé comme tel bien tard après l'établissent du grec homérique). D'abord, rien à la finale ni à l'initiale, l'hexamètre a déferlé sur toute l'Hellade. 

   Jean Bérard (1908-1957) était presque de 10 ans plus jeune que son prédécesseur Pierre Chantraine. Ils étaient à peu près de la même discipline (tous les deux sont classés, non pas comme "linguistes" mais comme "historiens"). Mais Jean Bérard était plus hardi dans la théorie de l'histoire du grec ancien. Plus technicien que Chantraine, il se montrait pourtant assez sensible à la conviction sur la vague des envahissements de l'hexamètre, dans l'Hellade, qui aurait transformé la langue uniquement orale jusqu'au temps d'Homère. C'est à la page 72 du petit livre mais très dense, intitulé Homère Odyssée (quatrième édition, 1985, première édition 1952, Paris Hachette), qu'on peut trouver la fameuse déclaration: La langue de l'épos est fille de l'hexamètre". Il développe cette analyse de la page 68 à la 72 avec la même passion que Chantraine.

   "Il fallait (...) plier la langue aux exigences d'un rythme qui s'accordait mal avec elle et qui d'ailleurs, semble bien, à l'origine, n'avoir pas été fait pour elle". En effet le rythme dactylique qui ne se retrouve nulle part ailleurs dans les langues indo-européennes (...). Le mètre étant étranger, un travail d'adaptation fut nécessaire (...). La morphologie, elle aussi, se plie, dans certain cas, aux exigences du vers."(p. 68). Nous avons expulsé les consonnes à la fin ou au début du mot, comme excédents de l'hexamètre. Nous avons ainsi obtenu un résultat inattendu qui dans la scansion se trouve bien différent de ce que le texte exige.

   - - - - - -

   Notes: 1) scansion normale, tirée du texte:

   2) scansion accueillant les consonnes appartenant aux mots voisins.

1)  τὸν δ᾽ ἄρ᾽ ὑ/πὸ ζυγό/φι προσέ/φη πόδας/ αἰόλος/ ἵππος

Ξάνθος, ἄ/φαρ δ᾽ ἤ/μυσε κα/ρήατι·/ πᾶσα δὲ /χαίτη   (405)
ζεύγλης /ἐξερι/ποῦσα πα/ρὰ ζυγὸν /οὖδας ἵ/κανεν·
αὐδή/εντα δ᾽ ἔ/θηκε θε/ὰ λευ/κώλενος/ Ἥρη·
καὶ λί/ην σ᾽ ἔτι/ νῦν γε σα/ώσομεν/ὄβριμ᾽ Ἀ/χιλλεῦ·
ἀλλά τοι/ ἐγγύθεν/ ἦμαρ ὀ/λέθριον· /οὐδέ τοι /ἡμεῖς

αἴτιοι,/ἀλλὰ θε/ός τε μέ/γας καὶ /Μοῖρα κρα/ταιή.   (410)
οὐδὲ γὰρ/ ἡμετέ/ρηι βραδυ/τῆτί τε/ νωχελί/ηι τε
Τρῶες ἀ/π᾽ ὤμοι/ιν Πα/τρόκλου /τεύχε᾽ ἕ/λοντο·
ἀλλὰ θε/ῶν ὤ/ριστος, ὃν/ ἠΰκο/μος τέκε/ Λητώ,

2)

τὸν δ᾽ ἄρ᾽ ὑ/πὸ ζυγό/φι προσέ/φη πόδα/ς αἰόλο/ς ἵππος

Ξάνθος, ἄ/φαρ δ᾽ ἤ/μυσε κα/ρήατι·/ πᾶσα δὲ /χαίτη   (405)
ζεύγλη/ς ἐξερι/ποῦσα πα/ρὰ ζυγὸ/ν οὖδας ἵ/κανεν·
αὐδή/εντα δ᾽ ἔ/θηκε θε/ὰ λευ/κώλενο/ς Ἥρη·
καὶ λί/ην σ᾽ ἔτι/ νῦν γε σα/ώσομε/ν ὄβριμ᾽ Ἀ/χιλλεῦ·
ἀλλά τοι/ ἐγγύθε/ν ἦμαρ ὀ/λέθριο/ν· οὐδέ τοι /ἡμεῖς

αἴτιοι, /ἀλλὰ θε/ός τε μέ/γας καὶ /Μοῖρα κρα/ταιή.   (410)
οὐδὲ γὰ/ρ ἡμετέ/ρηι βραδυ/τῆτί τε/ νωχελί/ηι τε
Τρῶες ἀ/π᾽ ὤμοι/ιν Πα/τρόκλου /τεύχε᾽ ἕ/λοντο·
ἀλλὰ θε/ῶν ὤ/ριστος, ὃ/ν ἠΰκο/μος τέκε/ Λητώ,

Rien d'étonnant que ces dix échantillons oraux chargés de consonnes, du fait du déplacement de la barre de mesure, n'offrent aucune anomalie par rapport à la scansion obtenue à partir de l'écrit.  (À suivre)

Note: cette version a été tout particulièrement commentée, et utilement, par un agrégé de Lettres classiques, Clément Lévy, à Berlin.

 

Posté par Xerxes5301 à 11:34 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , ,

02 juin 2020

Oralité et textualité (2) La prétérition

Philologie d'Orient et d'Occident (456) le 03/06, 20 Tokyo K.    

      Trois sphères sémantiques de la formule 暗示的看過去 "prétérition" (cf. billet 455 "[faire] voir le passé [et le futur] par allusions")

KIMG0166

Premiers hortensias à Shibuya (photo par  K.)

 

   1)  Notre ami Jean-Pierre Levet, illustre linguiste à Limoges, s'est emparé d'emblée, du problème le plus épineux de l'indo-européen. Il cite ainsi Bijarke Frellesvig: "Dans plusieurs études récentes, nous nous sommes intéressé à la particule *nV naguère présenté comme eurasiatique par J. Greenberg."  

   Ainsi notre ami s'attaque à la genèse de la particule no, concrétisation, selon lui, de *nV en indo-européen:"il convient de présenter cette fonction de no, c'est-à-dire de *nV3, peut être antérieure à celle de marqueur du génitif ou du nominatif sur laquelle nous avons déjà travaillé.[...] Clairement exposée par Bj. Frellesvig, elle est illustrée par l'exemple de vieux japonais suivant: "purupye no satwo no Asuka: Asuka (qui) est -no copule- le village -satwo- de -no marqueur du complément de nom - ma vieille maison purupye".

   Comme Bijarque Frellesvig précise justement que cette graphie est dans un état plus ancien, pré-vieux-japonais, langue japonaise avant l'adoption de l'écriture chinoise (kanji), cette longue épithète "purupye no satwo no Asuka" peut être normalement rendu en graphie après l'écriture chinoise, par furu(i)fe no sato no Asuka.

   Le poème 268 du Man'yô-shû qui contient cette épithète unique est le suivant: waga-seko-ga 吾背子我, furufe-no 古家乃 sato-no 里乃 Asuka-明日香 niha chidori 乳鳥 nakunari 鳴成 tsuma 嬬 (ou 嶋) machikanete 待不得而 (Man'yô-shû, 7e édition par Satake, Kinoshita, Kojima, Hanawa-shobô, Tokyo, 2019)

   (À Asuka, village où était [anciennement] la maison mon maître [Prince Nagaya], un oiseau clame par son cri le retour de l'ancienne animation.) On voit donc que l'interprétation furu(i)fe comme "ma maison" n'est pas de mise. Il ne s'agit pas de la maison du poète mais de la résidence de son ancien maître qui ne revient plus à Asuka. Il vaut mieux dire évidemment "votre résidence (ou palais) que "ma maison".

 

   2) Dans la langue homérique, les épithètes ne sont pas généralement si longues que l'exemple japonais que nous venons de citer. Elles opèrent plus ou moins directement, moins par allusions. Par contre, nos épithètes parfois courtes, ne proccèdent pas directement, n'opèrent que par allusions. Elles ont toutes de belles démonstrations de la formule chinoise: anjiteki-kan-kako (暗示的-看-過去) (cf. billet 455): (faire) voir par allusions le passé (ou faire voir le futur).

   En effet le Prince Nagaya (676-729 長屋王子) aurait fait ce poème alors que son maître le Prince Kusakabe, 草壁皇子 (662 -681) était probablement mort. Ce poème était donc dédié à une personne décédée. Tous les lecteurs de l'époque du Man'yôshû étaient sans aucun doute au courant de ces histoires de la famille impériale. Au Japon il aurait été indécent de faire allusion directe à la réalité. La prétérition d'emploi parfois drolatique en France est une réalité au Japon. Pour ne pas voir les cruautés de la réalité, tout se camoufle.

 

   3) Tout cela est bien à l'image des démarches des spécialistes japonais de la statistique qui font le compte du nombre des contaminés par le virus covid-19. Tant que progressent les tests massifs (qui sont d'ailleurs de fiabilité douteuse) le nombre de contaminés augmente inéluctablement. L'autorité japonaise ainsi que les média voudraient faire croire que cette augmentation aura été ou eu la deuxième vague de la maladie, alors que l'argument est contredit par la présence de plusieurs départements, surtout dans le Tohoku (cf. billets du 228 au 268) où le nombre des contaminés est tout particulièrement bas, Le département Iwate, le plus grand des départements ne compte aucun contaminé. Comment ce chiffre peut-il être produit? Nous supposons pour le département de Iwate que l'examen n'est pas pratiqué à la manière des grandes villes, Si l'examen massif se faisait comme à la capitale, le résultat aurait été complètement différent.

   Nous supposons, avouons-le, que la plupart de ces vieux peuples du nord sont porteurs d'anticorps qui peuvent à la fois nuire au système immunitaire ou à y être bénéfique. L'immunité collective (herd immunity) peut y être donc établie. La vision du passé, du présent ainsi que du futur et même du futur antérieur, qui est réalisée à la lumière de la prétérition chinoise: Anjiteki-kan-kako 暗示的-看-過去 pourrait éclairer cette impasse sanitaire dans laquelle nous nous trouvons actuellement.  (À suivre)

19 mai 2020

Oralité et textualité (1)

     Philologie d'Orient et d'Occident (455) le 19/05/20 K.          

La prétérition homérique "(faire) voir le passé (et le futur) par allusions"

暗示的・看・過去

[anjiteki 暗示的(par allusions);kan ([faire] voir); kako 過去(le passé)

KIMG0725

Fleurs blanches (Ego-no hana) (Tokyo, Shibuya, En mars, photo par Kyoko Kudo)

   Quelques éléments distinguent la littérature d'Occident (ici caractérisée par l'Iliade) et la littérature d'Orient (pour exemple, prenons, comme il se doit, l'œuvre poétique la plus ancienne des œuvres poétiques japonaises: Manyo-shû). La différence est d'abord, graphique. L'Iliade a eu longtemps (durant plusieurs siècles) une existence orale (chantée), privée d'écriture, quoi qu'il existât déjà, au temps d'Homère, plusieurs écritures dans la Hellade. Les aèdes de l'époque, par ignorance (c'est inconcevable) ou par fierté, ils ignoraient les systèmes d'écritures manifestement présents. Le mot γράμμα "gramma (lettre, caractère)" était presque banni de leur langue de chant. "Presque" disons-nous. En effet, parmi les 27803 vers homériques (Iliade et Odyssée), un seul vers peut faire soupçonner que l'on supposait l'existence et l'usage du gramma. Il s'agit du vers 168 du chant VI  de d'Iliade. Voici le texte:

   πέμπε δέ μιν Λυκίηνδε, πόρεν δ᾽ὅγε σήματα λυγρὰ   (Iliade chant.6, v 168)  

   (Il l'envoya en Lycie, lui donna des signes lugubres)

      Celui qui est envoyé en Lycie est Bellérophon, héros grec; celui qui l'y envoya, son beau-père, dans le dessein de faire périr son gendre par la main du roi de Lycie. L'intrigue aurait été dessinée graphiquement ou transcrite en gramma. Alexis Pierron laisse une note pour cet endroit; Σήματα : On suppose que c'étaient des signes hiéroglyphiques, des images ayant  un sens convenu entre ceux qui s'en servaient. C'est l'opinion d'Aristarque. (Iliade d'Homère, Paris Hachette 1869, tome 6 [chant VI], p. 219). Selon A. T. Murray: This is the only passage in Homer which suggests knowledge of the art of writing (Homer The Iliad, The Loeb Classical Library, Harvard UP. première édition 1924. La citation est de l'édition 1978). 

    La parole d'Achille, premier héros de l'Iliade, est parfois bien curieuse. Cette curiosité aurait passé sans blesser les oreilles attentives des auditeurs, mais à l'écrit, l'absence de la grammaire est patente. Achille est une fois pour toutes l'homme de l'oralité. Ce qu'il dit nous est parfois incompréhensible. Ce qui le rapproche de Zeus.

    Voici le meilleur exemple du langage d'Achille (Iliade, chant XIX)                                     

ἄκμηνον πόσιος καὶ ἐδητύος ἔνδον ἐόντων              320

σῆι ποθῆι· οὐ μὲν γάρ τι κακώτερον ἄλλο πάθοιμι,     321
οὐδ᾽ εἴ κεν το πατρς ἀποφθιμένοιο πυθοίμην,         322

ὅς που νῦν Φθίηφι τέρεν κατὰ δάκρυον εἴβει             323

            χήτεϊ τοιοῦδ᾽ υἷος· ὁ δ᾽ ἀλλοδαπῶι ἐνὶ δήμωι              324            

εἵνεκα ῥιγεδανῆς Ἑλένης Τρωσὶν πολεμίζω·               325
ἠὲ τὸν ὃς Σκύρωι μοι ἔνι τρέφεται φίλος υἱός,            326

   εἴ που ἔτι ζώει γε Νεοπτόλεμος θεοειδής.                   327   

 

           Dépourvu de boisson et de nourriture, celles-ci étant à l'intérieur  320

           Par amour de toi. Je ne souffre d'autre mal plus douloureux          321

           Pas même si j'apprenais la mort de mon père                              322

           Qui maintenant quelque part en Phthia verse des larmes amères   323

           Par l'absence du tel fils [= moi], qui, à l'étranger                          324

           À cause d'Hélène effrayante, combats les Troyens                         325

           Ou lui qui en Scuros, s'est élevé, pour moi, mon fils                      326

           Si par hasard est encore en vie le divin Neoptolemoς                     327

   La compréhension des mots en italique et du sens global aurait pu nécessiter non pas la grammaire, mais la vision de la formule ancienne chinoise: 暗示的看過去  Comment peut-on comprendre en grammaire normative grecque le mot τὸν dans le vers 326. Par allusions (en parole), on fait voir le passé (le présent et le futur). Il ne s'agit donc pas d'une vision d'homme mais c'est celle de dieu. Ces vers ne manquent pas de rappeler à l'auteur du billet le mot français prétérition et son homologue chinois: 暗示的看過去.   (À suivre)

 

Posté par Xerxes5301 à 00:01 - - Commentaires [1] - Permalien [#]
Tags : , , , , , ,

05 mai 2020

Discussion en ligne et la lecture homérique

Philologie d'Orient et d'Occident (454) le 05/05, 20 Tokyo K.        

   Discussion en ligne et possibilité de la lecture homérique (1)

KIMG0141

Jardin du temple Jôsenji (Shibuya, Tokyo Photo par K. avril 2020)

   Nous avons organisé un petit groupe de lecture homérique en 1983, l'année suivant le décès du poète Nishiwaki Junzaburô (cf. du billet 47 au billet 67), plusieurs fois pressenti pour le prix Nobel de littérature (de 1968 à 1978) et grand lecteur des œuvres homériques. Nous voulions perpétuer le souvenir de son travail sur Homère. Nous étions au début une quinzaine, formant alors un grand groupe de la Faculté.

   Au fur et à mesure des activités que nous avons entreprises, nous nous sommes plus occupés du texte homérique que de la mémoire du poète. Nous nous sommes maintenant considérablement éloignés du grand lecteur des classiques d'occident, quoique nous nous souvenions de lui au cours des discussions. La compréhension du grec homérique des membres, la plupart venus de l'école biblique, n'était pas au niveau souhaité. Nous avons perdu la moitié des premiers adhérents du groupe. Néanmoins, nous avons continué, pendant près de quarante ans. Les premiers membres sont tous dispersés, sauf K, qui est l'auteur de ces billets.

  - - - - - -

   Survient la maladie Covid-19 qui fait partout ravage dans le monde. Les écoles ainsi que les universités fermées en ce moment ont renvoyé la reprise d'activités scolaires aux calendes grecques. La discussion ne se fait que par la prétérition, modalité permettant de "voir le passé (et le futur) par allusions". Notre gouvernement, maladroit au début de la crise, ne pouvait agir, comme la Chine, la Corée ainsi que Taiwan qui ont  brillamment réussi à se maintenir en maîtrisant la situation causée par la première vague de l'épidémie. Dans notre pays, on n'est bien conscient ni du passé ni du futur. Dans cette déconfiture politique, comment rasseoir les bases de nos recherches?

    Bien avant que la maladie se répande presque dans le monde entier, nous avions imaginé un moyen de continuer notre activité par l'Internet, non pas dans des échanges à deux mais par la discussion entre plusieurs membres du groupe. Bien arriérés par rapport aux autres pays, nous ne connaissions ni Zoom, ni Team, applications sans doute pour arriver à notre fin. Nous n'avons plus confiance dans notre gouvernement qui ne cesse de répéter, avec ses équipes de spécialistes médicaux, "confinons-nous" pour retrouver l'ancien monde avec les écoles et les universités d'avant.

   L'auteur de ce billet, du moins, croit que notre société sera modifiée très profondément (cf. billet 452, "le monde ne sera jamais plus comme avant, il sera tout nouveau, diamétralement différent de l'ancien. Nous devons profiter de cette période de transition, pour créer, sans contamination ni confinement, une merveille toute pure.")

   Les écoles et les universités sont définies géographiquement, l'université de Tokyo est à Tokyo, Les universités d'Oxford et de Cambridge sont aussi près de Londres, dans ces villes fixes et non pas ailleurs. Les écoles sont en outre confinées chronologiquement. Les étudiants doivent donc y aller avant l'heure fixe, avant que les cours commencent. Les écoliers et les étudiants après le Covid-19 ne doivent-ils pas être foncièrement libérés de ces anciennes contraintes scolaires?

   C'est de ce point de vue que nous croyons que les notions du passé et du futur se rapprochent de celles de l'âge homérique. "L'écriture était donc connue, elle s'étalait sous les yeux des aèdes, ils ne pouvaient en ignorer l'existence. L'occasion s'est offerte maintes fois d'en parler, et cependant ils n'en disent rien, ils évitent d'en prononcer le nom; Ce parti pris a quelque chose d'étrange", disait Michel Bréal (1906, Pour mieux connaître Homère; l'éditeur Hachette ne précisant pas la date d'édition, nous avons vérifié sur Gallica) 

   L'épopée aurait été longtemps chantée oralement, sans disposer d'un texte. L'écriture, était évidemment nécessaire à la mise en forme des chants des aèdes. Sur ces textes, les Anciens commencèrent les exégèses dont nous profitons actuellement. Or le mot même de texte est bien ancien, mais tout nouveau par rapport à l'entité orale des œuvres d'Homère.

   Le mot texte doit remonter selon le Larousse au mot textus issu du verbe texere "tisser". Mais le mot remonte plus loin: à la racine indo-européenne: tek5; au participe passé: tashta "tissé (de tisser), tissu (de tistre)" du verbe sanskrit takshati hew, carve, split, fashion, make, create, invent. (MacDonell. A Practical Sanskrit Dictionary (Oxford, 1979, Première édition 1924). Ventris et Chadwick répertorient dans leur Documents in Mycenaean Greek (1956, Cambridge University Press, p 409) un mot dubitatif rendu par ?] -te-ko-to, qui peut être τέκτων "charpentier; menuisier; ouvrier" en grec homérique. (À suivre)

Posté par Xerxes5301 à 00:01 - - Commentaires [20] - Permalien [#]
Tags : , , , , ,


21 avril 2020

Rats et moineaux, nourriture moderne

Philologie d'Orient et d'Occident (453) le 21/04, 20 Tokyo K.       

    Rats et moineaux comme nourriture moderne 

KIMG0648

Pousses de bambou comestibles estimiées par les bonzes (Jôsen-ji, Tokyo Shibuya, photo par Kyoko K.)

   Il est une illustration dans un manuel scolaire qui nous semble extraordinaire. Il s'agit du Cours Malet-Isaac, publié d'abord chez Hachette en 1921, qui a connu de nombreuses éditions, dont nous tenons dans les mains la plus récente (toujours chez Hachette, Paris, 1961). L'illustration (p. 199, selon l'édition de 1961) représente un boucher de Paris, dans cet hiver particulièrement rigoureux de la guerre franco-prussienne. Paris avait été durant le siège amplement arrosé des bombes allemandes, notamment dans les dernières phases du combat, en janvier 1971. On voit le boucher manifester fièrement qu'il vendait la viande de chats (viande féline), de chiens (viande canine) et de rats, et que son travail consistait à dépecer, comme la volaille, un chat, un chien ou des rats. Nous nous souvenons d'avoir vu dans une autre illustration d'un manuel scolaire, qu'un boucher vendait, au pire moment de la guerre, non seulement la viande de cerf et de biche, de zèbres, de girafes, mais aussi, d'éléphant, de panthère et même de lion qui appartenaient tous au jardin zoologique de Paris.

   La peste noire qui a ravagé plusieurs fois l'Europe au Moyen Âge, provenait de l'habitude de se familiariser dans la cuisine, sans doute dans les ménages les plus misérables, avec des rats. La maladie aurait été transmise, non pas directement par ces rongeurs mais par des puces leur suçaient du sang. Mais ces animaux, on n'en mangeait jamais dans notre pays. Au lieu des rats, on faisait grand cas des moineaux qu'on n'aurait jamais appréciés en France. Nous nous souvenons de la stupeur de la plupart des Français quand ils apprirent qu'on estimait au Japon ce petit oiseau à la chair menue consommé en toutes petites quantités.

   Nous nous souvenons également que, dans L'Épervier de Maheux de Jean Carrière, prix Goncourt de l'année 1972, était décrite une manière d'apprêter et d'assaisonner le corbeau dans certain endroit très pauvre d'Auvergne. Cette habitude pouvait être commune en Occident et en Orient. Mais d'où vient cette différence alimentaire fondamentale entre l'Est et l'Ouest?

        - - - - - -

    Dans quelques-uns de nos billets récents (surtout: billet 441, 442, 443, 444, tous intitulés: Les Grecs, que mangeaient-ils ?), nous avons vu ce qui se passait en Grèce antique dans ce domaine. Et nous avons pu constater, si nous ne nous trompons pas gravement dans nos enquêtes, ces quelques faits:

   1) La constitution de repas antique est extrêmement simple, la viande (porcins, sangliers, bovins, ovins, caprins, antilopes) comme le plat principal et plusieurs sortes de grains, apparition qui est évidemment postérieure aux animaux, comme aliment secondaire. Le pain n'était donc nullement l'aliment principal. Les produits de grains assumaient la fonction de garniture de la viande.

  2)  La viande était tout d'abord, non pas pour les hommes, mais pour les dieux: ambroisie qui leur devait procurer l'immortalité, avec le nectar, breuvage des dieux qui n'était pas simplement une sorte de vin (fait de raisin) mais confectionné de plusieurs sortes de plantes dont le jus aurait été délicieux. Ces aliments, la viande d'abord et les grains ensuite devaient être en premier lieu offerts aux divinités. 

 3)  Le sens religieux de l'alimentation antique s'est progressivement perdu au cous du temps. S'y est implantée la nouvelle interprétation des aliments: les grains d'abord; la viande ensuite qui suit les produits de grains. D'où l'importance accrue des aliments qui étaient jadis en seconde place. La perte de la connotation religieuse des aliments s'est instaurée définitivement.

   L'appétit des gens, partout en l'Ouest et l'Est, s'est porté vers les particularités gastronomiques régionales, telles grenouilles, rainettes, escargots, jadis corbeaux et rats. Le processus de désacralisation est le même en Asie. Au Japon on mangeait parfois des vipères, mais pas de grenouilles. En Chine, la désacralisation est consommée en faveur du système politique qui ne s'immisce nullement dans le domaine de l'alimentation populaire, laisse manger des singes, des hiboux et des serpents. En Corée, des chiens. La résurgence de ces anciennes traditions alimentaires serait aux yeux des Européens une énormité, et fait souvent l'objet de critiques condescendantes. Mais les Chinois voient avec les mêmes yeux l'alimentation insolite des Européens.

   Au Japon, la nourriture animée a toujours gardé un sens religieux. Ce sentiment n'est pas de longue date. Le repas Ainou se constituait de saumons, de fruits de mer et de plantes diverses. Le Hokkaido (cf. du billet 188 au 206:19 billets en série), vieille terre froide, imprégnée d'une forte religiosité fut longtemps sans riz, grain sur lequel s'est fondé l'Empire. (À suivre)

Posté par Xerxes5301 à 00:01 - - Commentaires [3] - Permalien [#]
Tags : , ,

07 avril 2020

Pour vivre ensemble et à distance

Philologie d'Orient et d'Occident (452) le 07/04, 20 Tokyo K.          

Pour vivre ensemble et à distance !

KIMG0115

Une promeneuse au temple-jardin Jôsenji (Shibuya, Tokyo, photo par K)

    Nous supposons que chacun a une idée sur l'épidémie (ou la pandémie nommée 1e Covid-19, par l'0MS). Nous en avons aussi la nôtre par une vision des choses un peu différente de celle, partout présente et toute puissante, des journalistes et des spécialistes des virus qui sont à l'origine des grippes, particulièrement virulents aux États-Unis avant que le Covid-19, un nouveau coronavirus inconnu et original, ait supplanté tous les coronavirus classiques dans le pays.

   - - - - - -

   Nous vous avons mis au courant, dans un des anciens billets, que nous organisons, depuis près de quarante ans (depuis avril 1983), un petit cercle de lecture homérique dans notre université à Tokyo, composé toujours de moins de dix membres (cf. billet 312). Il y a parfois quelques rares débutants souhaitant s'ouvrir un chemin pour l'étude de la langue homérique. Mais depuis le moment que ce cercle s'est créé, notre université ainsi que les autres, ont diminué voici bien longtemps le nombre d'heures d'enseignement des langues classiques, pour orienter les étudiants vers les langues classiques modernes d'Orient et d'Occident, en particulier en vue de leur utilisation pratique, s'ouvrant vers les langues pratiques modernes d'Occident et d'Orient. Et cette tendance a même transformé l'étude de la langue japonaise. Ce qui fait qu'entre les nouveaux et les anciens, tous étudiant le grec homérique, le décalage de conscience et de connaissance s'est révélé trop grand pour que les deux groupes s'unissent en une seule communauté scientifique.

   - - -  - - -

    La vague d'invasion du nouveau coronavirus, Covid-19, a conduit à se barricader non seulement les provinces ayant une certaine autonomie mais le gouvernement central ainsi que toutes les institutions économiques ou académique du pays. Les écoles en ont aussi subi les conséquences. La rentrée universitaire, située normalement en avril, fut reculée au mois de mai, sans que personne ne sache quant se situerait le moment de la reprise. Notre cercle homérique doit suivre le calendrier universitaire. Nous, les organisateurs du cercle, avons donc envoyé un message ainsi conçu au maître lecteur du cercle, Yasuo Ikuta.

   Un expert japonais du problème affirme que les vieux virus capables de produire, chacun, une grippe ravageuse sont au nombre de 6. Un nouveau virus, original, s'y est rejoint comme le septième. La réaction à ce fléau d'abord épidémique varie considérablement selon les pays.

   La Corée du Sud, notre voisin, équipée de nombreux kits de test dont les résultats n'étaient pas toujours fiables, a été capable par contre d'examiner un grand nombre de gens qui se disaient atteints. Le nombre des décès est aussi grand en conséquence, quoique la cause de décès ne soit pas connue avec précision (on ne sait pas si la cause de la mort était la maladie respiratoire provoquée par le nouveau virus, ou par un des vieux virus, ou s'il s'agissait d'une dégradation de l'état de santé du malade pour d'autres raisons).

   En revanche au Japon, possédant les mêmes kits d'examen dont on dit que la sensibilité est de l'ordre de 70 pour cent, on laissa de côté pour mieux s'occuper des âgés les plus sérieusement atteints; le recours à des tests rapides aurait pour conséquense que, le nombre des personnes atteintes serait beaucoup plus grand, ainsi que celui des décès. Tout laisse supposer que, par crainte de déplaire au monde désireux de voir le spectacle qui se donne une fois tous les quatre ans, les autorités aient préféré minimiser la gravité de la situation. Cette crainte révèle le manque d'imagination et l'inanité de notre gouvernement.

   L'original, dans la situation actuelle, dont nous rejoignons en partie l'idée première d'étouffer ce fléau en l'incorporant soi-même, serait sans doute Boris Johnson, premier ministre d'Angleterre. Une idée si saugrenue va évidemment à l'encontre des préconisations de l'OMS et de notre gouvernement.

   Or, nous, sept membres du cercle, sommes simplement de vieux étudiants, sans obligation aucune vis-à-vis de l'université où l'auteur du billet a longtemps enseigné. Celui-ci pense actuellement de suspendre l'activité du cercle non pas seulement un mois et demi, mais pour toute la durée du semestre, c'est-à dire, jusqu'à la fin des vacances d'été.

   Pendant et après cette période, nous organiserons un cercle à distance. Nous y utiliserons, comme dans beaucoup d'entreprises, toutes les possibilités offertes par internet. Nous créerons un groupe sans nous réunir, mais avec la possibilité de se voir, de lire à haute voix tous les textes et de discuter sans rejoindre le lieu de réunion à l'heure dite. Après cette pandémie, le monde ne sera jamais plus comme avant, il sera tout nouveau, diamétralement différent de l'ancien. Nous devons profiter de cette période de transition, pour créer, sans contamination ni confinement, une merveille toute pure. Qu'en pensez-vous? (Le 30 mars 2020 Tokyo) (A suivre)

24 mars 2020

Ἔκφρασις 2(8)

      Philologie d'Orient et d'Occident (451) le 24/03,20 K. Tokyo

        Ἔκφρασις 2(8)  -  L'art de négocier chez Homère et Carlos Ghosn

CIMG6138

Cerisier en fleur (photo prise de notre balcon par Kyoko Kudo. Le 23/O3, 20)

 

   Au chant IX de l'Iliade, est en jeu, l'identité du chef qui fera de la jeune Briséis son esclave, fille adoptive de Khrysès, prêtre d'Apollon. Le début du récit est remarquablement instructif pour l'art de la parole et de la négociation. L'intrigue est dès le début compliquée. On voit que l'antagonisme entre Agamemnon, l'Atride, roi des hommes (Ἀτρεΐδης ἄναξ ἀνδρῶν); pasteur des peuples (ποιμήν λαῶν)" et le divin Achille (δῖος Ἀχιλλεύς), le plus vaillant et courageux de l'armée grecque, est presque inné. C'est ce dernier, Achille, qui est le premier héros, personnage principal de l'épopée. Mais leur origine à tous les deux se confond avec les mythes des dieux olympiens. L'antagonisme n'est donc pas passager mais enraciné, ancestral, voire héréditaire. C'est un contexte bien connu de l'auditoire des poèmes homériques.

   Voici tout au début de l'épopée (chant 1er, v. 176) un propos adressé par Agamemnon à Achille. Cette invective révèle qu'ils sont tous les deux, comme plusieurs d'autres rois (βασιλέες), originaires de Zeus.

   ἔχθιστος δέ μοί ἐσσι διοτρεφέων βασιλήων·

   "Tu es le plus odieux des rois nourris de Zeus"

   Or, Agamemnon, qui s'était emparé de Briséis, la jeune captive qu'Achille recevait en bonne et due forme comme une des récompenses de sa bravoure aux combats, revient devant tous guerriers grecs sur son acte d'outrage commis dans un accès de folie envers Achille, en le privant de la captive qu'il choyait. Il fallait donc organiser une délégation auprès d'Achille, avec maint objet de compensation pour lui (On est au chant IX de l'Iliade).

  Furent nommés, comme membres de la délégation diplomatique, trois héros: d'abord le vieux Phoinix (Φοῖνιξ), le phénicien, qui a été jadis précepteur d'Achille; ensuite Aïas (Αἴας) et Ulysse (πολύμητις Ὀδυσσεύς). Ils étaient accompagnés d'Odios (Ὀδίος) et Eurybatês (Εὐρυβάτης) comme deux hérauts. Ils étaient donc au moins cinq. Telle était la composition de la délégation homérique.

  D'abord surpris, mais Achille les reçut avec magnanimité. Cette rencontre avait été bien préparée par le vieux conseiller des grecs, Nestor (Γερήνιος ἱππότα Νέστωρ).

   Après les salutations coutumières de part et d'autre, Aïas prit, le premier, la parole. C'est Ulysse qui parla ensuite avec la même conviction. En dernier ce fut Phoinix qui, ne voulant pas suivre la même logique, aurait souhaité émouvoir, en évoquant de vieux souvenirs, Achille, afin de lui faire admettre la compensation et de faire réussir l'arrangement à l'amiable proposé par Agamemnon. Inflexible, Achille ne céda en rien. C'était d'ailleurs l'une des conclusions prévues. Après s'être si bien préparés, ils se séparèrent. Il faut admettre pourtant que le procédé des pourparlers semble offrir tous les aspects d'une institution démocratique à l'époque homérique. L'essence de la négociation démocratique était toujours, et avant tout, langagière.

            - - - - - -

   "Notre vice-ministre de la Justice, Hiroyuki Yoshiie, visiblement monolinguiste, est venu (le 2, mars) à Beyrouth pour discuter en anglais avec son homologue libanais plurilingue dans l'espoir de réintégrer Ghosn dans sa prison (pour lui extorquer des aveux). Avec une seule langue étrangère, comme bagage à sa disposition, la force de persuasion dont il voudrait démontrer la justice japonaise ne pèsera pas beaucoup plus que le poids d'une plume." (cf. billet 450) Ce qui montrerait que les pourparlers à la japonaise ne sont pas à la hauteur de ceux des anciens méditerranéens.

    Mme Mori, ministre de la Justice, supérieure de Hiroyuki Yoshiie, a affirmé: "si l'accusé se prétend innocent, il devrait donner lui-même les évidences (preuves) de son innocence". À cette affirmation insolite aurait répliqué, moqueur mais non sans humour, son homologue Libanais plein de bon sens (l'emploi du conditionnel est nécessaire parce qu'on fut, faute de l'orignal, obligé d'utiliser la traduction en japonais).

    Réponse du haut fonctionnaire libanais est la suivante: "C'est le parquet judiciaire accusateur, et non l'accusé, qui doit fournir les évidences. C'est le parquet judiciaire qui doit les présenter. Pourtant, votre méprise doit être bien excusable, car votre régime judiciaire ignore ce principe." Nous ne savons pas si notre jeune ministre de la Justice, habituellement si arrogante devant nous autres Japonais, avait compris de quelle nature était sa propre inculture. Notre pays est, sur ce chapitre, beaucoup plus arriéré que le Liban. Carlos Ghosn, ancien élève de Polytechnique, avait dû se frotter au plus fameux (IX) des chants de l'Iliade. (À suivre).

Posté par Xerxes5301 à 00:04 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
Tags : , , , , , , , ,

10 mars 2020

Ἔκφρασις 2(6)

 

Philologie d'Orient et d'Occident (450) le 10 /03, 20 Tokyo K.        

κφρασις 2(6)  -  Le grec ancien, la langue arabe et Carlos Ghosn

KIMG0410

Fleurs de printemps (Photo, Kyoko Kudo, Tokyo. Février 2020)

 

   L'auteur de ce billet se permet cette fois de réitérer au début du billet ce qu'il avait noté à la fin d'un des anciens billets. On avait souhaité alors vérifier l'affirmation d'Amin Maalouf, de l'Académie française, selon qui: «l'héritage de la civilisation grecque n'aura été transmis à l'Europe occidentale que par l'intermédiaire des Arabes, traducteurs et continuateurs»  (Les Croisades vues par les Arabes, éd. Lattès 1983, p. 302). Inspiré par cette affirmation, nous avions demandé par message électronique, à notre illustre ami de Limoges, Jean-Pierre Levet, helléniste, comparatiste et lecteur assidu de nos billets, quelle était son idée sur les dates des premières traductions d'Homère en arabe. Sa réponse, comme toujours, ne s'était pas fait attendre:

   Les grands textes grecs (philosophiques, scientifiques, littéraires) ont d'abord été traduits en langue syriaque entre le IIIème et le VIIIème siècle. Le syriaque, langue sémitique qui descend de l'araméen, était parlé par des chrétiens vivant dans les empires perse et byzantin. A partir de 832, date de la fondation à Bagdad par les musulmans de l'«Ecole de la sagesse», ces textes syriaques ont été traduits en arabe par des savants chrétiens, juifs et musulmans; d'autres textes ont été traduits en arabe directement du grec. L'empire byzantin avait envoyé des savants à Bagdad sur ordre de l'empereur. A ma connaissance, la première traduction d'Homère a été faite en syriaque avant 832, puis en arabe après 832, mais les Arabes s'intéressaient surtout aux textes philosophiques (Platon, Aristote) et scientifiques (mathématiques, médecine, astronomie, botanique). Les traductions arabes ont été transmises à l'Occident chrétien et latin d'abord par le sud de l'Espagne (Andalousie, Tolède), puis par le sud de l'Italie. (cf, billet 333)

    Voilà l'assertion de Maalouf bien affermie! L'une des guerres modernes au Liban aurait fourni à la famille de Maalouf (son épouse et ses trois enfants), l'occasion d'aller vivre en France en 1976. Il avait été élevé d'une école jésuite à Beyrouth et passé son enfance dans plusieurs pays arabes (dont l'Égypte). Il avait donc toute la panoplie des langues méditerranéennes: arabe, français, portugais, espagnol, anglais, peut-être aussi italien et un peu de grec. Les Libanais ont plus de μῆτις "sagesse" commune dans la diplomatique. Leur notion des droits de l'homme est parfaitement au niveau des Européens. Sur ce chapitre, celle du Japon, longtemps coupée de l'extérieur, est bien décalée par rapport du critère du monde actuel.

   Le grec, langue indo-européenne, une fois traduit en syriaque, langue sémitique, n'aurait pas été difficile à l'être en arabe. L'ère de ces échanges culturels au Moyen Âge correspond à une époque où chrétiens, juifs et musulmans étaient en meilleure entente. Le Liban est aux Antipodes du Japon insulaire, qui se veut composé d'une seule race et d'une langue unique, - mythes fallacieux! Le Liban, peuple des Phéniciens, avant l'arrivée des premiers hellènes (auxquels il donna son art d'écriture qui serait l'alphabet), avec sa longue histoire commerciale, fructueuse mais complexe, mais à l'époque moderne, devenu musulman, longtemps hostile à l'Europe chrétienne, dépasse de loin le Japon qui a vécu dans la solitude mille cinq cents ans impériaux, alors que le Liban perpétue son intégrité nationale depuis le XXVe siècle av. J.-C. Le Proche-Orient fut toujours conflictuel mais universaliste, conscient de sa situation par rapport au reste du monde. Avec le temps, les rapports entre trois religions du Livre chrétien (chrétiens, juifs et musulmans) s'envenimèrent. Le nom du Liban serait attesté dans l'épopée de Gilgamesh (2500 avant J.-C) ainsi que 71 fois dans la Bible.

   Le 8 janvier, à Beyrouth, Carlos Ghosn, qui parvint à s'échapper à la justice des "otages" qu'on pratique au Japon et à se réfugier au Liban, pays de ses ancêtres, donna un interview en vue d'expliquer, aux journalistes du monde entier, les raisons de son acte. Nous ne parlons pas ici de ce qu'il a professé mais du fait qu'il a agi en parfait maître en μῆτις langagière pour s'adresser aux journalistes de divers pays. Il a manié quatre langues: français, anglais, arabe et portugais, langue du Brésil où il passa son adolescence, pour s'assurer que tous comprennent dans leur langue de quoi il s'agissait et qu'ils puissent dans leur propre langue lui poser des questions. C'était une belle performance. Nous sommes convaincus de la véracité de son affirmation.

    Notre vice-ministre de la Justice, Hiroyuki Yoshiie, visiblement monolinguiste, est venu (le 2, mars) à Beyrouth pour discuter en anglais avec son homologue libanais plurilingue dans l'espoir de réintégrer Ghosn dans sa prison (pour lui extorquer des aveux). Avec une seule langue étrangère, comme bagage à sa disposition, la force de persuasion dont il voudrait démontrer la justice japonaise ne pèsera pas beaucoup plus que le poids d'une plume. (À suivre)

 

  

Posté par Xerxes5301 à 00:01 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , ,

25 février 2020

Ἔκφρασις 2(5)

Philologie d'Orient et d'Occident (449) le 25 /02, 20 Tokyo K.        

κφρασις 2(5)  -  Scansion homérique : allongement et contraction des voyelles

DSC03905

Mimosa en pleine fleur chez J. P. Levet, Limoges (photo Jean-Pierre Levet, le 12/02)

 

    Les laryngales selon la théorie développée en Europe au début du XXe siècle, sont des phonèmes aspirés regroupant normalement trois entités glottales ou vocaliques (g, v, w, h, etc) représentés  en trois signes H1, H2, H3. Le signe H1 figure usuellement une laryngale à coloration en e : eHe (antévocalique), ē < eH (postvocalique), H2 à coloration en a, (a < H2e, antévocalique, ā < eH2 postvocalique); H3 à coloration en o (o < H3o, antévocalique; ō < eH3  postvocalique). Cette théorie apparemment inutile est née de l'imagination du linguiste suisse Ferdinand de Saussure (1857-1913) pour qui toute voyelle indo-européenne était précédée par une consonne et toute voyelle brève et longue était issue d'une voyelle brève e précédée (antévocalique) ou suivie d'une laryngale (postvocalique).

   Après la mort de Saussure, son hypothèse a été consolidée par ses disciples, et au milieu du siècle dernier s'est établie en une théorie linguistique majeure. C'est un bon outil scientifique pour la recherche linguistique historique. Aucun linguiste ne peut maintenant l'ignorer. Or, Alexis Pierron (1814-1878) dont notre séminaire homérique s'honore depuis 1983 d'utiliser les deux éditions de travail (de 1869, et de 1884), ne devait savoir à quoi travaillait alors le jeune Saussure. Le poète helléniste Nishiwaki Junzaburô (1894-1982), non plus, car il avait étudié à Oxford et n'en aurait jamais touché à la théorie. Toute discussion actuelle concernant la prosodie, recourt, comme le mentionne en détail le message suivant, à ce petit phonème jamais écrit mais actualisé ou non dans les textes, appelé digamma (F) dont le sens était tout sobre avant la thorie de Saussure.

    Ce message offre une solution à notre problème de scansion du vers 270 (troisième pied) de l'Iliade, chant XIX, s'agissait-il d'un spondée, comme nous le supposions lors de notre séance du dernier séminaire homérique (le 8 février), ou d'un dactyle, hypothèse ultérieure de l'auteur de ce blog (cf. billet 448).

  a) Ζεῦ πάτερ/ ἦ μεγά/λας ἄ (spondée)/τας ἄν (spondée)/δρεσσι δι (dactyle) /δοῖσθα·

*b) Ζεῦ πάτερ/ ἦ μεγά/λας ἄτας (dactyle) / ἄνδρεσ (spondée)/σι διδο(dactyle) /ῖσθα·

   (Le 13 / 02, De Jean-Pierre Levet à Yasuo Ikuta): C’est avec grand plaisir que j’ai lu votre mail. La réponse que j’ai donnée à M. Kudo pour le vers XIX 270 était trop rapide. J’ai d’abord indiqué clairement que ν/δρεσσι ne pouvait pas avoir de digamma initial et que c’était donc la seconde présentation (sans digamma) qui était la bonne. En ajoutant que les deux alphas de τας étaient longs, j’aurais dû ajouter et préciser que cela impliquait l’existence de deux spondées λας (long)/τας (long)ν/ suivis d’un dactyle δρεσσι δι. Les deux alphas de l’accusatif féminin pluriel sont longs parce qu’ils proviennent d’une finale *-ans avec a long dont l’évolution a été la suivante : abrègement de la voyelle longue par application de la loi d’Osthoff, puis disparition de la nasale de la séquence -*ns finale avec allongement compensatoire récent de la voyelle précédente. Le caractère récent de cet allongement compensatoire explique pourquoi cet alpha n’est pas passé à êta en ionien-attique. Le premier alpha de τας a pour origine le traitement d’une séquence *awa avec deux alpha brefs(après la disparition du digamma intervocalique ces deux voyelles de même timbre se sont contractées en une longue récente qui s’est maintenue). En fait τας peut cacher un plus ancien *awa- avec deux alphas brefs et un digamma intervocalique. On aurait alors un troisième pied qui serait un dactyle. Les trois coupes, penthémimère (principale), trihémimère et hephthémimère (secondaires) mettent en relief μεγάλας et τας.

   Le grec dit communément ancien n'est pas une langue unique mais cache derrière cette dénomination plusieurs langues chronologiquement différentes ou des dialectes de diverses origines géographiques. Le texte établi avant le XXe siècle ne peut refléter, même s'il est basé sur bien des éditions antérieures, que la moitié, même moins, de ce qu'était nommé globalement le grec ancien. Il était d'ailleurs longtemps oral avant d'être transcrit en écriture alphabétique. La prosodie ne peut quasiment refléter ce qu'on appelle le plus ancien grec qui est le mycénien, où est transcrit en linéaire: a-ki-re-u pour Ἀχιλλεύς ou Ἀχιλεύς; e-co-to pour Ἥεκτωρ"; ti-ri-po pour τρίπους "trépied"; a-ne-mo pour ἄνεμος "vent"; a2-te-ro pour ἕτερος "autre" ou ἑτέρως "autrement"(Selon Documents in Mycenaean Greek, Cambridge Univ. 1950). La prosodie moderne ne peut codifier rien de convainquant de cette écriture. Dans le grec en oral, il y aurait eu plusieurs stades de cette sorte. Il y aurait autant en grec en écriture. L'écriture aurait pu être [ho] "bref ou long". Le message de Jean-Pierre Levet rend bien compte de ce qu'était la diversité de manière de scander le grec ancien.  (À suivre).

Posté par Xerxes5301 à 00:01 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , ,