Philologie d'Orient et d'Occident

14 janvier 2020

Ἔκφρασις 2(2)

Philologie d'Orient et d'Occident (446) Le 14/01/2020  Tokyo K.

κφρασις 2(2)  -  L'hiatus dans le hexamètre grec et

Carlos Ghosn en cavale: deux dialogues du premier de l'an

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   Un dépot des cartes du nouvel an 2020 (le premier janvier, Tokyo, photo Kyoko Kudo)

 

        Ὦ Ἀχι/λεῦ, Πη/λέος υἱ/ὲ, μέγα/ φέρτατ᾽ Ἀ/χαιῶν, (Iliade, XIX-216)

     (Oh, Achille, fils de Pélée, le plus brave des Achéens - (cf. billet 445)

   Au billet dernier (445), Jean-Pierre Levet nous a offert un supplément d'explication.

   - Le génitif de Πηλεύς [Pélée, père d'Achille] repose sur une finale ῆFoς > ῆoς. Par la suite, ῆoς passe à έως par métathèse vocalique. Trois manuscrits donnent Πηλῆος, un papyrus Πηλέως, ce qui serait possible si on prenait en compte une possible synérèse, εω comptant alors pour une seule voyelle longue, mais alors il faudrait scander εο comme une longue en hiatus au temps faible d'un pied, ce qui et métriquement interdit [cf. billet 445]. Πηλέος est une correction de philologue mais il faudrait alors scander εο comme une longue (c'est ce que pense Pierron) et υι comme une longue, ce qui est impossible [à ce pied il faut deux brèves]. Le passage de έως à έος n'est pas de date homérique. Il faut donc renoncer à la lecture de Pierron. Sa note a d'ailleurs un contenu faux, puisque la lecture Πηλῆος n'est pas une correction d'un érudit. Pour la leçon de trois manuscrits, vois l'apparat critique de l'édition de P. Mazon. [Ainsi est consolidée la lecture de μέγα < μμέγα: ε devient longue devant une géminée μμέγα]

   Pour ce qui est du vers 130 du chant VI, lde οὐδέ demeure bref devant δρ. Il arrive en effet, chez Homère, une séquence formée d'une occlusive (sourde ou sonore [τ, δ]) et d'un ρ ne fasse pas position (vois la Grammaire Homérique de P. Chantraine p. 108)

   - - - - - -

   Comme il arrive qu'un étudiant de français ou de grec ancien s'intéresse à d'autres choses qu'à ses habituelles questions de langue, je m'exprime ici, en forme d'échanges de mails avec un écrivain français, d'un évènement social qui m'émeut en ce moment. (cf. billet 314)

   - Cher ami, Carlos Ghosn s’est échappé du Japon pour son pays le Liban. Je m’en réjouis du fond de mon cœur. Je ne peux soutenir les pratiques de notre Justice, de la firme Nissan et du gouvernement actuel qui ne sont pas du niveau d'un pays civilisé. Ses duretés pénales, Montesquieu en a déja fait mention au XVIIIe siècle, cf. L'Esprit des lois, Livre XXV, chap. XIV. La manière d'appréhender Ghosn sur le tarmac à Haneda et en même temps son collègue américain G. Kelly sur l’autoroute de l'aéroport tenait vraiment du guet-apens le plus malhonnête. Dorénavant, l’affaire Ghosn locale est déplacée sur un autre registre (international) hors de la justice japonaise. Notre pays sera la cible des critiques au sujet des droits de l’homme et du droit civil longtems et injustement bafoués. Le Procureur de Tokyo et son équipe l'ont bien cherché. Notre parquet, en ce moment (le 2 /01, 20), ne sait montrer que sa "stupéfaction". Il mérite d’être corrigé. Qu’en penses-tu? (le 1, / 01, / 2020, K.)

   - Cher Kudo. Nous sommes sur la même longueur d’onde concernant le comportement qui a été celui des autorités japonaises à l’égard de Ghosn : les droits imprescriptibles que tout homme doit recevoir ont été bafoués, et avec quelles maladresses! C’est ahurissant. Le personnage Ghosn n’est pas très estimable mais il ne méritait pas cet acharnement judiciaire (j’ai trouvé très choquant qu’on lui interdise toute communication avec sa propre épouse). Il semble qu’on l’a laissé s’enfuir pour éviter des révélations gênantes lors du procès à venir : un certain nombre de cadres de chez Nissan ont participé à d’importants détournements de fonds, peut-être avec la complicité d’hommes politiques japonais - donc cette fuite arrange tout le monde... C’est sûr, les autorités judiciaires japonaises ont donné une très mauvaise image du pays à l’étranger, comme si le Japon était un pays totalitaire. C’est vraiment regrettable. Feront-ils leur "mea culpa"? Il est 18h 30 ici à Paris, grosse pagaille sur la place devant chez nous: les transports en commun (métro) étant en grève depuis 26 jours, tout le monde est dans sa "bagnole"... Et la plupart des trains ne circulent plus... Je ne sais pas comment Macron va se sortir de cette crise sociale très dure provoquée par la réforme des retraites. Il va parler à la télévision pour les vœux ce soir à 20h., exercice de haute voltige! Son bilan économique est positif, les réformes sociales avancent, mais personne ne veut le reconnaître, le Français est un perpétuel mécontent... Tout en étant extrêmement gâté, choyé par le système de protection sociale le plus évolué de la planète (mais de loin au-dessus de ses moyens!!! d’où les problèmes budgétaires et la dette abyssale...).Voilà un peu rapidement l’état des lieux dans "notre beau pays". (Le premier de l'an 2020, Patrick Corneau, écrivain et excellent blogueur Lorgnon mélancolique)  (À suivre).

 


31 décembre 2019

Ἔκφρασις 2 (1)

Philologie d'Orient et d'Occident (445) Le 31/12/2019  Tokyo K.

κφρασις 2 (1)  -  L'hexamètre dactylique et une règle en hiatus

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(Maru-no-uchi, Tokyo, 18/12/, 2019 Photo Kyoko Kudo)

   À notre étonnement sur la présence, dans presque le même vers, de deux génitifs à désinences -ου et -οιο que nous supposons d'origine différente, notre savant ami Jean-Pierre Levet de Limoges, nous a répondu par un message bien sérieux corrigeant en détail notre supposition gratuite et superficielle sur le problème (cf. billet 444). Nous nous permettons de le reproduire avec sa permission dans le présent billet.

   Pour ce qui est de génitif en oio, l'étymologie est claire: < * -osyo (d'où sanskrit -asya). L'origine de la désinence ου est plus difficile à expliquer. Ou bien on a affaire à *-o-so avec une désinence *-so d'origine pronominale (-*o-so > *oho > oo, les deux o brefs fermés se contractant en un o long fermé noté ου fausse diphtongue), dans les dialectes où le o bref est resté ouvert, en dorien, on a un o ouvert long noté ω-; ou bien on pose un traitement de *-osyo différent de celui qui aboutit à oio (*osyo > *oyyo, puis *oiyo et enfin oio) avec un relâchement dialectal plus précoce de l'articulation de la sifflante [-s]: *-osyo > *ohyo > *oyo > oo, puis o long fermé ou ouvert (dorien) par contraction. Les deux hypothèses semblent possibles.

            - - - - - -

   Lors de la dernière lecture homérique de l'année (le 21/12/19), nous avons discuté de la scansion du vers 216 du chant XIX de l'Iliade. Pour ces séances du séminaire homérique, nous utilisons depuis 1983, l'édition d'Alexis Pierron (1869).

    Ὦ Ἀχι/λεῦ, Πη/λέος υἱ/ὲ, μέγα/ φέρτατ᾽ Ἀ/χαιῶν, (Iliade, XIX-216)

   (Oh, Achille, fils de Pélée, le plus brave des Achéens - tr. K.)

   Il y a une coupe principale trochaïque après Πηλῆος et deux coupes secondaires une trihémimère après Ἀχιλεῦ et une hephthémimère après υἷe. Cela pose deux problèmes. Le premier concerne la diphtongue υι. Elle représente une longue, mais cette longue est en hiatus devant ε au temps faible du troisième pied. Elle doit donc s'abréger pour la métrique.

   Le second concerne μέγα à lire μμέγα. Tu te souviens du traitement de la séquence initiale *sm- [cf. billet 434]. La sifflante [s-] s'est affaiblie, est devenue un souffle sourd *h, puis il s'est produit une métathèse > *mh; par assimilation régressive, la sonante m sonore s'est alors assourdie, puis s'est géminée > μμ (stade homérique archaïque). Cette géminée sourde s'est ensuite simplifiée, puis μ est redevenue sonore sur le modèle analogique des μ sonores d'origine (c'est-à-dire ne provenant pas d'une séquence *sm-). Au stade μμ (jamais écrit comme cela, mais toujours μ) une analogie s'est parfois produite pour affecter les sonores initiales, ce qui a entraîné leur gémination provisoire. C'est ce stade qui est attesté dans μέγα (< *meg-). Lde υἷe est donc long par position devant μμ.

   - - - - - -

   Nous avons bien reçu ton message sur la scansion du vers 216 du chant XIX. Au sujet des deux génitifs, ton interprétation est beaucoup plus détaillée, profonde et véridique que la nôtre. À propos, ton édition semble différer de celle de Pierron en 1869, dont le vers est non pas : Πη/λῆος υἱ/ὲ, μέγα/ φέρτατ᾽ Ἀ/χαιῶν, mais Πη/λέος υἱ/ὲ, μέγα/ φέρτατ᾽ Ἀ/χαιῶν. D'où sans doute, cette note de Pierron sur son Πη/λέος υἱ/ὲ:

   216. Πηλέος, dissyllabes [-λέος -serait donc une longue]. Barnes [Josué Barnes: helléniste anglais, 1654-1712] et d’autres écrivent, Πηλος. Avec cette leçon, υἱὲ compte comme ayant la première brève. Voyez la note VI-130 sur υός.

   Notre scansion du vers indiqué par Pierron serait:

    Οὐδὲ γὰρ/ ούδὲ Δρύ/αντος υὶ/ὸς κρατε/ρὸς Λυκό/οργος (Iliade VI-130).

    (Ni même le puissant Lycurgue, fils de Dryas - tr. K.)

   Que penses-tu de cette note de Pierron?  Ta réponse sera publiée dans le premier billet de 2020 car nous en avons déjà une partie que voici:

   Ta scansion du vers 130 du chant VI est tout à fait juste. Pour ce qui est du vers 216 du chant XIX, j'ai pris le texte de la collection des Universités de France (dite Budé). L'édition est de P. Mazon et P. Chantraine. Je t'enverrai bientôt une fiche pour expliquer mon choix. Dans un vers homérique, il y a deux coupes principales possibles: soit une penthémimère après la longue initiale du troisième pied, soit une trochaïque après une séquence formée d'une longue et d'une brève à l'initiale du même pied (une longue + une brève forment un trochée). (À suivre)

 

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17 décembre 2019

Ἔκφρασις (10)

Philologie d'Orient et d'Occident (444) Le 17/12/2019  Tokyo K.

κφρασις (10)  -  Les anciens Grecs, que mangeaient-ils? (7)

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Bœufs au Japon: Hida-Gyû, Bœufs à Hida (11/2019, photo: Hiroto Iwamoto)

 

     Μὴ δ᾽ ὅυτως (Il.-XIX-155), vήστιας ὄτρυνε προτὶ Ἴλιον υἷας Ἀχαιῶν (156)

    Ἀλλὰ πάσασθαι ἄνωχθι θοῇς ἐπὶ νηυσὶν Ἀχαιοὺς (160)

    σίτου καὶ οἴνοιο. τὸ γὰρ μένος ἐστι καὶ ἀλκή. (161)

    Οὐ γὰρ ἀνὴρ πρόπαν ἦμαρ ἐς ἠέλιον καταδύντα (162)

    ἄκμηνος σίτοιο δυνήσεται ἄντα μάχεσθαι. (163)

   Ὃς δέ κ᾽ ἀνὴρ, οἴνοιο κορεσσάμενος καὶ δωδῆς, (167)

    ἀνδράσι δυσμενέεσσι πανημέριος πολεμίζῃ, (168)  (cf. billet 443)

   [Ne pousse pas ainsi les fils Achéens contre Ilion,/ mais plutôt ordonne-leur de prendre repas sur nos bateaux creux rapides,/ de la nourriture ainsi que du vin, c'est la force et la vaillance./ Car, un homme, toute la journée, jusqu'au coucher du soleil,/ privé de nourriture, ne peut combattre./ L'homme rassasié de vin et des victuailles,/ combat tout un jour en face les ennemis. tr. K].

   Ulysse vante ainsi à Achille la nécessite de manger avant la bataille pour permettre aux combattants grecs de prendre repas.

   Pour venger la mort de Patrocle, l'ingénieux (πολύμητις) Ulysse était bien conscient du danger de la bataille que des troupes achéennes à jeun (vήστιας, ἄκμηνος) allaient bientôt livrer, mais qui risquait de durer toute la journée jusqu'au coucher de soleil (πρόπαν ἦμαρ ἐς ἠέλιον καταδύντα). Ulysse, le prudent, s'adressa dans ces propos à Achille, en anticipation parfaite de ce qui allait se produire par la suite.

   Les événements ou la vicissitude de la bataille ne nous intéresse pas pour le moment. Ce qui retient notre attention concerne la terminologie des matériaux du repas ici décrit. Deux mots signifiant "à jeun" dont l'étymologie semble incertaine: vήστιας; ἄκμηνος, auront l'occasion d'être étudiés ultérieurement.

   Ce qui nous a frappé tout d'abord, c'est qu'il y a dans cette strophe, à deux vers d'intervalles 161, 163, deux génitifs synonymes mais différents de forme (d'origine aussi sans doute): l'un σί-του (-ου < -οο minoen?), l'autre σίτοιο (= osyo < -asya, sansk.). Une exigence métrique dans ces vers est claire: une spondée pour σί-του; une dactyle pour (σί-)τοιο δυ- (ἄκμη/νος σί/τοιο δυ/νήσεται/).

   Selon Chantraine, la désinence -οιο n'apparaît en dehors d'Homère qu'exceptionnellement (...).  [Cette désinence] était, semble-t-il; la forme ancienne du génitif dans la partie orientale du dialecte thessalien (...). Dans la langue mycénienne le génitif -o-jo = hom. -oio se trouve presque constamment attesté. (Morphologie historique du grec, Klincksieck, 1984, p. 38). Dans notre pauvre connaissance du grec ancien, la coexistence à proximité des deux formes d'origine différente est motif d'un étonnement. Ce serait, plutôt que la réalité historique et dialectale de la langue, une des preuves de la toute puissance des exigences métriques dans la langue d'Homère.

   Selon le grand Bailly (1950), στος (plur. τ στα, p. opp. à ποτά "boisson"): est blé; blé moulu, farine, d'où pain; aliments solides p. opp. à la viande; nourriture, alimentations pour les hommes: Pour l'étymologie (Chantraine): obscure. "Σῖτος ne désigne pas un végétal, mais les céréales qui fournissent une nourriture usuelle". (...) semble avoir été emprunté au linéaire A; (...) serait un emprunt "minoen". Selon Beekes: corn (especially wheat), bread, food. (...) Souvent expliqué comme un emprunt d'autres langues indo-européennes, (...). Néanmoins,le mot paraît IE, (...). (cf. billet 441). Deux occurrences de στος en génitif (σῖτου; σίτοιο) dans cette strophe posaient un petit problème.

   - - - - - -

   Le glissement sémantique de garniture céréalière στος du mets principal (viande) en sens de "nourriture" en général n'est pas nouveau mais même naturel: en japonais, han (emprunt chinois) et meshi dans les mots hiru-gohan, hiru-meshi, "repas du midi", yû-gohan, yû-meshi "repas du soir" consistent en "riz", céréale comparable en importance au blé européen, dont la production a  commencé au Japon à partir d'avant le troisième millénaire. Et personne ne conteste que le riz ne soit la nourriture principale, alors qu'en Occident, quoique la céréale puisse assumer, tels στος, στα, le sens de "nourriture" en général, semble figurer toujours en position de garniture. L'origine du grec ancien ὄνειαρ (plur. τὰ ὀνείατα) qui pourrait s'identifier à celle du chinois: nuò 糯 appelé jadis nuar "riz glutineux, de conservation" (cf. billet 25) pourra éclairer la fonction de la viande et des céréales en Orient et en Occident. (À suivre).

 

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03 décembre 2019

Ἔκφρασις (9)

Philologie d'Orient et d'Occident (443) Le 03/12/2019  Tokyo K.

κφρασις (9)  -  Les anciens Grecs, que mangeaient-ils ? (6)

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Oden, pot au feu japonais (photo Yoshiko Iwamoto, déc. 2019, Tokyo)

 

      Ἀτρεΐδη ἦ ἄρ τι τόδ᾽ ἀμφοτέροισιν ρειον /ἔπλετο (...)  (Il. XIX, v 56 - 57)

    "- Atride, était-il donc avantageux, pour nous deux ?" 

   56 - Ἄρ τι, aliquo certe modo, c'est-à-dire omnino: tout à fait. D'autres lisent, ἄρτι: nuper, naguère. - Τόδ(ε), ceci: ce que nous faisons en ce moment. Ἄρειον, préférable. Le texte de Marseille donnait le mot ordinaire ἄμεινον [meilleur]. Le texte de Chios avait une variante plus forte: ὄνειαρ, bona res. (Alexis Pierron 1869)

   Ce qui attire notre attention est la note de Pierron sur plusieurs variantes du dernier mot (Iliade, chant 19, vers 56) ρειον "plus brave, meilleur"; μεινον "meilleur". Surtout, la plus remarquable est celle de Chios, ὄνειαρ, bona res "bonne chose".

   Jean-Pierre Levet, de Limoges, nous fait parvenir sur la note de Pierron, cette mention philologiquement détaillée qui convient à la question d'alimentation qui nous passionne actuellement. Nous nous permettons de la reproduire ici intégralement, avec sa permission. Son hypothèse sur l'origine du terme est évidemment oneyar [ὄνειαρ]. Jean-Pierre Levet, alors qu'il hésitait pour l'étymologie de ὄνειαρ, entre une forme indo-européenne *(h3n-eh2) (cf. billet 440) et une non indo-européenne, imaginait une possibilité comme na oriental (cf. billet 25), il semble ici décidément pour l'hypothèse indo-européenne. Jean-Pierre nous a donné une bonne solution.

   J'ai bien étudié le vers 56 du chant 19. Quel qu'en soit le mot final, la scansion est la même avec une coupe secondaire trihémimère et une coupe principale trochaïque. L'hésitation sur le texte me paraît très intéressante. Areion et ameinon sont deux comparatifs. Ils renvoient logiquement au choix que les deux chefs (l'Atride [Agamemnon] et Achille) ont fait. Ont-ils pris le meilleur (le comparatif portant sur une alternative simple équivaut à un superlatif) parti? Leur décision a-t-elle été la bonne? L'un et l'autre de ces comparatifs renvoient au rôle des chefs de l'armée, mais dans cette perspective ti se comprend mal. Je suppose donc - mais sans certitude - que le texte primitif était oneyar [ὄνειαρ],"une chose utile " "en quelque chose", c'est-à-dire "en quoi que ce soit" (ti indéfini). Les variantes renvoient, me semble-t-il, à la psychologie des chefs (la délibération et le choix), alors que oneyar implique la constatation d'un fait sur lequel on s'interroge. Les auteurs des variantes (les comparatifs) ont dû être influencés par la psychologie des chefs, Achille invitant l'Atride à faire une sorte d'examen de conscience sur leur choix commun. En réalité, la décision n'a pas été prise par Achille à l'origine, mais bien par Agamemnon. Achille lui demande donc, à mon avis, si les événements ont été pour les deux (amphoteroisi) en quoi que ce soit une bonne chose. Dans cette interprétation, amphoteroisi ne renvoie pas à l'idée d'un choix délibéré conjoint, mais à quelque chose de profitable  pour les deux. À l'appui de cette interprétation, je pense à kerdos du vers 63 [κέρδος "gain, profit"; dans le texte, κέρδιον, nom/acc. sing. neutre, de l'adjectif κερδίων "plus avantageux". Ἕκτορι μὲν καὶ Τρωσὶ τὸ κέρδιον "Plus avantageux pour Hector ainsi que pour les Troyens"]. Le profit a été pour Hector et pour les Troyens et non pas pour l'Atride et pour Achille. L'introduction d'un comparatif a pu être conditionnée par une mauvaise interprétation (le renvoi à une décision commune) de la mention d'amphoteroisi. [le texte de Jean-Pierre Levet mis en italique par l'auteur de ce billet, K.]

                                          - - - - - -    

   Avant l'attaque imminente de l'armée achéenne exhorté par Achille contre les Troyens  (au début du chant 19 de l'Iliade), Ulysse dit à Achille, ces paroles pertinentes, où, σίτος signifie invariablement "nourriture" en général, et non pas céréale: "blé, farine".  

    Μὴ δ᾽ ὃυτως, (...) vήστιας ὄτρυνε προτὶ Ἴλιον υἷας Ἀχαιῶν (v. 156)

    Ἀλλὰ  πάσασθαι ἄνωχθι θοῇς ἐπὶ νηυσὶν Ἀχαιοὺς (v. 160)

    σίτου καὶ οἴνοιο.  (..) (v.161)

    Οὐ γὰρ ἀνὴρ πρόπαν ἦμαρ ἐς ἠέλιον καταδύντα (v. 162)

    ἄκμηνος σίτοιο δυνήσεται ἄντα μάχεσθαι. (v. 163)

   Ὃς δέ κ᾽ ἀνὴρ, οἴνοιο κορεσσάμενος καὶ ἐδωδῆς, (v. 167)

    ἀνδράσι δυσμενέεσσι πανημέριος πολεμίζῃ, (v. 168)  (À suivre)

 

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19 novembre 2019

Ἔκφρασις (8)

Philologie d'Orient et d'Occident (442) Le 19/11/2019  Tokyo K.

κφρασις (8)  -  Les anciens Grecs, que mangeaient-ils? (5)

La garniture de la viande: - στος, λειαρ, λφι, εδαρ, νειαρ, ολαι et κρ

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Un marchand de fleurs et des clients (Tokyo, photo. K. 2019)

   Le chant XVIII de l'Iliade nous fait découvrir deux grands thèmes de l'œuvre: la fabrication de la nouvelle armure d'Achille, dérobée par Hector, premier héros troyen, qui venait de maîtriser Patrocle à qui Achille avait prêté ses armes, ainsi que la description (κφρασις) du bouclier fabuleusement décoré, achevé par le dieu forgeron Vulcain. Contournant ces grands sujets du chant XVIII, nous sommes intéressés au thème secondaire des éléments du repas de l'époque héroïque: les noms de mets non carnés qui avaient pour fonction d'accompagner la chair animale.

   Voici une dizaine de mots, garnitures de mets principal que nous avons pu recueillir au cour de notre lecture homérique; βρῶσις "nourriture" (Il, XIX-210, < onomatopéique ? < βιβρώσκω; "dévorer, engloutir"); στος "blé, farine de blé" ; λειαρ "farine de froment" ; λφιτον "farine d'orge"; λφι "gruau surtout d'orge"; (...) λφιτα "aliments préparés avec de la farine d'orge"; εἴδατα ; sing. εἶδαρ "nourriture"; ὄνειαρ; pl. ὄνειατα "utilité, profit, nourriture"); οὐλαι "grains d'orge" ; ολοχυται "grains d'orge (pour des sacrifices)". Le dernier terme serait composé de ολαι et de χέω "verser, répandre" ; enfin, κρ"orge" dont l'origine n'est pas claire.

   λφιτον; λφι; λφιτα ont une racine évidente: λφι "gruau d'orge". Les quatre mots: εδατα; sing. εδαρ "nourriture"; νειαρ ; pl. νειατα "utilité, profit, nourriture" ne proviennent que de deux origines (εδαρ < ἔδω "manger" et νειαρ); ολοχυται "grains d'orge (pour des sacrifices) est composé de deux éléments, dont l'un (χέω) n'est pas un substantif mais un verbe.

   Cette simplification en vue d'analyse étymologique réduit cette dizaine de mots à six: στος "blé, farine de blé"; λφι "gruau d'orge"; εδαρ "nourriture";νειαρ "utilité, profit, nourriture"; ολαι  "grain d'orge pour sacrifice ?" et l'énigmatique κρ"orge".  Or, dans ce groupe de ces six substantifs, deux mots semblent se distinguer. Ces mots n'ont pas pour origine un nom désignant des séréales. L'origine de εδαρ "nourriture" ne serait que ἔδω "manger", également partie d'un composé ἐδωδή "ce qu'on mange; ce qui se mange; nourriture". L'autre anomalie du groupe est νειαρ (pl. νειατα "utilité, profit, nourriture"). Alors que εδαρ est pertinemment conçu comme dérivé du verbe ἔδω "manger", on ne connaît rien de certain sur l'origine du substantif νειαρ. Compris souvent comme "nourriture, garniture du mets principal", on ne sait même pas s'il appartient dès l'origine au vocabulaire culinaire. L'étymologie suppose pour ce mot, le verbe ὀνίνημι "être utile, avantageux". Ce qui justifie parfaitement un de ses sens "utile, utilité, avantageux, préférable" mais plus difficilement qu'il désigne la nourriture.

   Nouvellement doté des armes nécessaires pour venger son ami Patrocle, Achille convoque l'assemblée où Agamemnon se repent d'avoir enlevé Briséis, la captive chère aux deux héros grecs, origine de haine et d'animosité entre les deux. Haranguant ses compatriotes pour les lancer aux combats, Achille reconnaît ses torts à son tour.

          - - - - - -

    Τοῖσι δ᾽ ἀνιστάμενος μετέφη πόδας ὠκὺς Ἀχιλλεύς·  (- parmi eux, se levant, parla Achille aux pieds rapides,) Ἀτρεΐδη ἦ ἄρ τι τόδ᾽ ἀμφοτέροισιν ρειον ἔπλετο   (Il. XIX-56) (- Atride, était-il donc avantageux, pour nous deux?) σοὶ καὶ ἐμοί, ὅ τε νῶΐ περ ἀχνυμένω κῆρ ( - À toi et à moi, à nous deux, cela au cœur même affligé) (tr, selon Eugène Lasserre, Flammarion, 1965)

   Or, l'auteur de notre édition (éd. Alexis Pierron, 1869), a laissé au sujet de ces trois vers (55-57), et surtout du mot final ρειον du vers 56 la note suivante.

   56 - Ἄρ τι, aliquo certe modo, c'est-à-dire omnino: tout à fait. D'autres lisent, ἄρτι: nuper, naguère. - Τόδ(ε), ceci: ce que nous faisons en ce moment. Ἄρειον, préférable. Le texte de Marseille donnait le mot ordinaire ἄμεινον [meilleur]. Le texte de Chios avait une variante plus forte: ὄνειαρ, bona res.

   Ce qui attire notre attention est le dernier mot ρειον (n. nominatif. sing.de ρείων "plus brave, meilleur") qui connaît plusieurs variantes. La plus remarquable à nos yeux est celle de Chios, où la légende raconte que l'aède aurait vécu une certaine période de sa jeunesse, ὄνειαρ, bona res "bonne chose"Qu'est ce que c'était en réalité? Nous espérons trouver une solution dans le prochain billet. (À suivre)

 

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05 novembre 2019

Ἔκφρασις (7)

Philologie d'Orient et d'Occident (441) Le 05/11/2019  Tokyo K.

κφρασις (7)  -  Les anciens Grecs, que mangeaient-ils? (4)

La garniture de la viande: - στος, λφιτα, νείατα et autres

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Un manoir à Sorges, en Haut Périgord (photo. K. 11 / 2018)

   Parmi les noms grecs de mets non protéiformes, c'est-à-dire, de céréales qui servaient de garniture à la substance organique naturelle (κρέας : morceau de viande, plur. τὰ κρέα "chair à manger"), il y a trois mots qui sont sans doute tous d'origine céréalière:

   σῖτος: blé; blé moulu, farine, d'où pain p. opp. à la viande (plur. τὰ σῖτα, aliments, vivres) (selon le grand Bailly): Pour l'étymologie (Chantraine): Obscure. "Σῖτος ne désigne pas un végétal, mais les céréales qui fournissent une nourriture usuelle". (...) semble avoir été emprunté au linéaire A; (...) serait un emprunt "minoen".

   (Beekes): 'corn (especially wheat), bread , food)'. (...) Often explained as a loanword from other IE languages, (...).  Nevertheless, the word looks IE, (...).

   λφιτον: farine d'orge; d'ordinaire plur. τὰ ἄλφιτα: aliments préparés avec de la farine d'orge (l'abrégé du Bailly, 1901); ἄλειαρ "farine de froment" (< ἀλέω "moudre"), les trois mots sont au  genre neutre.

   ἄλφι: n. "gruau" surtout d'orge (...). plur. ἄλφιτα (...); on en saupoudrait peut-être la viande (...); (...)  Pour l'étymologie de ce mot, Chantraine cite L. A. Moritz, qui "pense que ἄλφιτα signifie proprement gruau, ce qui semble juste". Beekes: 'barley-groats'. IE? *h2elbhi 'barley'.

   Pour les deux autres mots que nous avons vus dans le billet précédent 440, εἴδατα (sing. εἶδαρ "nourriture", sans doute < ἔδω "manger") et ὀνείατα "aliments, mets" (au sing. ὄνειαρ "utilité, profit") n'auraient pas de rapport avec un nom de grain. 

    Pour les noms signifiant la garniture de la viande, il y a d'autres mots en dehors des cinq précédemment examinés: il s'agit de οὐλαι (αἱ) "grains d'orges" et οὐλοχυται "grains d'orge (des sacrifices)". Ce dernier terme serait composé de οὐλαι (αἱ) "grains d'orges" et de χέω "verser, répandre".

(...) γέρων δ᾽ ἱππηλατα Νέστωρ / χέρνιβά τ᾽ οὐλοχύτας τε κατήρχετο, πολλὰ δ᾽ Ἀθήνῃ / εὔχετ᾽ ἀπαρχόμενος, κεφαλῆς τρίχας ἐν πυρὶ βάλλων./ αὐτὰρ ἐπεί εὔξαντο καὶ οὐλοχύτας προβάλοντο, αὐτίκα Νέστορος υἱὸς ὑπέρθυμος Θρασυμήδης / ἤλασεν ἄγχι στάς. πέλεκυς δ᾽ ἀπέκοψε τένοντας /αὐχενίους, λῦσεν δὲ βοὸς μένος. αἱ δ᾽ ὀλόλυξαν/θυγατέρες νυοί τε καὶ αἰδοίη παράκοιτις  (Od. III  444 - 451)

   "le vieux conducteur Nestor commença des ablutions de grains d'orge et pria beaucoup en offrant des prémisses, en lançant dans le feu quelques poils de la tête. / Et alors, ils prièrent en jetant des grains d'orge, aussitôt, Thrasymède, l'impétueux fils de Nestor, s'approchant, frappa. La hache trancha les tendons cervicaux, délia le bœuf puissant sous des cris perçants des filles brus de l'intendante". (tr. K.)

   Cette scène n'est évidemment pas celle d'un banquet ni d'un repas seigneurial mais de sacrifices aux dieux (pour Athènes). Murray (éd. Loeb, 1985) explique ainsi la scène.

   Apparemment, le dessein original de ce rite, non plus compris dans le temps homérique, était de reconstituer symboliquement l'animal par grillage des morceaux représentatifs de ses quelques membres ensemble avec ses os et graisses (Walter Burkert, Greek Religion. Cambridge, Mass. and Oxford, 1985)

   Voici un autre mot κρῖ dont l'origine n'est pas claire: Beekes évoque même une hypothèse égyptienne.

   (...) καὶ εὐχετόωντο θεοῖσιν, | φύλλα δρεψάμενοι τέρενα δρυὸς ὑψικόμοιο. οὐ ὰρ ἔχον κρῖ λευκὸν ἐυσσέλμου ἐπὶ νηός. (Od. XII-356-358)

    (...) ils priaient les dieux, arrachant des feuilles tendres du chêne haut feuillu. Car ils manquaient d'orge blanche sur leur navire au bon tillac. (tr. K.)

    Il ne s'agit non plus d'un repas ordinaire mais d'une cérémonie sacrificielle. Pendant que Robert Beekes présentait ὄνειαρ par la formule h3neh2 (Etymological Dictionary of Greek, cf. billet 25), notre vieil ami médecin Bernard Robert à Sorges, Périgord, souvent en mission étrangère, nous a fait parvenir ce message:

À propos de nourriture sais-tu que la farine d’orge mélangée avec du thé au beurre salé (bouillie appelé « tsampa » en tibétain) était le mets principal du peuple tibétain? Ce mets est encore consommé au Tibet et en Inde du Nord (Spiti, Ladakh et Zanskar) là où nous allons en mission. (À suivre)

 

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22 octobre 2019

Ἔκφρασις (6)

Philologie d'Orient et d'Occident (440) Le 22/10/2019  Tokyo K.

κφρασις (6)  -  Les anciens Grecs, que mangeaient-ils ? (3)

La garniture de la viande: - στος, λφιτα, νείατα etc.

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Un manoir à Sorges, en Haut Périgord (photo K. 11/2018)

Le signe h représente une laryngale à coloration vocalique:

en e avec h1, en a avec h2, en o avec h3 (cf. billet 25)

   Les substantifs σῖτος "blé, pain, nourriture" (plur. σῖτα "aliments; vivres") et ἄλφιτα (sing. ἄλφιτον "farine d'orge") "aliments préparés avec de la farine d'orge" semblent tous les deux chez Homère désigner la même catégorie d'objets avec le sens "nourriture", comme garniture du mets principal de la viande. Que ce soit l'orge, l'avoine ou le blé, ce sont des céréales. Parmi lesquelles on trouve également dans Homère ἄλειαρ "farine de froment" (plur. ἀλείατα < ἀλέω "moudre", supposent Chantraine et Beekes):

   ἄλφιτα τεύχουσαι καὶ ἀλείατα, μυελὸν ἀνδρῶν (Od. 20-108): peinant à moudre orges et blés qui font le nerf des hommes (selon Robert Flacelière, 1955); plus littéralement: "pour préparer (de la bouillie) d'orge et de blé, moelle des hommes (tr. K.).

   Flacelière traduit l'infinitif τεύχουσαι par "peinant à moudre (orges et blés)", c'est faire de la farine, ou simplement, "de la bouillie d'orge ou de blé". Mais rien n'est sûr dans la traduction. Non moins sûre sur ce point la nôtre: "préparer orge et blé". On ne sait pas exactement ce qu'elles (servantes cuisinières) "préparent". Saupoudrer la viande de farine ? Ou "faire de la bouillie" pour assortir, voire, garnir le mets consistant principalement en chair animale? Pour nous la dernière solution est la plus probable.

   Or, ὀνείατα, terme général signifiant "aliments, mets" (sing. ὄνειαρ "utilité" qu'on fait normalement venir du verbe ὀνίνημι "être utile, avantageux") ne semble pas avoir de rapport avec des noms de céréales. Un autre mot: εἶδαρ qui signifie "nourriture" (plur. εἴδατα < ἔδω "manger") n'est non plus des grains: 

   σῖτον δ᾽αἰδοἰη ταμίη παρέθηκε φέρουσα / εἴδατα πόλλ᾽ ἐπιθεῖσα, χαριζομένη παρεόντων/ δαιτρὸς δὲ κρειῶν πίνακας παρέθηκεν ἀείρας (Od. 1-139-141):  "la vénérable intendante apportait le pain et le mit devant eux. Puis le maître-tranchant, portant haut ses plateaux de viandes assorties, le présenta". Ainsi traduit succinctement Flacelière (Collection de la Pléiade, 1955). 

   Le lecteur peu expérimenté que nous sommes ne trouve toujours pas, dans cette traduction, où est traduit le mot εἴδατα. Dans l'édition en anglais (Loeb, seconde éd.1995), on voit clairement que le mot est traduit par dainties, c'est-à-dire "friandises": And the grave house-keeper brought and set before them bread, and with it dainties in abundance, giving freely of her store. (...). On ne sait cependant pas en quoi consistaient exactement ces "friandises". Nous supposons que le mot ὀνείατα est de ce genre. C'est ce qui est bon à manger. De toute manière, εἴδατα (sing. εῖδαρ) n'est pas le "gruau" auquel renverraient σῖτος, ἄλφιτα ou ἀλείατα.

   Sur le mot grec ὄνειαρ, Jean-Pierre Levet (cf. billet 234) vient de nous faire parvenir le message suivant :

    P. Chantraine pose, pour expliquer ὄνειαρ et sa famille (ὀνίνημι « être utile », etc.), une racine suffixée *h3n-eh2-. Le substantif est un neutre hétéroclitique à suffixe *war/wnt- (avec n voyelle). Au pluriel, chez Homère, il désigne ὀνείατα, les aliments, les mets, soit dans un vers formulaire, soit plus rarement dans d’autres expressions (Iliade IX, 91, 221 ; XXIV 367, 627 ; Odyssée I,149 ; IV 67, 218 ; V, 200 ; VIII 71, 484 ; XIV 453 ; XV 142 ; XVI 54 ; XVIII 98 ; XX 256).
    Cette acception, limitée au grec archaïque, est expliquée communément à partir de « choses utiles » > « aliments », mais cette évolution ne me paraît pas très satisfaisante (on pourrait l’inverser, mais alors c’est le verbe ὀνίνημι « être utile, avantageux » qui ferait problème). Dans de nombreuses langues indo-européennes, une laryngale devant sonante nasale (-n-) disparaît sans laisser la moindre trace, le grec est conservateur sur ce point.
    On pourrait donc envisager un nom racine *(h3)n-eh2- « nourriture » sous la forme , ce qui ne semble pas attesté en indo-européen, mais rien n’interdit d’imaginer l’existence d’un étymon nostratique *(h3)n-eh2 passé sous la forme *neh2, avec perte de la laryngale initiale, puis *nā dans une autre famille. Le rapprochement que tu proposes (cf. billet 25) me paraît donc très intéressant. (À suivre).

 

08 octobre 2019

Ἔκφρασις (5)

Philologie d'Orient et d'Occident (439) Le 08/10/2019  Tokyo K.

κφρασις (5)  -  Les anciens Grecs, que mangeaient-ils? (2)

Ce qui garnit la viande: - σῖτος, ἄλφιτα et ὀνείατα -

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L'île de Capri (photo par K. 2013)

 

   Dans les temps héroïques, la constitution des repas devait être quelque peu différente suivant les classes de guerriers. Nous l'avons vu dans le dernier billet (438), il y aurait eu au moins trois rangs dans la hiérarchie: les Anciens, grands chefs d'armée, tels Agamemnon, Achilles, Ulysse, Nestor etc; les héros moyens et les hommes sous leurs ordres. La différence n'était probablement pas qualitative mais quantitative surtout en ce qui concerne la boisson. Les tentes des chefs étaient fournies en vin qu'on faisait venir des vignobles connus des pays voisins.

   En principe ils mangeaient les mêmes choses. En revanche, les simples guerriers (et mêmes les sous-officiers) sous les Grands devaient préparer eux-mêmes leurs repas. Les Anciens ne s'occupaient pas de leur repas mais faisaient des sacrifices aux dieux olympiens. Les dieux, se nourrissant d'ambroisie et de nectar qui leur procuraient l'immortalité, agréaient seulement l'odeur et la fumée qui montaient de la terre.

   Au début de l'Iliade, Chrysès, prêtre d'Apollon, outragé par Agamemnon qui ne veut pas lui rendre sa fille Chryséis, implore son dieu patron de le venger en ces termes:

   ... εἴποτέ τοι χαρίεντ᾽ ἐπὶ νηὸν ἔρεψα,

   ἢ εἰ δή ποτέ τοι κατὰ πίονα μηρί᾽ ἔκηα

   ταύρων ἠδ᾽ αἰγῶν, τόδε μοι κρήηνον ἐέλδωρ. 

   τίσειαν Δαναοὶ ἐμὰ δάκρυα σοῖσι βέλεσσιν. (Il. I.-v. 39-42)

   (Si tu t'es plu au temple que j'ai bâti pour toi, et si jamais j'ai brûlé, pour toi, des cuisses grasses de taureaux et de chèvres, exauce-moi ce vœu: fais payer aux Danaens mes larmes de tes traits) (tr. selon Eugène Lasserre 1965)

   À l'expression consacrée: πίονα μηρί(α) "cuisses grasses" employée dans ce vœu de l'adorateur qui déclencha le désastre des Grecs, Alexis Pierron (éd. 1869) laisse cette note truculente qui éclaire comment consommaient les habitants de l'Olympe l'offrande: Le mot μηρία signifie seulement les os des cuisses, ou tout au plus des morceaux de cuisses. (...) On se contentait ordinairement de les couvrir d'un peu de graisse, (...) L'épithète πίονα dit que Chrysès était un adorateur fervent, qui n'épargnait pas la graisse, et qui faisait monter d'épais nuages de fumée vers son dieu

   Entre les dieux et les héros existaient des demi-dieux. Pour Ulysse et ses hommes revenus de Hadès, Circé, nymphe déesse qui ne semble pas avoir le même appétit que les mortels, fait apporter de quoi manger, constitué de σῖτον, de κρέα πολλὰ et αἴθοπα οἶνον ἐρυθροόν (Od. XII. v. 19). Ici, κρέα πολλὰ "beaucoup de viande" et αἴθοπα οἶνον ἐρυθροόν "vin rouge couleur enflammé" ne font pas d'ambiguïté. Ce qui est délicat à traduire, c'est σῖτον (nom. σῖτος).

   Selon le grand Bailly de 1950, σῖτος est blé; blé moulu, farine, d'où pain par opposition à la viande. L'abrégé du Bailly (1901, donc antérieur au grand Bailly) est plus disert sur ce point: on y voit développé: aliments solides en général; par suite, nourriture, alimentation. On peut se demander alors sous quelle forme de "blé" se présentait le σῖτος dans la nourriture que Circé fit apporter pour Ulysse et ses hommes.

   Si σῖτος était ce qui garnit la viande, ce ne serait pas blé à l'état naturel. Ce ne serait non plus du pain, comme on l'imagine aisément. Ce serait sans doute du blé moulu, de la farine. On ne peut savoir si c'était cuit ou non. Alors, on se souvient de la strophe de l'Il. XVIII v. 559-560:

   (...) αἱ δὲ γυναῖκες, δεῖπνον ἐρίθοισιν, λεύκ᾽ ἄλφιτα πολλὰ πάλυνον 

   "les femmes (préparaient) dîner aux ouvriers, saupoudraient beaucoup de farine blanche" (cf. billet 438).

   Voici une note intéressante mais bien ambiguë de Pierron (éd. 1869) à la strophe: (...) Les mets sont des morceaux du bœuf immolé. Les femmes les préparent, en les saupoudrant de farine, en y mêlant de la farine. Cependant quelques anciens voyaient ici une préparation faite avec la farine même: galettes gâteaux, ou d'autres pains de ce genre. Ils donnaient à παλύνω le sens de pétrir.

   Ἄλφιτον "farine d'orge, parfois, farine de blé", signifie ordinairement au pluriel (ἄλφιτα) "aliments préparés avec de la farine (d'orge). Ce qui le met en rapport avec τὰ ὀνείατα "aliments, mets" (cf. billets 25, 438). (À suivre)

 

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24 septembre 2019

Ἔκφρασις (4)

Philologie d'Orient et d'Occident (438) Le 24/09/2019  Tokyo K.

κφρασις (4)  -  Les héros homériques, que mangeaient-ils?

Le Chant XVIII de l'Iliade

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Le marchand de fleurs et une cliente (Shibuya, Tokyo, photo K.)

 

   Dans les temps héroïques, la fonction des hérauts (κήρυκες) était multiple: κῆρυξ est tout d'abord messager des dieux (c.-à-d. Hermès); messager des rois, personnage de condition libre et souvent de sang royal, chargé de la police des assemblées, fêtes, sacrifices ou cérémonies religieuses. La fonction des hérauts était sacrée, leur personne inviolable et placée sous la protection de Zeus: ils avaient pour insigne le σκῆπτρον (selon le Bailly. cf. billet 437). Attribut provenant de Zeus, les hérauts le remettent aux Anciens, leur conférant ainsi à tour de rôle le droit de la parole dans l'assemblée.

   Or les κήρυκες, huissiers de l'agora, exerçaient une autre fonction insolite, cuisinier pour des propriétaires agricoles. Cela ne manque pas de nous surprendre car les dictionnaires n'en laissent à notre connaissance aucune mention.

     κήρυκες δ᾽ ἀπάνευθεν ὑπὸ δρυῒ δαῖτα πένοντο,            

     βοῦν δ᾽ἱερεύσαντες μέγαν ἄμφεπον.  αἱ δὲ γυναῖκες,             

     δεῖπνον ἐρίθοισιν, λεύκ᾽ ἄλφιτα πολλὰ πάλυνον.   (Iliade. XVIII v. 558-560)

    (Des hérauts à l'écart, sous un chêne, préparaient le repas,

     honoraient un grand bœuf en le sacrifiant; et les femmes,

     repas aux ouvriers, versaient beaucoup de farine blanche - tr. K.)

   Il s'agit d'une scène de travail champêtre; moisson de céréales. L'intendant (βασιλεὺς) se tient sur les sillons, le cœur joyeux  (cf. billet 437), car la récolte est bonne et avec lui se réjouit sans doute toute sa famille également. Il semble qu'il y ait un autre groupe de travailleurs (serviteurs et servantes: δμῶες et δμῳαὶ - esclaves hommes et femmes). Le repas que les hérauts et les femmes apprêtaient était-il de même qualité pour ces deux groupes de travailleurs ? Un grand bœuf était-il sacrifié pour les escalves?

     - - - - - -

    Au chant XIV de l'Odyssée, le fidèle porcher d'Ulysse, Eumée, prépare un repas pour un mendiant, son hôte, qui est Ulysse lui-même, son maître, rentré après des années d'absence dans son pays, ce que le porcher n'arrive pas encore à concevoir: 

     (Eumée) s'en alla vers l'étable à porcs, où était enfermée la race de petits porcs (ἔθνεα χοίρων*). En prenant deux cochons pour les ramener, il les immola, passa au feu, hacha (μίστυλλέν), embrocha et rôtit. Il les mit tout chauds devant Ulysse, à même les broches, en saupoudra (πάλυνεν) de la farine blanche (ἄλφιτα λευκὰ) (Od. XIV, v. 73-77) (*χοῖρος est, selon le Bailly 1950, le petit cochon offert pour les sacrifices de moindre importance).

   En invitant son hôte au repas, Eumée dit:

   "Allons, mange, notre hôte. Voilà le repas pour nous esclaves-serviteurs (τά τε δμώεσσι πάρεστι). (Mets) de petits cochons (χοίρε' = χοίρεος: adjectif)! Car les prétendants** dévorent des porcs engraissés, sans crainte des dieux ni pitié au cœur. (ibid. v. 80 - 82) (** Les prétendants de Pénélope, femme d'Ulysse, leur roi).

   Avec ces deux scènes, nous voyons surgir une vérité du repas de la Grèce héroïque: les ingrédients d'un repas sont sensiblement les mêmes pour la classe des maîtres (héros) et pour celle des δμῶες (serviteurs et servantes): chair animale et céréales (farine, galettes ou pain): la différence semble provenir du degré de constitution des matières grasses et du volume: de petits cochons (ou veaux) pour les serviteurs; des porcs (ou bœufs) gras pour les maîtres. Les cuisiniers peuvent différencier les mets: les hérauts ne prépareront jamais le repas des serviteurs-ouvriers dont s'occupaient surtout les δμῳαὶ γυναῖκες, servantes esclaves.

    Au chant IX de l'Iliade, Homère dépeint la préparation du repas des sept héros moyens (Thrasymède, Ascalaphe, Ialmène, Mérion, Apharée, Déipyre et Lycomède) et de leurs hommes (κοῦροι) ainsi que des anciens (γέροντες) Achéens:

   à mi-chemin entre le fossé et le rempart, les sept chefs et leurs jeunes hommes, s'arrêtèrent, allumèrent du feu, pour préparer chacun leur repas. Agamemnon, lui, réunissant les Anciens achéens, les mena sous sa tente [pleine de vin de Thrace - v. 71-72], et leur servit un repas agréable. Vers les mets apprêtés (ἐπ᾽ ὀνείαθα) ils étendirent les mains (v. 85-91).

   Il nous semble qu'il y ait eu au moins deux (ou trois) groupes de héros: les sept chefs, les jeunes soldats et les Anciens. Prenaient-ils le même repas ? (À suivre)

 

 

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10 septembre 2019

Ἔκφρασις (3)

Philologie d'Orient et d'Occident (437) Le 10/09/2019  Tokyo K.

κφρασις (3)  -  σκῆπτρα : cas indéterminé et pluriel distributif

Chant XVIII de l'Iliade

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Le château des Cars, en haut Limousin (photo, Florence Levet)

    Nous avons déjà consacré un billet au mot sceptre σκῆπτρον (du genre neutre < σκήπτω "s'appuyer sur") dans Homère (cf. billet 412). Surtout dans l'Iliade, le bâton provenant de Zeus est, selon Benveniste, «l'attribut du roi [grec: Agamemnon, Achille, etc.], des hérauts, des messagers, des juges, tous personnages qui, par nature et par occasion, sont revêtus d'autorité. On passe le σκῆπτρον à l'orateur avant qu'il commence son discours et pour lui permettre de parler avec autorité.» (Le Vocabulaire des institutions indo-européennes, tome II, 1969, p. 30). Du côté troyen, le mot sceptre n'est jamais employé. Le bâton de commandement du roi Priam se nomme skêpanion σκηπάνιον qui provient, celui-ci, de Poseidôn et dont Benveniste ne fait aucune mention dans son ouvrage.

   Le champs sémantique du mot dans l'Odyssée (9 occurrences uniquement au singulier: 8 fois à l'accusatif, une seule fois au nominatif) diffère sensiblement de celui de l'Iliade: à l'origine, loin d'être insigne royal ou symbole de pouvoir suprême, il n'est qu'un bâton, le bâton du voyageur, du mendiant. Ce sens vulgaire, sans doute plus ancien, le rapproche du bâton, voire, du bois grossier (δόρυ) d'Achille "qui ne portera jamais de feuilles ni de pousses, ayant laissé son tronc dans les montagnes" (Iliade, chant 1, v. 234-235).

   On sait que le nom neutre, originairement de l'inanimé, un des deux genres (animé et inanimé à l'étape hittite), rechignait à être un sujet de la phrase mais était enclin à être régi par un nom du genre animé. La tendance persistait.

   Dans l'Iliade, le mot au singulier sceptre, se trouve employé 25 fois dont une seulement au nominatif (σκῆπτρον), une au génitif (σκήπτρου), 8 au datif-instrumental (σκήπτρῳ), 15 à l'accusatif (σκῆπτρον) et au pluriel 2 cas indéterminés σκῆπτρα. Une seule des 15 occurrences au singulier dans l'Iliade signifie « bâton pour s'appuyer », employée pour Hèphaestos, dieu forgeron, le boiteux (XVIII - v. 416).

    Voici un σκῆπτρον dans une scène ciselée dans le bouclier d'Achille (chant XVIII)

                                  ...    βασιλεὺς δ᾽ ἐν τοῖσι σιωπῇ         (v. 556)

      σκπτρον ἔχων ἑστήκει ἐπ᾽ ὄγμου γηθόσυνος κῆρ.

      κήρυκες δ᾽ ἀπάνευθεν ὑπὸ δρυῒ δαῖτα πένοντο,             (v. 558)

         (Le maître, au milieu de ceux-ci [andains], en silence,

        Avec son sceptre se tenait sur les sillons, joyeux au cœur.

        Les hérauts, à l'écart sous un chêne, préparaient le repas.)

    L'occurrence σκπτρον à l'accusatif est ici tout à fait normale, quoique les deux mots βασιλες (maître des champs) et κήρυκες (cuisiniers) dénotent un sens peu ordinaire. Dans le même chant, plus en haut, voici σκπτρα au pluriel.

      κήρυκες δ᾽ ἄρα λαὸν ἐρήτυον· οἳ δὲ γέροντες

      εἵατ᾽ ἐπὶ ξεστοῖσι λίθοις ἱερῳ ἐνὶ κύκλῳ,

      σκπτρα δὲ κηρύκων ἐν χέρσ᾽ ἔχον ἠεροφώνων·

      τοῖσιν ἔπειτ᾽ ἤϊσσον, ἀμοιβηδὶς δὲ δίκαζον.                          (XVIII, v.505)   

   Chantraine, sans sa Grammaire homérique, s'interroge avec raison sur la qualité numérique - fatalité de l'indo-européen - du mot σκπτρα: les Anciens rendent la justice : σκῆπτρα δὲ κηρύκων ἐν χέρσ᾽ ἔχον ἠεροφώνων· / τοῖσιν ἔπειτ᾽ ἤϊσσον ... Ont-ils tous un bâton ? Ou le bâton passe-t-il de main en main lorsque chacun prononce son avis ? Cette seconde hypothèse semble la plus probable et σκῆπτραdoit être un « pluriel poétique », (...)(tome II, 1953, p. 33).

   Eugène Lasserre traduisit littéralement par le pluriel, mettant σκπτρα au nominatif - ce qui est tout à fait possible - : Les anciens étaient assis sur des pierres polies, (...). Leurs sceptres étaient aux mains des hérauts dont la voix ébranle l'air. Ils les prenaient ensuite, s'élançaient, donnaient leur avis à tour de rôle.

   Victor Bérard le rendit tout simplement par l'accusatif au singulier: Des hérauts la [la foule] contiennent. Les Anciens vont s'asseoir (...). Des hérauts à la voix claire ils reçoivent le sceptre, et chacun tour à tour pour donner son avis se lève, sceptre en main.

   L'anglais, astucieux, pouvait esquiver cet épineux problème grammatical : the elders (...), holding in their hands the staves of the loud-voiced heralds. Therewith then would they spring up and give judgment, each in turn. (A. T. Murray, Harvard University Press, Loeb Classical Library, 1925-1985) (À suivre)

 

 

 

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