Philologie d'Orient et d'Occident

11 septembre 2017

Un tour de l'Ouest de la France (10)

           Philologie d'Orient et d'Occident (385) Le 12/09/2017 Tokyo K.                      

Un tour de l'Ouest de la France (10) :

Trois ports : Nantes, La Rochelle et Bordeaux

Les Nairac et Marat

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Nora par Misao Wada (cousu main)

 

   Un cycliste, même sexagénaire, pourra parcourir en deux heures les 40 km de chemin vicinal qui relient Fontenay-le-Comte (cf. billet 381) à La Rochelle. Située au sud-ouest de Fontenay, La Rochelle, à 120 km au sud de Nantes et à 150 km au nord de Bordeaux, est actuellement le plus grand port de plaisance de l'Europe. Nantes, La Rochelle et Bordeaux, alignées le long de la côte Atlantique presque sur le même méridien, ont en commun d'avoir trempé dans la traite négrière.

   Dans les manuels scolaires d'histoire au Japon, Nantes est seulement connue pour les deux textes à effets opposés: l'un fut l'édit promulgué en 1598 par Henri IV, protestant converti au catholicisme. On voulut mettre fin à la guerre civile, en accordant les droits du culte aux protestants. Il s'agissait d'un édit de pacification. L'autre est la Révocation de l'édit de Nantes signée en 1685 à Fontainebleau par Louis XIV, petit-fils de Henri IV. Selon Wikipédia, l'abrogation de l'édit eut pour conséquence de voir fuir du royaume 200 000 réformés sur 800 000, à savoir un sur quatre. C'était un édit d'expulsion.

   Cette contre-mesure de l'édit de Nantes avait été préparée bien avant, en 1629, par la révocation des clauses militaires qui permettaient aux protestants de s'armer pour se défendre. Le durcissement du côté catholique était déjà conçu, au temps de Louis XIII, par le cardinal Richelieu, faisant suite au siège 1627-28 qu'il organisa contre La Rochelle, ville protestante. Richelieu voulait que le royaume fût épuré du protestantisme.

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   Or, Louis XIII, lorsqu'on lui évoqua le projet de recourir à des hommes de peine Africains pour son royaume, aurait montré quelque réticence: Quand on proposa d'importer des Africains dans l'Empire français, Louis XIII est censé avoir pâli et déclaré que le territoire français ne pouvait connaître l'esclavage. Mais on le persuada qu'en ôtant ces malheureux au paganisme, les négriers les convertiraient à la religion du Christ. (Hugh Thomas, 1997, La Traite des Noirs, traduit de l'anglais, Robert Laffont, 2006, p. 470). Suivie d'une mesure effective, la réserve du roi aurait pu être salutaire, car l'idée archaïque de recourir à l'esclavage n'avait pas cours chez lui. Sur son lit de mort, le roi aurait dit: les sauvages qui seront convertis à la foi chrétienne et en feront profession seront censés et reportés naturels français, capables de toutes les charges, honneurs, successions et donations (d'un Français) (ibid.).

   Au XVIIe siècle, il en fut comme le roi l'avait souhaité. Le changement radical ne s'observa qu'au siècle suivant, lorsqu'on s'est lancé dans le commerce dit "triangulaire" des marchandises humaines entre trois continents: Europe, Afrique et Amériques.

   Un esclave s'achetait rarement comptant (la monnaie d'échange étant les cauris: ces coquillage d'origine asiatique) mais en échange de divers articles: toiles, alcool, barres de fer, colliers de verre, poudre à canon, fusils etc. Le commerce triangulaire eut pour résultat d'accélérer rapidement l'industrialisation des villes de port comme leurs arrière-pays. Ce trafic inhumain leur apportait de petits conforts tout humains ainsi que de l'aisance de la vie: produits de plantation: sucre, café, indigo, coton, tabac etc., et mains-d'œuvre serviles en tout genre.

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   À Nantes, presque tous les négriers étaient catholiques. À Bordeaux, quelques juifs ont participé à la traite des noirs (Hugh Thomas, ibid. p. 260). Mais "À La Rochelle, les trafiquants étaient en majorité des huguenots [dont Jean-Baptiste Nairac, frère cadet de Pierre-Paul Nairac] (ibid. p. 309).

   Les Nairac sont une famille protestante, originaire de Castres en Languedoc. Pierre-Paul Nairac (1732-1812) fut le plus gros esclavagiste de Bordeaux (ibid. p. 311), le plus gros négrier de la ville (ibid. p. 486). Ce principal marchand négrier de Bordeaux payait les plus lourds impôts de la ville en 1777 (ibid. p. 296). Ce magnat négrier contribuait ainsi au Trésor d'État. Son protestantisme ne l'a nullement empêché de siéger aux États généraux avant et pendant la Révolution.

   Selon Hugh Thomas, Pierre-Paul Nairac dans les années 1760 choisit pour son fils un jeune précepteur lettré, Jean-Paul Marat, figure éminemment sinistre de la Révolution. (cf. ibid. p. 486)  (À suivre)

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28 août 2017

Un tour de l'Ouest de la France (9)

Philologie d'Orient et d'Occident (384)  Le 29/08/2017  Tokyo K.

  Un tour de l'Ouest de la France (9) :

La France monstrueuse en Orient

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Trois fioles de parfum par Misao Wada (cousu main)

 

   Ma Sœur aux yeux d'Asie (1982) de Michel Ragon (cf. billet 383) est un roman qui relie deux périodes fort différentes: celle du père du jeune narrateur passée à la coloniale dans les années 1910 et celle du narrateur, de l'Occupation allemande et du gouvernement de Vichy. En 1940, le récit commence dans une ville aux confins sud de la Vendée, refuge de l'adolescent qui partage avec sa sœur "aux yeux d'Asie" la lecture passionnante d'un amas des lettres qu'un soldat français en Indochine (il s'agit de leur père) avait fait parvenir à leurs tante et oncle en métropole.

   Dans ce roman, trois mots annamites (vietnamiens) passés dans la langue française me donnent envie d'en rechercher l'étymologie: cagna "maison", congaï "concubine" et Fankouaï "Français, diables de l'Ouest". Ce dernier mot Fankouai, déjà expliqué à tort ou à raison par le caporal Caï (cf. billet 383), étudions tout d'abord cagna et congaï.

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   L'adjudant Morisseau n'était pas seulement saoul d'alcool. Il entraîna un soir notre père dans une petite cagna, isolée sous les palmes. Une congaï aux dents noires les reçut, qui parlait français. L'adjudant Morisseau l'appelait Bernadette. Bernadette, annamite, avait appris le français à la Sainte-Enfance de Saigon, maison de religieuses recueillant les métis de femmes indigènes et de soldats de la coloniale (Ma Sœur aux yeux d'Asie, éd. Omnibus, 2005. p. 959).

   Le mot cagna est expliqué dans le Petit Robert (éd. 1977): n.f. (1883; annamite kai-nhà « la maison »). Arg. milit. Abri militaire. - Par ext. Cabane, cahute.

   Selon l'excellent Dictionnaire annamite-français (en ligne) de Jean Bonet,1899, le mot "cagna" signifie en tonkinois "petite maison, paillote". Il est analysé dans deux caractères chinois: 丐 (cái) 茹 (nhà) > 丐茹, transcrit en alphabet cagna (le père du narrateur l'écrit canha, à la manière annamite - ibid. p. 908). Ici, le second élément 茹 (nhà) seul veut dire l'essentiel: "maison, demeure; famille, dynastie", le premier n'étant qu'un démonstratif hypocoristique. D'où, pour 丐茹 cagna, "petite maison, paillote".

   D'autre part, le mot 丐 (cái), selon Jean Bonet, peut également signifier "prier, solliciter, demander": d'où 丐子 (cái-tsï), mendiant. Le nom du caporal Caï pourrait être en rapport avec le diminutif démonstratif cái. Le signe 女 (nû') "femme" apposé au mot 丐 (cái), l'ensemble signifie toujours "femme, jeune femme". Congaï est analysé en 昆 (con "diminutif") + 丐 (gái "jeune femme"). Il n'a donc pas la connotation peu glorieuse de "concubine" mais signifie tout simplement "jeune femme".

   Mais la réputation de vivre en concubinage avec les militaires Fankouaï est telle que, le sens du terme congaï se dégradant, les femmes normalement honorables ne sont maintenant que l'objet de mépris ou de haine pour les indépendantistes indochinois, appelés «pirates» par les francophones. Le colonialisme, autant que l'esclavage, est un système d'exploitation du sexe faible. Le père du narrateur, sous-off, pourrait maintenant s'acheter une congaï s'il voulait se mettre en ménage, au lieu de se contenter des virées de luxe dans les bordels japonais (ibid. p. 924).

   L'auteur du présent article, Japonais insuffisamment instruit, imagina que Fankouaï, analysable en fan-kouaï, ne pourrait être qu'une déformation du mot chinois 仏国(futsu "bouddha" kwoku "pays"), car tel est le signe utilisé au Japon pour désigner France, rendu Furans(u) ou F(r)ans(u) (en japonais, la consonne instable r peut être épenthétique ou caduque). Autre hypothèse, 仏怪, c'est-à-dire, fu(tsu) + kuai "monstrueux".

   Or, en chinois, la France se dit non pas 仏国, mais 法国 fa "loi"- kuo "pays", actuellement Fă-guó. Les trois nations (annamite, chinoise et japonaise) ont eu longtemps en commun les idéogrammes chinois comme moyens de transcription de leur langue. Mais la langue annamite est beaucoup plus proche du chinois que du japonais.

   En annamite, France s'écrit également 法国, tout en se prononçant pháp quòc. Jean Bonet commente, un peu fier: Dai (大"grand") pháp quòc: grande puissance; expression officielle employée par les Chinois et les Annamites pour désigner la nation française.

   Fankouaï en Indochine est-il donc une déformation de 法国 pháp quòc "pays des lois"? Ou serait-ce  plutôt 法怪 fa-kuai "France monstrueuse"?  (À suivre)

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14 août 2017

Un tour de l'Ouest de la France (8)

Philologie d'Orient et d'Occident (383) Le 15/08/2017     Tokyo  K.

Un tour de l'Ouest de la France (8) : La Vendée   

- La Terre qui meurt - René Bazin 1898

           - La terre qui ne meurt pas - Philippe Pétain 1940

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Lis sauvage du Japon par Misao Wada (cousu main)

 

   Dans les années 1900, en Vendée, un jeune ouvrier agricole (valet de ferme), vaillant mais sans terre ni héritage, ni position sociale, ne bénéficie que de minces possibilités de sortir de sa misère. L'une consiste à s'ouvrir, s'exposer à l'extérieur, tenter sa chance à l'étranger, comme on l'a vu avec André Lumineau, valet de la métairie Lumineau, qui émigra en Amérique pour travailler la terre (cf. billet 382).

    Datée de l'année qui suit la lumineuse publication de l'Essai de sémantique de Michel Bréal (1897), la parution du roman de René Bazin coïncide curieusement avec la crise de Fachoda, conflit diplomatique de taille, au Soudan, entre les deux puissances européennes: l'Angleterre et la France. À la tête du peloton des pays impérialistes (Pays-Bas, Belgique, France, Portugal, Italie, Espagne, Allemagne etc.,) qui rivalisaient pour mettre l'Afrique en coupe réglée, l'Angleterre étendait rapidement son aire d'influence du sud vers le nord du continent noir.

   La France progressant lentement du nord au sud, une collision était prévisible et finalement inévitable. La vague d'antimilitarisme de l'époque (il s'agit du temps fort de l'affaire Dreyfus) empêcha le jusqu'auboutisme d'aboutir. La France était déjà une des grandes puissances colonialistes du monde. Elle l'était non seulement en Afrique, en Amérique, dans le Pacifique mais aussi en Asie. On voyait donc des colons s'agiter, des instructeurs s'affairer, des missions religieuses s'activer, si besoin était, à évangéliser les indigènes, enfin, des soldats les protéger tout en assurant la police du pays.

   Au début du XXe siècle, la France était particulièrement dynamique tant dans la culture, la science que dans la politique. Les Français moyens, nullement sceptiques sur la supériorité de leur outil linguistique, ayant entière confiance en l'universalité de leur langue, ne pouvaient concevoir le besoin d'apprendre d'autres langues que la leur.

   Ainsi une scène de stupéfaction dans une rue d'Hanoi: un sous-off, rouge de colère, engueulant un indigène stupéfait, parce que celui-ci ne comprenait pas le français (Michel Ragon, Ma Sœur aux yeux d'Asie, éd. Omnibus, 2005. p. 984).

   Les missionnaires [exclus, depuis 1905, de l'enseignement public en France] croyaient bien faire d'enseigner d'abord la langue liturgique, il fut un temps, en Indochine, où les Annamites occidentalisés parlaient plus facilement le latin que le français (ibid. p. 959). Car en métropole, on s'éloignait de plus en plus des langues classiques qui étaient le fondement de la langue française.

   Pour s'engager dans les troupes coloniales, il fallait «présenter une denture suffisante» et mesurer au minimum un mètre cinquante-quatre (ibid. p. 866). Le père du narrateur de Ma Sœur aux yeux d'Asie, ancien valet de ferme, mesurant un mètre cinquante-huit, est engagé dans l'infanterie coloniale à Rochefort en 1907. Et le voilà en Indochine.

   Le français qu'utilisait son collègue indigène, le caporal Caï, l'a fait littéralement tomber des nues, lui qui croyait, du haut de la langue française, que les indigènes sont des singes habillés en gonzesses qui poussent des cris incompréhensibles et qui sentent mauvais (ibid. p. 948-949). Lorsque le père vendéen du narrateur a failli se fâcher en croyant savoir que le nuoc-mam, sauce toute banale de la région, était un jus de poisson pourri, le macaque Caï a su rétorquer: - J'ai bouffé une fois du fromage de Français. C'était pourri kif-kif, et ça gigotait de vers blancs (ibid. p. 948).

   À la question du père: Pourquoi on nous appelle Fankouaï ? La réponse du caporal:  Kouaï, ça veut dire diables de l'Ouest. Fan Kouaï, c'est les Français, diables de l'Ouest. (ibid. p. 949). Et qui ignore les langues orientales se fait ainsi ridiculiser.

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   En juin 1940, le jeune narrateur qui venait d'avoir seize ans a fui à bicyclette, à l'approche de l'armée allemande, de Nantes à Fontenay-le-Comte, pays de sa mère. Il s'y fait présenter sa sœur d'Asie, Odette, reprise du sana, très littéraire, rejeton secret de son père qui était de la coloniale d'Indochine. Enfouis dans un amas de lettres d'Asie, les deux enfants se mettent à la recherche des vraies images de leur père qui n'est plus. (À suivre)

31 juillet 2017

Un tour de l'Ouest de la France (7)

Philologie d'Orient et d'Occident (382)

                                                         Le 01/08/2017    Tokyo   K.

Un tour de l'Ouest de la France (7) : Nantes et la Vendée

"La Terre qui meurt" (René Bazin)

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Une ruelle à Trentemoult (Nantes, photo par K.)

 

   Trois quarts d'heure en bus nous transportent à Cholet, pays de bocages, premier arrêt de l'itinéraire Nantes-Poitiers, qui se trouve au sud-est-est de la métropole de la Loire Atlantique. Lors de la Révolution, Cholet fut un des lieux des batailles les plus terribles entre les Chouans (Vendéens royalistes) et les Bleus (Républicains).

   Si on descend vers le sud de Cholet à vol d'oiseau, on arrive à Fontenay-le-Comte, ancienne métropole de la Vendée, d'où s'étend vers le sud-ouest le Marais poitevin. L'autre Marais, dit vendéen, se situe au nord-ouest de Fontenay et au sud-ouest de Nantes, pays de cultures-pacages et de bocages, donnant sur l'île de Noirmoutier. C'est là que se sont déroulés presque tous les événements du roman de l'écrivain catholique angevin René Bazin (1853-1932): La Terre qui meurt (Paris, Calmann-Lévy, 1898)

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   L'édition utilisée par l'auteur de cet article date d'après 1903, l'année de la réception de René Bazin sous la Coupole. Le fait en est mentionné au-dessous du nom d'auteur du livre. Un exemplaire du livre est présent à la bibliothèque universitaire de la Gakushûïn, école privée jadis destinée aux membres de la famille impériale et aux aristocrates de l'époque Meiji.

   Le dépôt du livre à la Bibliothèque date du 2 avril 1909. Or, le livre ne montre aucune trace de lecture. Les enseignants de français à Tokyo de l'époque, comme d'aujourd'hui, n'ont-ils pas voulu que les jeunes Japonais ne se familiarisent avec les paysans de la Vendée? Le livre semble n'avoir jamais été traduit en japonais.

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   Toutes les scènes (sauf celle de la foule d'émigrants au port d'Anvers) se passent dans le nord de la Vendée, un carré sur l'Atlantique délimité au nord par Bourgneuf-en-Retz, à l'est par Challans, au sud par St-Gilles-sur-Vie, à l'ouest par Fromentine, presque contiguë à l'île de Noirmoutier. De Fromentine est sans doute créé, déplacé vers Challans, le nom fictif de la Fromentière, métairie de Toussaint Lumineau, protagoniste du roman.

   La mère Lumineau avait donné à son mari Toussaint Lumineau cinq enfants: deux filles: Éléonore (Linore) l'aînée, Marie-Rose (Rousille) la cadette et trois garçons: Mathurin l'aîné, infirme, André (Doriot) qui vient de s'acquitter de son service militaire en Afrique et François qui, paysan peu vaillant, préfère travailler en ville avec sa sœur Éléonore, serveuse dans un café-restaurant.

   En Vendée, la paysannerie et l'aristocratie restées longtemps sans accroc grâce à l'immuabilité de leurs valeurs morales, économiques ou religieuses, ne sont plus en phase avec les évolutions survenues après la Révolution, qui ont fini par terrasser les valeurs traditionnelles. En France, les points communs de mentalité, de mœurs ou même de langue entre aristocrates et paysans, ont résisté longtemps à se perdre.

   Certains grands seigneurs (...), avaient vieilli de la même façon que les jardiniers, que les paysans au milieu desquels ils avaient vécu (Proust. cf. billet 87).

   Père Lumineau va voir en ville comment vit son fils François, cheminot. Devant lui passe "une équipe de six hommes [qui] poussait de l'épaule un wagon chargé, et il songeait : «En voilà d'attelés comme les bêtes de chez moi»" (op. cit. 280). La condition de François était, dans le Marais, celle de l'homme de peine, assimilé au bœuf ou à l'âne.

   Instruit en Afrique, son autre fils André, plus cultivé que les autres, n'est chez lui qu'un valet, voire, une bête de somme: Le valet nouveau ne se dérangeait point, (...), il peinait régulièrement quatorze heures par jour sans prononcer quatorze mots. (ibid. p. 179)

   Ce garçon travailleur, ne disposant pas de place chez lui et pensant à l'avenir de sa petite sœur Rousille, médite, lui, d'aller travailler en Amérique. Un passeur d'Anvers lui en accordant l'occasion, le voilà dans la foule d'émigrants au port d'Anvers:

   C'étaient les émigrants qui sortaient des bouges où les agences les avaient parqués, [...] Ils piétinent dans la boue, et se hâtent pour occuper les meilleurs coins de l'entrepont. D'autres suivent, hommes, femmes, enfants, jeunes et vieux confondus (ibid. p. 299).

   Des émigrants, des rebuts du vieux monde, des misères sans nom, à l'instant où la terre leur manquait, s'effaraient. (ibid. p. 304). (À suivre)

 

17 juillet 2017

Un tour de l'Ouest de la France (6) Nantes et la Vendée

Philologie d'Orient et d'Occident (381)

                                                         Le 18/07/2017    Tokyo   K.

Un tour de l'Ouest de la France (6) : Nantes et la Vendée

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Un écolier à Trentemoult (Nantes: photo par K.)

 

   Voici une tout autre vision de la ville que celle de Julien Gracq qui aurait vécu en symbiose très étroite avec Nantes (La Forme d'une ville, 1985, José Corti, p. 198).

   Ma vie d'enfant en Vendée était très différente de ma vie nantaise. A Fontenay-le-Comte, ma vie était celle d'un petit garçon dans une petite ville rurale qui, malgré la pauvreté, n'avait rien de tragique. D'ailleurs, tout le monde était un peu pauvre à Fontenay. À Nantes, le choc a été terrible : je me suis heurté à une vie citadine violente (...). (Michel Ragon. Les Livres de ma terre, Avant-propos de l'auteur: 2005, Omnibus)

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    Le 23 avril 2017, l'auteur du présent article a quitté tôt le matin Nantes par un bus qui allait l'emmener à Poitiers en trois heures. De Nantes (Gare SNCF Accès Sud) à Poitiers il y a une huitaine d'arrêts dont les principaux: Cholet, Bressuire, Parthenay, trois villes en Vendée-Poitou où, étudiant à Poitiers (cf. billet 376), il s'est déjà rendu soit à vélo (Bressuire et Parthenay) soit en voiture (Cholet).

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     Amateur de cyclisme à l'époque, avec un Peugeot blanc à 21 vitesses, il a effectué, un été, une randonnée à vélo de Poitiers à Bordeaux. Les étapes majeures pour aller étaient: Fontenay-le-Comte, Surgères, Saintes, Royan et, après le passage par ferry de la Gironde, St Laurent-le-Médoc, avant d'atteindre Bordeaux.

   Il avait ainsi passé sa première nuit dans une auberge à Fontenay-le-Comte. Un peu frotté avec les œuvres de Rabelais, il savait que le moine écrivain s'était chauffé les pieds à l'abbaye de Maillezais, construite à une dizaine de km au sud de Fontenay, mais démolie pendant la Révolution pour servir de carrière de pierres de construction.

   La Révolution a été essentiellement citadine et bourgeoise, favorisant de nouveaux systèmes d'échange des biens (l'esclavage étant momentanément suspendu). Or, en Vendée, loin de l'évolution des idées de plus en plus indifférentes à la vieille morale, se produisit une série de terribles insurrections contre-révolutionnaires: les Chouanneries. La métropole de la Vendée changeait définitivement de lieu, de Fontenay-le-Comte la campagnarde à Nantes l'internationale.

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    À 4 km au nord de Fontenay-le-Comte existe une jolie commune appelée Pissotte. Le nom surprend un peu. Selon le Dictionnaire étymologique des noms de lieux en France (Dauzat et Rostaing, Larousse, 1963), le toponyme ne signifie pas de vulgaire pissoir mais sources à mince débit. Le nom remonterait à Puysault, à Pixote (Villa). La forme actuelle Pissotte, avec connotation évidente, serait depuis la Révolution.

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    La Vendée, comme d'autres provinces, vivait plus ou moins dans la même opposition avec deux conditions sociales: aristocratie (et bourgeoisie) et paysannerie (laboureurs et serfs). Devant la mort, tous sont égaux, sermonnait le curé. Ces laboureurs et serfs sont "les paysans cossus et les valets esclaves" (Les Livres de ma terre. p. 825). Le mot esclave ne désigne ici nullement les traites négrières, signifiant simplement "l'homme de peine", souvent l'étranger.

   Les grands-parents vendéens estimaient se situer "(...) un peu plus haut que l'homme de peine qui tire la charrue, assimilé au bœuf ou à l'âne, mais moins haut que le laboureur" (ibid.). Comment leurs enfants avaient-ils pu supporter l'ascension des nouveaux bourgeois nantais se comportant à égalité avec leurs aristocrates ?

    Lorsque les Vendéens ont un reproche à faire à la nation, c'est à Nantes qu'ils s'adressent. (...) En juin 1793, l'ogre paysan qui brandit ses fourches et ses faux n'eut qu'une seule idée: dévorer la bourgeoisie de Nantes (ibid. p. 686).

   Cette folle et historique équipée tribale, ponctuée d'extravagances aussi cruelles que mythiques est en parallèle à la fuite de la mère avec son fils âgé de 14 ans, de Fontenay-le-Comte vers Nantes, décrite dans l'Accent de ma mère (Ragon, originairement chez Albin Michel, 1980. Nouvelle édition revue et augmentée de chapitres historiques chez Plon, 1989. Chez Omnibus, 2005. La pagination des citations est d'après cette dernière).

   La révélation de la pauvreté, proche de la misère, se fit lorsque nous émigrâmes à Nantes et qu'il nous fallut trouver à la fois logement et travail (ibid. p. 661). (...) des migrants, nous nous trouvions dans la même situation que les actuels immigrés: tout ce qui était bon à habiter se trouvait déjà pris. Il ne nous restait que les déchets" (ibid. p. 689).  (À suivre)

 


03 juillet 2017

Un tour de l'Ouest de la France (5)

  Philologie d'Orient et d'Occident (380)  

Le 04/07/2017    Tokyo   K. 

 Un tour de l'Ouest de la France (5): Nantes, Angers et Rennes

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Château des ducs d'Anjou (Angers: photo par K.)

 

   L'essor des grands ports, Nantes, Lorient, Brest, sinon Saint-Malo, est spectaculaire: Nantes, grâce à l'immoral trafic des esclaves noirs entre Afrique et Amérique, passe de 45 000 habitants, au XVIIe siècle, à 85 000, en 1789. (Le Roy Ladurie: Histoire de France des Régions, Seuil 2001, p 84).

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   Un jour pendant mon séjour à Nantes (du 16 au 22 avril, 2017), je suis parti revoir Angers. "Revoir", ai-je dit, car j'étais venu autrefois, en mai 1986, dans la métropole angevine, située à 90 km en amont sur la Loire. C'était pour rendre visite à mes deux anciennes étudiantes qui poursuivaient leur cursus à l'université catholique d'Angers. Résidant alors à Poitiers, j'ai eu à accomplir un trajet en train un peu compliqué: de Poitiers à Angers il y avait deux changements à faire: à St-Pierre-des-Corps et à Tours. Le service de bus interrégional n'existait pas encore.

   Devant la gare d'Angers, les quartiers encombrés, m'avait-il semblé, étaient cette fois complètement dégagés, méconnaissables. Sans les panneaux indicateurs bleu sur blanc, partout présents, on n'aurait pu savoir où on se trouvait. L'impossible château des ducs d'Anjou, seul dans mon souvenir, trônait intact. Les lignes de tramway dont je ne me rappelle pas avoir remarqué la présence il y a trente ans à Angers faisaient trotter maintenant des wagons tout pareils à ceux de Nantes.

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   Saint-Florent-le-Vieil (Maine-et-Loire), petit bourg où naquit Julien Gracq (1910-2007), se situe entre Nantes (Loire-Atlantique) et Angers (Maine-et-Loire), plus proche d'Angers que de Nantes. Selon l'écrivain,  (...) tout: les commodités, la distance, le pli administratif, les relations de famille et de commerce, liait le Saint-Florent de mon enfance au chef-lieu officiel [Angers], où mon père et ma mère avaient passé leurs années de collège, comme le faisaient tous les enfants des notables, ou semi-notables, florentais. (Julien Gracq, La Forme d'une ville, José Corti, 1985, p11). N'empêche, "sa" ville était Nantes, et non Angers.

   Pour le jeune Louis Poirier, une ville sans tramways figurait-elle (...) l'équivalent de ce que pouvait être un pays sans chemins de fer: (ibid. p. 19). Petits, malingres, hauts sur roues, desservant un réseau peu fourni, je n'ai jamais pu faire grand cas des tramways angevins: ceux de Nantes, plus longs, mieux carénés, d'une couleur avenante de beurre frais, (...) (ibid. 20).

   Les tramways actuels de Nantes, aux abords agréables, n'étaient plus les tortillards en forme de cocons que j'avais vus voici trente ans. Je ne sais plus combien de lignes il y avait à Nantes. Sur le plan de la ville, l'Angers actuelle n'aurait toujours qu'une ligne de tram, alors que Nantes en a trois. Julien Gracq arriva à l'École Normale en passant du lycée Clémenceau (à Nantes à trois lignes de tram) au lycée Henri IV (dans Paris aux multiples lignes de métro et de bus). 

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   Le XIXe siècle fut le grand moment du développement des réseaux ferroviaires en France, ce dont un Proust aurait profité pour voyager en Bretagne (cf. billets 95, 96). Le colonialisme et les applications techniques de découvertes scientifiques avaient fait naître des industries entièrement nouvelles. Le besoin de plus en plus pressant de mains-d'œuvre a fini par créer parmi les citadins sans terre deux types d'existence: celle des patrons et celle des ouvriers quasiment réduits à la servitude. Le clivage entre les riches et les pauvres s'est accentué. La loi sur l'esclavage: abolitionniste sous la Révolution, légalitaire de Napoléon, prohibitive de la Restauration, n'a jamais été effective.

    Le général Négrier (!) (1788-1848) du Mans, qui, après avoir servi, comme le limousin Bugeaud (cf. billet 379), sous Napoléon, était toujours engagé en campagne en Afrique du nord. Alexis de Tocqueville (cf. billet 317), quoiqu'il eût une idée de colonie différente de celle de ces militaires, était colonialiste pour de bon. La colonisation de l'Algérie fut maintenue.

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    Dès le XVIIIe siècle déjà, Rennes, et non pas Angers, manœuvrait avec Nantes. La noblesse régionale [de Rennes], (...), est enrichie, souple, flexible, pourvue d'argent, mais aussi de culture; (...); elle pratique sans complexes un commerce colonial hautement rentable; ses fils épousent les héritières bien dotées des négriers de Nantes; (...) (Le Roy Ladurie, op. cit. p. 87)  (À suivre)

 

19 juin 2017

Un tour de l'Ouest de la France (4) : Nantes

    Philologie d'Orient et d'Occident (379) Le 20/06/2017 Tokyo K.                                

Un tour de l'Ouest de la France (4) : Deux Nantais

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Nantes: Place du Bouffay (Photo par K. 2017)

   L'auteur de ce billet, lorsqu'il était étudiant en Lettres à Poitiers dans les années 60, avait comme camarades un groupe d'étudiants en médecine, parmi lesquels il y avait trois Vietnamiens, tous d'une intelligence remarquable, qui étaient de la même famille. Deux filles: Marie l'aînée, Cécile la cadette et leur frère Paul. Partis très jeunes de leur pays, l'aînée seule semblait connaître le vietnamien, leur langue d'origine.

   Parfaitement à l'aise en français, les trois ne connaissaient cependant ni la lecture ni le sens du caractère chinois apposé sur leur bague en or. Il s'agissait du signe représentatif de leur nom d'origine: 金 Kiem (Kim, selon le Dictionnaire annamite Jean Bonet 1899) "or" pour Marie, 白 Pak ou Bak "blanche" pour Cécile et 讃 Tsan "célébration (par parole)" pour Paul. Leur père, jadis haut fonctionnaire au Vietnam du sud, tenait alors avec leur mère un restaurant vietnamien à Paris.

   Tous les trois ont commencé leur carrière de médecin. Marie s'est rendue à Nantes comme anesthésiste au CHU; Cécile, généraliste à Paris; Paul, spécialiste à Cholet. Marie et sa famille ont d'abord habité rue Parmentier, et puis ils ont déménagé quelque part plus au centre-ouest de Nantes.
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   Mon dernier séjour à Nantes, allée Commandant Charcot, m'a donné l'occasion d'aller à pied revoir la rue Parmentier où j'ai été une fois en voiture, bien avant. La rue était là où je l'avais repérée sur le plan, mais à s'y méprendre, tout autre que celle que j'imaginais.

   De retour à mon hôtel, cependant, il m'est venu le nom d'une autre rue, celui de Villebois Mareuil. C'était là que se trouvait la deuxième demeure de Marie, plus près du centre-ville et de l'île de Versailles sur l'Erdre, la plus grande des rivières qui se jettent du côté nord dans la Loire. Cette fois, au lieu d'aller voir la rue Villebois Mareuil, je me suis contenté de me renseigner sur le personnage de Villebois Mareuil dont je venais de voir la statue, en promenade avec M. Habrias (cf. billet 376), place de la Bourse contiguë à celle du Commerce.
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   Selon Kiem, les institutrices françaises avaient été extrêmement efficaces et gentilles. Elles s'occupaient, m'avoua-t-elle, de cette petite Asiatique pour lui faire répéter, après les leçons, les conjugaisons, les règles de grammaire et d'arithmétique ou la terminologie des sciences naturelles, pour ainsi dire, tout ce qu'il fallait pour ne pas redoubler son année, ce qui était absolument nécessaire à la plus grande de sa fratrie qui la talonnait de près à l'école. Elle a bien travaillé sans perdre sa gaieté naturelle! La société française des années 60 était policée, bienveillante.

   Ce qui m'étonne en France, c'est qu'en principe, un étranger peut accéder, par son travail, sa tenacité et sa compétence, à une des plus hautes positions sociales en une seule génération. Quoi qu'on dise, il est inimaginable qu'un immigré étranger au Japon puisse être chef de cabinet d'un ministre, ni ministre, encore moins premier ministre.
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   Revenons à notre Villebois Mareuil (né en 1847 à Nantes, mort en 1900 en Afrique du Sud) qui me semble avoir curieusement reflété la position nationale et internationale de Nantes, ville ouverte aux aventures maritimes, mais en retard par rapport aux pays voisins (Portugal, Espagne, Angleterre et même Pays-Bas cf. billet 377). Son combat au côté des Boers (colons hollandais de l'Afrique australe) contre les Anglais accuse son anachronisme.

   Nantes, à l'abri de la haute mer où se heurtaient depuis longtemps les intérêts d'autres puissances européennes, s'est ouverte un peu tard sur l'extérieur, et avec une vision du monde périmée. Le Nantais s'est lancé dans l'Afrique moderne avec le panache des seigneurs du Moyen Âge, sans tenir compte des expériences acquises en Afrique du nord par l'historien Tocqueville (1805-1859) ou par le "pacha" Bugeaud (1784-1849), gouverneur très problématique de l'Algérie, dont la statue est érigée non pas à Limoges* où il est né mais à Périgueux.
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   M. Habrias m'a informé que le 10 mai 2017, le président François Hollande annonçait la création d'une Fondation pour la mémoire des traites de l'esclavage (cf. billet 377) et de leurs abolitions dont la présidence était confiée à Jean-Marc Ayrault, l'ancien premier ministre et maire de Nantes. C'était le denier acte du président sortant. (À suivre)

* « Bugeaud n'a pas de statue à Limoges, mais une rue (le cours Bugeaud) porte son nom. L'ancien bâtiment de l'Université rue de Genève, (...) , dans son parc arboré, est une ancienne propriété de Bugeaud, un pavillon de chasse, qui était alors en pleine campagne, avec ses arbres et son petit ruisseau! » (Jean-Pierre Levet, le 18/06/2017)

 

 

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05 juin 2017

Un tour de l'Ouest de la France (3) : Nantes

Philologie d'Orient et d'Occident (378)

                                                    Le 05/06/2017    Tokyo   K.

Un tour de l'Ouest de la France (3)

Île de Nantes, Place Pirmil, Prairie de Biesse

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Nantes: deux bâtiments qui penchent ! quai de la Fosse (photo par K.)

   À Nantes, la station de tram Commerce, située à l'ouest du Château des ducs de Bretagne, se trouve à l'intersection des deux lignes 1 et 2. La ligne 1 traverse la ville d'ouest en est, la ligne 2 descend du nord au sud. Les trams de la ligne 2, avant d'atteindre Place Pirmil sur l'autre rive (gauche) de la Loire, enjambent deux bras du fleuve, la Madeleine (rive droite) et Pirmil, qui entourent l'île de Nantes, dont la superficie est de dix à quinze fois plus grande que celle des deux îles (Saint Louis et la Cité) réunies sur la Seine à Paris. 

   Le nom de lieu pittoresque, Pirmil, qu'on peut retrouver dans le département de la Sarthe est expliqué par A. Dauzat et Ch. Rostaing (Dictionnaire étymologique des noms de lieux en France, Larousse, 1963): (...) impératif du verbe piler et mil, millet. Selon Éric Vial (Les noms de villes et de villages, Belin 1983, p. 161, à l'entrée latine Milium: mil): (...) PIRMIL (Sarthe): pile le mil. Pirmil serait donc issu d'une dissimilation: pi(l) + (le) + mil "pile (le) mil". Aussi imagine-t-on que le toponyme nantais Pirmil, de même que son homologue de la Sarthe, représentait à l'origine un lieu où s'effectuait le paisible travail agricole.

   En descendant de Commerce vers le sud, le tram de la ligne 2 marque un arrêt, juste à l'entrée nord de l'île de Nantes, à Vincent Gâche. Il s'agit du boulevard Vincent Gâche, nom d'un mécanicien nantais du XIXe siècle, autodidacte. (...) l'artère [le boulevard], qui fut créée sur l'île de "Grande Biesse" durant la première décennie du XXe siècle, a été l'un des principaux facteurs d'urbanisation de la prairie de Biesse (...) (Wikipédia). Le prolongement ouest du boulevard Vincent Gâche croise la rue Grande Biesse à angle droit.  

   Nantes était riche de ressources en sciences pratiques: Jules Verne en fit une représentation romanesque; le négrier Montaudouin (cf. billet 377), anobli par la traite des Noirs, sut fonder en recourant à l'indigo importé d'Amérique «la Grande Manufacture, une usine au sens moderne du mot, qui réalisa les premiers cotons teints» (Hugh Thomas, La Traite des Noirs 1440-1870, tr. par G. Villeneuve, Robert Laffont, 2006, p. 260). Quant aux anciens chantiers navals, ils ont été transformés en une immense promenade où faire circuler librement un éléphant géant et une araignée gigantesque, tous deux créations mécaniques de la compagnie Royal de Luxe, joies des enfants et même des adultes.

  L'île de Nantes est composée en réalité de plusieurs îles, petites et grandes dont la Biesse. Le comblement des bras, ainsi que la canalisation des rivières, s'est accéléré au cours du XVIIIe et jusqu'au XXe siècle avec la rapide croissance de la ville. L'Île Feydeau, unie à la rive droite, conserva son ancien nom d'île.

    Le dictionnaire de Dauzat-Rostaing n'a aucune entrée pour Biesse. Le livre de Dauzat (Les Noms de Lieux, origine et évolution. Delagrave 1963) n'en dit mot. Celui d'Éric Vial non plus (Les noms de villes et de villages, cité plus haut). Seul ce dernier pose, p. 224, Abbatia, parmi les supposés étymons latins concernant sanctuaires et couvents, tout en en faisant dériver: Labiette (Pas-de-Calais), La Biette (Nord). Une petite rivière nommée Labiette coulerait près de Béthune (Pas-de-Calais). Sur ma carte Michelin, cependant, je ne trouve aucun nom de rivière ni d'agglomération appelée La(-)biette.

   Il est possible que le toponyme nantais Biesse provienne, par aphérèse, de Abbatia qui désignait aussi bien l'abbaye que le terrain qu'elle occupait. Que quelqu'un d'averti me renseigne.

   Le 26 octobre 1440, trois condamnés à mort, dont un grand seigneur catholique déséquilibré, ancien compagnon d'armes de Jeanne d'Arc, furent amenés sur la Biesse, lieu d'exécution: On traverse les bras du fleuve sur plusieurs ponts avant de se rassembler sur les prairies de l'île de Biesse. (Michel Tournier, Gilles & Jeanne, Folio Gallimard, 1983, p. 151).

   Henri Habrias (cf. billet 376) m'a fait parvenir une hypothèse intéressante: Biesse pourrait bien venir du gaulois "betua" (bouleau) que l'on retrouve dans le breton "bezv" de même sens, alors que Takeshi Matsumura (cf. billet 361), dans son Dictionnaire du français-médiéval (Les Belles Lettres, 2015), donne "biés, bied" [FEW1, 312a  gaul. *bedu] "canal". Celle-ci, il me semble, est la meilleure solution étymologique de la Biesse nantaise. (À suivre)

22 mai 2017

Un tour de l'Ouest de la France (2): Nantes

Philologie d'Orient et d'Occident (377)  Le 22/05/2017   Tokyo   K.

   Un tour de l'Ouest de La France (2)  Nantes et ses noms de rues

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La rue de la Juiverie vue de son extrémité est: la Sainte Croix au fond (par Hitoshi Wada)

    À Nantes, le nom d'une rue surprend: rue d'Enfer. Cette petite rue au nom sinistre forme sur la carte de la ville, du côté nord de l'Hôtel de Ville, un triangle avec deux autres rues: Léon Blum et Garde-Dieu

   Henri Habrias (cf. billets 373, 376) me fit parvenir l'hypothèse étymologique la plus plausible du nom d'Enfer par Stéphane Pajot (1966-), journaliste: "Nantes, Histoire des noms de rues".

   Stéphane Pajot explique: Un maître apothicaire, Caron, habitait cette rue au XVIe siècle. Sa maison fut appelée la barque à Caron, donc la maison de l'Enfer et, par extension, la rue de la maison de l'Enfer, (...). L'usage transforme cette expression un peu longuette en rue d'Enfer au cours du XVIIe siècle. (...).

   En effet, dans la mythologie grecque, Χάρων (Caron) est nocher des Enfers.

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   L'hôtel où on a passé plusieurs nuits à Nantes au mois d'avril, à l'occasion de la IXe édition du Salon Pour l'Amour du Fil (cf. billet 375), se trouve sur la rive droite de la Loire, du côté nord de la Gare, allée Commandant Charcot. À l'extrémité ouest de l'allée est situé le Château des ducs de Bretagne, à l'est le Jardin des Plantes. Ce Jardin est, par sa compacité, une petite réplique de son homologue parisien près de la gare d'Austerlitz.

   Le lycée Georges Clémenceau fréquenté par le jeune Julien Gracq jouxte l'ouest du Jardin, dont il est seulement séparé par la rue Stanislas Baudry qui descend vers la Gare. Le côté nord-ouest du Jardin est délimité par la longue rue Gambetta sur laquelle débouche la rue minuscule Guillaume Grou. Ces deux rues, longue et petite, forment également un triangle avec la rue Gaston Turpin née du pied de la Gambetta pour évoluer vers le nord-est.

   Guillaume Grou fut un des négriers nantais qui, après s'être enrichis dans la traite négrière, laissèrent leur nom dans la ville. La ville semble s'être peu souciée de son passé esclavagiste. Une exposition "les Anneaux de la Mémoire" (1992-1994) publia, cependant, des images de l'entrepont d'un navire négrier. Tout récemment, une passerelle piétonne sur la Loire a été dédiée au souvenir de Victor Schœlcher, parisien, abolitionniste convaincu du XIXe siècle.

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   Un après-midi, Henri Habrias m'a fait visiter à la suite plusieurs merveilles du centre-ville. Place Royale, Passage Pommeraye, Opéra Graslin, Cours Cambronne, tous ces sites symbolisant les richesses de la ville. Après le Cours Cambronne, on a débouché sur le Quai de la Fosse, là où furent particulièrement intenses les activités des constructeurs navals et des armateurs, c'est aussi là que se trouvait le point de départ des navires qui allaient transporter, pour deux cents ans (du XVIIe au milieu du XIXe siècle), des marchandises humaines payables à la livraison.

   Sur le Quai de la Fosse a été construit récemment (2012) le Mémorial de l'abolition de l'Esclavage, entre le pont Anne de Bretagne et la passerelle Schœlcher. Or au point où la rue Flandres(-Dunkerque-40) va rencontrer verticalement le Quai de la Fosse, entre le Cours Cambronne et le Mémorial, débouche la rue Montaudouine. Encore une trace onomastique commémorant une des familles qui ont cherché à embellir la ville par leur métier de trafiquant non pas d'opium mais de chair humaine: les Montaudouin.

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   Par rapport aux villes portuaires: Nantes, St Nazaire et Lorient (siège de la Compagnie des Indes Orientales), Angers, ville intérieure, capitale du grand duché d'Anjou, dotée de son redoutable château fort et de ses riches tapisseries, mais privée de débouché à taille industrielle sur l'océan fut définitivement surclassée par ces villes sur la côte atlantique.

     Il est bien possible que la révocation de l'Édit de Nantes (1685, cf. billet 376), incitant les marchands entrepreneurs du royaume à s'expatrier dans le négoce, ait fini par les obliger à se livrer au trafic d'esclaves déjà engagé par d'autres pays d'Occident. Officiellement, les négriers nantais, ne se mettant à armer leurs navires qu'une vingtaine d'années après la révocation de l'Édit, se savaient déjà devancés de loin par les Portugais (Lisbonne) et les Anglais (Liverpool, Londres) dans cette quête d'hommes de peine Africains. (À suivre)

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08 mai 2017

Un tour de l'Ouest de la France (1) : Nantes

Philologie d'Orient et d'Occident (376)

                                                         Le 08/05/2017    Tokyo   K.

Un tour de l'Ouest de la France (1)

Nantes, l'autre forme d'une ville

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Photo: Hitoshi Wada

« Cette photo a été prise du chemin de ronde du château, en direction de la cathédrale.

    C'est la rue Prémion.» - Henri Habrias                                                                                                                                                    

   Il n'a pas plu à Nantes. Le beau fixe, frais et venteux, a duré une semaine, du 16 au 23 avril. Pendant mon séjour, pas une seule goutte d'eau sur le sol de cette côte ouest de la France. Les éboueurs de la municipalité en grève depuis, dit-on, six semaines savaient faire revêtir aux rues nantaises un peu le même aspect qu'elles avaient à Naples où je me suis rendu, il y a quatre ans, en mars.

   Après une petite visite en groupe au IXe Salon international de patchwork "Pour l'Amour du Fil" (cf. billet 375) où je n'assumais pas d'autre rôle que celui de spectateur, j'ai projeté de parcourir sans voiture (c'est-à-dire, en bus ou en train, non pas à pied ni à vélo comme je l'avais fait il y a cinquante ans) une partie du Sud-Ouest de la France: de Nantes à Sarlat en passant par les villes ou sites: Angers, Poitiers, Limoges, Périgueux, Brantôme, Lascaux et Sarlat.

   Toutes ces villes ou sites pittoresques que j'avais connus au moins une fois dans ma vie (sauf Lascaux) se trouvent épargnés des bruyants touristes étrangers qu'intéresse uniquement la Capitale, Paris, mégalopole un peu trop cosmopolite. On peut maintenant se dispenser d'y séjourner pour filer directement en TGV depuis l'aéroport Charles de Gaulle vers les grandes villes de province.

   - - - - -

   Je me suis déjà rendu plusieurs fois dans la ville de Jules Verne sans apprendre grand-chose de ce qu'il y a d'original: de social, d'économique, de politique voire d'historique. Cette fois cependant, un heureux hasard m'a permis de la connaître bien mieux et en détails que dans mes petites visites précédentes. Ce hasard est la présence, dans la ville, d'Henri Habrias (cf. billets 373, 374), professeur émerite de l'université de Nantes, diplômé de l'université de Poitiers où je m'étais inscrit avant lui. On s'est connu tout récemment par nos échanges en ligne du début de l'année.

   Au moment où j'étais étudiant à Poitiers dans les années soixante, Nantes, comme ville universitaire, était inconnue à un simple étudiant étranger, fraîchement débarqué dans l'Hexagone. À la suite de la Grande Révolution où on vit abolir toutes les anciennes universités, Napoléon institua l'Université Impériale dont la Faculté de Nantes ne faisait pas partie. C'est seulement au début des années 1960 que fut rétablie l'université de Nantes. Elle est flanquée actuellement d'un département de Langue japonaise dont ne dispose aucune autre université à proximité. Dotée d'un club de foot de catégorie A, Nantes est la sixième ville de France en nombre d'habitants, surclassant de loin Poitiers.

   Voici comment s'expliquerait l'oubli (?) de Napoléon. 

   En contraste avec Poitiers où le roi de France et les grands docteurs parisiens s'étaient réfugiés pendant la Guerre de Cent ans (c'était ces derniers qui examinèrent le cas de Jeanne d'Arc, créant ainsi le comité qui préparerait l'université), Nantes, au sud de la Bretagne, prospère par le commerce fluvial ou maritime et puissante par ses ducs de Bretagne et d'Anjou qui pouvaient défier le roi de France, se réservait toujours une certaine distance à l'égard du pouvoir royal, future autorité centrale.

   La promulgation d'un édit de tolérance religieuse à Nantes (1598) n'était pas un simple acte juridique imaginé au cours d'un tour royal en province. Henri IV, néophyte catholique (jadis protestant), a dû réfléchir sérieusement aux effets que devait donner cet édit à la ville longtemps "ligueuse" (cf. la Sainte Ligue, coalition des Grands afin de contrecarrer le protestantisme). L'Édit devait être promulgué à Nantes où les nouvelles idées économiques rivalisaient avec l'ancienne prérogative féodale de la noblesse.

   Non seulement à Nantes mais dans tout le royaume, l'Édit allait profiter aux gens nouveaux: bourgeois, commerçants, artisans et entrepreneurs de tous genres, au détriment de l'ancienne classe terrienne. Une fois l'Édit révoqué en 1685 par le petit fils de Henri IV, Nantes se lança dans le commerce avec les colonies et l'Afrique: les Nantais se mirent à transporter du sucre, du tabac, du café et surtout des esclaves.  (À suivre)