Philologie d'Orient et d'Occident

16 août 2016

Une nouvelle traduction des Pensées (2)

Philologie d'Orient et d'Occident (357)

                                                 Le 16/08  2016     Tokyo  K.

Le nez de Cléopâtre

Une nouvelle traduction des Pensées de Pascal (2)

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Deux pommes: Entière et Pelée par Misao Wada (cousu main)

 

   La cause en est un je ne sais quoi. Corneille. Et les effets en sont effroyables. Ce je ne sais quoi, si peu de chose qu'on ne peut le reconnaître, remue toute la terre, les princes, les armées, le monde entier. Le nez de Cléopâtre s'il eût été plus court, toute la face de la terre aurait changé. (Pensées, éd. Louis Lafuma. 413-162)

    On a vu au billet 356 que le syntagme nominal je ne sais quoi équivalait, déjà à l'époque de Pascal, non pas à ce que je ne sais (ou ce qu'on ne sait) mais à quelque chose (qu'on ne reconnaît pas), voire, à un (petit) rien. Gaston Cayrou, lexicographe, transcrit dans son Français classique (Didier, 1948) une note tirée du Dictionnaire de l'Académie française 1694: Rien: pronom, s'emploie aussi quelquefois pour signifier quelque chose sans aucune idée négative.

   Cette note est accompagnée d'occurrences de Corneille, de Molière et de Racine. Venu du lat. rem, acc. de res «chose», le sens positif n'étonne guère. La signification est clarifiée chez Pascal par si peu de chose qu'on ne peut le reconnaître qui paraphrase: je ne sais quoi.

   L'adjectif attribut court du nez de Cléopâtre doit donc tenir à ce (petit) rien. Or, la fameuse phrase: s'il eût été plus court..., est rendue par le traducteur (cf. billet 356):もしそれがもう少し小ぶりだったら, (...) c'est-à-dire, «s'il eût été de moindre taille (voire plus petit)». Comment cette traduction est-elle possible? 小ぶりkoburi "petit", terme plutôt hypocoristique, n'a qu'un sens neutre dans l'appréciation esthétique.

   Le syntagme nez court m'a fait rêver, moi qui imaginais à cet endroit le nez (re)troussé de Marianne Mancini, nièce de Mazarin (Pierre Clarac, La Fontaine, Boivin et Cie, 1947, p. 46), nez peu digne de la belle reine d'Égypte. Le nez retroussé est, selon le Petit Robert (1993), court et au bout relevé. Ce dictionnaire fournit une acception pittoresque de l'adjectif court chez Maupassant: C'était un gros petit homme, chauve, court de bras, de jambes, de cou, de nez, de tout. Le nez court convient bien à ce petit bonhomme mais pas à l'illustre beauté. Le sens en est manifestement peu reluisant, quoique les littéraires moyens, sinon médiévistes, puissent se rappeler le valeureux chevalier du moyen âge à la figure mutilée: Guilhem au cort nes (au court nez).

   En faveur du sens original 小ぶりの, notre traducteur se fonde sur l'idée suivante: le syntagme de «nez court» est neutre en fait de connotation esthétique et ne comporte en lui-même aucun jugement de valeur sur la beauté plastique de la personne décrite. N'est-ce pas cette neutralité qui a motivé le choix d'une épithète aussi simple et sobre que celle de «court» ? (Shiokawa, Entre foi et raison: l'autorité, Honoré Champion, 2012, p. 24). Et en conclusion: Qui sait si la poursuite de la vanité humaine dans l'apologie pascalienne ne mène pas à l'humour qui n'est pas loin de la mélancolie? (ibid. p. 25).

   Sa logique qui évolue de la «vanité» à la «mélancolie» ne me convainc pas. S'agit-il bien ici de la mélancolie? Pascal n'a-t-il pas voulu tout simplement dire qu'un rien, nez court, négatif dans la valeur esthétique, peut changer toute la face de la terre ?

    - - - - - -

   Début novembre dernier, lors de la publication de la traduction (second tome) des Pensées, j'ai fait part de l'essentiel de ce que je viens d'énoncer en haut à mon ami Clément Lévy, lecteur de français à l'université libre de Berlin et coopérateur bienveillant de mon blog, pour lui en demander l'avis, que voilà:

   Pour le nez de Cléopâtre, il ne faut pas se fier aux représentations contemporaines de la reine d'Égypte, et réfléchir plutôt à ce que signifiait cette phrase chez Pascal. Plus court signifie différent, plus long aurait eu le même sens. Si elle avait été moins belle, elle n'aurait pas séduit César puis Marc-Antoine, etc. Pascal imagine comment des faits microscopiques auraient pu changer le cours de l'histoire. Le physique de Cléopâtre est assez mal connu, mais j'ai vu des portraits d'elle à Rome lors d'une belle exposition, et selon ces sculptures taillées dans le marbre, elle avait un nez droit, grec, rien à voir avec celui que lui avait fait Uderzo dans Astérix. Ne cherche pas à étudier cela en détail, (...). Voilà qui est bien clair.

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Note.  Cette réflexion sur Cléopâtre, (…), a sans doute été suggérée à Pascal par le souvenir de La Mort de Pompée de Corneille: le principal personnage féminin en est Cléopâtre, et il y est fait souvent mention de la beauté de Cléopâtre et de ses conséquences politiques. (Pascal, Œuvres complètes, édition présentée, établie par Michel Le Guern, Gallimard, 2000, p. 1449) (À suivre)


02 août 2016

Une nouvelle traduction des Pensées (1)

Philologie d'Orient et d'Occident (356)

                                          Le 02/08  2016  Tokyo    K.

Dérive pronominale - Une nouvelle traduction des Pensées de Pascal (1)

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Dokudami (Saururaceae) par Misao Wada (cousu main)

 

   Dans le système pronominal du japonais ancien ou dialectal (du nord), na "tu, toi" avait tendance à se changer en nga. On a vu dernièrement (cf. billet 355) la fusion des personnes (1re et seconde) et du nombre grammatical (singulier et pluriel). En ancien chinois, cependant, la première personne (ng-) et la seconde (n-) semblent s'être bien distinguées. Dans cette langue, la distinction singulier / pluriel n'était pas plus marquée qu'en japonais. «Le clivage singulier / pluriel n'existe pas dans les anciens pronoms personnels», écrit Ohta Tatsuo (La Grammaire historique de la langue chinoise, Kyoto, 1957, p. 103).

   Cet état casuellement et numériquement flou se perpétue en pékinois moderne: [je; me; moi; nous; soi]: [tu; vous; te; toi; vous; tous; quelqu'un] (Dictionnaire concis Français-Chinois, la Presse Commerciale Larousse, Pékin, 2000). Les pronoms de la première et de la deuxième personnes peuvent même empiéter, comme en japonais, sur le champ sémantique de la troisième personne. Dans les deux langues asiatiques où la notion de la "Grammaire" à l'indo-européenne est quasi absente, le nombre et la personne, deux piliers de la conjugaison verbale en indo-européen, ne sont pas "grammaticalisés".

   En langue homérique, les pronoms ἐγώ ou σύ étaient d'emploi particulièrement emphatique, car, en temps normal, c'est-à-dire, en leur absence, c'était la désinence personnelle qui en faisait office. Et même lorsque le déclin de la désinence personnelle a été généralisé en indo-européen et que les pronoms y sont entrés en plein usage, l'idée ancienne de se passer des pronoms (restant employés pour leur valeur emphatique) n'a pas disparu. À la place sont employés, en français, l'impersonnel, le mode moyen ou passif, l'indéfini "on" et, dans certaines occasions, "je (= on)" qui ne choque personne.

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   Ceci dit, je vais, au détour de mes chemins habituels, m'occuper de la nouvelle traduction en japonais des Pensées de Pascal par Shiokawa Tetsuya, éminent spécialiste de Pascal, professeur émérite de l'université de Tokyo, ancien président de l'Association de Langue et Littérature Françaises, membre de l'Académie japonaise des sciences. Cette édition vient d'être publiée par la maison Iwanami (comparable, pour son importance, à la maison de Gallimard).

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    Voici un petit fragment précédant la fameuse phrase du "nez de Cléopâtre":

    La cause en [de l'amour] est un je ne sais quoi. Corneille. Et les effets en sont effroyables. Ce je ne sais quoi, si peu de chose qu'on ne peut le reconnaître, remue toute la terre, les princes, les armées, le monde entier. (éd. Louis Lafuma. 413-162)

   Ces deux je ne sais quoi ont été rendus: 私には分からない何か (littéralement: 私には "je" 分からない "ne sais" 何か "quoi"). Au risque de passer pour un esprit vétilleux, je veux dire que 私には "je" n'est point nécessaire, voire, doit être banni de la traduction. Ici, "je" de "je ne sais quoi" n'a aucune importance personnelle. Car, un/ce "je ne sais quoi" à la première personne peut parfaitement permuter avec un/cet "on ne sait quoi" à la troisième personne. Le "je" personnel n'est nullement mis en relief. Ce démonstratif (cf. ces je ne sais quoi chez Corneille, Rodogune, acte 1, scène 5) signifie qu'il s'agit d'un syntagme nominal (何か[分からないもの] selon moi). Je ne sais quoi équivaut, à part une petite nuance négative, à quelque chose, de même que je ne sais qui, à quelqu'un. L'esprit analytique ou l'exactitude philologique ne sont pas de mise.

   Quand on dit "watakushi (je)" en japonais où il est plus décent de s'effacer sans arborer le pronom de la première personne, l'emploi effectif du terme peut renforcer inutilement "je". L'accentuation de "je" dans la traduction peut être anodine dans le cas présent. Mais dans la parole de Rodogune où le traducteur Shiokawa renvoie en note: ces je ne sais quoi qu'on ne peut expliquer, le pronom je n'a aucune acception personnelle. La traduction littérale des deux pronoms (je, on) amènerait une cacophonie tautologique à laquelle Corneille ne s'attendait guère.

    Matsumura Takeshi, médiéviste et excellent philologue, professeur de l'université de Tokyo, a produit, sur les réseaux sociaux, des critiques extrêmement judicieuses sur la nouvelle traduction des Pensées de Pascal. https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-01220083/document  (À suivre)

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19 juillet 2016

Approximations pronominales (3)

Philologie d'Orient et d'Occident (355)

                                                                                       Le 19/07  2016  Tokyo    K.

Approximations pronominales (3)

Le "je" indo-européen et le japonais

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Figues et cerises par Misao Wada (cousu main)

 

    Au billet 354 (le 05/07) touchant l'origine du pronom personnel signifiant "je" en japonais: wa-ta-ku-shi, et des deux étymons différents: *h1egh2-om; *h1egoh2 (h1= laryngale à coloration vocalique en e; h2 = en a), que fait apparaître en indo-européen l'origine de aham et de egô, mon ami Jean-Pierre Levet, helléniste-comparatiste, m'a aussitôt répondu:  

   Le contenu de ton blog est toujours passionnant. Je me suis déjà posé la question que tu évoques dans les dernières lignes sans trouver de réponse: pourquoi et comment des agglutinations de particules ont-elles contribué à la formation des pronoms personnels? J'attends avec impatience la réponse que tu proposeras. Mme Françoise Bader m'a enseigné autrefois que cela était peut-être lié à la valeur spatio-temporelle de ces proto-particules, mais que rien n'était clair au niveau de l'indo-européen.

   Avant de démêler le problème, il faut d'abord dire que le pronom personnel japonais watakushi n'est pas la forme unique qui puisse correspondre à *aham ou *egô dans l'indo-européen. Avec le sens de «privé» au début, il n'était même pas pronom personnel. Ce qui assume la fonction pronominale n'est que la particule wa- «je». L'origine des trois syllabes qui la suivent en ta-ku-shi ou en taku-shi n'est pas facile à décomposer.

   Plusieurs occurrences dialectales constatées dans l'île de Shikoku, où les éléments -taku et -taki font office de support du pronom personnel «je» (wa-taku, o-taku, a-taki, wa-taki) ainsi que de «tu» (an-taku, an-taki), m'ont contraint à produire cette étymologie peu sûre de watakushi: [wa "ma" + 宅 dăk (chinois ancien) "maison" + shi, particule emphatique ou atténuante] (Nihongo-ha dokokara umareta-ka «D'où est née la langue japonaise» Tokyo, KK Bestsellers, 2005, p. 150-162). Le pronom wa-ta-ku-shi dont tous les éléments, sauf wa-, ont l'air bien avérés n'est guère comparable au vieil étymon indo-européen tel que *h1egh2-om ou *h1egoh2.

   Nombre de formes dialectales sur la base de wa + r(V), particule emphatique ou atténuante, surprennent par le fait qu'elles ne servent pas uniquement de pronom de la première personne mais aussi de la seconde et parfois même de la troisième personne.

   Avec l'indication personnelle chiffrée entre parenthèses, on peut ainsi présenter quelques pronoms dialectaux: wara (2), waré (1, 2), ara (1, 2), aré (1, 2, 3), ora (1), oré (1, 2), ura (1, 2), uri (2), uré (2) (selon l'ouvrage ci-dessus, p. 142). Qu'est-ce à dire?

   On peut dire tout d'abord que les racines pronominales: wa-, a-, o-, u- ont la même fonction grammaticale et, de même, la particule r(V), nuancée seulement selon qu'elle est emphatique ou atténuante. Quoique ce petit schéma n'en fasse suffisamment pas état, on voit que ces pronoms ne sont pas toujours compris au singulier, mais au pluriel aussi. Ora peut signifier soit «je, moi» soit «nous». Ura, soit «tu, toi», soit «vous».

   On se rappelle ici que Benveniste a limité la catégorie des pronoms personnels aux deux premières personnes. - Celle-ci [la notion de « personne »] est propre seulement à je/tu, et fait défaut dans il - (La Nature des pronoms, 1956). La troisième personne serait donc en dehors de la catégorie personnelle.

   La fusion personnelle et numérique représentée par le schéma des pronoms personnels japonais est-elle un phénomène produit postérieurement à un état de perfection grammaticale, comme celle du sanskrit ou même du grec, voire de l'indo-européen? Impossible. Une pareille permutation entre deux premières personnes, présumée dès le début du japonais et qui ne serait pas due aux chambardements historiques de l'évolution de langue, aurait toujours existé dans l'archipel Nippon.

   Aucune (con)fusion de la sorte en chinois : "je; nous" / "tu; vous". Le pékinois moderne 我 "je; nous" (la pluralité accentuée: wŏmen "nous"; nĭmen "vous") remonte à nga de l'époque des Sui-Tang (du VIe au Xe siècle), l'autre pronom 吾 "je; nous", à ngo de la même époque. Lié ou non avec ces pronoms chinois, l'ancien pronom japonais wa-, généralisé dans les documents seulement écrits à partir du VIe siècle, semble imiter les formes du pékinois moderne. Plus d'un mystère entre le pronom chinois et le japonais. 

(À suivre)

 

 

 

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05 juillet 2016

Approximations pronominales (2)

Philologie d'Orient et d'Occident (354)

                                                                   Le 05/07  2016   Tokyo    K.

Quelques correspondances et approximations pronominales (2)

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Zinnia (2) par Misao Wada (cousu main)

 

   Jusqu'à maintenant dans notre blog, une quinzaine, voire une vingtaine de mots ont été présentés pour évoquer une correspondance éventuelle entre le chinois ancien et le grec. Trop peu pour établir un lien génétique, dira-t-on. Effectivement, il s'agit d'une goutte d'eau dans la mer immense des dizaines de milliers de mots chinois.

   Quelques ressemblances morpho-sémantiques entre l'indo-européen et le chinois sont pourtant impressionnantes. Telles, -dō- (hittite -"prendre", dō- "donner" dans l'ensemble de l'indo-européen, selon Benveniste 1969, Institutions t.1) en face du chinois 受・授 "recevoir, accorder": dhiog (> shòu en pékinois moderne, cf. billet 12), et τίω "récompenser, respecter" (radical indo-européen kwei-.cf. billet 347), en face du mot de la haute antiquité: 敬 kıĕng "respect, respecter" (selon Tôdô 1978), semblent avoir été liées dans des temps plus anciens.

    受 "recevoir" et 授 "accorder" ont suivi le même modèle d'évolution phonétique, avec la même prononciation à chaque étape, tous les deux. Ce qui différencie 受 "recevoir" de 授 "accorder", c'est seulement l'élément扌"main" apposé à gauche de 受.

   On sait qu'en chinois ancien, les vocaliques i, ı, u, dites d'intervention, n'étant pas de vraies voyelles, ont servi à étoffer la voyelle de nœud en s'en mêlant. Il y a lieu de croire également que le consonantisme final: -(n)g, n'est pas présent dès l'origine. Ce qui fait que dhiog "recevoir, décerner" eût été, au début, dho-; kıĕng, kĕ-. C'est donc à *dho- ainsi qu'à *kĕ- chinois qu'il faut comparer les indo-européens: *dā-- et *kwei-.

   - - - - - -

   On veut y ajouter encore quelques mots chinois, qui, dans leur allure, nous invitent à voir un lien avec l'indo-européen. On sait que dans bien des langues orientales dont le chinois et le japonais, les deux phonèmes l et r, bien distincts dans les langues occidentales, ne font qu'un phonème. En japonais noté en alphabet, on a eu recours à r pour représenter les deux liquides, alors qu'en chinois, on se rabat ordinairement sur l.

    C'est dans ces conditions qu'il faut interpréter l'ancien chinois transcrit en alphabet.

                         haute antiquité  antiquité        grec - sanskrit - latin

 流 "cours, couler"  lıog (*lo)-     lıǝu (*lǝ-):      ῥέω  (ie. *sreu- "couler, cours")

 律 "loi, norme"      lıuǝt (*lǝt-)   lıuĕt (*lĕt-):    ῥυθμός  (ie. *sreu- "cours régulier")

 輪 "cercle, rond"   lıuǝn (*lǝ-)    lıuĕn (*lĕ-):    lat. rotundus "rond", (?) rota "roue"

                                                                     (?) skr. ratha- "char"

    - - - - - -

 車 "char, roue"     k'iăg (*khă-)  tch'ıă (*tchă):  skr. cakra- [tchacra] "roue, disque"

 

   On peut continuer à chercher à l'infini d'autres possibilités de correspondance lexicale entre le chinois ancien et l'indo-européen. Mais le critère de comparaison, bien aléatoire et subjectif, nous semble manquer de rigueur scientifique. Il faut chercher d'autres voies de comparaison plus conséquentes.

    - - - - - -

   À la suite de notre billet (353) focalisé sur le pronom personnel chinois de la première personne du singulier  nga-, Jean-Pierre Levet (cf. sa dernière référence, billet 352) nous a fait parvenir la communication suivante:   [Notes: h1 = laryngale à coloration vocalique en e; h2 = en a; h3 = en o.  cf. billet 5]

   Le contenu de ton blog est toujours passionnant. L'origine de aham et de egô fait apparaître deux étymons différents, *h1egh2-om pour aham et *h1egoh2 pour ego du grec et du latin. On voit habituellement dans ces deux étymons des agglutinations différentes de particules, *h1e, *g, *h2, *om, *oh2, avec un découpage incertain dans le détail. Cela peut aller tout à fait dans le sens de ton rapprochement avec le chinois.

   Les cinq particules qu'il a posées: *h1e, *g, *h2, *om, *oh2 pourraient se grouper en plusieurs unités de combinaison (*h1e- et *gh2om/*goh2 ou *h1eg- et *h2om / oh2). Elles ne manquent pas de nous rappeler la structure du pronom personnel japonais en quatre syllabes: wa-ta-ku-shi "je, moi; le privé", contrepartie de oh-ya-ke "grande maison; le public", dont l'élément wa seul suffit pour la fonction du pronom personnel. On peut se demander, pour l'indo-européen et le japonais, d'où vient qu'on ait formé le pronom de la première personne du singulier à partir d'une pléthore de particules. (À suivre)

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21 juin 2016

Métrique et étymologie (10) "chien" aïnou

Philologie d'Orient et d'Occident (353)

Métrique et étymologie (10)   Le 21/06  2016   Tokyo  K.

Suite aïnou du "chien" et approximations pronominales (1)

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Zemmai (fougère comestible) par Misao Wada (cousu main)

 

   Le mot chinois 狗 "jeune chien, chiot" (haute antiquité: kug - antiquité: kǝu) peut être de la même famille étymologique que 犬 (k'uǝ:n - k'uen, ie. uon. cf. billet 352). Cependant siuǝt - siuĕt "chien" représenté par 戌 et uniquement en usage pour le zodiaque, me semble dériver d'une toute autre étymologie. Les voyelles secondaires (d'intervention) -iu- enlevées, on a sǝt - sĕt. Or, en aïnou, le chien se dit: seta, sita ou shita (Hattori 1964 - cf. billets 268, 275). Il n'est pas clair s'il y a un lien génétique ou une relation d'antériorité entre le terme du zodiaque chinois et l'aïnou.

    - - - - -

   Par cette série d'articles vaguement sous-titrés «Métrique et Étymologie», je voulais me créer un moyen de comparaison entre le grec, langue indo-européenne, et le chinois ancien, langue non indo-européenne, qui surpasse le grec par sa longue histoire, unique en son genre, et par l'immensité de son territoire d'influence à travers l'hémisphère oriental.

   Le chinois prévaut sur le grec dans la mesure où la langue d'Asie avait été représentée, dès son entrée historique, par des idéogrammes, signes sophistiqués, bien avant l'alphabétisation du grec. L'ancienneté de l'écriture chinoise est telle qu'on aurait peine à dire laquelle des deux, langue ou écriture, précédait l'autre. En grec, le temps de l'oralité privée de représentation graphique dura bien longtemps sans qu'on s'avisât de remédier à son caractère éphémère. Tentative graphique à moitié réussie, le linéaire mycénien fit long feu. L'aède homérique, se passant de grammata, continua de chanter de vive voix.

    Pour déterminer rétrospectivement les sons chinois antiques, il fallait analyser, disséquer les idéogrammes, alors qu'en grec transcrit en alphabet, rudimentaire certes, on pouvait travailler tranquillement à la scansion. En grec, c'est par la prosodie qu'on peut approcher de la vérité phonologique de la langue. Dans les textes chinois remplis de signes graphiques, le procédé était tout autre.

   Faute de système phonétique approprié, on a tout d'abord eu recours aux signes simples dont le son et le sens étaient avérés. On en fit les premiers outils avec lesquels on procéda à la détermination phonologique des autres idéogrammes plus complexes. Son et sens de plusieurs dizaines de milliers de caractères ont ainsi été déterminés.

  La méthode d'interprétation phonologique, montrée dans le billet 17, consiste dans la soudure de la moitié consonantique d'un mot à la moitié vocalique d'un autre. Le monosyllabisme chinois rendait possible ce procédé. Voici deux exemples d'interprétation:

   吾 (ngo) "moi, je", expliqué par 五乎 = 五 ng(o) + 乎 (ɦ)ongo

   魚 (no) "poisson", expliqué par 語居 = 語 ng(ıo) + 居 (k)iono

   En chinois ancien, i (i palatal et ı non palatal) ainsi que u, dites "voyelles d'intervention", étaient incapables de fonctionner à plein. Ce qui fait que 魚 (ngıo) "poisson" pouvait s'employer, comme pronom, à la place de 吾 (ngo).

   Le pronom de la première personne 吾 ngo date de l'époque des dynasties Sui et Tang (du début VIIe siècle au début Xe). Or, selon le dictionnaire Tôdô 1978, la prononciation archaïque du pronom aurait été ngag (de la dynastie Zhou - du XIe siècle avant J.-C. - à la fin des Deux Hans - début du IIIe siècle).

   Ces deux pronoms 吾 et 魚 étaient précédés par un autre pronom de la première personne: 我 nga, le plus usité des trois. L'idéogramme 我 représente le bruit du choc d'armes qui s'entrecroisent. L'idéogramme (nga), homophone du pronom, est employé pour le pronom lui-même. Les trois pronoms de l'époque des Sui et Tang: 我 nga, 吾 ngo, 魚 ngio remontent, selon le Tôdô, aux formes suivantes de la dynastie Zhou :

    ngar (),  ngag (吾),  ngıag (魚).

   Le dénominateur commun de ces trois termes pronominaux les plus archaïques en chinois se présente donc en nga-. Or, cet élément nga-, la nasalité mise à part, me semble montrer une ressemblance remarquable avec les formes indo-européennes: ἐγώ, aham (sanskrit), ego (latin), eǵoH (proto-indo-européen) "moi, je" (A. L. Sihler, New Comparative Grammar of Greek and Latin, Oxford, 1995, p. 375).  (À suivre)

 


07 juin 2016

Métrique et étymologie (9) "inu" japonais

Philologie d'Orient et d'Occident (352)

Métrique et étymologie (9)   Le 07/06  2016  Tokyo  K.

Le lien entre κύων et inu "chien"

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Pousses de bambou par Misao Wada (cousu main)

 

     À l'occasion du dernier billet 351 qui se focalisait sur l'évolution d'un petit néologisme rabelaisien "coquecigrue" et sur l'hypothétique filiation du grec κύων "chien(ne)", du sanskrit çván "chien" dans d'autres langues dont l'ancien chinois kuǝ:n "chien", Jean-Pierre Levet, excellent helléniste et comparatiste (cf. billet 343), m'a fait parvenir son avis:

    Le mot que tu étudies m'avait bien amusé en classe de seconde chez Rabelais, mais j'ignorais qu'on le retrouvait chez des auteurs postérieurs.

   Ton analyse du nom du chien est passionnante. Je me suis souvenu en te lisant d'une étude du nostraticien russe Ivanov qui englobait dans la famille de ce mot grec et sanskrit le terme japonais inu (qui serait, selon lui, un "emprunt" à l'altaïque). J'ai passé un long moment à rechercher mes notes dans mes archives. J'ai fini par retrouver la référence: il s'agit du compte rendu par Ivanov du dictionnaire de nostratique du russe Illic-Svityc, ce compte rendu est cité par T.L. Markey, dans une contribution intitulée "Anglais dog" publiée dans la revue Études Indo-Européennes", 7, février 1984, p. 7. Selon Markey, Ivanov ne dit rien de plus que ceci en substance : "le mot, qui signifiait loup à l'origine, se retrouve aussi, en plus de l'indo-européen, de l'ouralique et de sémiti-hamitique, en altaïque et dans l'emprunt japonais inu à la langue toungouze (khina). Pourquoi inu serait-il un emprunt et non pas un vieux mot japonais? Continue à étudier la question.

   - - - - - -

   Selon les informations du dictionnaire TLF pour le mot "coquecigrue", dont Mme T (cf. billet 351) a bien voulu me faire transmettre une photocopie, le mot est apparu d'abord en 1532 sous la forme de coques cigrues (Pantagruel, chap. IX bis); en 1534 dans une expression à la venue des coquecigrues c'est-à-dire « jamais » (Gargantua, chap. XLVII).

   Le TLF fournit d'autres occurrences au XIXe et dans la première moitié du XXe siècle, employées dans les sens: oiseau imaginaire, fabuleux (Copée), idiot, bizarre, extravagant (Sainte-Beuve), qui raconte des sottises, imbécile, ridicule (Richepin, Léon Daudet), conte en l'air, baliverne, sornette, sottise (Mauriac, Alexandre Arnoux). Ces sens éparpillés ne semblent que nous faire éloigner de l'origine du mot.

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   En ce qui concerne le japonais inu "chien", un lien significatif sera possible entre inu et  κυνα-/κυνο- (de κύων), si l'on peut imaginer une laryngale ou une glottale devant la voyelle i(nu)-, car la consonne aspirée est sujette à se diluer.

   Or, une opposition phonologique entre l'aspirée (marquée par le signe ʔ) et la non-aspirée est confirmée dans certains dialectes de ryûkyû, langue japonaise des îles du sud présumée antérieure au japonais du centre (cf. L'antériorité du ryûkyû sur le japonais, in Πολυμαθής - Mélanges offerts à Jean-Pierre Levet, Pulim, 2012). 

   [ʔiju] "poisson" en ryûkyû nord s'oppose à [iju] en ryûkyû sud, à [io] en ancien japonais. On voit que [ʔiju] n'est pas loin de l'ancien chinois [ŋıag, ŋıo] "poisson" (cf. billet 38).

   De même,  [inu] en japonais se rend en ryûkyû nord par [ʔin(u)] qui peut se réaliser soit en khin(u) ou kwin(u) (cf. billet 37), très proches de l'ancien chinois kuǝ:n "chien". Cela ne veut pas dire que l'une des trois langues soit antérieure aux deux autres mais que ces trois langues ont entre elles un rapport génétique.

   Or, si le lien entre le chinois kuǝ:n et le grec κύων se voit avéré, il s'ensuivra que le japonais inu, par l'intermédiaire du ryûkyû [ʔin(u)], se lie également avec la langue indo-européenne.

   Une glottale telle kh-, consonne aspirée, ou une laryngale est aussi supposée en aïnou devant les voyelles. L'aïnou est une langue préhistorique, jadis prépondérante dans la moitié nord de l'archipel nippon. Selon Kindaïtchi Kyôsuke, «le mot atchi-nai "rivière grouillante de harengs" se faisait entendre "khatchi-nai". Les voyelles initiales en aïnou: a-, i-, u-, e-, o-, émises avec le coup de glotte étaient comprises, pour les Japonais peu habitués à la langue, comme kha-, khi-, khu-, khe-, kho- » (Hoku-ô timei-kô: Toponymes aïnou dans le Tohoku nord, Tokyo, 1932).

   On voit donc que les voyelles des anciennes langues du sud et du nord de l'archipel se faisaient précéder des glottales. (À suivre).

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24 mai 2016

Métrique et étymologie (8) Coquecigrues

Philologie d'Orient et d'Occident (351)

Métrique et étymologie (8)  Le 24/05  2016  Tokyo  K.

Coquecigrues de Rabelais, chiens d'Homère

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Zinnia par Misao Wada (cousu main)

 

    À la suite de mon dernier billet où j'ai ébauché une petite analyse comparative des appellations grecques désignant les échassiers: χήν "oie sauvage", γέρανος "grue", κύκνος "cygne" et πελαργός "cigogne", il m'est parvenu une information sur un ancien néologisme coquecigrues composé apparemment des noms français d'échassiers, dont Mme T, excellente proustienne à Tokyo, avait trouvé une occurrence dans une lettre de Mme de Sévigné citée par Proust (RTP II, p. 14).

    Le Petit Robert (éd. 1986), avare de définition, ne consacre à ce mot qu'une petite ligne: (1534; p.-ê. de coq-grue, croisé avec ciguë). Vx; Baliverne, absurdité. Le Dictionnaire semble vouloir s'acquitter aussi vite que possible de ce mot absurde dans sa signification ainsi que dans sa formation. La Wikipédia, moins étriquée, lui confère trois sens: billevesée, sornette, chose inventée tout en suggérant un autre élément de composition cigogne au lieu de ciguë. Entre grue et ciguë, la permutation ou confusion aurait pu naître du nom d'une mauvaise herbe qui s'appelle bec-de-grue à feuilles de ciguë.

   La datation (1534) par le Petit Robert de la première occurrence du mot nous renvoie à Gargantua (1534). Pour mon mémoire de DEA (Le verbe français du XVIe siècle, attesté dans les œuvres de Rabelais, 1964), je me suis jadis échiné à la lecture rabelaisienne. Il me serait donc loisible de rappeler qu'au XVIe siècle, le mot coquecigrue était susceptible d'évoquer son étymologie, soit de coq - ciguë - grue, soit de coq - cigogne - grue.

   Mais qu'en était-il au temps de Mme de Sévigné et de Proust ? Au XVIIe siècle, le mot n'avait-il pas bien perdu de sa motivation d'étymologique? Pour Proust, sensible au langage truculent, le mot coquecigrue devait avoir un charme d'autant plus irrésistible qu'on ne savait plus ce que c'était exactement. Rappelons-nous que l'écrivain s'adonnait aux mystères des noms (cf. billets 68, 74, 75, 76).

   - - - - -

 En dehors des oiseaux de basse cour ou familiers à la table; canards, pigeons, bécasses ou faisans, il y a oiseaux et oiseaux: de proie, tels aigles, vautours, faucons ou buses qui chassent d'autres oiseaux ou de petits animaux; échassiers carnivores des marais, tels hérons, oies sauvages, grues, cygnes ou cigognes.

   La rapacité est une qualité plus ou moins commune à toute cette gent ailée, descendance lointaine des brontosaures ou diplodocus de l'ère secondaire ou tertiaire qui se mirent à décoller de la terre, en courant, voire à voler. Ces dinosaures de taille réduite, sans dents et anodins, mais munis de becs puissants, sont parfois encore maintenant, dans certaines régions du monde, des fossoyeurs de morts tout comme les chiens.

   - - - - -

   L'Iliade commence par la description des douleurs innombrables causées par la colère funeste d'Achille, laquelle eut pour résultat d'expédier chez Hadès nombre d'âmes des Achéens.

     αὐτοὺς δὲ ἑλώρια τεῦχε κύνεσσιν οἰωνοῖσί τε πᾶσι  (Iliade. 1, v. 4 - 5)

    [la colère (μήνις)] en (αὐτοὺς= ἤρωας) fit la proie des chiens ainsi que de tous les oiseaux (tr. K.). C'est la curée des corps d'hommes donnés aux chiens et à tous les oiseaux.

     - - - - -

    Pour le correspondant chinois de κύων "chien" (gen. κυνός), le Dictionnaire chinois-japonais du docteur Tôdô (1978) présente le procès phonétique de la forme la plus archaïque (k'uǝːn "chien") à la forme moderne (quăn en pékinois) dans ce schéma:

    k'uǝːn - k'uen - k'iuen - tš'üan (quăn).

   Le parallélisme entre κύων et k'uǝːn (ǝ est proche de o) est presque de la même nature qu'entre κύκ(νος) "grue" et ɦok (gok, kok) "grue" (cf. billet 350). La provenance onomatopéique de ces mots me semble indéniable (cf. billet 37).

   Charles R. Lanman, dans son lexique sanskrit (A Sanskrit Reader, Harvard Univ. Press, 1884), donne au mot çván (sván, selon Macdonell) "chien" une petite note: [cf. κύων, Lat. can-i-s, A(nglo)-S(axon). hun-d, Eng(lish). hound, 'dog'.] Dans sa manière de séparer les syllabes en can-i-s, il est évité le motif d'étonnement de Chantraine du fait de l'absence d'u ou w dans la notation lat. canis "chien" (Dictionnaire étymologique de la langue grecque, Klincksieck, 1983). Canis n'a aucune raison de trancher sur κύων. (À suivre)

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10 mai 2016

Métrique et étymologie (7) Noms d'oiseaux

Philologie d'Orient et d'Occident (350)

Métrique et étymologie (7)   Le 10/05  2016 Tokyo  K.

 Noms d'oiseaux d'étymologie onomatopéique

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Une fiche juxta grec-chinois par Nishiwaki Junzaburô (conservée à Meijigakuïn, Tokyo)

    La fin du chant XV de l'Iliade est consacrée à la description de l'ultime effort du héros achéen Ajax soutenant ses hommes acculés à la mer près de leurs nefs à la proue d'un bleu sombre sur lesquelles fond Hector, comme un aigle fougueux (αἰετός<*ie. h2eu-i- "oiseau", cf. lat. avis, selon Beekes) s'abat sur la troupe des oiseaux ailés paissant au bord d'un fleuve, oies, grues ou cygnes au long cou. (tr. K.)

   ἀλλ᾽ ὥς τ᾽ ὀρνίθων πετεηνῶν αἰετὸς αἴθων

   ἔθνος ἐφορμᾶται ποταμὸν πάρα βοσκομενάων,

   χηνῶνγεράνωνκύκνων δουλιχοδείρωνˈ (Iliade, XV- 690 - 692)

   Trois termes grecs désignant des oiseaux: χήν (oie sauvage, ŋan en chinois au temps du Shī-jīng, ainsi de suite), γέρανος (grue, ɦok-ɦak), κύκνος (cygne, ɦok), mis ici au génitif pluriel, sont en apposition avec le génitif pluriel ὀρνίθων βοσκομενάων "des oiseaux paissant...", complément d'ἔθνος (troupe, nation). Le signe phonétique ŋ équivaut à -ng, la glottale ɦ à -g.

   En 2010, j'ai signalé un lien étymologique et ses évolutions entre les mots par lesquels on désignait, dans plusieurs langues, "oie sauvage". Pour χήν, je veux noter d'abord que les langues romanes, dont le français avec "oie", n'ont pas hérité directement de χήν, qui proviendrait du sanskrit haṃsá-, avec lequel le chinois, ainsi que le japonais, auraient toujours été en contact (cf. billets de 29 à 32). L'homologue japonais de χήν se dit kari. Mon avis est que l'origine du mot vient, à la suite d'un r épenthétique, d'un japonais-chinois ngan "oie sauvage" (< haṃsá-). (cf. billet 44).

   Pour γέρανος (lat. grus), son rattachement par Bailly à la racine ie. γαρ- "résonner" me semble toujours pertinent. Le contraste est frappant entre le cri fort, rauque, perçant et l'allure élégante de l'échassier. L'oiseau au long cou et aux longues pattes dispose d'un puissant organe vocal qui lui permet d'émettre des cris vigoureux, portant loin.

    L'origine onomatopéique du radical γέρ(-ανος) me paraît acquise. Les mots γῆρυς "voix" et γέρανος sont de la conceptualisation nominale d'une onomatopée, le verbe γηρύομαι "faire entendre, chanter" et le verbe sanskrit √gṛ (gṛṇāti) "chanter, invoquer" faisant référence à un autre concept plus mobile. L'homologue japonais du grec γέρανος "grue" se dit tsuru qui est, à mon avis, le doublet de tori qui provient de l'ancien chinois tög (teu, tieu) "oiseau" sous l'effet d'un r épenthétique.

    Alors quelle est l'origine du correspondant chinois de γέρανος: ɦok, gok (ɦak, gak à l'époque des dynasties Sui-Tang), sinon le cri lui-même de l'oiseau? Les trois noms chinois désignant "grue": gak(u) en go-on, kak(u) en kan-on et en pékinois moderne me semblent tous perpétuer l'originel ɦok ou gok. Pour en pékinois, le Dictionnaire Tôdô (1978) présente l'itinéraire phonétique: ɦok - ɦak - ho - hǝ - hè.

    Le grec κύκνος qui a donné cygne en français par lat. cycnus "cygne" a des origines qui ont fait couler beaucoup d'encre. Dans son Dictionnaire étymologique du grec (Brill, 2010), Beekes émet une hypothèse: *ie.? (s)keuk- "lighten, be white". Cette solution trop évidente (donc improbable?) étonne d'autant plus que Beekes juge "incertaine" l'étymologie qui me paraît suffisamment convaincante de πελαργός "cigogne" que Bailly tire, comme si de rien n'était, de l'union de πελός "noirâtre" et d'ἀργός "blanc", ajoutant même une petite note: "propr. au plumage noir et blanc".

   Il est probable que le radical κύκ- tienne également du cri de l'oiseau. L'homologue chinois de κύκνος est anciennement ɦok qui s'est transformé, par les étapes gok, kok, en hu et ou en pékinois moderne. On peut tous les tirer, gok, kok et κύκ-, du cri de l'oiseau: kok!

   L'ancien nom japonais du cygne était kuku-hi dont on a perdu l'usage en faveur de l'actuel haku-tyô (tyô < tög), emprunt au chinois, signifiant proprement "oiseau blanc". Le suffixe -hi de kuku-hi n'est pas clair. Le radical kuk(u) signifiant "cygne" présente cependant une ressemblance remarquable avec le chinois kok et encore avec le radical de κύκνος. Il est inutile de signaler que l'origine de plusieurs noms d'oiseaux dans les langues archaïques remonte ainsi aux sources onomatopéiques communes.  (À suivre)

 

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26 avril 2016

Métrique et étymologie (6) "Mer"

Philologie d'Orient et d'Occident (349)

Métrique et étymologie (6)    Le 26/04/2016  Tokyo  K.

La "mer" en chinois, japonais et en indo-européen

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Pois de senteur par Misao Wada (cousu main)

 

        À la suite du dernier billet (348) où j'ai évoqué une curieuse coïncidence entre les mots désignant le "feu" en grec, en chinois et en japonais, mon ami comparatiste de l'université de Limoges, Jean-Pierre Levet (cf. billet 343), m'a fait parvenir son précieux commentaire:

      L'étymologie du nom du feu est particulièrement importante et intéressante. Pour le nom indo-européen, le degré plein posé par Beekes (*peh2-ur) n'est pas la seule explication concevable. Il me paraît préférable de poser une alternance degré plein *peh2-ur > hittite pahhur/degré zéro *ph2-ur > *puh2-ur > grec pûr.

      L’alternance degré plein/zéro entre hittite et grec me rappelle celle, archaïque, de japonais hi / ho, -i de (p)hi "feu", vieil i central, provenant de oi (cf. billet 165). Cela ne signifie pourtant pas qu'il y ait eu quelque lien entre l'indo-européen et le japonais. L'emprunt même au chinois hua (cf. billet 348) est improbable. Comment les insulaires, même primitifs, auraient-ils pu se passer de leur nom du "feu" avant d'entrer en contact avec les civilisés continentaux aux alentours du début de l'ère chrétienne?

      En revanche, le mot japonais hatchi 鉢 (hatsi en go-on, hatsu en kan-on) "bol ou écuelle dont se sert le bonze pour manger, boire et mendier" peut avoir été bel et bien emprunté au chinois archaïque puat (> po > en pékinois). Celui-ci aurait été calqué sur le sanskrit bouddhique: pātra "vase pour boire, coupe, gobelet; vase en général, récipient" (Renou). Pā-tra vient évidemment du verbe sanskrit (pibati) "boire" qui se lie avec lat. pōtō "boire", bibō "absorber" (d'où fr. boire) et gr. pīnō "boire". Il sera en plus permis de supposer que le pékinois 喝 "boire" remonte, en passant par hat pratiqué au temps du Shī-jīng, à *pat.

     - - - - - - -

     Selon le Dictionnaire Tôdô (1978), la forme la plus archaïque de hăi 海 "mer" en pékinois, est m(u)əg. Le procès historique est: m(u)əg > həi > haihăi; kai (go-on, kan-on). Le changement, parfois réversible, est de m- à h- et à k-: m (sonore) > (m)b (dénasalisation) > bh (b aspiré) > (b)h > h (assourdissement) > (k)h (h emphatique) > k, d'où kai "mer" dans les composés japonais.

      Je me demande si m- en m(u)əg n'était pas lié avec le vieux japonais: mi "eau, étang, lac, mer".  Afumi (= Ômi)" est un ancien pays qui s'étend au nord-est de Kyoto et dont une grande partie est occupée par le lac (en forme) de Biwa (= d'emprunt chinois: bier au temps du Shī-jīng, d'origine perse, signifiant "luth"), anciennement appelé afumi (= afa-umi 淡海 "mer d'eau douce"). Le pléonasme: afumi-no-umi montre que l'étymologie du nom afumi était déjà oubliée. Le signe 近江 (ômi) "la mer proche (de Kyoto)" au lieu de 淡海 est pour faire contraste avec 遠江 (tô-tômi) "la mer lointaine", le lac actuel de Hamana (dépt. Shizuoka).

      La formule 淡海乃海 est employée quatre fois dans les poèmes du Manyô-shû. Masamune Atsuo, auteur de l'Index Manyô-shû (Tokyo, Heibon-sha, 1974), les lit tous en six syllabes: a-fu-mi-no u-mi. Pour parer à l'anomalie prosodique (cinq de règle), Ide Itaru, auteur du dictionnaire Jidai-betsu Kokugo Dai-jiten (Tokyo, Sansei-dô, 1967), contracte deux syllabes -no u- en une -no: donc en cinq syllabes: a-fu-mi-no-mi.

      L'expression à cinq syllabes serait plus proche de l'étymologie que celle à six syllabes. La monosyllabe mi me semble plus ancienne que (u)mi qui serait de la même formation que (u)ma "cheval", (u)me "prune" (cf. billet 348), quoique l'élément -mi est mal éclairci.

     Wata-tsu-mi est une autre désignation archaïque de la mer. On attribue généralement à la particule -mi le sens de la divinité. Le premier sens de wata-tsu-mi serait divinité marine, Océanos. L'idée de la (haute) mer est seulement présentée comme un second sens.

      Pour Ide Itaru, éminent lexicologue, mi de wata-tsu-mi veut dire "divinité", il évoque cependant une alternance vocalique bien intéressante (op. cit.): wata / woto "l'au-delà, l'autre monde", parallèlement avec: yama "montagne-cimetière" / yomi "l'autre monde, enfers". Le sens originel de wata-tsu-mi, n'était-il donc pas "mer de l'au-delà"?   

      La "mer" n'est pas seulement la haute mer mais un lac, un étang, voire un marais, une nappe d'eau dormante. Je me demande s'il n'est pas possible de lier m(u)əg chinois avec le verbe grec menô "rester" que Beekes tire de l'indo-européen *men "rester".  (À suivre)

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12 avril 2016

Métrique et étymologie (5) "Feu" chinois

Philologie d'Orient et d'Occident (348)    Le 12/04/2016  Tokyo  K.

Métrique et étymologie (5)  Comment on désigne "feu" en grec et en chinois

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Diphylleia cymosa par Misao Wada (cousu main)

 

    Une analyse de l'i long en grec homérique a abouti à une hypothèse qui permettrait de supposer que le grec et le chinois avaient une représentation commune de l'idée de "respect" (cf. billet 347). Voici une autre éventualité.

    Il s'agit de "feu": pῦr en grec et huŏ en pékinois moderne. Ce dernier se disait, en chinois archaïque (3000 ~ 2000 BP), m̥uə̆r, qui devient, en passant par les étapes hua, ka, ko en go-on (parler du sud du IIIe au VIe siècle) et en kan-on (cf. billet 8) ainsi qu'en chinois de Tang (du VIIe au Xe siècle), huo / huǝ au Moyen Âge et finalement huŏ en pékinois. L'unité vocalique -uə̆r fait rime, composée de u voyelle d'intervention (semi-voyelle), ə̆ voyelle de noyau, r queue de rime. L'essentiel de m̥uə̆r est donc m̥ə̆ (cf. billet 19).

   On sait qu'en chinois archaïque, la consonne initiale m pouvait alterner avec une autre labiale: (m)b. Il s'agit d'un résultat de la dénasalisation qui était alors en cours. Ainsi, "cheval" en haute antiquité (dynasties Shang, Zhou, Han), me "cheval" en go-on, ba en kan-on et en chinois du nord à l'époque des Sui-Tang (du VIe au début du Xe siècle), reconverti en en pékinois actuel. Pour muǝg "prune", le processus est: > mbuǝi / bai > mǝi > méi.

   Entré en contact avec le cheval et la prune aux premiers siècles, le japonais a fait siens les mots: (u)ma "cheval" et (u)me "prune" (go-on); les composés utilisent en revanche l'autre labiale b-: ba- pour désigner l'animal, bai- pour le fruit: ba-ba "hippodrome"; bai-rin "parc aux pruniers".

    Or, la labiale b- peut permuter un peu partout avec p-, et souvent avec h-. Chantraine, Beekes et d'autres étymologistes s'accordent pour lier pῦr au hittite: paḫḫur. Beekes établit son étymon indo-européen avec une laryngale: *peh2-ur, c'est-à-dire, *pāur.

   Les deux mots *pāur et m̥uə̆r, aussi invraisemblable qu'il paraisse, devaient partager, à une date lointaine, la même origine, En passant par les étapes: m- > (m)b- > (m)p- > p(h)- > (p)h- > h,  la mutation de m en h n'a rien d'irrégulier. Le Dictionnaire chinois-japonais Tôdô (Gakken, 1980) trace l'évolution de m̥uə̆r "feu" en quatre étapes: m̥uə̆r- hua - huo - huǝ (huŏ). Entre-temps, la consonne h (+ V) avait produit ka- / ko-.

   Si on compare le couple *pāur / m̥uə̆r avec l'autre couple - /*kwei-, on voit qu'il est plus aisé de rapprocher une labiale (p) d'une autre labiale (m) qu'une dentale (t- de τίω) d'une gutturale (kw- de kwei-) (cf. billet 347). 

    On ne sait pas exactement si, dans la langue japonaise, hi "feu" est un mot emprunté. Dans le Grand Dictionnaire de la langue japonaise (Shôgakkan, 1972), l'hypothèse ne se présente que dans une note brève et discrète. On veut différencier le japonais hi /-ho "feu" du chinois monosyllabique huŏ, en faisant état que le japonais dispose d'une riche gamme d'alternance: hi "feu" / bi / pi (hana-bi "feu d'artifice", ten-pi "poêle") /(p)ho (ho-kuchi "mèche", ho-ya "couvre-feu"), ka (ka-ji "incendie") / ko (ko-tatsu "chaufferette"), quoique tous ces éléments: hi, bi, pi, (p)ho, ka, ko peuvent provenir du chinois m̥uə̆r. 

   Dans le Dictionnaire Tôdô (1980), dans la colonne de kei, le mot 敬 "respect" (jìng en pékinois, kyô en go-on) figure parmi ses 142 idéogrammes homophones rangés en fonction de la complexité formelle. Or sur ses 142 idéogrammes se prononçant [kei], deux seulement (jĭng "vigilant" 警 kyô en go-on, jīng "s'alarmer" 驚 kyô en go-on) partageaient l'archaïque kıĕng (敬). Il faut remarquer que ces deux idéogrammes contiennent, dans leur structure, l'élément (警 = +言 "parole"; 驚 = +馬 "cheval"). Ces trois aboutissent en pékinois à l'unique jing, différenciés par l'intonation en jìng, jĭng et jīng. Les autres homophones kei, de provenance différente de kıĕng, ont tous abouti à d'autres résultats qu'à jing.  

   Il y eut une surcharge phonologique dans l'ancien chinois, perpétuée depuis trois milliers d'années par les idéogrammes. La pléthore de phonèmes n'avait cure du système complexe d'intonation qui caractérise le chinois actuel. Ce fameux système: sì shēng «quatre voix» (shi-sei en japonais - cf. billet 18), né au moment où l'ancienne langue était allégée d'excès phonologique, n'est pas des plus anciens. (À suivre)

 

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