Philologie d'Orient et d'Occident

08 janvier 2022

Interprétation homérique (3)

Philologie d'Orient et d'Occident (491) : le 08/01, 22 Tokyo, S. Kudo

Accusatif ou datif ? Interprétation du chant Iliade 22 (2)  Deux aspects : imperfectif et perfectif

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Le Mont Fuji au nouvel an 2022 (photo par Fuyuki Nose)

 

    J. P. Levet : Je comprends parfaitement les arguments que l'on peut avancer en faveur du datif memaôti, le doute subsiste ne serait-ce qu'en raison de l'ordre des mots. 

Ce que tu dis du perfectif et de l'imperfectif m'intéresse beaucoup et peut s'appliquer à l'ardeur d'Hector (une ardeur habituelle ou une ardeur dans les circonstances décrites). 

  Pour dépasser l'opposition entre verbe transitif et verbe intransitif, il faut s'interroger sur la valeur de base de l'accusatif. A mon avis, la fonction première, originelle, de l'accusatif est d'être un accusatif de relation décrivant la limitation de l'extension du contenu d'un verbe ou d'un adjectif : agile quant aux pieds et non pas agile dans l'absolu, aller à Rome et non pas aller dans une direction indéterminée, lancer une pique et non pas lancer un objet indéterminé. L'identité du nominatif et de l'accusatif dans les noms neutres me semble confirmer cette explication. Les neutres étant à l'origine des inanimés, ils ne peuvent pas accomplir une action, c'est l'action qui s'accomplit relativement à eux, d'où dans la structure primitive de la phrase verbale une identité originelle de l'accusatif (primitif) et du nominatif (secondaire). Le cheval court signifie bien qu'il y a course accomplie par le cheval (être animé), alors que la feuille tombe exprime une chute qui se produit relativement à la feuille (objet inanimé). La fonction de limitation de l'accusatif est apparue avec la création des verbes et des adjectifs dans la genèse du système indo-européen. Mais bien sûr tout cela n'est qu'hypothèse. Qu'en penses-tu ?

  S. Kudo : L’accusatif de relation me fait penser à une particule à la même fonction en japonais. Il s’agit de -no- particule (aussi en -nu, -ga < -nga- < - na, particule d’origine pronominale).

L’emploi de ces particules est facultatif. Amé (noooi (abondant) kuni : « quant à la pluie, le pays en a en  abondance ». Le mot amé n’est pas le sujet de la phrase mais rend compte simplement de la relation des éléments de la phrase : « Quant à amé, le pays est abondant ». On peut bien dire sans -no- « furu « tomber » kuni (le pays où il pleut) ». (Il) pleut est une expression sans sujet proprement dit. Je pense que l’accusatif de relation est au centre des cas grammaticaux. La particule japonaise était sans doute indépendante au même titre que la désinence casuelle en indo-européen. 

   Par ailleurs, tu dis du héros troyen d’Hector qu’il avait une ardeur habituelle ou une ardeur dans les circonstances décrites. Une ardeur habituelle est justement de l’aspect perfectif qu'Hector s’était donné par lui-même, une ardeur dans les circonstances décrites, de l’imperfectif qu’il vivait alors (accentué non pas sur l’aspect perfectif mais sur la durée). Ces deux aspects permettent de rappeler l’erreur si longtemps laissée sans rectification de l’incipit du roman de Proust.

   Longtemps, je me suis couché de bonne heure.

  La nouvelle formule de l’ouverture du traducteur Inoue Kyû-Itchirô est « nagai aïda-ni, watasi-wa hayaku-kara neru-youni-natta ». Pour les personnes peu familières de la langue japonaise, la première formule nagai aida-ni « depuis longtemps » fait inéluctablement supposer un cours du temps indéterminé, aspect qui correspond en français à l’imparfait. C'est là que pèche décidément Inoue. Évidemment, il fallait se servir du premier mot du roman, c'est-à-dire, non pas « depuis longtemps », mais « longtemps ».

   Notre traducteur ne pouvait imaginer qu’un roman commence par un incipit à l'aspect perfectif.

  La littérature de notre pays peut difficilement distinguer ces deux présences réelles, c’est-à-dire, l’auteur du roman et le Narrateur.

   … …

   En 1980 et en 1981, quelques publications concernant l'incipit du roman ont été faites : il s’agissait des deux tentatives d’éclairer l’état manifestement confus d’interprétation de l’incipit du roman de Proust. (S. Kudo, Bulletin. Meijigakuïn en 1980, octobre et l’autre, Kazuyoshi Yoshikawa, Furansu tetsyô « Cahier de France » No 10, 1981).

  À l’auteur du premier article qui a franchement critiqué son erreur (Bulletin Meijigakuïn), Pr. Inoué Kyû-Itchirô a reconnu l’objection dans ces termes : la critique est tout à fait juste d'après la fonction de la phrase de l’ouverture. Je voudrais exprimer mes plus profonds regrets pour mon parti pris et pour la mise en garde péremptoire publiée dans mon mémorandum. (Mémorandum du traducteur Proust III B. Inoué Kyû-Itchirô, Éd. Chikuma, 1982, août) (À suivre)

 


25 décembre 2021

Interprétation homérique (2)

Philologie d'Orient et d'Occident (490) : le 25/12, 21 Tokyo, S. Kudo

Accusatif ou datif ? Interprétation du chant Iliade 22, v. 326 et du 13, v. 80

(Pour faciliter la lecture, une revue du billet 489 est souhaitée)

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Temple Shintoïste Hikawa (Shibuya-ku, Tokyo, photo par S. K.)

 

   J.-P. Levet : J’ai longuement réfléchi au problème posé par 22. 326. Un certain nombre de traductions anciennes ou contemporaines que tu as citées s’éloignent beaucoup du texte grec et d’une interprétation grammaticalement rigoureuse du texte sans doute pour éluder ou pour contourner une difficulté qui est bien réelle. La traduction de 13. 80 ne pose aucun problème : le verbe représenté par μεμαῶτι y signifie « être plein d’ardeur ». Lorsqu’il est pourvu d’un complément, il faut le rendre par « s’élancer avec ardeur ». Le vers 13. 80 ne décrit pas une scène de combat. Il évoque le comportement habituel du Priamide Hector et ne peut donc vouloir dire que « plein d’ardeur ». Quant à l’infinitif μάχεσθαι, il doit être rattaché au verbe μενοινώω et non pas au participe μεμαῶτι, sinon le texte n’exprimerait pas ce que désire faire Ajax.

   Revenons au mot à mot de 22. 326. Le verbe ἐλαύνω (aoriste ἔλασα) signifie « lancer », par exemple une pique ἐγχος, accusatif, ou « frapper ». Le datif (ἔγχει) nous oblige à choisir cette acceptation. La construction étant transitive (« frapper quelqu’un », on attend la présence d’un accusatif complément d’objet direct, ce qui conduit à préférer l’accusatif μεμαῶτα à un datif de forme μεμαῶτι, auquel j’ai été tenté de penser dans un premier temps après la séquence ἐπὶ Ϝοῖ (avec Ϝοῖ renvoyant alors à Hector). Si on lit μεμαῶτα, ἐπὶ Ϝοῖ renvoie à Achille (qui frappe Hector s’avançant impétueusement vers lui). C’est donc finalement le datif ἔγχει qui indique la solution que j’ai retenue. Je propose donc la traduction ainsi : le divin Achille avec sa lance le (Hector) frappa, lui s’avançait avec ardeur μεμαῶτ(α) contre lui (Achille) (ἐπὶ Ϝοῖ). Dans sa Grammaire Homérique (I, p. 86), P. Chantraine évoque l’élision, qualifiée de « rare », d’un iota. Il en cite tous les exemples homériques sans faire figurer dans sa liste 22. 326, ce qui laisse supposer qu’il lisait bien le vers avec l’accusatif μεμαῶτα.

   … … …

  S. Kudo : Ton raisonnement pour μεμαῶτα (accusatif) est bien conséquent. Je te remercie bien vivement. Sur cette question, les avis de nos membres du groupe homérique du zoom sabbatique se partagent. Les uns (Mme Asakura et M. Ikuta) sont comme toi pour l’accusatif. D’autres (dont M. Endô qui raisonne sur ἐπὶ Ϝοῖ [= Hector], et moi-même) sont pour μεμαῶτι (datif). Ayant publié le billet 489, je me suis mis du côté datif. La plupart des traducteurs modernes interprètent ce passage comme le datif. Ainsi, nos discussions pourront se poursuivre. Tes conseils pertinents vivifient et animent nos discussions.

   ... ... ...

  Michel Bréal affirmait, dans son Essai de Sémantique (chap. XX, 1898), que les verbes intransitifs n’étaient pas à même de s’attribuer la force transitive sur leur compte. Les verbes : eo, eimi, gam «aller» dans les formules : Romam eo « je vais à Rome », pólin eimi « je vais en ville », vanam gacchati « il/elle va dans la forêt » en sanskrit védique, ne renfermaient pas en eux-mêmes la transitivité. Ce sont les nominaux à l’accusatif : Romam, pólin et vanam qui accordaient au verbe la force transitive. Le verbe intransitif ou moyen n’était pas en état d’exiger seul de compléments d’objet direct (à l’accusatif), voire, il ne disposait pas, seul, de la force de régir les nominaux. La transitivité des verbes n’était-elle pas un phénomène postérieur ? À quel moment, dans l’histoire du grec, était apparu le verbe grammaticalement bien transitif ?

  Tu cites le verbe ἐλαύνω « pousser, diriger » dans la construction transitive. Tous les verbes transitifs, intransitifs et moyens dictionnaires grecs sont distingués et classés dans les dictionnaires, il est donc tout à fait normal de raisonner à partir de ces données. 

  Cependant, au temps des aèdes, ἐλαύνω « pousser, diriger » était-il un verbe bien transitif ? À l’époque, les verbes étaient-ils bien perçus, classés, entre transitifs, intransitifs et moyens ?

  Je souhaite que les discussions puissent se poursuivre à l’année prochaine. 

(À suivre)

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11 décembre 2021

Interprétation homérique

Philologie d'Orient et d'Occident (489) le 11/12, 21 Tokyo, S. Kudo

Entre le datif et l’accusatif. Interprétation des deux vers (22-326 ; 13-80)  

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Poteries nouvellement découvertes en banlieue de Tokyo (musée d'Edo, Sumida-ku, photo par S. K. fin 2021)

 

   Nous organisons à Tokyo depuis 1983 un petit groupe de lecture homérique. Nous en sommes maintenant au second tour de l’Iliade, vers la fin du chant XXII. Chaque samedi matin, une dizaine de membres se réunissent sous le système zoom nouvellement mis en œuvre voilà deux ans. À l’une des séances récentes, nous sommes butés sur un petit problème d’interprétation pour le vers (22-326) : τῇ ῥ᾽ πομεματἔλασ᾽ ἔγχεϊ δῖος Ἀχιλλεύς. Les Arguments analytiques, manuel pour professeurs classiques au 19e siècle, prennent μεματ, pour μεματι (dat.), le site moderne Chicago Homer, pour μεματα (acc.).

 La plus ancienne des traductions de l’Iliade qui aient été à notre disposition, est celle de Firmin-Didot (1828). Le vers en question était traduit: C'est là qu'Achille furieux le frappe de sa lance. C’était Achille, non pas Hector, qui était furieux.

  Leconte de Lisle se passe allègrement de la formule qui nous intéresse πομεματ en traduisant: C’est là que le divin Akhilleus enfonça sa lance, dont la pointe traversa le cou de Hektôr.

  La version de Murray (Loeb 1925): as he rushed upon him, goodly Achilles let drive his spear. La phrase he rushed upon him, pour rendre compte d’Hector, crée un fâcheux quiproquo entre les deux protagonistes: Achille ou Hector.

   À partir du XXe siècle, la traduction de la partie est quasi établie. L'épithète touche Hector et non pas  Achille. Celle de Flacelière (la Pléiade 1955): le divin Achille contre Hector plein d’ardeur pousse sa javeline

  Mario Meunier (Albin Michel, 1956) est concis et exact: le divin Achille poussa sa pique contre l’ardent Hector.

   Eugène Lasserre (GF, 1965) a été audacieux dans l’emploi d’un adverbe pour adjectif: Là, contre Hector, impatiemment, poussa sa pique le divin Achille. Ici, l'adverbe impatiemment ne se rapporte pas à Achille mais appuie sur impatient, attribut d’Hector.

   Philippe Brunet (Seuil, 2010) traduit: (…) contre Hector s’avançant, Achille frappe de sa lance. C’est Hector qui s’avance. Deux traductions en japonais sont suivantes:

(呉茂一)勢込んで向かって来るの [Hector] へ 勇ましいアキレウスが槍を突っ込む,

  (松平千秋 ) 勇将アキレウスが、勢い込んで向かってくる相手 [Hector] のその個所を槍で突く、

   Le site Chicago Homer dispose: brilliant Achilleus drove the spear as he came on in fury. On ne peut savoir exactement, là, qui est he, Achille ou Hector.

  Le vers en question du 22-326 avait son analogue dans le vers 13-80: Ἕκτορι Πριαμίδῃ ἄμοτον μεματι μάχεσθαι. (ἄμοτον, adverbe, s’applique soit à μάχεσθαι soit à μεματι)

   … …

  Les traductions du vers du chant 13 sont dans l'ordre des traducteurs du 22-326:

    (Firmin-Didot, 1828): (et) je brûle de combattre seul l'impétueux Hector.

  Leconte de Lisle est plus sérieux qu'il ne l'était dans sa traduction du 22-326. μεματι est un qualificatif d’Hector. Et voici que je [le Télamônien Aias] suis prêt à lutter seul contre le Priamide Hektôr qui ne se lasse jamais de combattre.

(Murray, 1925): I am eager to meet even in fight Hector, Priam’s son, that rageth incessantly.

   (Flacelière, 1955): Je suis impatient d’attaquer, même seul, le Priamide Hector, bouillant de violence.

   (Mario Meunier, 1956): Je n’aspire plus, même seul, qu’à mener le combat contre Hector que possède une ardeur sans mesure (= possédé par une ardeur sans mesure)

  (Eugène Lasserre, 1965): Je pense à engager, même seul, contre Hector qui se rue furieusement, le combat.

  (Philippe Brunet, 2010): même seul, je désire affronter Hector Priamide insatiable de guerre.

(呉茂一 1956) プリアモスの子のヘクトールと、どれほど彼 (datif ) が気負ってようと、手合わせを望んでいるのだ。

(松平千秋1992) あのやむことなく荒れ狂うプリアモスの子、ヘクトル (datif)と刃を交えたい気持で一杯だ。

  Le site Chicago Homer donne au vers 13-80 une épithète à Hector: with Hektor, Priam’s son, the forever avid of battle, serait-il toujours passé ainsi avant qu'il ait été occis par Achille.  (À suivre)

 

27 novembre 2021

Retour à la richesse d'origine

Philologie d'Orient et d'Occident (488) : le 27/11, 21 Tokyo, S. Kudo

Retour à la richesse d’origine (fin de Reflets métalliques à Sannaï-Maruyama)

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Musée Gotô (Tokyo, Setagaya-ku, photo par Kyoko K. 2021)

 

  Nous avons déjà consacré, entre 07/08/21 et 03/10/21, sept billets pour nous expliquer comment était la vie du site archéologique de Sannaï-Maruyama (centre d’une civilisation préhistorique qui dura 1500 ans aux environs de 5000 ans B. P.). Le site a été fouillé publiquement dès 1994. Situé dans un vieux cimetière tout au nord du Honshû (île principale), on le connaissait depuis longtemps, comme un lieu où l’on pouvait trouver de divers fossiles, des poteries, des statuettes ou des ustensiles en laque et des outils en os pour la chasse ou pour la pêche.

  De menus objets qu’on dirait artistiques, paniers d’osier, pochettes, colliers ou bracelets en obsidienne ou en émeraude (cf. billet 482), faisaient encore état du bien-être dont jouissaient les habitants. Parmi les traces de bâtiment, on a pu reconstituer des greniers, des ateliers ou des tours de guet. Tout cela nous renseigne sur la vie de Sannaï au milieu de l’âge de Jômon, période préhistorique qui dura entre 12,000 et 13,000 ans.

  Le conservateur du département d’Aomori, Yasuhiro Okada, vient de publier dans le Tokyo Shimbun (édition du matin) deux articles (09/11 et 16/11/21) sur l’état actuel de la fouille. Le second article (celui du 16/11/21) porte sur l’état psychologique des anciens habitants, qui nous intéresse tout particulièrement.

  La plus curieuse des énigmes de Sannaï-Maruyama est sans doute sa durée, voire, sa présence ininterrompue d’activités sur le site durant 1500 ans tout au plus. Ni l’Égypte ancienne, ni la Mésopotamie, ni l’Inde, ni la Chine n’ont vu l’existence d’une société en un même site pendant aussi longtemps, et ceci, sans incident catastrophique majeur, tels tsunami, inondation, sécheresse, éruption volcanique ou d’autres bouleversements de l’environnement.

  Si elle n’était pas unique, les langues utilisées à Sannaï devaient être comprises entre elles. Cette unicité relative fait nécessairement supposer une communauté d’esprit ou une croyance commune. L’esprit ayant régné sur la société de Sannaï n’était certes pas militaire. Si c’était le cas, la société ne se serait pas perpétué si longtemps.

  Notre ultime conclusion là-dessus : avec ces tombeaux d’enfants et adultes, rangés si régulièrement, le genius loci est totalement différent du nôtre. Pour les habitants du site, la distinction entre les morts et les vivants n’avait pas de sens.     

  L’idée de Benveniste (billet 486) : « Le rapport entre l’état de paix et l’état de guerre est, d’autrefois à aujourd’hui, exactement inverse. La paix est pour nous l’état normal, que vient briser une guerre ; pour les anciens, l’état normal est l’état de guerre, auquel vient mettre fin une paix ». Ce dualisme n’aura jamais été applicable à Sannaï. L’idée régnante sur le site Sannaï était religieuse ? Possible, mais il n'y eut aucun point commun avec le système religieux du Moyen Âge européen.

   On a pu savoir que sur ce site, il existait des minerais de fer, mais pas de fer de fonte. Non seulement les outils agricoles, mais les armes et l’armure en métal si fréquemment employées à l’époque homérique, faisaient entièrement défaut à Sannaï.

   Le matériel employé pour frapper ou battre n’était pas en métal mais en bois dur (marronnier tout particulièrement et hêtre, cultivés, sans doute, à partir des glands et faînes). L’activité des hommes ne consistait pas à se combattre mais à battre la terre et à la cultiver.

   La riziculture introduite à l’âge de Yayoï (qui commence vers 3500 ans avant nous) qui sema dans cet eldorado des germes de querelles, de conflits, voire, de guerres, en amenant la méthode à eau, tout en insufflant aux habitants, le goût de se distinguer. Sont nés l’émulation et le désir de concourir, de s’élever et de gagner plus. Certains groupes voulaient même agrandir les rizières.

  La méthode de forge fut introduite avec la nouvelle riziculture en rizière qui nécessitait l’usage des métaux. La riziculture à eau mit longtemps à s’instituer chez les habitants qui avaient coutume de chasser, de pêcher, de récolter et de surveiller à la croissance des herbes comestibles. Le métal satisfaisait le désir personnel. Cet appétit a fini par rendre nos institutions, égocentriques, élitistes et ségrégationnistes.

   Le Covid-19 fait encore rage. Après la pandémie, le monde ne sera plus jamais comme avant. Nos anciens auront cependant fini par nous montrer l’issue en nous signalant le passage de sortie par leurs modèles déjà en vigueur environ cinq millénaires avant nous. (À suivre)   

 

13 novembre 2021

Le contraste de l'Occident / l'Orient

Philologie d'Orient et d'Occident (487) : le 13/11, 21 Tokyo, S. Kudo

Le contraste entre l’Occident et l’Orient

Deux centres de civilisations préhistoriques : Grèce et le Japon nordique (3000 ans av. J.-C)

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Shibuya moderne, Tokyo (photo par S. Kudo, nov. 2021)

   Le chant 23 de l’Iliade est riche en enseignements sur la vie matérielle de la Grèce antique.

   Dans le chant 22, Achille, homme demi-dieu, a vengé la mort de Patrocle, ami exceptionnel, sans pareil. Ayant endossé l’armure d’Achille qui, boudant, s’était retiré de la guerre, ce dernier terrorisait, sous la panoplie de son illustre compagnon, l’armée troyenne. Patrocle fut tué par Hector (chant 16), le premier héros des Troyens.

   Hector, à son tour suivi de près par Achille au pied rapide, a fini par se laisser atteindre après s’être fait talonner tout autour du mur sous le regard effaré du vieux roi Priam. Le héros grec prit sournoisement sa vengeance dans un échange meurtrier de javelots (chant 22), traîtreusement aidé par la fille de Zeus, Athéna qui, toujours, soutenait les Grecs. Dans la guerre comme dans la paix, toutes les formes de mauvaise foi ont été révélées : ruse, traîtrise, parjure, perfidie, déloyauté. Mais paradoxalement, c’était de ces bassesses que sont nées la logique, fondement de la science, et toute la base de la loi : deux éléments qui firent honneur à l’Occident.  

   S’ensuivent dans le chant 23 de l’Iliade les funérailles organisées par Achille en l’honneur de son ami enfin vengé. Les jeux sportifs célébrés à l’occasion de ces cérémonies funéraires ont constitué l’archétype des jeux olympiques modernes.

   Les gagnants dans une épreuve se voyaient attribuer par Achille des prix de diverses espèces, le système monétaire encore de loin à venir. Or, on peut toujours s’étonner de la nature des objets distribués. Bassin, chaudron, bloc de fer brut, haches à double tranchant, armure métallique, bouclier, casque, pique de bronze (tout venait plus ou moins de la rapine ancienne ou récente), ou encore des bœufs et des esclaves, des femmes surtout, sachant tisser ou broder. La provenance des prix n’était pas de leur propre production mais du vol, de la tromperie, de la piraterie perpétrée sur terre et sur mer, des rapts et du saccage des villes conquises, détruites. Rien ne venait de leur propre industrie. L’empire hittite connaissant l’écriture et la métallurgie était de loin plus avancé. Finie la civilisation mycénienne où les cultivateurs ou forgerons payaient l’impôt en nature, voire, toute la Grèce antique était transformée en un désert industriel.

   Rien de tel dans la cité de Sannaï-Maruyama de 5000 ans B. C. La formule apparemment insolite de Benveniste citée dans le billet 486 - « Le rapport entre l’état de paix et l’état de guerre est, d’autrefois à aujourd’hui, exactement inverse. La paix est pour nous l’état normal, que vient briser une guerre ; pour les anciens, l’état normal est l’état de guerre, auquel vient mettre fin une paix » - souligne le contraste entre la Grèce antique et le site nippon préhistorique.

   Il faut noter qu’au nord du Japon, il reste toujours une énigme lancinante. Il s’agit de l’absence des métaux : non seulement du fer aux emplois divers, mais du bronze, de l’étain, du cuivre et même du plomb ; ces minerais n’auraient laissé aucune trace sur le territoire de ce site. Le fer météorique ne doit pas avoir choisi sur la terre, où il devait se laisser choir. La région ne manquait pas de laves et de minerais d’origine volcanique.

 ... ...

   Le fait est sans doute qu’on ne savait pas comment situer la riziculture, nouveau mode d’exploitation terrienne qui demande beaucoup de mains-d’œuvre pour être mis en place. On disposait de deux rizicultures : l’ancestrale et la plus récente. La nouvelle riziculture donnait de meilleurs rendements que l’ancestrale, et de loin. La nouvelle nécessitait des outils plus ou moins sophistiqués, métalliques, engins capables de servir à aménager les rizières pour installer des conduites d’eau. L’ancienne pouvait se passer de cet équipement qui exigeait l’art d’en fabriquer et la technique pour s’en servir.  

   À l’époque, la nourriture ne manquait pas. Avec le gibier, le poisson, les fruits de mer, les coquillages et de nombreuses herbes comestibles, l’alimentation que donnait la nature clémente était bonne au point qu’on ne soit pas être obligé à recourir à la nouvelle façon de s’en procurer. Suivant la façon ancestrale, on cultivait l’ancien riz plutôt dans les champs dont le terrain n’était même pas humide. Alors pourquoi fallait-il se rabattre sur la nouvelle riziculture lorsque le riz n’occupait pas une part importante dans l’alimentation ?  

(À suivre)

 

 

 


30 octobre 2021

Reflets métalliques à Sannaï (fin)

Philologie d'Orient et d'Occident (486): le 30/10, 21 Tokyo, Kudo.S.

Ce qui distingue le site Sannaï-Maruyama d'autres sites aussi anciens

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 Kuro-himé "Princesse noire" (mont près d'un site de l'âge Jômon) (photo par Mme K. Ikéda. 2021)

 

   Dans nos derniers billets (482, 483, 484, 485), nous avons remarqué qu’il n'y avait, sur le site de Sannaï-Maruyama, aucune trace d’utilisation des métaux ordinaires, tels le cuivre, l’airain, le bronze ou le fer (ou l’argent et l’or si on veut encore les ajouter à cette liste). Or, on sait qu’ailleurs dans le monde à la même époque (vers 4500 ans B. P.), l’Égypte pharaonique, la Grèce et la Crète mycéniennes connaissaient diverses techniques de fonte et de fabrication des objets métalliques.

  L’Égypte ancienne a pu exploiter ce que produisait et exportait l’île de Chypre, alors riche en bon bois et en cuivre, permettant aux pays voisins de transformer ce dernier minerai en étain, en bronze ou, le cas échéant, en fer de fonte. Mais les ressources en fer météorique, si abondante eussent-elles été en Égypte, n’auraient pas suffi pour rivaliser avec le puissant empire hittite, précurseur de loin en métallurgie.

  Le forgeron de la Grèce mycénienne, estimé dans sa technique, avait droit à être exempté de l'impôt qui devait être payé, faute de système monétaire, en produits de leur travail (élevage ou agriculture), de sorte qu’il pût s’en acquitter en nature, c’est-à-dire, de ses propres ouvrages métalliques.

  Loin de ces anciens pays de civilisation d’Occident, Sannaï-Maruyama, même partageant la proximité chronologique, vivait dans une altérité totale, comme s'il se trouvait sur une autre planète. Chose extrêmement rare, cette société a pu exister durant une période démesurément longue (1500 ans), sans incident majeur, par rapport aux autres sociétés antiques du reste du monde.

  La quasi-impossibilité du phénomène de Sannaï-Maruyama est évidente quand on a sous les yeux un passage d'Émile Benveniste rendant compte de la conception de la guerre et de la paix dans la société antique : « Le rapport entre l’état de paix et l’état de guerre est, d’autrefois à aujourd’hui, exactement inverse. La paix est pour nous l’état normal, que vient briser une guerre ; pour les anciens, l’état normal est l’état de guerre, auquel vient mettre fin une paix. […] la paix intervient comme la solution parfois accidentelle, souvent temporaire, de conflits quasi-permanents entre villes ou États. »  (Émile Benveniste, Le Vocabulaire des institutions indo-européennes. Les éditions de minuit, t. II, 1969, p.368) cité par Isabelle Klock-Fontanille dans son Les Hittites (la collection Que sais-je, 1998).

   Il semble que la cité antique du Japon nordique ait connu une situation radicalement opposée à cet Occident. Les conflits armés absents, il ne s’agissait donc pas de se défendre contre les ennemis internes ou externes qui n’existaient pas. Sur ce point, la situation des anciens habitants du Japon diffère totalement de celle des Mycéniens qui, malgré une paix relative, se seraient de tout temps sentis menacés par des envahisseurs potentiels qui viendraient de la mer (cf. John Chadwick, The Mycenaean World, Cambridge Univ. Press, 1976).  

  L’observation claire et intelligente du linguiste français nous fait voir que l’état ordinaire (en guerre) des  civilisations occidentales reflète paradoxalement l’état extraordinaire (en paix) d’un pays d'Extrême-Orient.

  Sur le site, le fer de fonte n’y aurait pas laissé aucune trace mais l’existence du minerai de fer, comme nous avons vu dans le billet 485, a été bien constatée. Nous nous sommes expliqué la raison pour laquelle le minerai de fer n’a pas été abouti comme il le fut en Occident ou peut-être aussi en Chine antique. On commence alors à voir effectivement quelle avait été la vraie occupation des anciens habitants du site.

  Leur souci majeur n’était pas de subsister tant bien que mal, puisqu’ils n’étaient pas menacés par les ennemis. Leur principale mission était de rendre hommage à leurs ancêtres. Le site Sannaï-Maruyama était construit sur les mânes des anciens. Au centre de la cité s’entassaient en étages, bien rangés d’ailleurs, les tombeaux des adultes et des enfants. Nos anciens savaient vivre en harmonie avec les morts.

  Il y a donc belle lurette que le terrain fut transformé en un immense cimetière. C’est sous ce titre que le sanctuaire des Jômon fut connu des descendants des Yayoï, fondateurs du système impérial. La préfecture moderne, quoiqu'elle fût bien consciente de l’existence de ces trésors préhistoriques en ces lieux, venait de projeter la construction sur ce cimetière d'un stade de baseball, sport d’origine américaine. Les importantes fouilles archéologiques, cruciales, sont intervenues juste à temps pour empêcher que la dégradation morale et sociale raye de la carte un site exceptionnel (fin des Reflets métalliques de Sannaï-Maruyama).

(À suivre)

 

16 octobre 2021

Reflets métalliques à Sannaï (3)

 

Philologie d'Orient et d'Occident (485) : le 16/10, 21 Tokyo, Kudo. S.

Sannaï-Maruyama se distingue : par son ancienneté (5000 ans B. P.), par sa durée (1500 ans) et surtout par son absence de conflits internes

Le minerai de fer a bel et bien existé à Sannaï-Maruyama !

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   La boule de fer préhistorique trouvée dans le site Kaman kalehöyük, Turquie (2250-2500 ans avant J.-C) (photo à la page d’accueil de l’archéologue Ômura Yukihiro) (Ce petit bloc de fer, 3 cm de large et 5cm de long pourrait peser 800 grammes environ)

 

   Les quatre ou cinq textes précédents de ce blog nous ont passablement assuré que la matière première d’où on pouvait tirer du fer de fonte, c’est-à-dire, le minerai de fer avait existé sur le site Sannaï-Maruyama.

   Le Sannaï-Maruyama est le plus ancien des vestiges archéologiques de l’âge Jômon nippon (apogée de la prospérité vers 3 500 ans avant J.-C) découvert à l’extrémité nord du Honshû (île principale de l’archipel). Bien existé, avons-nous dit, mais sous quelle forme ? C’est justement là que le bât blesse. Car nous ne disposons d’aucune preuve ontologique de ce minerai qui aurait réussi à survivre à la corrosion. Il y aurait eu, bien entendu, du fer météorique, comme partout dans le monde, et surtout nous avons supposé la possibilité donnée par les volcans environnants (scories volcaniques : cf. billet 480). Mais là, il n’est resté aucune trace d’emploi, ni aucun outil en lien avec les matières métalliques telles : le cuivre, l’airain, le bronze ou le fer.

   Pas de métal, certes, mais il y eut de la laque. Les objets en laque : vernis urushi 漆. Des ustensiles de ménage, pochettes, poteries, figurines, statuettes colorées de rouge trouvées en grand nombre font savoir que les anciens japonais savaient bien se servir d’hématites brunes ou rouges qui sont le pigment qu’on trouve dans ce vernis brillant noir et rouge. L’hématite est un oxyde de fer de couleur rouge. Selon le Grand Dictionnaire Encyclopédique Larousse 1983 « les hématites comptent parmi les minerais de fer les plus importants. On distingue : les hématites brunes, les plus répandues et les plus facilement réductibles, oxydes hydratés renfermant 60 % de fer en moyenne (elles dérivent des carbonates, dont il reste souvent des éléments ; le minerai va parfois jusqu’à l’hématite anhydre, (…) les hématites rouges, anhydres, qui sont souvent mélangés de carbonates ».

   Usagers de la laque et de la peinture, nos anciens avaient donc accès facile au minerai de fer. Mais ils n’ont pas tenté de se servir de cette matière pour produire le fer brut. Pourquoi ? Environnés de vieilles futaies où abondaient les hauts arbres droits, ils pouvaient fournir aux travailleurs exigeant des outils durs et tranchants de quoi accomplir leur ouvrage. L’immense bâtiment principal au centre de la cité avec ses six énormes poteaux (chaque poteau faisait plus d’un mètre de rayon) en témoignerait. Les marronniers, arbres nourriciers, se substituaient au métal. La fonte de fer était difficile à réaliser dans notre terre humide.

   Les Hittites et les Égyptiens en Occident au sol sec, précurseurs dans l’usage de matières d’armes (métalliques) et de construction (pierres, métaux, matières solides), se distinguaient naturellement des habitants de la région située à l’extrémité nord-est d’Asie, qui se contentaient d’outils malléables, plastiques, tous capables de réfection. À leur travail agricole par écobuage, suffisait l’outil de bois simplement solide et léger. Ils vivaient pour ainsi dire à l’aise, sachant bien éviter la précarité.

   L’ensemble des espèces végétales déterminait le modus vivendi entre la faune et la flore : pour la chasse sur terre, pénurie de gros gibier mais du gibier menu à foison. Et sur la côte comme au large, la pêche était abondante. Les habitants de la cité savaient profiter de la mer toute ouverte et favorable sous l’œil attentif de l’autorité dirigeante. Celle-ci savait parer par de nombreux dépôts de provisions aux disettes qui n’auraient pas été rares.

   Bien avant l’ère de la riziculture, qui allait généraliser la prévenance soutenue et l’attention vigilante, on ne souhaitait nullement de s’exténuer à accroître le domaine. Les habitants dédiaient leur attention plutôt aux activités ancestrales, c’est-à-dire, aux cérémonies funéraires (souvent assorties de banquets), leurs tombeaux bien arrangés au centre de la cité. Il faut une autre vision du problème pour expliquer le rapport du site nippon avec ceux de la vallée du Yang-tseu-kiang qui pourraient avoir trouvé la technique de fonte métallique indépendamment de l’Occident (cf. billet 482). - Fin au Fer de Sannaï-Maruyama –  (À suivre)

 

02 octobre 2021

Reflets métalliques à Sannaï-Maruyama (2)

Philologie d'Orient et d'Occident (484) : le 02/10, 21 Tokyo Kudo S.

Reflets métalliques sur le site de Sannaï-Maruyama (2)

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Dieu grec représenté dans une gravure de l’époque de Tang chinois du VIIIe siècle (photo chez NHK, Tokyo)

  J'ai d'abord cru que l'animal représenté était un lion, ce qui m'a fait penser au lion de Némée et à Héraklès, mais ce n'était pas possible, car Héraklès était adolescent lorsqu'il a tué le lion de Némée. En regardant de plus près, j'ai cru comprendre que l'animal était Cerbère, le chien des enfers avec ses trois têtes. Le dieu serait donc Pluton, le dieu des enfers.  - Jean-Pierre Levet –

 

  Les métaux étaient déjà largement employés à l'époque homérique dans la Grèce antique, c’est-à-dire, au troisième millénaire B P. un peu après l’Égypte des périodes des pyramides anciennes et la floraison des empires Hittites qui passent pour des pays précurseurs dans la fonte des métaux. Les emplois en Grèce se répartissaient en trois domaines : le combat, le quotidien et les cérémonies rituelles. 

  Dans un passage du chant XXIII de l’Iliade, on parle d’un bloc de fer brut alors utilisé tout spécialement dans les travaux des champs : il s’agit en réalité d’un disque de fer, prisé et malléable, d’habitude en emploi aux épreuves athlétiques de jet. Le berger ou le laboureur, agriculteur asservi travaillant dans la propriété du guerrier n’aura pas eu à s’évertuer à se fournir par lui-même. Car, « pour le berger ou le laboureur, qui pouvait profiter du don du propriétaire qui a gagné le bloc de métal dans l’un des jeux organisés par Achille à l’occasion des funérailles de Patrocle, il en aura pour cinq ans révolus à l’user. Même étant court de fer, ils n’auraient pas à se rendre en ville pour s’en procurer » (v. 833-835, selon la traduction de Mario Meunier, éd. Le Livre de Poche, Albin Michel, 1956)

  La description d’Homère nous apprend là-dessus que le métal n’était pas seulement employé au combat (armes offensives et défensives: tout ce que portent sur eux les hoplites: bouclier, cuirasses, rondache revêtue de fer, lance, pointe de javelot, fer de flèche, heaume, casque, épée et char, fers du cheval), pour les outils quotidiens: bassin, chaudron, casserole, etc. de même que pour les instruments agricoles (houe, bêche pour ameublir ou retourner la terre ; faux pour couper quoi que ce soit : herbes, céréales et même pour l’ennemi).

  Le dernier emploi est important, car il concernait directement l’agriculture, industrie nourricière des belligérants comme des non-belligérants. L’argent faisant défaut, c’était le nerf de la guerre.

  L’énigme de l’absence de trace du métal utilisé sur le site antique de Sannaï-Maruyama (vers cinq mille ans B P.) au nord du Japon masque en réalité, nous semble-t-il, quelques mystères difficilement explicables.

  Nous ne pouvons croire l’hypothèse selon laquelle l’art de fonte de fer dans les plus anciens empires de Chine, Xià-Shang-Yïn 夏 商 殷 établis tous les trois depuis quatre millénaires, soit d'origine occidentale, voire, hittite (cf. billet 482). Nous voudrions plutôt nous faire à l’idée que la Chine avait déjà découvert indépendamment la même technique que les empires anatoliens.

  Comment la cité de Sannaï-Maruyama, située dans la vaste et même sphère de civilisation circulaire de l’Extrême-Orient, put-elle se trouver en dehors des métaux dont l’usage était courant ailleurs à l’époque ? Et cela même, bien longtemps, pendant mille cinq cents ans sans laisser aucune trace sur place ?

   Nous avons évoqué l'hypothèse de l’acidité du sol et l’humidité extrême du pays qui ne permettaient pas aux métaux de se conserver longtemps comme dans le sol alcalin des déserts d’Occident.

   Y a-t-il d’autres raisons ? Il arrive parfois que les insulaires aient une sorte de préjugé, voire, de mépris  envers les étrangers. Les Aïnou, premiers habitants de l’archipel, y étaient arrivés par le nord du continent asiatique et occupaient le pays depuis plus d’une vingtaine de siècles avant l'ère chrétienne. Ils ont rencontré l'animosité insulaire. Leur langue, moitié éteinte à présent, sans écriture et donc très conservatrice, s’avère très différente du japonais actuel. La langue est une expression d’une idéologie qui commandait les rites de la cité antique. Les participants aux rites n’auraient pas été autres qu’eux, les Aïnou.

   La longue période en activité de Sannaï, cinq mille ans B P, n’était pas perturbée par d’autres que de la même ethnie. Les Aïnou savaient subsister en paix (et ils le sont toujours), contents de ce que leur donnait la Nature foncièrement clémente. C'est beaucoup plus tard que les hommes qui se sont introduits tardivement dans l’archipel par le sud-ouest commencèrent à inquiéter la paix de l’Arcadie du Japon nordique. (À suivre)

 

18 septembre 2021

Reflets métalliques à Sannaï-Maruyama

Philologie d'Orient et d'Occident (483) : le 18/ 09/ 21 Tokyo, Kudo. S

Reflets métalliques du site Sannaï-Maruyama

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Gare de Shibuya en reconstruction (photo par K.)

 

   Dans le dernier billet, nous avons estimé qu’il y avait sur le site Sannaï-Maruyama les scories volcaniques ferrugineuses utilisables, qui pouvaient avoir été transformées en métal de quelque manière que ce soit, pour des outils agricoles en gestation ou pour des instruments de la charpenterie, quoiqu’il n’en reste aucun reste dans les fouilles. Comment n’aurait-on pu imaginer ces choses, lorsqu’on sait que la Chine ancienne dans le bassin du fleuve Jaune ou dans la vallée du côté sud du Yang-tseu-kiang étaient en lien, directement (c'est-à dire, par mer) ou par la péninsule coréenne, avec l’archipel nippon ?

   Les métaux (airain, cuivre, étain, bronze ou fer) étaient d'emploi certain en Chine de l’époque, de même qu’ils l’étaient dans les grandes civilisations occidentales (cf. billet 482). Notre argument pour mettre en jeu la présence des éléments métalliques doit malheureusement s’arrêter là. Car l’absence de restes des métaux comme d'outils à Sannaï-Maruyama, semble bien réelle. Non seulement les forges, mais le charbon de bois ou l’existence des scories volcaniques qui, pulvérisées, pourraient donner un substitut malléable du fer, ne pouvaient rien faire face à l’absence de preuve (qui n'est d'ailleurs pas preuve de l'absence).

  Résumons ici ce que nous avons dit dans les derniers billets : on a essayé de la manière peu ordonnée de donner corps à notre hypothèse de l’existence des métaux qui auraient pu être outils quotidiens (agricoles, d’élevage, de pêche ou autres) à Sannaï.

   Il faut d’abord admettre que l'existence continue de la cité pendant mille cinq cents ans, sans catastrophe de grande envergure, est un phénomène tout à fait exceptionnel dans l’histoire du monde. Pendant cette longue durée du temps, il y avait certes eu des fluctuations climatiques. La température était relativement élevée au début de la période (vers 5000 ans B. B.), mais vers 4000 ans B. P, elle avait chuté. La mer était partie, délaissant la cité là où elle était auparavant, loin de l’estuaire. La fin de la cité apparemment en paix jusque-là était bien entammée.

  À l’époque Jômon, du début à la fin, les anciens ont vécu de la pêche côtière ou au large, de la chasse au menu gibier, de l’élevage et de l’écobuage, là où se voyait l’ébauche de l’agriculture primitive. Dans ces conditions de vie, on n’avait évidemment pas grand besoin de matériaux particulièrement durs pour ameublir la terre. Les outils d'obsidiennes, les bois plus ou moins durs suffisaient même aux travaux importants, comme la scierie, la construction ou l'aménagement du terrain. Les rizières, là où il existait ce qu’on pouvait appeler par ce nom, n’étaient pas sous l’eau mais en pleine terre. On vivait des coquillages (en témoignent les amas de coquilles), des pois divers, des sarrasins, des noix, des légumes sauvages et des fruits secs, en disposant des granges pour conserver ces aliments et parer à la famine, des séchoirs pour le poisson, la viande. On utilisait les peaux pour se protéger du froid de l'hiver ou se vêtir. L’échange de denrées alimentaires étant actif, les habitants de Sannaï ne vivaient pas dans la misère.

 … …

  Quatre années après la découverte de Sannaï, l’archéologue Akira Teshigawara (1964-) rapporte dans son petit ouvrage très dense (1998, Tokyo) une trouvaille majeure (p. 184). Il fait état de la découverte un peu oubliée (en 1954) d’un couperet d’airain, sur un site de l’âge de Jômon tardif situé aux confins nord du département de Yamagata. Le site Misakiyama, Yuza-machi, canton Agumi, contigu au département d'Akita, est près de la mer intérieure du Japon, à 200 km à vol d’oiseau au sud de Sannaï. Sur le fait, on a émis divers avis avant d'aboutir finalement à la conclusion qu'il était bel et bien authentique. Le métal était un trésor originaire de la civilisation métallique de la Chine et de la Corée.

   Quelle que soit l'origine, l’important est qu'on avait reconnu la présence du métal sur le sol du nord du pays. On sait maintenant que le site Sannai-Maruyama était dans la même sphère civilisée de l’extrémité nord-est de l’Asie qui était en lien direct avec les civilisations de l'Inde, de l’Égypte ou des Hittites. Pour rendre compte de l’absence du métal à Sannaï, nous avons à chercher ailleurs d’autres raisons.

(À suivre)

 

04 septembre 2021

Le fer à Sannaï-Maruyama (3)

Philologie d'Orient et d'Occident (482) : le 04/09, 21 Tokyo, Kudo.S

Le fer et le substitut de fer à Sannaï-Maruyama (3)

 Absence de preuve n'est pas preuve de l'absence

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Encensoir de fer de Nambu (Aïchi Inuyama, Restaurant Minato, photo par Yoshiko I)

 

   Dans la langue japonaise, les particules importantes des cas sujet et régime (génitif, nominatif, accusatif) tels que na, no, ga, ha, wa et wo (o), enracinées dans l’esprit, se passent souvent d’exposant patent. Par contre, les obliques tels que: to (avec), ni (à), he (vers) doivent s’appuyer sur la présence réelle.

   Le site japonais du nord (Sannaï-Maruyama) ne serait-il pas en lien avec les grandes civilisations occidentales de la même époque ? Si oui, par quelle(s) route(s) cela aurait-il été possible? C'est ce que nous nous sommes demandé à la fin du billet dernier (481) au sujet de la présence éventuelle du fer sur le site Sannaï-Maruyama. On n’en a trouvé aucune trace dans les fouilles.

   Les immenses bâtiments en bois qu’on imagine à partir de six énormes piliers (tous faisant un mètre de rayon) font soupçonner que le charpentier avait dû réclamer des outils suffisamment durs et aigus pour pratiquer tenons, mortaises ou rainures pour tenir l’ossature.

   Les objets ou fragments d'émeraude, d'opale, de quartz, cristal de roche, ou d'obsidienne, qui ont été retrouvés dans les fouilles, fragiles et menus, n'auraient pu être utilisés pour un bâtiment si imposant.

   On ne trouve pourtant pas l'ombre du fragment de métal, ni cuivre ni fer sur ce site vieux de cinq mille ans. On a évoqué en Occident le fer météorique, mais il n'aurait pas été employé à Sannaï dans des constructions telles qu’il y en avait en Égypte antique ou chez les Hittites, berceau du fer industriel. À Sannaï, l’art de fondre le fer était inconnu.

  Dans son livre de 1974, l’historien et archéologue Mori Kôichi, définit chronologiquement le fer de fonte (cf. billet 481). Nos premières forges auraient été mises en place dans les montagnes boisées du sud-ouest de Honshû, dès le début de l’âge de Yayoï. Cela signifie que le début de métallurgie correspondait au moment où s’introduisit dans le pays la culture de riz, c’est-à-dire, vers trois mille cinq cents ans B. P.

   L’historien Mori pense manifestement à la culture de riz en rizières plates, en nappes d’eau nivelées à égalité ou étagées sur les terrasses dans les montagnes.

  Or, à Sannaï-Maruyama, antérieur de deux milliers d’années aux sites de la période Jômon tardive du sud-ouest, a pu exister le riz (type japonica en provenande de Chine du sud). Ce serait un anachronisme d’imaginer que des grains de riz, même si trouvés à Sannaï, étaient du sud-ouest de l’archipel. Car le site du nord est beaucoup plus ancien que celui de Kyûshû. À Sannaï-Maruyama, les graines pouvaient être laissées (non pas semées) sans soins spéciaux dans les terrains vagues parfois brûlés de manière saisonnière, en écobuage. Les rizières en question n’étaient pas irriguées mais en pleine terre. En ce qui concerne la riziculture, l'écart entre Kyûshû et Sannaï aussi chronologique que méthodologique, est considérable.

   Préparer les rizières nécessita un travail collectif et surtout les outils agricoles, houes, pioches ou bêches, pour ameublir le terrain. Ni les pierres (sans parler des bijoux comme le quartz, l'opale ou l'émeraude) ni les obsidiennes ne purent être matériaux des outils agricoles. Se fit donc sentir le besoin d’une matière plus dure, qui ne s’use pas, exploitable comme le cuivre ou le fer. Depuis l’âge Yayoï, le sud-ouest put fournir les limailles de fer aux forges. Par contre Sannaï-Maruyama devait disposer des scories volcaniques.

   Quand Sannaï-Maruyama était en activité, les volcans voisins étaient aussi bien vivants. Le volcan Towada, était entré depuis une dizaine de milliers d’années en période d’activité et l’eau dans le cratère forma le grand lac qu’on voit actuellement. Le volcan vomit laves et projections dont profitèrent, bien après, plusieurs villes, dont Kosaka (cf. billet 424) connue par son immense mine de cuivre à découvert. Or, le site de Sannaï-Maruyama fut un certain temps exposé à une intense activité volcanique sous la chaîne de Hakkôda.

    ... ...

   Murakami Einosuke, contributeur important à l’ouvrage de Mori Kôichi, fit partir de la Mésopotamie en pleine prospérité le cuivre et le fer vers la Chine. C’est à notre tour d’imaginer deux itinéraires des métaux: l’un passant par le nord vers le bassin du fleuve Jaune ; l’autre par le sud, dans la vallée du Yang-Tseu-Kiang dont l’aire d’influence devait se lier avec Sannaï-Maruyama. Le site nippon ne put se développer au même rythme ni au même niveau qu’en Chine. En revanche, il pouvait profiter de ce qu’aucune autre civilisation antique ne pouvait espérer : scories ferrugineuses en provenance des volcans.    (À suivre)