Philologie d'Orient et d'Occident

27 septembre 2016

Une nouvelle traduction des Pensées (5)

Philologie d'Orient et d'Occident (360)  Le 27/09  2016  Tokyo  K.

"Répandre ou verser, selon l'intention"

Une nouvelle traduction des Pensées de Pascal (5)

001142  Pierrot et sa sœur par Misao Wada (cousu main)

 

                        Carrosse versé ou renversé selon l'intention.

                        Répandre ou verser selon l'intention.

                        Plaidoyer de M. le M. sur le cordelier par force.

     (Lafuma, Pascal Œuvres complètes, éd. du Seuil, 1963, p. 582, fragment 579-53)

   La petite phrase au milieu: «Répandre ou verser selon l'intention» est présentée dans la traduction de Shiokawa Tetsuya: 注ぐ、もしくは注ぎ込む。意図の有無による。sosogu, moshiku-wa sosogi-komu. Ito-no umu-ni yoru (éd. Iwanami, t. II, 2015, p. 313)

    Contre cette version s'insurge Matsumura Takeshi, lexicologue-médiéviste (cf. billet 356): En lisant ces phrases, les lecteurs pourront-ils comprendre ce que veut dire Pascal ? Leur est-il possible de voir quelle différence d'intention il y a entre le verbe «注ぐ sosogu» et le verbe «注ぎ込む sosogi-komu» [tous les deux signifiant "verser"]? (halshs-01220083, p. 10). Pour étayer son assertion, le lexicologue reproduit un conseil, pertinent en l'occurrence, du Dictionnaire de l'Académie française de 1694 (Nous modernisons la graphie, ainsi de suite):

     Et on dit à un homme qui porte un plat, un vase plein de bouillon ou de quelque autre liqueur, Prenez garde de répandre, non pas, Prenez garde de verser. (ibid.,)

    Son raisonnement consistant à trancher entre répandre et verser semble bien supérieur à celui du traducteur qui met dans une perplexité totale la plupart des lecteurs japonais souhaitant appréhender deux termes presque synonymes: sosogu et sosogi-komu. D'autre part, l'emploi en parallèle du mot intention et l'existence d'une association d'idée (versé, renversé / verser) sont bien visibles dans les deux premières phrases: Carrosse versé ou renversé selon l'intention. Répandre ou verser selon l'intention.  

    Or, il nous semble y avoir une autre association d'idée pascalienne, anticipée cette fois, dans répandre (ou verser selon l'intention). Il s'agit de l'allusion au texte concernant la troisième phrase du fragment: Plaidoyer de M. le M. sur le cordelier par force.

   À propos de cette phrase énigmatique, Michel Le Guern (1937-2016) formule cette longue note:

        Les Plaidoyers et harangues d'Antoine Le Maistre [= M. le M., ancien avocat] avaient été publiés (...) après sa conversion et sa retraite à Port-Royal-des-Champs. Dans le sixième plaidoyer, «Pour un fils mis en religion par force», on trouve l'expression (...): «Dieu qui répand des aveuglements et des ténèbres sur les passions illégitimes» (le mot répand est souligné par l'auteur, Pléiade II, p. 1497).

   Le traducteur Shiokawa rend justement, dans son commentaire sur le fragment, ce «répand» par sosogareru, forme de respect pour sosogu (verser). (op. cit., p 314).

   Pour le verbe répandre, Gaston Cayrou, dans son Français classique (Paris, Didier, 1948), ne fournit qu'une définition prise au Dictionnaire de l'Académie (1694), avec une occurrence chez Molière: v. tr. - «Sign. au fig... Distribuer à plusieurs personnes.» Aux pauvres, à mes yeux, il allait le répandre. (Mol., Tart., v. 298. - Il s'agit des libéralités de Tartuffe).

   Littré (1863), en dehors des acceptions: épancher, laisser tomber un liquide; répandre de l'eau sur la table; abs. Prenez garde de répandre, fournit un autre sens: départir, distribuer à plusieurs personnes; Répandre des bienfaits.

    Pour le XVIIe siècle, le lexicologue Furetière (1690) est plus prolixe que les Académiciens. Répandre: épancher, faire tomber de la liqueur. Les tables de bois de rapport se gâtent, quand on répand de l'eau dessus. Ces occurrences sont de la même catégorie que «Prenez garde de répandre».

    Furetière poursuit son enquête sémantique: (répandre) se dit aussi de la distribution de plusieurs choses; les Capitaines Romains répandaient de l'argent parmi les soldats pour se faire élire Empereurs; se dit figurément en choses morales; Dieu a répandu bien des grâces sur cette famille. Cette acception ne se rejoint-elle pas à l'expression d'A. Le Maistre: Dieu qui répand des aveuglements et des ténèbres sur les passions illégitimes? Quand Dieu répand, l'intention n'est pas humaine mais divine. Le traducteur Shiokawa aurait eu bien raison de traduire "répandre" par le mot 注ぐ sosogu, s'il avait su nettement marquer entre répandre et verser, sans perdre de vue l'ensemble du fragment.

   (Fin pour Une nouvelle traduction des Pensées de Pascal).


15 septembre 2016

Les serments de Strasbourg (9)

Philologie d'Orient et d'Occident (Hors-série)

La naissance d'une langue nationale

Réflexions politico-linguistiques sur les Serments de Strasbourg (9)     Le 15/09  2016   Tokyo   K.

 

La nouvelle langue, un instrument de libération spirituelle

   Pour les premiers œuvres littéraires, le retard constaté dans le Sud, par rapport au Nord, viendrait de ce que l'occitan ne s'était pas dégagé de l'emprise de la culture latine, ce qui ne veut évidemment pas dire que l'occitan était toujours sous la domination latine. En Italie, pays limitrophe de l'Occitanie, l'emploi officiel du latin dura plus longtemps et il se constitua, selon les différences géographiques, ethniques, politiques, etc., plusieurs langues locales importantes. La conscience linguistique d'un parler populaire et national, distinct du latin, n'apparut donc en Italie que beaucoup plus tard. Les premières tentatives faites pour se libérer du latin se trouvent dans les formulaires juridiques de la fin du Xe s., mais le véritable début de la littérature en langue vulgaire ne se situe qu'au début du XIIIe s., avec l'œuvre poétique de François d'Assise (1224). Le premier et le plus grand poète italien, Dante, fut très influencé par les troubadours.

   Ainsi dans la France du Nord, dans le Midi et en Italie, avec le temps, la langue vulgaire telle qu'elle s'était constituée s'affermit et se structura suffisamment non seulement pour servir à communiquer, mais encore pour être le support d'une littérature riche, dynamique et florissante. Après les premiers balbutiements se succédèrent des chefs-d'œuvre poétiques qui constituèrent dans chaque histoire littéraire un âge d'or. La première manifestation en langue vulgaire peut donc être interprétée dans chaque pays comme une déclaration d'indépendance littéraire, qui révéla d'emblée les qualités et les capacités jusqu'alors latentes de la langue populaire. Pour employer une expression de P. Zumthor, pour ceux qui l'écrivaient, la nouvelle langue était «un instrument de libération spirituelle».

   À l'ouest de l'Empire d'Occident, à l'exception de l'Espagne, dont la littérature fut dès le début sous l'influence arabe, plus on était éloigné de Rome, plus on avait de chances de voir se créer et s'épanouir la muse de la nation. En d'autres termes, plus grande était la distance qui séparait de la capitale de l'ancien empire latin, plus on se dégageait de la culture latine et plus on le faisait avec facilité.

   Ainsi dans l'Europe du moyen âge, les premières manifestations littéraires en langue vulgaire se lièrent d'une façon étroite avec la première prise de conscience nationale. Les événements politiques et les événements linguistiques sont indissociables[1]. (Fin)

   - - - - - - - - -

Remerciements

   Publié en 1991 dans les Mélanges en hommage au professeur Pierre Bec (1921-2014) du C.É.S.C.M. de Poitiers, cet article a été reproduit cette année sur canalblog avec de légères retouches.

   Rapatrié à la fin des années 80, je m'interrogeais sur l'avenir de France que je venais de quitter et qui s'attendait à de grandes transformations dont on voyait difficilement la suite. Ce qui m'occupait le plus alors était de l'ordre linguistique. Quel serait le sort réservé à la langue française dans une nouvelle structure européenne ? D'instinct, je suis allé chercher une solution à l'époque de la première structuration d'Europe.

   Mes remerciements vont tout d'abord au regretté professeur Shigeru Shimaoka, de l'université Waseda, Tokyo, qui m'encouragea constamment en me donnant libre accès chez lui aux quatre grands volumes de Grammaire istorique (sic) des parlers provençaux modernes (Mâcon, 1930-1941) de Jules Ronjat.

   Mon ami Jean-Pierre Levet, helléniste comparatiste, professeur de l'université de Limoges, a bien pris la peine de lire et de corriger mes manuscrits. L'essentiel de la dernière note [1] est de lui. L'auteur lui présente également ses sincères remerciements.   Le 11/09, 2016. Tokyo. Susumu KUDO

  



[1] Une constatation semblable peut être faite à propos d'autres faits de même nature: ainsi, lorsque Gerbert d'Aurillac (Sylvestre II), à la fin du Xe s., concevra l'idée d'une nouvelle union impériale de l'Europe, il aura, comme cela a été enseigné, neuf siècles avant Franz Bopp, l'intuition de l'existence de ce que l'on appellera, au XIXe s., la grammaire comparée des langues indo-européennes, et qui concernera dans sa pensée les langues romanes et les langues germaniques, est-il possible aujourd'hui de s'interroger sur ce que seront les événements linguistiques qui risquent d'accompagner le renforcement des liens économiques, voire politiques, qui existent entre les divers pays d'Europe, et en particulier sur le sort qui sera réservé à la langue française dans la Communauté européenne ?

14 septembre 2016

Les serments de Strasbourg (8)

Philologie d'Orient et d'Occident (Hors-série)

La naissance d'une langue nationale

Réflexions politico-linguistiques sur les Serments de Strasbourg (8)     Le 14/09  2016   Tokyo   K.

 

   Où a-t-on d'abord cessé de parler latin ?

   Charles Camproux[1] cite W. von Wartburg, qui estime que la France du Sud, pour l'usage de la langue populaire, fut en avance de plus d'un siècle sur tous les pays voisins. La précocité de cet emploi aurait été due au caractère municipal de la civilisation occitane. Il est vrai, en effet, que ce pays du droit écrit, héritier des traditions romaines, disposait d'un plus grand nombre de documents officiels écrits que les aires géographiques du Nord, pays de droit coutumier. Mais la langue populaire utilisée dans le Midi, comparée à la langue du Nord, ne différait pas beaucoup du latin. La différence y est toujours moindre, tant en morphologie qu'en phonétique. 

   Un personnage tel que Sidoine Apollinaire, qui, sous l'occupation wisigothe, s'efforça de préserver la civilisation latine du Midi, n'aurait pas pu œuvrer de la même manière dans le Nord placé sous la domination franque. Il est tout à fait probable que la culture latine déclinait surtout dans le Nord, tout au moins parmi les gens du peuple, tandis que dans le Sud elle s'était conservée tant naturellement qu'artificiellement. Le besoin de reconstruire les études latines nettement perçu par Charlemagne, se serait donc plutôt fait sentir dans le Nord, là où ses fruits pouvaient être surtout sensibles.

   Sur ce point une autre vision des choses a été développée. Ferdinand Lot, en effet, écrit: la Renaissance carolingienne «n'a été durable que dans les régions du Regnum où l'autorité du souverain reposait sur les bases anciennes et fermes, les pays francs, allant du Rhin à la Loire, avec le nord de la Bourgogne. Les parties mal soumises, mal assimilées, germaniques (...) ou romanes (Aquitaine, Gothie, Provence, Italie même) ne participeront que superficiellement à cette Renaissance»[2].  Mais on préférera considérer que ce qui est ainsi manifesté représente plus une constatation historique qu'une cause profonde. Il semble donc que la décision prise par le concile de Tours ne concernait, en fin de compte, que le Nord.

   En d'autres termes, la scission entre le latin et la langue populaire était surtout importante dans le Nord, ce qui fait que c'est surtout sur cette aire que les gens ont conçu d'abord la langue populaire comme étant leur langue «nationale», suffisamment différenciée même du galimatias du prêtre ayant bénéficié des acquis culturels nouveaux. Cette prise de conscience linguistique de la nation a beaucoup contribué à faire souhaiter aux gens du Nord des manifestations concrètes de leur langue en ce qui concerne la poésie, dans une atmosphère de maturité religieuse, acquise par les descendants des premières tribus de Germains convertis au catholicisme. D'autre part, toujours dans le Nord, les Francs dominants et les Gallo-Romains dominés se situaient dans la même perspective religieuse, alors que, dans le Sud, les résidus de l'ancienne structure wisigothique (ariens dominants / catholiques dominés) empêchaient peu ou prou la conscience de l'unité religieuse, nationale et linguistique, de se former et de s'établir. Il fallut donc un temps considérable de décantation pour voir naître de cet état de choses une Vie de saint, simple et pure telle que la Chanson de Sainte Foy.  (À suivre)



[1] Histoire de la littérature occitane, Paris, PUF, 1953, p. 18.

[2] «À quelle époque a-t-on cessé de parler latin ?», Bulletin Du Cange, 1931, p. 149.

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13 septembre 2016

Une nouvelle traduction des Pensées (4)

Philologie d'Orient et d'Occident (359)   Le 13/09  2016  Tokyo    K.

Une nouvelle traduction des Pensées de Pascal (4)

Montaigne et Pascal (2)

イメージ 8

Feston de camélias par Misao Wada (cousu main)

    À l'interprétation que j'ai proposée éventuellement dans le dernier billet (358) pour un fragment des Pensées de Pascal portant sur (le livre de) Montaigne: [Son livre n’étant pas fait pour porter à la piété, il n’y était pas obligé, mais] on est toujours obligé de n’en point détourner (Pascal Pensées, éd. Louis Lafuma, 680-63), mes trois amis universitaires, mais non pas spécialistes de Pascal, ont donné leur avis:

   Le premier est venu de Clément Lévy, mon coopérateur de blog, lecteur de français à l'université libre de Berlin. Son avis correspond à celui du lexicographe médiéviste, auteur de l'excellent Dictionnaire du français médiéval (Les Belles-Lettres, 2015), Matsumura Takeshi, qui avait relevé de nombreuses erreurs de traduction chez le traducteur Shiokawa Tetsuya (cf. billet 356).

   J'ai l'impression que détourner est employé ici par brachylogie sans complément d'objet, je comprends la phrase comme les anciens traducteurs japonais [La traduction en cours au Japon: On est toujours obligé de ne pas détourner les lecteurs de la piété.]. (...) Il ne s'agit pas chez Pascal de critiquer Montaigne parce qu'il détourne l'attention de ses pieux lecteurs vers des pensées sceptiques et démoralisantes, mais de le critiquer parce qu'il les détourne de la piété, du droit chemin, et qu'il les emmène vers le scepticisme ou l'irréligion. C'est une critique très forte.

   Le second est de mon illustre ami Jean-Pierre Levet, helléniste comparatiste qui avait dirigé Clément Lévy lorsque celui-ci était agrégatif de lettres classiques.

   J'ai vainement cherché des commentaires de la phrase à laquelle tu t'intéresses. Tout ce que j'ai trouvé est une note de l'édition de Léon Brunschvicg que j'ai utilisée lorsque j'étais lycéen. Je la scanne pour te l'envoyer. Mais elle ne résoud pas le problème posé. Tu as raison de t'interroger sur le sens de "on", qui peut encore aujourd'hui être ambigu et correspondre à un véritable indéfini (quelqu'un) ou au pronom personnel "nous". Ainsi très récemment après les victoires de l'équipe de France de football, les supporters chantaient "on a gagné, on a gagné!" pour dire "nous avons gagné". Si l'on retient le sens de "nous" chez Pascal, ton interprétation et tes arguments sont tout à fait justes. Je pense que le traducteur japonais est parti d'une valeur indéfinie "on" représentant alors "quelqu'un", c'est-à-dire un auteur indéterminé, un auteur quelconque". Mais il est bien vrai que le pronom est très souvent employé à la place du pronom personnel. C'est une confusion que je fais sans cesse. (...) La confusion est courante et je pense qu'elle existait sans doute déjà du temps de Pascal.

   De la même personne, deux jours après.

   Nous avons passé l'après-midi d'hier à la campagne où l'un de mes cousins, qui a enseigné la philosophie à Paris dans les classes préparatoires d'un grand lycée, a loué pour deux semaines une petite maison. Comme il a beaucoup travaillé sur Pascal, je lui ai parlé de ton problème de traduction. Nous avons longuement discuté. Il a conclu que ta version était philosophiquement plus intéressante et qu'il allait continuer à réfléchir sur ce passage à son retour à Paris, où il possède plusieurs livres savants sur Pascal. Nous n'avons pas vu passer le temps, si bien que nous avons quitté trop tard sa maison de campagne pour être à l'heure à un rendez-vous avec un ami à Limoges!  

   Le dernier, non pas le moindre, car son auteur, Patrick Corneau, ancien condisciple à Poitiers et excellent blogueur (le Lorgnon mélancolique) adhère tout à fait à mon idée.

   Merci de bien vouloir m'impliquer dans cette querelle philologique d'érudits... même si mes compétences en la matière sont limitées, mes connaissances en philologie datent de l'université de Poitiers (avec Pierre Bec, je crois bien), c'est-à-dire de 1971! Mais je crois que c'est une affaire aussi de bon sens. J'ai lu la "leçon" de ton billet et sincèrement, elle me convainc tout à fait: Pascal admire Montaigne, il est séduit, "tenté" par cet auteur païen (non pieux), mais en tant que Chrétien, il a des préventions, et notamment le devoir (chrétien) de ne pas s'écarter de la piété. (À suivre)

12 septembre 2016

Les serments de Strasbourg (7)

Philologie d'Orient et d'Occident (Hors-série)

La naissance d'une langue nationale

Réflexions politico-linguistiques sur les Serments de Strasbourg (7)     Le 12/09  2016   Tokyo   K.

 

L'incompétence des prêtres «français» avant la Renaissance carolingienne

   Les premières œuvres littéraires en langue vulgaire en France, aussi bien dans le Nord que dans le Sud, furent exécutées par la main des religieux, ce qui n'a rien de surprenant, car toute l'écriture, soit en latin, soit en langue vulgaire, était à l'époque, une activité qui leur était réservée. La renaissance carolingienne fut donc leur œuvre, elle fut accomplie pour et par eux-mêmes. Elle n'est pas, en effet, autre chose que qu'une réforme des études latines réalisées par des prêtres appelés surtout de l'étranger: d'Angleterre, d'Irlande, d'Italie ou d'Espagne gothique. Cela signifie que le latin employé par les prêtres de l'époque finissait par être très éloigné - au point d'être presque méconnaissable - du latin classique et qu'il n'y avait, en réalité, que peu de religieux français qui possédaient une connaissance solide de cette langue.

   La médiocrité des prêtres français de ce temps-là s'expliquerait par plusieurs facteurs, mais, du point de vue linguistique, on peut faire les remarques suivantes: en Angleterre, pays christianisé à une date relativement récente, où l'on parlait une langue très différente du latin, et d'où vint d'ailleurs en France Alcuin, promoteur de la Renaissance, maître du père de Nithard, le latin, considéré comme une langue étrangère[1], s'enseignait et s'apprenait avec une ferveur assez marquée, qui n'excluait pas quelque gaucherie bien naturelle chez des gens qui étudient une langue étrangère. Or, sur le continent, où l'on parlait roman, on n'avait pas très nettement conscience d'user d'une langue autre que le latin, alors que l'on ignorait désormais presque tout ce qui en caractérisait l'état classique. La connaissance du vrai latin se perdait donc d'autant plus complètement et rapidement que l'on n'avait pas conscience de ne pas le parler.

   En 813, le concile de Tours ordonna au clergé de prêcher en langue courante, là où c'était nécessaire. Cette décision revenait à confirmer, sans le déclarer officiellement, que le nombre des prêtres qui ne savaient pas le bon latin était de plus en plus grand et que, entre le latin reconstitué et la langue courante de l'époque, des différences de plus en plus considérables se manifestaient. D'autre part, tout en donnant au clergé la possibilité de prêcher dans une autre langue que le latin, cet ordre était destiné à éviter la contamination du latin reconstitué par la langue du peuple, en même temps qu'à conférer le droit de cité à l'avatar du latin. L'unité linguistique d'un parler dérivé du latin précédait donc l'unité nationale, qui commençait à se préciser depuis les environs du milieu du IXe s.

   L'espace de cent années qui sépare approximativement les premières manifestations littéraires du Nord de celles du Sud s'expliquerait par la différence de date à laquelle les prêtres sentirent le besoin de « prêcher en langue courante ». Mais dans les document officiels du Midi, l'emploi de l'occitan intervint plus tôt et plus fréquemment que celui de la langue populaire au Nord dans les mêmes types d'écrits. (À suivre)



[1] Cf. Dag Norberg, Manuel pratique de latin médiéval, Paris, Picard, 1968, p. 43.

 

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11 septembre 2016

Les serments de Strasbourg (6)

Philologie d'Orient et d'Occident (Hors-série)

La naissance d'une langue nationale

Réflexions politico-linguistiques sur les Serments de Strasbourg (6)     Le 11/09  2016   Tokyo   K.

 

   De la stabilisation linguistique vers la création poétique

   Louis le Pieux avait, en plus des trois fils qui s'engagèrent dans le traité de Verdun, un enfant né entre Lothaire et Louis, Pépin, qui était roi d'Aquitaine. Ce souverain, après s'être plusieurs fois révolté contre l'empereur son père et réconcilié avec lui, mourut assez jeune, à Poitiers. Son territoire d'influence fut repris par son fils, Pépin II. Averti de la teneur du traité du Verdun, qui stipulait que toute l'Aquitaine passerait sous l'autorité de son oncle, Charles le Chauve qui avait le même âge que lui, Pépin II, naguère associé à Lothaire, recommença à se révolter pour défendre ses vieilles revendications territoriales, c'est-à-dire pour réclamer à Charles sa part d'héritage. Celui-ci leva son armée et descendit dans le Midi pour attaquer Toulouse. Nithard, à la tête de sa troupe de renfort, partit avec d'autres fidèles de Charles pour le rejoindre en Aquitaine et, près d'Angoulême, il rencontra les troupes de Pépin II, qui accouraient pour l'empêcher de progresser. Il fut tué dans cette rencontre (en 844 ou 845). Après bien des péripéties, la révolte perdit de sa force et finalement la plus grande partie de l'Aquitaine fut annexée au royaume de Charles le Chauve vers 850.

   Le conflit intestin de la famille impériale n'en finit pas pour autant. On vit souvent l'empire et les royaumes changer de souverain. Les seigneurs et leurs hommes, cependant habitués au nouvel ordre des choses et occupés à la défense et au maintien de leurs terres, cessèrent de s'ingérer, pour la bonne cause ou non, dans les affaires des pays étrangers où l'on parlait d'autres langues que la leur. Ce phénomène de conservatisme, qui se précisait approximativement depuis le milieu du IXe s., n'était pas favorable au pape, qui, tout en maintenant le système impérial comme agent laïque d'exécution de la maison de Dieu, voulait s'en servir pour exercer son pouvoir moral sur toute la chrétienté. Les incursions des Vikings, commencées dès le début du siècle, mais de plus en plus nombreuses et sanglantes, ne firent qu'exaspérer cette tendance. Tout en partageant la même morale, dictée par la foi chrétienne, les nations naissantes, refermées sur elles-mêmes, se cloisonnèrent. Ce fut un âge d'or pour les activités monastiques.

   Ce repli sur soi-même amena inéluctablement l'affaiblissement visible du pouvoir impérial, qui devait résider dans la force et dans l'universalité d'un empire puissant. Il y avait toujours un empereur, mais seulement à titre nominal. Quelques rois auraient bien pu guerroyer avec succès dans les terres étrangères, mais ceux qui ne pouvaient pas bien maintenir l'ordre dans leur royaume ni assurer la paix au-dedans, ou qui étaient incapables de protéger gens et terres contre les terribles attaques des Hommes du Nord, perdaient rapidement la base de leur pouvoir. Alors qu'à l'origine, il n'avait été que le roitelet d'une tribu germanique, le souverain devenait le véritable chef d'une nation. Dans ce glissement gigantesque succédant au rêve de la grande illusion d'une unité européenne et chrétienne illustrée par l'œuvre de Charlemagne, apparaissaient diverses réalités nationales, au sein desquelles le critère de la langue se révélait décisif. Ainsi les idées de Nithard avaient-elles témoigné d'un extraordinaire sens de prévision.

   Le premier spécimen littéraire en français fut produit à la fin du IXe s., lorsque la nation, libérée de l'illusion de l'unité impériale, fut ramenée à ses propres réalités linguistiques. La Séquence de Sainte Eulalie, fruit authentique d'une concentration poétique, fut achevée vers 881 dans un monastère des Flandres. D'autre part, un fragment poétique sur Boèce, première œuvre littéraire en occitan, fut écrit aux environs de l'an mil. À la même époque aurait été composée la Chanson de Sainte Foy, œuvre comparable par son esprit à la Séquence du Nord. Or l'une de ces deux premières créations en occitan fut inspirée par la vie d'un Romain dont le souvenir était partout présent parmi les religieux de la première moitié du moyen âge. Ce fait est bien caractéristique de la vie culturelle de la future Occitanie, car le thème de Boèce, philosophe latin et homme politique du Bas-Empire en même temps que traducteur d'Aristote et des principaux savants de la Grèce, ne manque pas d'évoquer pour nous la continuité qui existe, tant en ce qui concerne le fond que la forme, entre l'Occitanie et les traditions gréco-latines. C'est, en effet, en partie par sa tradition de culture classique que le Midi résista plus longtemps que le Nord à une christianisation facile. (À suivre)

10 septembre 2016

Les serments de Strasbourg (5)

Philologie d'Orient et d'Occident (Hors-série)

La naissance d'une langue nationale

Réflexions politico-linguistiques sur les Serments de Strasbourg (5)    Le 10/09  2016   Tokyo   K.

 

Le partage territorial selon aires linguistiques

   Du point de vue politico-linguistique, il nous semble que la thèse poitevine manque un peu d'envergure, dans la mesure où le recours au poitevin n'aurait pas apporté grand-chose au territoire de Charles, car le Poitou n'était pas disputé à ce moment-là. Les revendications des Pépin sur l'Aquitaine étaient négligées par Louis le Pieux, donc illégitimes. De toute façon, il valait mieux feindre de les ignorer.

   Pour s'interroger, en fonction de critères politico-linguistiques, sur l'appartenance dialectale d'un texte diplomatique par excellence tel que les Serments de Strasbourg, il faudrait envisager une façon de voir permettant d'examiner non pas de quelle langue (ou de quel dialecte) il s'agissait, d'où provenait cette langue (ou ce dialecte), mais de quelle langue (ou de quel dialecte) on était appelé à se servir, et pour quelle raison on devait choisir ce dialecte.

   Louis n'a probablement pas eu à s'opposer à Charles, son frère, si celui-ci lui a proposé un principe qui était en quelque sorte celui de la frontière linguistique. Nous sommes ainsi conduit ensuite à supposer que, avec le consentement tacite (que ce fût de connivence, par inadvertance ou tout simplement par ignorance) de Louis et de ses hommes plutôt qu'en faisant accepter à Lothaire ce principe, Nithard essaya d'incorporer au territoire de son jeune souverain la région franco-provençale, qui appartenait alors à Lothaire, ou au moins qu'il voulut faire abandonner la souveraineté de ce dernier sur le sud-est de la Gaule.

   Ces desseins de Nithard n'ont pas été réalisés l'année suivante à l'occasion du traité de Verdun. Mais on peut voir dans le plan du nouveau partage de territoire effectué entre les deux frères restants, après la mort de Lothaire, par le traité de Meerssen, en 870, ce qu'étaient les intentions de Charles, l'attention qu'il accordait à ces questions et la mesure dans laquelle le dessein premier de Nithard, probablement relayé par quelques conseillers[1], continuait à se réaliser.

   Les deux idées directrices - établissement du principe d'obédience linguistique et exercice territoriale de ce dernier -, nées d'une conjoncture historique imminente, constituent une manifestation singulière du déclin du latin en même temps que de l'essor irrésistible des langues nationales.

   Dans ces conditions, ce principe, appliqué à l'Europe, composé de peuples parlant des langues diverses, où les frontières politiques ne correspondaient pas toujours à celles des aires linguistiques, servit de critère nouveau, évident et efficace. Les Français ont toujours excellé à tirer le meilleur parti d'une situation particulière et difficile et à en faire des généralisations admissibles par tous. L'idée de frontière linguistique - les Français sont ceux qui parlent français, la civilisation française est la civilisation du français - devint désormais un dogme national. La naissance de l'État français est ainsi fortement liée à l'idée d'une langue nationale. Perspicace, Nithard avait trouvé, dans la pénombre de l'histoire de France, le principe de la nation.

   Comme on le sait, Charles le Chauve devint le premier roi d'une France dont la frontière allait se modifier pour enfin correspondre au cadre de la France actuelle.

   Le destin de l'occitan, né avec des structures sensiblement différentes de celles du français, mais bientôt soumis à l'influence et à la progression de ce dernier, fut arrêté dans son extension presque définitivement à ce moment-là.  (À suivre)
 



[1] Cf. P. Zumthor, Charles le Chauve, Paris, Tallandier, 1981, p. 235: «... c'est Adon (de Vienne, évêque et historien) qui avait réveillé chez le roi un désir que celui-ci avait conçu jadis, vers 861, puis refoulé: le désir d'étendre sa domination en direction du sud-est».

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09 septembre 2016

Les Serments de Strasbourg (4)

Philologie d'Orient et d'Occident (Hors-série)

La naissance d'une langue nationale

Réflexions politico-linguistiques sur les Serments de Strasbourg (4)     Le 09/09  2016   Tokyo    Susumu K.

                         

 La provenance du texte roman des Serments

   Or, depuis longtemps, on a avancé une explication, souvent reprise, selon laquelle le texte roman des Serments refléterait les traits de la langue du Sud-Est. D'autre part, dans le premier tome de la revue Romania[1], Paul Meyer fit mention d'une petite notice[2] d'Anatole Boucherie, un des fondateurs de la Revue des Langues Romanes, sur la thèse poitevine des Serments. Arigo Castellani[3] l'a défendue avec compétence. Notre propos n'est pas de juger toutes les hypothèses longtemps débattues au sujet de l'origine linguistique exacte du texte des Serments[4]. Ce qu'il y a de commun cependant entre la thèse franco-provençale et la thèse poitevine c'est que les deux langues appartiennent à la zone septentrionale de la Gaule méridionale et qu'elles ont en outre ceci de particulier qu'elles sont toutes les deux des parlers intermédiaires entre le français et l'occitan. Jacques Pignon, dans son étude monumentale du poitevin[5], a prouvé que le dialecte du sud du Poitou (avec Poitiers à la limite nord) était de type occitan jusqu'au XIIe s. et qu'à partir de cette époque-là le français introduit dans la région l'a repoussé progressivement vers le sud.

   L'Aquitaine fut toujours un sujet de tracasseries et d'inquiétudes, voire de problèmes majeurs, pour les souverains carolingiens. Mais depuis le règne de Louis le Pieux, poitevin de Naissance, le Poitou, au moins, connaissait une certaine paix, parfois troublée par les Pippinides, associés avec Lothaire. Au moment des Serments, le territoire passa de Louis le Pieux à Charles le Chauve. Ces conjonctures historiques ne présentent aucun argument décisif contre la thèse poitevine, tant s'en faut. Dans ces conditions, à quel genre d'interprétation la thèse franco-provençale se prête-t-elle ?

   La zone sud-est de la Gaule, dite franco-provençale, était un centre névralgique, un point de litige possible dans le partage, et, si l'on emploie des termes concrets, une terre convoitée par Charles et objet de rivalités avec Lothaire. C'était l'Alsace-Lorraine de l'époque. Il est vrai que Nithard travaillait aux côtés du roi cadet pour un nouvel agencement de l'empire, alors que son père Angelbert, prêtre ardent et très doué, se battait aux côtés du roi père. Sans doute peut-on prêter à Lothaire une idée séculaire d'opposition Austrasie / Neustrie[6], partagée également par ses vieux conseillers, au nombre desquels se trouvait un Angelbert. Il y avait au moins dans les idées de Lothaire une visée impérialiste, une volonté de conserver ou de rechercher à tout prix l'hégémonie que détenait Charlemagne.

   Est-ce intentionnellement que Nithard fit refléter dans le texte des Serments le parler aux caractères composites du Nord et du Sud ? S'il en était ainsi, il faudrait dire que son dessein fut diaboliquement ingénieux, car la parole des Serments dut produire un effet magique sinon sur les Aquitains, du moins sur le contingent de provenance franco-provençale, qui n'était sûrement pas peu nombreux dans l'armée de Charles et même dans celle de Louis. La parole proférée par Louis le Germanique avait pour ambition certaine de faire admettre l'accord d'abord par les troupes franco-provençales qui se répartissaient probablement entre les trois rois, puis d'incorporer tôt ou tard leurs terres au seul royaume de Charles. À Lothaire, la parole en roman arracherait définitivement le contingent du Sud-Est pour l'attacher désormais à Charles. L'emploi du gallo-roman n'était donc pas autre chose qu'une manière de présenter sous une couverture objective et anodine le principe d'obédience linguistique: ceux qui faisaient du germanique un usage quotidien seraient du côté de Louis (pays d'obédience germanique) et ceux qui parlaient gallo-roman, du côté de Charles (pays d'obédience romane). Le mode d'expression primait la teneur. On n'aurait pas tort d'estimer que ce fut Nithard qui mena dans cette direction la chancellerie diplomatique. (À suivre) 



[1] Romania, I, 1872, p. 261.

[2] Revue des Langues Romanes, II, 1871, p. 118.

[3] Voir Les dialectes de France au moyen âge et aujourd'hui, Paris, 1972.

[4] Chacune d'entre elles avance de solides arguments, mais aucune n'est véritablement convaincante, voir P. Bec, op. cit., p. 39.

[5] L'évolution phonétique des parlers du Poitou. Paris, 1960; voir principalement la conclusion de cet ouvrage.

[6] Austrasie: Est et Sud, berceau des Carolingiens, elle comprenait l'Alsace; avec Metz pour capitale: lui furent joints le Limousin, L'auvergne et le Quercy; la Neustrie correspond au Nord de l'empire, avec Soissons et Paris; Charles avait acquis les appuis d'un certain nombre de Grands de Neustrie.

08 septembre 2016

Les Serments de Strasbourg (3)

 Philologie d'Orient et d'Occident (Hors-série)

La naissance d'une langue nationale

Réflexions politico-linguistiques sur les Serments de Strasbourg (3)     Le 08/09  2016   Tokyo    Susumu K.

 

Qui est Nithard ?

    Né d'une fille de Charlemagne et d'un clerc de caractère ardent et très doué, disciple d'Alcuin, qui fut une des figures les plus étonnantes de la Renaissance carolingienne, il occupa une très haute position à la cour de Charles le Chauve. Ce conseiller de Charles et les trois fils de Louis le Pieux étaient donc tous des petits-fils de Charlemagne. Mais Nithard n'aimait pas Lothaire et il est difficile de savoir quelle fut l'exacte origine de son animosité à l'égard de ce dernier. Peut-être nourrissait-il à son endroit une très vieille rancune, liée à sa naissance, puisque la loi salique excluait les filles du droit de succession à la terre des ancêtres ? De toute façon, du vivant de Louis le Pieux, de nombreuses affaires opposaient Lothaire au fils préféré du roi. Louis le Germanique hésitait sur le parti à prendre. Nithard fut toujours du côté de Charles comme conseiller, parfois comme ambassadeur et enfin comme chroniqueur[1]

   Qui fit donc lire le plus ancien document écrit en «français» à Louis le Germanique, qui ne s'exprimait apparemment pas de façon naturelle en gallo-roman ? Qui fut surtout le rédacteur de la formule en français naissant, dont la teneur était la même que celle de la version en germanique, mais dont l'élaboration avait dû être plus délicate et plus difficile ? On ne peut pas affirmer que ce soit Nithard lui-même, conseiller du roi chargé d'enregistrer les Serments. Mais il nous est permis d'imaginer comme une évidence la présence de ce petit-fils de Charlemagne derrière les clercs qui étaient chargés d'élaborer les formules diplomatiques. Mais pourquoi ne choisit-il pas, pour noter les Serments, le germanique tout simplement, langue de la dynastie, ou bien le latin, langue de culture et langue, à l'époque, de communication intellectuelle à tous les niveaux, dont pareille occasion politique semblait imposer l'usage, et que d'ailleurs il utilisa pour rédiger ses Histoires ?

   Et pourquoi à ces langues auxquelles il pouvait légitimement penser pour les Serments avait-il préféré ainsi l'ancêtre du français, langue des vaincus, rejeton abâtardi du latin ?

   Comme on le sait, de nombreuses études sur la langue romane des Serments de Strasbourg ont été faites. Renée Balibar en donne un résumé, en présentant comme explication la plus vraisemblable la thèse de Gérard Hilty, selon laquelle, «le texte est un hybride provenant du croisement des traditions d'écritures de divers centres culturels et des traditions orales déjà passées par la bouche de gens plus ou moins instruits»[2]. Hilty précise qu'il s'agit de «la combinaison d'une tradition écrite préexistante (...) avec une variété particulière de langue parlée du Sud-Est et peut-être de l'Est en général»[3]. S'il en était vraiment ainsi, le texte en question serait non pas un enregistrement fidèle des serments échangés, mais une version modifiée par des rajouts ou par des omissions, transformée peut être postérieurement, en fonction d'arrière-pensées préméditées.

   On convient, en général, de la difficulté particulière qu'il y a à localiser tant dans le temps que dans l'espace les traits linguistiques du texte. Quelques-uns seraient de l'Ouest, d'autres de l'Est, d'autres encore d'un centre culturel du Nord. Il y en a aussi qui proviendraient de la graphie mérovingienne. Mais par la difficulté même qu'il y a pour identifier des éléments nettement marqués et par ces caractères linguistiques artificiels, voire neutres, le rédacteur de la formule ne visait-il pas à attirer le plus grand nombre d'auditeurs ou de lecteurs ? On peut penser que l'emploi de ce type de langue avait pour conséquence une meilleure adhésion à Charles de la part des gens qui faisaient du gallo-roman un usage quotidien. C'est précisément par ces caractères amorphes que cette langue pouvait se faire comprendre à une échelle plus vaste et plus large dans la Gaule romane. Avoir recours à elle, en un mot, revenait à rallier les hommes par un langage un peu factice, mais susceptible d'être compris par tous.

   Pour Nithard, qui avait sans doute déjà conçu l'idée de frontière linguistique, l'important était de doter le texte de ces caractères hybrides. (À suivre)



[1] De Dissensionibus filiorum Ludovici Pii ; l'original est perdu; nous possédons seulement la copie du Xe ou du XIe s. ; c'est là que figure le texte des Serments.

[2] Institution du français, Paris, PUF, 1985, p. 51.

[3] op. cit., p. 52.

07 septembre 2016

Les Serments de Strasbourg (2)

Philologie d'Orient et d'Occident (Hors-série)

La naissance d'une langue nationale

Réflexions politico-linguistiques sur

les Serments de Strasbourg (2)  Le 07/09  2016  Tokyo  Susumu K.

 

       Pourquoi les Serments n'ont-ils pas été prêtés seulement en germanique?

 

   Constatons tout d'abord que le conflit entre les fils de Louis le Pieux concernait non seulement ces trois rois, mais encore de nombreux grands vassaux, dont l'avenir tout entier était en jeu. C'était en quelque sorte une question de vie ou de mort pour eux qui, avec toute leur famille ou avec tout leur lignage, s'étaient engagés aux côtés d'un roi qu'ils soutenaient à l'exclusion d'un autre. D'autre part, pour chacun de ces trois rois, qui ne disposaient plus d'un pouvoir aussi puissant et aussi universel que leur grand-père, il fallait sans doute essayer de se faire des amis plus nombreux et de rechercher plus de soutiens parmi les seigneurs pour consolider, pour renforcer sa position à l'égard des deux autres. De ce point de vue, la présence de nombreux sujets-témoins sur le lieu des Serments n'avait rien d'extraordinaire. Malgré la grandeur du décor et du paysage, il s'agissait, en un mot, d'un pacte entre de grands clans saliens.

   À ces témoins-participants, il fallait donc naturellement faire comprendre la teneur exacte des Serments en leur propre langue pour qu'ils puissent se composer une idée des engagements qu'ils exprimaient. Mais là n'est pas la seule raison pour laquelle étaient présents un grand nombre de témoins.

   Louis le Germanique s'était associé auparavant avec son frère aîné Lothaire contre le cadet Charles pour contrecarrer les revendications de ce dernier, qui étaient soutenues par leur père, Louis le Pieux. Mais il s'agissait désormais d'une autre alliance entre frères, pour laquelle, il est vrai, il convenait de s'assurer des garanties, voire de parer à des manquements possibles de la part du partenaire. Pour que les Serments produisent leur plein effet, il fallait, par exemple, une participation, un engagement d'un tiers. Les hommes des deux frères, aussi soucieux de leur propre avenir que de celui de l'Empire, étaient donc des témoins dont la présence était de nature à assurer une bonne application de la déclaration. C'est de cette façon que s'expliquerait l'établissement, assez extraordianire dans ce cas précis, du serment des hommes d'armes, dont la teneur consistait en une affirmation formelle qu'ils ne soutiendraient pas leur seigneur, s'il n'observait pas le serment qu'il avait prêté en jurant devant son frère.

   Mais l'emploi du gallo-roman dans les Serments ne se serait-il pas imposé pour des raisons autres que celle qui est répétée depuis la présentation du texte par F. Brunot, au début du XXe siècle, à savoir qu'il convenait de faire comprendre la teneur du serment aux hommes de chaque roi?[1]

   Né en 823, Charles le Chauve était âgé seulement de 19 ans au moment où furent prononcés les Serments, le 14 février 842[2]. Son partenaire, Louis le Germanique, avait 38 ans, c'est-à-dire le double de son âge, alors que Lothaire, l'aîné, à 47 ans, avait déjà franchi le seuil, pour l'époque, de la vieillesse. Âgé de moins de 20 ans, Charles le Chauve négociait avec ses aînés, Louis, roi d'outre-Rhin, et Lothaire, empereur d'Occident, et il rivalisait avec eux d'égal à égal.

   Tout cela nous conduit à penser que Charles était secondé par un conseiller expérimenté, extrêmement habile et très influent, une sorte de Nestor et d'Ulysse à la fois. Le père, Louis le Débonnaire (le Pieux), qui l'avait sous sa tutelle et qui, en voulant l'apanager richement, avait essayé de faire valoir les prétentions du dernier né, était déjà mort (en 840). Mais, auprès de Charles, se tenait Nithard, qui était à peu près du même âge que Lothaire. (À suivre).



[1] Voir P. BEC, op. cit., p. 39, note 1: «Louis s'exprime en lingua romana, pour être compris des soldats de son frère, Charles, pour les mêmes raisons, s'exprime en germanique (francique rhénan)»

[2] Charles n'était probablement pas chauve à cette époque-là; ce surnom, pour diverses raisons, ne reflétait peut-être pas la réalité, voir P. ZUMTHOR, op. cit., p. 96.