Philologie d'Orient et d'Occident

21 mai 2019

Formalisme et phonétisme (4)

Philologie d'Orient et d'Occident (429)  Le 21/05/2019  Tokyo  K.

Formalisme d'Orient et phonétisme d'Occident (4)

Nom d'action et verbe en chinois 

CIMG5751

L'Océan Pacifique (Ogasawara, Chichi-jima, mars, 2019, photo K.)

 

   L’ouvrage de Václav Blažek et Michal Schwarz, The Early Indo-europeans in Central Asia and China (Innsbruck, 2016) est certes riche en témoignages lexicaux indo-européens. Mais nous avons émis, dans nos trois derniers billets (426, 427, 428), quelques réserves sur la qualité de la comparaison du tokharien avec le chinois. Cette fois, il nous sera permis d'envisager un point de vue autre que des nominaux entre les deux langues. À l'entrée 13 (p. 28), les auteurs autrichiens ont laissé ces commentaires:

   Note: Adamus (p.c., Dec 11, 2012) mentions that in Tocharian there are no traces of the s-stem, attested directly practically only in Old Icelandic ljós n. « light » < *leuhsa- (Pokorny 1959, 689). But the Chinese forms also bear the verbal meaning and in this perspective the borrowing of the Tocharian sigmatic verbal forms seems quite natural.

   Comments: The borrowing is datable before 600 BCE. Old Chinese adopted the sigmatic verbal stem of the Common Tocharian, forming the preterite.

   D'après notre pauvre connaissance de la grammaire chinoise, une même forme peut exprimer à la fois le nominal et le verbal. Il n'y a pas de distinction formellement nette entre les deux. Le sens se comprend selon l’ordre des mots ou le contexte. Or, ces deux savants emploient des termes de la grammaire indo-européenne, tels: s-stem, verbal form, preterit(e). Le verbe chinois est, dans un sens large, aoristique (sans temps, sans distinction avec nom d'action). Connaissait-on en chinois le « s-stem » comme en grec ou en sanskrit? L’ancien chinois adopta-t-il ce « s-stem » verbal du tokharien commun, formant le prétérit ? Improbable. Notre doute sur l'hypothèse peut naître d'une mauvaise lecture des commentaires. Une tout autre approche pourra mieux clarifier le problème. 

   Les japonais ont emprunté au chinois le caractère 言 (lecture classique japonaise: gen ou gon) pour rendre notre koto(ba) « parole, langage ». Or ce 言 signifie, comme nous venons de montrer dans le billet 428, le sens nominal « parole, récit, (ce qui est) dit » en même temps que le sens verbal « parler, dire ». De même, 鳴 míng veut dire: « action de chanter » ainsi que « chanter (sens verbal) ». 

   鶏 鳴 jī míng signifie donc soit « (Au) chant du coq, (Au) coq chantant » soit « Le coq chante ou Le coq a chanté (le temps chinois est aoristique) ». Pour mettre en relief le prétérit ou l'accompli (le perfectum), les anciens Chinois employèrent une des particules adverbiales, 既 (déjà) en l'occurrence, entre 鶏 et 鳴. On a donc 鶏 既 鳴 矣 jī jì míng « Le coq a déjà chanté ! » ( 矣 correspond à liǎole 了 moderne, terminant l'énoncé). En 2010 (billet 22), nous avons examiné cette formule dans un poème de Shījīng.

   En chinois moderne, on emploie souvent un adverbe: 已 "déjà" ou jīng 已経 "déjà" pour rendre le perfectum. Dans la phrase quasi nominale à l'aoristique: wèntí jiĕjué 問 題 解 決 « le problème (est) résolu(tion) », le temps est mis au perfectum avec: wèntí jiĕjué 問 題 已 解 決 «le problème (est) déjà résolu». La phrase tā zǒu le 她 走 了« elle part / est partie» (le 了= 矣) peut être renforcée par l'adjonctionjīng: tā yǐjīng zǒu le 她 已 経 走 了« elle est déjà partie ». La langue chinoise a été toujours privée de l'architecture temporelle qui caractérise le système verbal indo-européen. Le système du verbe basé sur l'aoriste (non-limité) ne semble pas avoir existé en chinois. Le système composite (nominal / verbal) a sans doute précédé le système verbal indo-européen.

   On s'est demandé, pour l'ouvrage des deux linguistes autrichiens, ce qu'ils entendaient par ce verbe chinois au s-stem (aoriste sigmatique) emprunté au tokharien. Là-dessus, Jean-Pierre Levet, helléniste comparatiste renommé (cf. billet 423), nous a fait parvenir une clarification que nous allons publier intégralement dans le prochain billet (430), nous contentant de donner seulement ici sa conclusion: « L'emprunt [en chinois] a pu se faire non pas à une langue indo-européenne (le tokharien), ni même à l'indo-européen, mais à l'ancêtre de ce dernier, l'eurasiatique ». (À suivre)

 


07 mai 2019

Formalisme et phonétisme (3)

Philologie d'Orient et d'Occident (428)  Le 07/05/2019  Tokyo  K.

Formalisme d'Orient et phonétisme d'Occident (3)

Quelques emprunts au tokharien en chinois

CIMG5743

Plage Ko-minato (Ogasawara, Chichi-jima, le 25 mars 2019, photo K.)

 

   Dans les quinze pages (The Early Indo-europeans in Central Asia and China, p. 21-35, Innsbruck 2016) consacrées aux emprunts tokhariens dans la langue chinoise, figurent 25 entrées, mots-idées chinois qui auraient été originaires du tokharien. Toutes les occurrences, bien qu'elles manquent d'évidences culturelles concrètes qui devaient exister dans les deux langues, ne manquent pas de stimuler l'imagination des usagers quotidiens des kanjis (idéogrammes). Chaque idéogramme révèle à ceux qui croient s'y connaître un autre profil insolite à travers de probables relations avec l'indo-européen.

   11) (p.27-28) Le tokharien B lyam, pl. lymanta m. "lac" (cf. grec λίμνη f "étang d'eau dormante laissé par la mer ou une rivière"; lac marécageux; piscine artificielle; bassin; λιμήν "port") est lié, selon Václav Blažek et Michal Schwarz, au chinois 潭 tán (< *dhǝm < *lhǝm, ce dernier de la première dynastie des Hans) "golfe; mare; gouffre". Le chinois 潭 est analysable en deux éléments: 氵et 覃: le premier (氵) sert de sigle pour signifier (gouttes d') eau, le second 覃 (< t'an < t'am < dǝm : selon le Tôdô 1980) est "un panier tressé, une profonde passoire de bambou". Réunis en 潭, les deux signifient "gouffre profond". Le lien de lyam avec le chinois 潭 (*lhǝm) peut être phonétiquement possible, mais sémantiquement l'hypothèse laisse à désirer: la différence de profondeur entre étang et gouffre nous semble avoir été négligée.

   L'idéogramme 潭 nous rappelle un vieux magazine littéraire japonais, dans les années 30-40, du nom de tan-kai 譚海. Dans tan 譚, le sigle氵de 潭 est remplacé par 言 gen ou gon "parole, dit, parler, dire". 譚 veut dire "récit(s), narrer, raconter". Ce qui est extraordinaire en chinois (et en japonais aussi qui lui a beaucoup emprunté), c'est que les trois mots 覃 "profond (vers le bas)" 潭 "gouffre" 譚 "récit, raconter" se prononcent parfaitement de la même manière, successivement, selon le Tôdô 1980: dǝm > t'am > t'an >tán. Ce qui différencie le sens n'est donc pas le son mais la forme. En ce qui concerne ces trois mots: 覃  潭  譚,  ce qui assure le son et le sens global concerne la partie droite du mot 覃 (qui reste toujours identique), le sens spécifié, la portion gauche du mot.

   L'homophonie est évitée visuellement, comme d'ailleurs en français, entre ère, air, aire, erre, ers, haire, hère et tout leur pluriel. Mais en chinois le vrai sens (ἔτυμος) est manifestement mieux conservé qu'en français. Le son peut s'altérer, le sens y demeure.

   海 (hai chinois, kai japonais), c'est la mer. La portion droite 毎, deux fois répétée (毎毎), ou représentée par l'idéogramme kai 晦, signifie "sombre, trouble". En chinois, la mer est les eaux (氵) sombres (毎) dont le sens glisse naturellement vers "une grande quantité (d'eau)" d'où le mot ju-kai 樹海 "flots d'arbres, futaie". Notre magazine 譚海, calqué là-dessus, veut donc dire "flots de récits" en terme soutenu.

   12) (p. 28) Au tokharien AB lik- "laver" et B laiko- "bain, lavage" correspondrait le chinois 滌 (la partie droite 條 est maintenant simplifiée en 条) "laver, nettoyer, dépouillé, clarifier (alcool)" dont la plus ancienne occurrence *l(h)īkw "nettoyer, dénudé" serait dans le Shījīng 2600 BP (cf. billet 22). Cette forme chinoise est censée liée avec lat. liquēre "être clair, liquide". Une remarque importante des auteurs: L'emprunt qui eut lieu avant 2600 BP avait probablement un sens spécifique de purification rituelle. Mais ainsi, nous devrions nous demander si l'emprunt ne s'est pas produit dans le sens inverse: du chinois au tokharien.

   13) (p. 28) Le sens de la racine du tokharien AB luk- "briller, illuminer, être illuminé, éclairer" serait passé au chinois 濯 yào [qui se prononce actuellement zhuó, non pas yào; les auteurs auraient pris ce mot pour yào: soit 曜 soit 耀 ou 燿, tous en effet à peu près du même sens que zhuó 濯 - seulement différenciés par la technique de nettoyage: le soleil 日 (曜), la lumière 光 (耀), le feu 火 (燿) ou enfin de l'eau氵(濯)] "être propre, brillant, splendide, lumineux, luisant". La partie droite 翟 (羽 "plume" + 隹 "oiseau": élancée et luisante) de ces mots, assure le sens commun à ces idéogrammes 濯, 曜, 耀, 燿. Il est donc extrêmement délicat de comparer sur une même mesure les signes fondamentalement phonétiques d'Occident avec les mots de formation idéogrammatique d'Orient. (À suivre) 

Posté par Xerxes5301 à 00:01 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , ,

23 avril 2019

Formalisme et phonétisme (2)

Philologie d'Orient et d'Occident (427)  Le 23/04/2019  Tokyo  K.

Formalisme d'Orient et phonétisme d'Occident (2)

 À un ami spécialiste de tokharien

CIMG5750

Plage Copépé (Ogasawara - Chichijima, le 25 mars 2019, photo K)

   Aux temps homériques, c'est-à-dire, vers 2800 ans BP, l'aède chantait des épopées, ses créations poétiques épiques à la demande du public aristocratique. Son métier consistait donc à créer des œuvres ou à apprendre par cœur plusieurs longs morceaux oraux aux thèmes traditionnels et à les chanter en s'accompagnant d'un instrument de musique, φόρμιγξ, une sorte de lyre. Homère fut le plus célèbre de ces aèdes.

   Leur activité artistique, foncièrement orale, ne reposait pas sur l'écriture, quoique plusieurs systèmes d'écriture fussent déjà bien répandus et en usage dans le monde méditerranéen. À l'époque, la création littéraire la plus pratiquée se passait d'écriture. Il est à nos yeux surprenant qu'il n'y ait eu, dans les deux œuvres homériques, aucune occurrence de γράμμα "lettre, caractère d'écriture soit gravé soit tracé", alors qu'on reconnaît, au vers 168, chant VI de l'Iliade, un terme permettant de supposer la présence sinon de caractères d'écriture proprement dits mais, au moins, de signes graphiques.

     πέμπε δέ μιν Λυκίην δέ, πόρεν δ᾽ὅ γε σήματα λυγρὰ  (v. 168)

"mais il (Roi Proïtos) envoya Bellérophon en Lycie, et lui donna des signes funestes"

     γράψας ἐν πίνακι πτυκτῷ θυμοφθόρα πολλά ...  (v. 169)

"traçant dans une tablette repliée maints caractères mortels" (tr. selon E. Lasserre)

   Ce passage, unique dans Homère, permet d'envisager qu'il s'agisse des signes linguistiques. Cependant nous ne savons pas au juste la nature exacte des signes qui différeraient des lettres en caractères d'écriture.

   Il est clair que depuis le temps immémorial de l'oralité occidentale, le sens était plus étroitement lié au son qu'à la graphie. D'où est née, en Occident, la prééminence éternelle du son sur la représentation graphique de la langue. L'arbitraire saussurien du signe linguistique concernait le son (image acoustique) et le sens, non pas l'image visuelle et le sens, comme c'est souvent le cas dans les pays d'Asie à idéogrammes.

                                                             - - - - - -

    L'évaluation des emprunts réciproques entre le tokharien, langue aux principes phonétiques, et le chinois ancien, langue aux principes idéogrammatiques, est ainsi extrêmement hasardeuse à opérer, le résultat d'évaluation bien incertain et aléatoire. Il en est de même d'un simple essai de comparaison entre ces deux langues, d'autant que le tokharien est disparu depuis belle lurette. Mais faute de meilleure méthodologie, nous continuerons d'examiner, de notre point de vue idéogrammatique, quelques emprunts tokhariens en chinois, numérotés d'entrée dans le travail de Václav Blažek et Michal Schwarz (Innsbruck 2016 cf. billet 426).

    6) (p. 25) Nous sommes quasiment réduit à quia en ce qui concerne la pertinence du lien entre la graphie 姫 (< tši < ki - que le japonais conserve - < kıei < ǝg, selon le dictionnaire Tôdô 1980) et son sens "fille de famille, appellation hypocoristique de fille" lié au tokharien A kuli, acc.sg kule; B klīye klyīye, acc.sg. klaiklaiñ klai- "femme, femelle". L'idéogramme 姫 est déjà composé de deux éléments: 女 (< niu <ıo < nıag) "femme, fille"+ 臣 chén (< ghien "sujet, ministre"). Or, selon le Tôdô, 姫 est une forme postérieure, de calque légèrement simplifié de 姬. Ce qui aurait assuré la lecture (< tši < ki < kıei < ǝg) n'est pas 臣 chén (< ghien) mais la portion droite du caractère 姬 (sans 女). L'idée qui lie le son 姬 (ǝg) au sens hypocoristique de "fille", assuré sans doute par 女 nıag "femme, fille", n'est toujours pas claire.

   La formation secondaire de l'idéogramme 姫 fait entrevoir, avec son sens raffiné, de l'image d'une société évoluée. L'idéogramme ne serait pas postérieur au début de la dynastie des Zhou de l'Ouest (vers 3000 ans BP). Les auteurs figurent l'original en *klǝ, forme qui fait supposer en effet l'accusatif tokharien en kule, klai-, etc. Mais la société devait être bien hiérarchisée. Dans cette Chine antique, l'idée parfaitement conçue de "fille de bonne naissance" aurait-elle manqué de son signe phonique au point qu'on doive recourir à un emprunt à une langue étrangère?

   7) (p. p. 26)  L'argument des deux auteurs autour du terme chinois 軌 guǐ "roue, cercle" (< kuǝi < kıui < kıuǝg, selon le Tôdô) est enrichissant. Cependant, on se demande pourquoi les deux savants n'ont pas recueilli dans la liste de vocables comparés le grec κύκλος que R. Beekes fait venir justement de l'indo-européen *kwe-kwl-o. (À suivre)

Posté par Xerxes5301 à 00:01 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , , , ,

09 avril 2019

Formalisme d'Orient et phonétisme d'Occident

Philologie d'Orient et d'Occident (426)  Le 09/04/2019  Tokyo  K.

Formalisme d'Orient et phonétisme d'Occident (1)

 À un ami spécialiste de tokharien

 CIMG5726

(Ogasawara, Chichi-jima, le 25/03/19. photo K.)

   Naruhito qui succédera à l'empereur Heisei, son père, sera le cinquième empereur depuis l'ouverture du pays en 1868. La tradition veut, dès l'ère Meiji, que chaque empereur soit appelé d'un éponyme qui définira son règne: Meiji 明治 (1868-1912), Taïshô 大正 (1912-1926), Shôwa 昭和 (1926-1989), Heisei 平成 (1989-2019). Le Prince sera désormais appelé empereur Reiwa. Le caractère 和 "accord, paix, harmonie" est bien anodin. Va également pour le "loi, ordonnance, excellence". Mais on oublie une vieille formule chinoise: 巧言令色 "Diseur de bons mots, mauvais caractère".

   L'engouement japonais pour les mots calligraphiés est peu commun. Plutôt insensibles aux sons, ils sont férus des graphies. Gloser sur les formes est leur passe-temps favori, conséquence de plus de six ans d'apprentissage de milliers d'idéogrammes, qui, en Chine, sont largement simplifiés.

   - - - - - -

   The Early Indo-europeans in Central Asia and China de Václav Blažek et Michal Schwarz (Innsbruck 2016) qu'un ami spécialiste de tokharien nous a fait parvenir est un grand travail d'érudition sur des emprunts tokhariens en chinois. Un peu mieux instruits (espérons!) en idéogrammes, nous essayons de les sonder un peu plus. (p. 22-25)

1) (p. 22-23) Le mot chinois 域 "frontière" (yù < û < iu < hıǝk [h = h glottal], selon le dictionnaire Tôdô 1980) est étymologiquement comparé avec le mot 國 "pays" (guó < kuǝ < kuo < kuǝk). L'hypothèse est possible: l'analyse des deux idéogrammes est à peu près identique: 域 (土 "terre" + 或 [口"clôture délimitée, défendue" par 戈 "hallebarde"]): 國 (口 + 或). L'idéogramme 或, dégagé du sens ancien "territoire limité" et entraîné par une homonymie, vient à signifier "certain". Les plus anciennes lectures [hıǝk: kuǝk] des idéogrammes 域 et 國 pourraient s'identifier, h- étant h- glottal.

2) (p. 23) L'idéogramme 佳 "bon, beau" (jiā < tšia < kiai < kăi < kĕg, selon le Tôdô) est composé de deux éléments: 人"personne" et 圭 "bien formé, beau" (guī < kuǝı < kueı < kueg). 佳, sens concret, se dit plutôt d'une personne, 圭, d'une chose. Comme composé, 佳 est postérieur à 圭. Ce sera donc 圭 qui devrait trouver un parent en tokharien A. kär "bon, beau", même si, avec kĕg pour 佳 ou kueg pour 圭, ces deux idéogrammes partaient de la même origine. Les deux évolutions phonétiques ont été différentes.

3) (p. 23-24) L'idéogramme 乘 ou 乗 chéng, shèng "monter, monture" (乘 analysé en 人+ 木 homme sur un arbre) semble avoir signifié tout d'abord l'action de "monter" d'où "monture". Selon le Tôdô, le chinois chéng remonte: > ṭṣ'ǝng > dʒıǝng > diǝng; l'autre shèng > ṣǝng > chıǝng > dʒıǝng > diǝng. Nous ne voyons pas comment la forme originelle, diǝng, pouvait avoir rapport avec les tokhariens: A. klaṅk "bête monture"; A. klāṅka- "monter" ; B. kleṅke "véhicule"; B. klāṅkā- "monter, véhiculer".

4) (p. 24) Comme correspondant au tokharien B. klese "orge", l'auteur présente l'idéogramme 稼 jià "grain, récolte, semer". Or, 稼 jià ne veut dire originairement ni "orge" ni "grain" ni "récolte" ni "semer" mais "gain ou gagner". L'idéogramme 稼 est composé de 禾 "grain, céréales" et 家 "maison (porc 豕 sous toit 宀), grenier". C'est l'élément 禾 qui assume le sens souhaité (orge ou grain). 稼 jià "engranger des céréales, d'où, récolter, gagner", remonte > tšia > kia > kă > kăg;  禾 hé > hǝ > ho  > hua (h est glottal) > huar. Les deux formes originelles: kăg et huar pouvaient-elles s'identifier? Possible. Car la voyelle d'intervention -u- de huar ainsi que les consonnes finales -g et -r peuvent s'estomper. Mais le sens originel, déjà complexe, de 稼 jià diffère de loin de celui de 禾 "épi(s) de céréales".

5) (p. 24-25) Comme correspondant au tokharien A. ko ou B. kau, est présenté le chinois 牯 "vache". Celui-ci est composé de deux lexèmes: 牛 "bœuf" et 古 "vieilli, durci, émasculé" ( < ku < ko < kag, selon le Tôdô). Le bœuf 牛, dit niú, remonte à l'ancien ngıog. La nasale n- et la voyelle d'intervention (voyelle secondaire) -ı- estompées, 牛 ngıog peut se réduire en go(g), voire, *gwōu-s indo-européen (Chantraine. cf. skr. gaúḥ,; gr. βοῦs "bœuf, vache"). 牯 "bœuf émasculé, vache", partant de kag, doit avoir suivi le même itinéraire que celui du substantif-adjectif chinois 古 "vieilli, durci, émasculé". Il est cependant impensable que le chinois, sans doute depuis longtemps doté du vocable *go- pour ses bovidés, ait emprunté au tokharien ko ou kau pour spécifier sa vache. 牯 , doit être antérieur aux mots tokhariens. (À suivre)

Posté par Xerxes5301 à 00:01 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , ,

26 mars 2019

Ubac et adret: genres grammaticaux en chinois

Philologie d'Orient et d'Occident (425)  Le 26/03/2019  Tokyo K.

Genres grammaticaux en chinois :

 yīn «ubac» et yáng «adret»

 

   On sait que la plupart des langues d'Extrême-Orient dont le chinois, le japonais, le coréen, et quelques langues ouraliennes en Europe telles que le finnois, le hongrois ou l'énigmatique basque n'ont pas de genre grammatical dans les substantifs. D'autre part, bien des langues européennes telles: le français, le roumain, l'allemand, le slovène, le suédois, l'irlandais, le breton, le russe, en ont deux ou trois: le français, le roumain, le breton, l'irlandais (2 genres: masculin et féminin); l'allemand, le slovène, le russe (3: masculin, féminin et neutre); le suédois (2: un genre commun [masculin + féminin] et neutre). L'anglais qui a actuellement perdu, sauf dans quelques pronoms personnels, toute notion de genre comparable au français et à l'allemand, avait trois genres dans cette langue qui est son ancêtre (le vieux germanique): masculin, féminin et neutre.

   Toutes ces langues d'Europe, à part les langues ouraliennes et le basque, remontent à l'indo-européen éclaté dialectalement en ancien grec, latin, sanskrit, vieux slave et celtique-gotique. Elles étaient invariablement munies de trois genres: masculin, féminin et neutre. On suppose, quant à l'origine du genre grammatical, que toutes ces anciennes langues indo-européennes peuvent être représentées par le hittite à deux genres: animé et inanimé. Ce dualisme d'origine hittite ne peut en rien, toutefois, être comparé au suédois moderne à deux genres: épicène et neutre. La langue scandinave ne revit pas son début mais entérine une évolution contemporaine de la langue.

    - - - - - -

   On sait aussi que sinon à tous les mots chinois, souvent à la fois substantifs et verbes, au moins à un grand nombre de mots appariés, est inhérente la notion de clivage entre yīn 陰 «ombragé, inanimé» et yáng 陽 «ensoleillé, animé». Cette vieille idée qui consiste au partage des choses fut longtemps exploitée dans la divination ayant recours aux idéogrammes.

   Ex.: catégorie       « ensoleillée »                           « ombragée »

                           jour       昼   « zhòu »   - - -          nuit    夜   « yè »

                           ciel        天   «tiān»      - - -          terre   地   « tŭ » 

                           feu        火   « huŏ »     - - -         eau     水   « shuǐ »

                           mobile   動    «dòng»    - - -     immobile  静   «jìng»

                           lumière  光    «guāng»     - - -  obscurité  闇   «àn»

                           soleil     日    «yáng»    - - -        lune      月   «yuè»

                           homme  男    «rén»      - - -        femme  女   «nǚ»

                           recto     表    «biăo»      - - -       verso     裏   «lǐ»

               nombre impair  奇数  «jīshù»   - - -  nombre pair  偶数  «ŏushù»

                           dur       剛    «gāng»       - - -     tendre    柔    «róu»

                           été       夏    «xià»      - - -          hiver     冬    «dōng»

                          animal  動物  «dòngwù»   - - -      plante   植物  «zhíwù»

   La liste peut être déroulée à l'infini. Les mots classés dans la catégorie 陽 "yáng" sont censés avoir une signification active, lumineuse, dynamique et mobile, voire animée, alors que les mots classés 陰 "yīn" sont à l'opposé de "yáng", c'est-à-dire, du côté du passif, du sombre, du statique, de l'effacé, voire de l'inanimé. Cette catégorisation des mots chinois ne peut avoir de rapport direct avec la division entre animé et inanimé hittites. Mais il peut y avoir quelque chose de commun entre elles.

   Ce qui a travaillé dans le hittite est la grammaticalisation analytique surtout à partir des éléments animés. Dans le grec, l'animé hittite s'est scindé en deux genres: masculin et féminin, qui finirent par se doter des moyens suffisants d'exprimer la relation casuelle, alors que l'inanimé, devenu neutre, est toujours resté quasi passif: le nominatif et l'accusatif ne se distinguaient qu'à peine, se contentant de la construction ergative qui n'a pas besoin d'exposant nominatif. Le neutre, cette inertie, a été abandonné par beaucoup de langues. C'est l'esprit analytique qui a triomphé dans la grammaire indo-européenne.

    - - - - - -

   Un bus nous transportait de Moûtiers au Val Thorens, station d'hiver en Savoie. À mi-chemin, nous avons remarqué sur le versant ensoleillé d'une colline, un petit supermarché nommé "d'Adret". Oui, les massifs alpins ont toujours un versant donnant sur le sud (adret) et un autre donnant sur le nord (ubac). Adret et ubac, deux versants d'une même colline, se jouxtent et se complètent. L'adret, bon côté, est favorable à plus d'habitats, à plus de cultures qui peuvent monter plus haut que de l'autre côté. Mais l'ubac offre aux skieurs un bon terrain, car la neige, rechignant à fondre, est mieux conservée qu'à l'adret. L'ombragé vaut l'ensoleillé. Toutes choses ont deux côtés qui se valent.

   Ne serait-ce pas ainsi que les anciens Chinois avaient conçu le monde? Trop pousser à la raison analytique peut nuire. La vision synthétique à deux genres, idée dominatrice du yīn-yáng, était aussi salutaire dans la langue de l'Asie orientale. (À suivre)

 

Posté par Xerxes5301 à 00:01 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , , , , ,


12 mars 2019

Éloge de Grand-Mère

Philologie d'Orient et d'Occident (424)  Le 12/03/2019  Tokyo K.

Genre grammatical et genre humain

Éloge de Grand-Mère (à Anne, tante d'un ami à Berlin)

 

   Kosaka (cf. billet 133), petite commune du département d'Akita, se situe à l'extrémité nord de Honshû, la principale des îles de l'archipel. Elle est à 700 km au nord-est de Tokyo, à 20 km au sud-ouest du lac Towada, parc national. À la fin de l'époque Édo, on a découvert dans les environs de riches filons de cuivre. Depuis, l'exploitation minière a assuré à la commune une période relativement longue de prospérité, au terme de laquelle vit le jour l'auteur de ces lignes.

   Formée de plusieurs agglomérations d'origine aïnou sans doute, la petite commune où continuaient de vivre seulement quelques centaines d'âmes s'est transformée en peu de temps en un bourg moderne de vingt mille habitants aux installations diverses: jardins d'enfants, église catholique, écoles communales, collèges, lycée, hôpital, théâtre de kabuki, stade, terrains de tennis et une salle de cinéma où on s'est émerveillé, au début des années 1950, d'une France sauvage avec Crin-Blanc (Lamorisse, 1953). Au fin fond des provinces du Nord-Est, on accédait aux paysages du midi de France. 

    Deux genres d'humains habitaient la ville: les anciens et les modernes. Ces derniers, cadres et ouvriers, originaires des départements voisins: Aomori, Iwate, Yamagata ou de Hokkaido ou même de Tokyo, étaient venus y travailler dans le commerce ou l'administration, dans des ateliers d'industries diverses, dans la fonderie ou des galeries de mine. Les cadres habitaient des maisons particulières, les ouvriers, de grands ensembles bénéficiant des équipements collectifs tels que l'eau courante, l'électricité, le chauffage ou les bains publics. Cadres et ouvriers, ils étaient bien citadins à nos yeux.

   Immeubles un peu hâtivement construits mais modernes. Sur ces éléments citadins qui s'étaient définitivement installés en ville, les anciens ruraux tranchaient nettement par leurs aspects frustes et sauvages. Notre agglomération était située dans cette traditionnelle subdivision administrative qui ressemblait à un habitat aïnou sinon à un village de Corée du nord.

   Les femmes du secteur campagne, dont faisait partie notre baassan (grand-mère), analphabètes pour la plupart mais dotées de je ne sais quelle sagesse, se montraient extrêmement travailleuses, intelligentes et souvent plus clairvoyantes en toutes choses que les hommes. Les femmes de la ville, dont notre mère, qui étaient effectivement mieux instruites que la longue lignée des mères qui l'avaient précédée, ne l'étaient pourtant pas autant que Grand-Mère. Pourquoi cela?

   Il nous semblait que, du point de vue du sexe, la vie des anciens (hommes et femmes) de notre bourg évoluait à peu près en trois phases: 1) période androgyne (de la naissance à l'âge d'environ 15 ans) où les filles peuvent être garçons, les garçons, filles. 2) période genrée (de 16 à 50 ans) où les deux sexes agissent différemment, tout en se complétant. 3) période épicène (à partir de 50 ans) où les deux se retrouvent pour s'entendre et s'entretenir. La première idée de Grand-Mère a été conçue chez nous, adolescent, lorsqu'elle dépassait ses 50 ans. Étant à l'âge nébuleux, nous n'avions conscience d'elle que comme un être cher, adorable certes, mais sans genre spécifique.

   Olivier Monod (Libération16/01/2019) nous fait part d'une idée d'après laquelle « les Indiens d'Amérique n'avaient non pas deux genres, mais entre 3 et 5! [... ils] n'étaient pas jugés sur leur sexualité, mais sur la façon dont ils aidaient la tribu et contribuaient au bien-être de leurs proches. Ils étaient jugés par leurs qualités et compétences ».

   Cette idée nous fait réaliser que notre conception de la sexualité des femmes âgées du nord du Japon, si éloignée des concepts modernes occidentaux, ne l'est pas autant de ceux de certains groupes d'Indiens d'Amérique ainsi que des concepts grammaticaux de certaines langues archaïques telles que le hittite qui fait distinction des deux genres: animé (qui allait se scinder en deux) ou inanimé pour tous les substantifs.

   À voir les débats se dérouler en France sur la féminisation des noms de métiers (Le Point 22/02/2019. cf. billet 410), on peut se demander si la francophonie, quoique entravée par sa conception dualiste du monde, ne ferait pas mieux de s'aviser qu'il n'y a pas que deux genres, féminin et masculin, mais qu'il y a plusieurs stades de sexualité: femme; homme; femme-homme; homme-femme et transgenre comme chez nous ainsi que chez les Indiens d'Amérique. (À suivre)

 

26 février 2019

L'accusatif neutre

Philologie d'Orient et d'Occident (423)  Le 26/02/2019  Tokyo K.

L'accusatif neutre - suite au billet 414

  

   Hana-(w)o kau "acheter des fleurs"; kuni-(w)o meguru "parcourir le pays". Ainsi la particule en japonais (w)o est censée indiquer la fonction d'un complément d'objet direct. On peut se passer de cette particule d'accusatif (ainsi que de bien d'autres particules casuelles) et dire: hana kau; kuni meguru. Car, quand le rapport de causalité se devine facilement entre les mots, l'exposant casuel n'est pas trop exigé (cf. billet 416). La particule wo, d'origine interjective (c'est-à-dire, accentuée), avait pu se mettre à plusieurs cas, même au nominatif: (w)otomera-wo sode-furu-yama ... "la montagne d'où les jeunes filles agitent leurs manches ..." (Man'yô-shû, 2415, cf. wotomera-ga sode-furu-yama ... 501).

   Selon Konoshima Masatoshi, spécialiste des particules, le cas de complément d'objet direct (accusatif) des langues occidentales se soumet au verbe transitif, indiquant l'objet de l'action verbale. La particule (w)o n'est cependant pas que pour le verbe transitif (Étude des particules japonaises, Tokyo, Ôhûsha, 1973, p. 60). Or, repensons la pertinence de ces propos pour montrer sa validité en grec ancien.

      - - - - - -

   On se remet à l'analyse des vers 52-53, chant XX de l’Odyssée. (cf. billet 414)

... ἀνίη καὶ τὸ φυλλάσσειν / πάννυχον ἐγρήσσοντα, ...

   Les trois traductions: Bérard: rester toute la nuit aux aguets, sans dormir, c'est encore une gêne (Bibliothèque de la Pléiade, 1955); Chantraine: c'est là une gêne de veiller toute la nuit sans dormir (Grammaire homérique, t. II, 1981, p. 305): Leconte de Lisle (1870), se passant de détail, ne disait que l'essentiel: il est cruel de veiller toute la nuit.

   Selon les rédacteurs du site Chicago Homer (http://homer.library.northwestern.edu/), τὸ (τὸ φυλλάσσειν) est article neutre singulier, accusatif; πάννυχον, adjectif accusatif singulier neutre, alors que le mot ἀνίη, féminin, est nominatif singulier. Nous avions imaginé que le syntagme nominal τὸ φυλλάσσειν, accusatif, fonctionnait comme sujet de l'attribut nominatif ἀνίη, et ἐγρήσσοντα, accusatif aussi, pouvait poser comme sujet de l'infinitif φυλλάσσειν.

   Sur la strophe, Pierron (1875) donne ce commentaire: Ἀνίη, sous-entendu ἐστί : est un ennui très-pénible. - Καί, et puis. - Τὸ φυλάσσειν, ce veiller : veiller ainsi. Didyme (Scholies B et V) : ἀνία ἐστὶ καὶ τὸ δι᾽ ὅλης τῆς νυκτὸς ἀγρυπνεῖν, ὥσπερ τινὰ φυλάσσοντα.

   La note de Didyme se comprend littéralement: τὸ, δι᾽ ὅλης τῆς νυκτὸς, ἀγρυπνεῖν "le fait de veiller toute la nuit" ὥσπερ τινὰ φυλάσσοντα "comme quelque surveillant". L'article neutre τὸ (φυλάσσειν) est, d'après le site Chicago Homer, à l’accusatif. Et τινὰ φυλάσσοντα, le sera-t-il également ? Quelle serait donc la fonction de l’accusatif: τινὰ φυλάσσοντα ? Nous reproduisons intégralement la réponse de Jean-Pierre Levet à nos questions:

  - - - - - -

    J’ai bien réfléchi à la structure du vers 52 du chant XX de l’Odyssée. Il y a une structure identique au vers 394 du chant XV νίη κα πολς πνος que Bérard traduit par «c’est fatigant de beaucoup dormir». Le mot à mot est facile à établir : « beaucoup de sommeil est aussi une gêne » ou « c’est une gêne aussi que beaucoup de sommeil ». Cela nous montre que τ φυλάσσειν du vers 52 du chant XX est un nominatif comme πολς πνος. Dans ces conditions, γρσσοντα (πάννυχον = adverbe indiquant l’extension dans le temps, la durée), accusatif, doit être le sujet de l’infinitif τ φυλάσσειν « le fait que monte la garde <celui qui> veille pendant toute la nuit (littéralement <le> veillant toute la nuit), c’est une gêne aussi que celui qui veille toute la nuit monte la garde » = «le fait de monter la garde en veillant toute la nuit ».

   L’infinitif substantivé, qui peut avoir un sujet à l’accusatif, comme le verbe d’une proposition infinitive, est grammaticalement considéré comme étant à un cas indéterminé, que seul précise l’article. La scholie de Didyme est maladroite, il aurait pu écrire σπερ φυλάσσων τις, mais il a préféré construire une proposition infinitive sur le modèle homérique en sous-entendant γρυπνεν pour mieux expliquer littéralement la construction d’Homère, mais c’est une syntaxe très maladroite (= comme si l’on disait «quelqu’un veillant ne pas dormir»). L’explication ne fait que compliquer l’expression. (Nous soulignons).

   L'identité formelle du nominatif et de l'accusatif neutres fournit ainsi de quoi nous faire réfléchir à une origine de la grammaire. (Fin pour l'accusatif neutre)

 

12 février 2019

Le causatif en japonais (3)

Philologie d'Orient et d'Occident (422)  Le 12/02/2019  Tokyo K.

Le causatif en japonais, récapitulatif (3) 

 

   Dans la langue ancienne japonaise existaient à foison des verbes transitifs ou causatifs formés sur le verbe auxiliaire -su: 起くoku "se lever"/oko-su "faire se lever"; karu "emprunter" / ka-su "prêter"; 浮く uku "flotter" / uka-su "faire flotter"; kiku "entendre"/ kika-su "faire entendre"; et ces exemples complexes: 来 ku "venir", ko-su "bien vouloir venir" (cf. 越す ko-su, ko-yu "passer par-dessus"); ko-sa-su "faire venir, mander"; 為 su "faire"/sa-su, sa-se-ru "faire faire"; un vieux verbe comme 鳴すna-su (= nara-su) "faire résonner" par rapport à son correspondant intransitif 鳴る na-ru "résonner" (< na+wu).

   Par ailleurs, le japonais ancien disposait, pour exprimer l'aspect causatif du verbe, de plusieurs auxiliaires tels: -su, -simu, -sasu, -seru et l'énigmatique -yu. Le -yu (cf. billet 420) à part, tous se forment sur la base du verbe su "faire" (imperfectif -se, nominal -si). Les deux plus récents -sasu, -seru proviennent évidemment du verbe su. Le -simu, aussi ancien que -su, s'est montré rétif à l'analyse étymologique (cf. billet 421). Or, dans l'usage, à côté de -simu qui est des plus anciens, le su fondamental sur lequel repose le si-mu, n'apparaît avec son caractère pleinement causatif qu'à l'époque classique.

   Dans la haute antiquité, l'auxiliaire causatif le plus normal (avec nuance de respect) fut -simu. Le su (imperfectif -sa, nominal -si), dont l'usage différait de -simu, exprimait plutôt un respect affectueux que le sens transitif (causatif).C'était seulement dans l'âge classique de Heian (à partir du IXe siècle) que l'auxiliaire -su se retrouva (avec imperfectif -se; nominal -se) à son sens originel (causatif teinté de respect).

  Nu (imperfectif ne-; nominal ne-) est un vieux verbe intransitif qui signifiait "se coucher, dormir" en face de son correspondant transitif (causatif) na-su (imperfectif na-sa-; nominal na-si-) "faire dormir, endormir". D'ailleurs, na-su a peu d'occurrence pour le sens transitif, le plus souvent réservé pour le sens intransitif de respect: "bien vouloir se coucher, dormir". Le verbe auxiliaire su (imperfectif sa-; nominal si-) de na-su était seulement censé rendre une nuance de la familiarité respectueuse.

    - - - - - -

   (Kodomo ...) manakaï-ni motona-kakarite yasui-si nasa-nu: "(Mes gosses ...) dont l'image va et vient devant mes yeux, m'empêchent de bien dormir" (Man'yô-shû poème 802). Il s'agit d'une strophe d'un long poème fait par Yamanoue-no Okura, un des poètes les plus populaires de l'époque Man'yô-shû, en voyage loin de sa famille.

    Voici un peu du vocabulaire expliqué:

  kodomo "enfant(s)"; manakaï-ni "au croisement des yeux"; motona-kakarite "sans cesse oscillant"; yasui-si "sommeil facile + -si emphatique"; nasa-nu "empêcher de dormir"

   Qu'est-ce que le segment verbal nasa-nu? Comment l'analyse-t-on ? Les lecteurs, versés dans la langue moderne mais peu dans l'ancienne, chercheront à comprendre: yasui-si nasa-nu comme "empêchent de voir naître un bon sommeil", croyant, non sans raison, que nasa-nu serait du composé [nasa- (imperfectif du verbe homonyme 成・生す nasu "faire naître" - cf. billet 420) + -nu négatif]. Dans la construction: yasui-si nasa-nu "empêcher d'avoir un bon sommeil", donc, "yasu-i-si" (yasu "facile" + -i- "sommeil" + -si, particule emphatique) est complément d'objet direct du verbe: nasa-nu.

   Il y a une autre vision des choses. L'élément na- de na-sa- serait, d'après Ôno Susumu (1990), de la même origine que ne-, nominal du verbe monosyllabique nu "se coucher, dormir". L'analyse donnée par bon nombre de commentateurs sur le syntagme verbal nasa-nu se résume à: na-sa- (imperfectif du verbe na-su: "faire dormir") + -nu négatif. L'ensemble na-sa- peut être une conséquence de na, ancien imperfectif de nu "dormir", suivi par le causatif -sa, imperfectif du verbe su "faire". Étymologiquement, donc, le sens originel du verbe na-su ne devrait être ni "faire naître, produire", transitif, ni "se coucher, dormir", intransitif, mais "faire dormir", causatif (transitif). Le syntagme yasu-i-si "bon sommeil lui-même" fonctionne ici comme accusatif de relation en grec.

  Pour le négatif -nu (imperfectif -na; nominal -ni; final zu [< ni + su] ou nu archaïque) de nasa-nu "empêcher de dormir", deux analyses sont également possibles: l'une, nu- vieux final; l'autre, nu- adjectival, équivalent du final. L'identité de l'adjectival et du final traduit le caractère extrêmement archaïque de la formule nasa-nu. (Fin du causatif en japonais ancien)

 

 

Posté par Xerxes5301 à 00:46 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : ,

29 janvier 2019

Le causatif en japonais (2)

Philologie d'Orient et d'Occident (421)  Le 29/01/2019  Tokyo K.

Le causatif en japonais (2): -simu, -yu

 

   Pour rendre le causatif, l'ancien japonais dispose du verbe à déclinaison irrégulière -su (cf. billet 420) et, en plus, d'un auxiliaire-causatif -simu. Précédé du mizen-kei (imperfectif) d'un verbe, l'auxiliaire -simu à déclinaison régulière (mizen sime2-[< sima+i. cf. billet 27]; ren'yô [nominal] sime2-; shûshi [final] simu; rentai [adjectival] simuru-, izen [perfectif] simure-; meirei [impératif] sime2) constitue des syntagmes tels: tora-simu "faire prendre"; noma-simu: "faire boire" à côté des formules plus modernes: tora-seru (< tora-siaru) < tora-su "faire prendre" / de toru "prendre"; noma-se-ru < noma-su "faire boire" / de nomu "boire". Le sens de "respect" de -simu, issu du causatif, n'existait pas avant le IXe siècle.

   Le causatif ryûkyû: numasimirun "faire boire" en face de son synonyme numasun  < numun "boire"  équivaut à une ancienne formule du Centre du pays: nomasimu. Dans le ryûkyû numasimirun, l'élément -simi nominal (= -sime2 du Centre) est suivi du verbe ontique -(w)un "être, exister" muté en -run épenthétique.

   L'auxiliaire -simu peut être analysé en deux particules: si- et -mu. Or, de -mu qui exprime supposition, volonté, ou futur, est exclu le sens causatif. Ce sera donc si- qui doit assumer l'idée de causatif. Alors, qu'est-ce que cette particule si-, sinon si, le nominal de su, verbe causatif ? L'interrogation comporte un inconvénient: -mu, auxiliaire, est précédé de l'imperfectif (mizen-kei) d'un verbe, alors que l'imperfectif de su n'est pas si- mais se- (< sa + i emphatique). Cette difficulté s'estompe dans une des éventualités suivantes.

   En japonais, deux syllabes intervocaliques -se- et -si- sont souvent permutables. Ce phénomène est dû au fait que e fut une voyelle tardive composée à l'origine soit de a+i (= e2), soit de i+a (= e1). Deux syntagmes: kika-semu / kika-simu "faire entendre" étaient perçus comme identiques. Une autre éventualité: -mu, verbe auxiliaire, pouvait avoir été un verbe indépendant. Verbe, il devait naturellement se faire précéder par un nominal, si (< su) en l'occurrence. Cette dernière solution suppose l'existence pré-documentaire d'une particule verbale *mu (alternance *ma-/me2).

   - - - - - -

    En japonais archaïque, les verbes à désinence -yu sont légion: o-yu "vieillir, faiblir"; ta-yu "s'interrompre"; omofa-yu > omo-yu > obo-yu "se souvenir"; mi-yu "se voir"; ki-yu "s'éclipser"; ko-yu "passer par-dessus, outre"; kiko-yu "se faire entendre", etc. Cet auxiliaire -yu, tendant à la voix moyenne, cessa d'être employé au profit d'un autre auxiliaire plus moderne -yuru/-eru: mi-yuru, mi-eru "se voir", ki-yuru, ki-eru "s'éclipser", etc. 

   La formule homérique αχνύμενος κῆρ "(avec) le cœur affligé" (cf. Iliade XIX-57) est rendue en japonais classique du VIIIe siècle: "kokoro(-wo) itami (kokoro "cœur"; -wo, particule enclitique, accusatif de relation; itami "endolori, affligé"). Or l'expression kokoro-wo itami est souvent précédée d'une épithète truculente: iyu-shishi(-no) "du cerf-sanglier percé". Iyu-shishi-no kokoro-wo itami, veut donc dire: "avec le cœur affligé du cerf-sanglier atteint (d'une flèche)".

    Le verbe iyu (= iru "lancer, tirer, percer [un but]") ne signifie pas ici "atteindre (par une flèche)" mais "se faire atteindre (par une flèche)", à la voix passive. Dans l'épithète en question, employée trois fois dans le Man'yô-shû (Masamune Atsuo 1974), une fois au moins dans le Nihon-Shoki, le verbe i-yu est invariablement doté du sens passif auquel est habituellement conforme la forme ira-yu "être percé".

     Le iyu- de l'épithète iyu-shishi(-no) n'est pas shûshi-kei (final) mais rentai-kei (adjectival). L'identité du iyu final avec le iyu adjectival (sans -ru) rend cette tournure archaïque, car, au début de la déclinaison verbale, une forme dépouillée (sans -ru) cumulait le final et l'adjectival, avec préséance pour le dernier (cf. billet 419: tatsu kaze "le vent qui se lève"/ kaze tatsu "le vent se lève"). L'adjectival -ru, dont est dérivé le perfectif -re, est de formation tardive.  

   L'élément -i- de i-yu est en effet -yi- 射 pour lequel le système d'écriture kana n'a pas de graphie appropriée. Le nominal-verbal yi- 射 "tirer, lancer" fait couple avec le substantif ya 矢 "flèche, trait" (Matsumoto Katsumi 1995). Le même rapport existe, selon nous, entre mi-yu "se voir"/ mi-ru "voir" et ma-/me 目"œil"; to-ru "prendre, saisir" et ta-/te 手 "main"; ku(ru) 来 "venir" et ka "là" / ko "-ci" (cf. billet 420); na, pronom "toi" / (n)ga, no (= nu en ryûkyû), ni "particules casuelles enclitiques", etc.  (À suivre)

 

Posté par Xerxes5301 à 00:01 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , ,

15 janvier 2019

Le causatif en japonais (1)

Philologie d'Orient et d'Occident (420) Le 15/01/2019  Tokyo K.

Le causatif en japonais (1) : -yu (?) et -su

su "faire": sa-su/sa-se-ru ; ku "venir ": ko-su/ko-sa-si-mu/ko-sa-se-ru

 

   Pour l'infinitif (shûshi-kei, forme finale) du verbe japonais qui finit presque toujours par la voyelle -u, nous supposons, faute d'étymologie plus convaincante, qu'il a été formé à partir du nominal (ren'yô-kei) suivi du verbe ontique -(w)u, tel qu'on le voit dans le verbe nomu "boire" < nomi "acte de boire"+ (w)u "demeurer, être" (cf. billet 418).

   Or, en ancien japonais, nombreux sont les verbes (ou verbes auxiliaires) qui n'ont qu'une seule syllabe, tels: ku1 "venir"; ku2 "s'évanouir, s'en aller, s'éclipser"; su "faire, agir"; fu1 "sécher" (nominal: fi-); fu2 "passer, s'écouler" (nominal: fe-); wu "être, se trouver": pour auxiliaires, -zu négatif (< ni négatif + su); -nu, -tsu exprimant le perfectif; -mu, la volonté, le futur; -yu, le spontané, la voix passive, le possible (mi-yu "se voir" à côté de mi-ru "voir"; kiko-yu "se faire entendre" à côté de kiku "entendre").

   Le -yu rappelle la désinence causative ou dénominative védique -(a)ya (cf. A. Macdonell, A Vedic Grammar for Students, Oxford Univ. Press, 1916, p. 196, 206). Mais nous n'avons pour le moment aucun moyen de le prouver.

   Pour ces monosyllabes, il nous serait permis de présumer que les verbes auxiliaires (-nu, -tsu, -mu, -yu) étaient plus anciens de formation que les verbes (ku1, ku2, su, fu1, fu2, wu), car il est bien difficile d'imaginer l'origine des auxiliaires, tandis qu'il est fort possible de se figurer l'étymologie des verbes: ku1, su, et à la limite wu.

   Le Dictionnaire d'ancien japonais par Ôno Susumu (Tokyo, Iwanami, 1974) donne le verbe sous forme d'un nominal (ren'yô-kei). Ku "venir, aller" est donc présenté sous l'entrée ki, expliqué ainsi: «mot employé par le locuteur enjoignant d'effectuer une approche spatiale, temporelle ou mentale, du lieu indiqué au moyen du démonstratif de proximité ko "ici"». Ko démonstratif fut ainsi amené à signifier ko verbal (à l'impératif) "viens (ici)".

   Il s'agit donc d'un verbe issu d'un démonstratif adverbial avec métathèse irrégulière: ko- (mizen: imperfectif, négatif), ki- (ren'yô: nominal), ku (shûshi: final), kuru- (rentai: adjectival), kure- (izen, perfectif), ko (meirei, impératif): on convient d'estimer que ku (ki + wu), ku-ru, ku-re a fortiori, sont de formation postérieure à ko et ki-.

   L'étymologie du verbe su "faire, agir" peut être calquée sur la formation de ku "venir". Dans une société archaïque et primitive dont le langage était privé de fioritures modernes, la communication devait être plutôt directe et éviter des formules qui puissent se prêter aux ambiguïtés prétentieuses. L'emploi explicite du verbe "faire, agir" était-il nécessaire dans les activités de chasse-cueillette, travaux agricoles ou dans des ateliers d'artisans? L'idée de "faire" devait déjà exister dans le démonstratif sa "ceci, cela, ça" qui la tenait pour implicite. Le démonstratif "ça" passait donc spontanément pour "fais, faites".

   La déclinaison du verbe su est également irrégulière: se- (mizen: imperfectif, négatif), si- (ren'yô: nominal), su (shûshi: final), su-ru (rentai: adjectival), su-re (izen: perfectif), se(-yo)/so (impératif). Les formes se-, si- et l'ancien so (impératif) sont d'importance majeure dans ce paradigme. On peut s'étonner, en l'occurrence, que la forme sa- considérée à l'origine du système, ne s'ajoute pas à la triade fondamentale.

   Cette anomalie s'explique par le fait que se- imperfectif est probablement composé de sa + i particule emphatique. L'authentique imperfectif sa- se retrouve, en ryûkyû, dans l'imperfectif sa- du verbe 為 sun "faire, agir" ainsi que dans na-sa-, en japonais standard, imperfectif du verbe composé 成す na-su "faire être, faire naître, créer, produire". Il faut remarquer que, dans le verbe na-su, -su fonctionne comme un causatif qui se décline: -sa, -si, -su: noma-su "faire boire"; sa-su "faire faire" (sa-: imperfectif de su "faire"); ko-su "faire venir, bien vouloir" (selon le Dictionnaire d'ancien japonais Jidai-betsu Tokyo, Sansei-dô, 1967). Ces trois verbes mis au causatif ont produit ultérieurement avec r épenthétique (cf. billet 33): noma-se-ru "faire boire"; sa-se-ru "faire faire"; ko-sa-si-mu "faire venir".

     Pour ce chapitre de la grammaire, il en est de même du ryûkyû: numa-sun, numa-simirun "faire boire" (cf. Nihon-rettô-no gengo: «Les langues de l'archipel du Japon», Tokyo, Sansei-dô, 1997, p. 361); kama-sun "faire manger" (ibid. p. 381); tura-sun "faire prendre, saisir" (ibid. p. 408); (en ancien ryûkyû où -o- passait pour -u-) koka-se "fais ramer !" (ibid. p. 427).

   Enfin, en japonais ancien et moderne, la syllabe s(V) (< sa démonstratif), précédée par le mizen-kei (imperfectif) d'un verbe, servait et sert encore d'élément principal pour le causatif à toutes les périodes de l'histoire de la langue. (À suivre)

Posté par Xerxes5301 à 00:01 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : ,