Philologie d'Orient et d'Occident

11 septembre 2018

Le genre grammatical (2) Le /La fourmi

Philologie d'Orient et d'Occident (411) Le 11/09/2018  Tokyo K.

Le genre grammatical (2) et ses fluctuations

 

   Il nous est pratiquement impossible de concevoir le critère de classement des anciens Indo-Européens qui divisaient des noms des choses en deux catégories: animée (= non-neutre) et inanimée (= neutre) (cf. billet 410). La terminologie (animé et inanimé) employée dans notre grammaire hittite (celle de Matsumoto Katsumi) rappelle vaguement où en était ce qui avait fondé au début la distinction entre les noms. La catégorisation aurait été faite pour distinguer deux sortes de noms: ceux d'action ou d'intérêt, fortement impliqués dans la vie des Anciens et tous les autres, indifférents.

    Lorsque le non-neutre s'est scindé en deux genres: masculin et féminin, au stade des langues anciennes classiques (sanskrit, grec, latin, gotique etc.), le bien-fondé du genre neutre et de l'opposition entre neutre et non neutre était presque entièrement oublié. «L'origine du genre indo-européen a toujours fasciné les chercheurs, mais la plupart d'idées sur la question sont nécessairement très spéculatives.» (A.-L. Sihler, New Comparative Grammar of Greek and Latin, Oxford Univ. 1995, p. 245, tr. K.)

   On remarque toutefois que la dénomination par paire masculin / féminin, ne tenant pas toujours à la différence naturelle ni à l'idée du couple, aurait pu être rendue aussi bien par 1 et 2 que A et B. Le nom féminin, différent du masculin et du neutre, y aurait plutôt été subordonné: (skr.) sakhi "ami"/ sakhī "amie"; ξένος "étranger" / ξένη "étrangère". C'était donc le masculin (= catégorie 1 / groupe A) qui représentait prioritairement le genre animé archaïque. Mais il s'agit d'une question de morpho-syntaxe. L'idée du genre féminin était assez éloignée de la féminité biologique.

   Personne ne peut arguer de la féminité de la lune ni de la masculinité du soleil. Dans une autre langue indo-européenne, la lune se dit der Mond (m.), le soleil die Sonne (f.). Pourvu de trois genres grammaticaux, l'anglais s'en est tôt débarrassé.

   Dans la plupart des langues asiatiques (dont le japonais), la grammaticalisation du genre n'aurait pas abouti. Là, c'est plutôt la catégorie du neutre (qui est, en français, intégrée dans le masculin) qui a fini par prévaloir. On reviendra plus tard sur ce sujet. 

   « Le genre n'est pas aujourd'hui une catégorie logique: si vache s'oppose à taureau, il n'y a aucune raison pour que table soit féminin et tableau masculin.» (Ferdinand Brunot et Charles Bruneau, Précis de la Grammaire Historique de la langue française, Masson et Cie, 1961, p. 195)

   En français donc, le genre d'un mot, sans être plus motivé logiquement, est-il fixé une fois pour toutes? Le mot fourmi, du lat. formica f. se dit la fourmi. Tous les anciens petits écoliers français qui pouvaient réciter la première fable de La Fontaine (XVIIe siècle): La Cigale et la Fourmi, se souviennent aussi d'un distique d'une autre fable: Dame Fourmi trouva le ciron trop petit, Se croyant, pour elle, un colosse (La Besace).

   Or, le Dictionnaire du français médiéval de Takeshi Matsumura (Les Belles-Lettres 2015) fait voir qu'autrefois, le mot se répartissait entre deux genres: au masculin formi, fromi, fremi, formïon, fremïon; au féminin formie, formille; au m(f) formiz, fromiz, fremiz. Dans le Sud de France, le mot fourmi n'était non plus féminin par principe. Louis Alibert donne dans son grand Dictionnaire occitan-français (Toulouse, I.E.O, 1965): formic au masculin et formiga au féminin. Simin Palay (Dictionnaire du béarnais et du gascon modernes [1932-34], CNRS, 1961): hourmic, hourmit, arroumìc au masculin; hourmigue, arroumigue au féminin (formica > fromiga [métathèse for-/fro-] > hromiga > romiga [f->h- et perte de h-] > arromiga [r- > arr- ] cf. Kudo, Lo Gascon modèrne, Tokyo 1988, p. 96-97). Yves Lavalade, lexicologue moderne, produit dans son Dictionnaire Français / Occitan (Pulim, 1997) deux féminins: la fermic et la furmic.

   Brunot et Bruneau écrivent à ce sujet: «Fourmi avait un masculin et un féminin; l'on distinguait le fourmi et la fourmie: nous avons conservé la forme masculine et le genre féminin » (ibid.). Voilà une solution bien équilibrée !

   On peut constater l'inanité des débats actuels sur le genre grammatical. L'identité française réside dans l'acquisition de la langue. Ça fait du bien de se creuser la tête à l'école pourquoi l'auto, la dot, la bru sont, malgré l'allure, au féminin, et le lièvre, l'incendie, le gendre au masculin, et de savoir que le masculin avait fini par intégrer dans son genre bien des mots neutres. Le genre grammatical n'a, dans nombre de noms, rien à voir avec le sexe biologique. (À suivre)   

 


28 août 2018

Le genre grammatical (1) Mme la Ministre

Philologie d'Orient et d'Occident (410) Le 28/08/2018  Tokyo K.

Le genre grammatical (1)  Madame la ministre

 

 Le Point: Dois-je vous appeler Madame le Ministre ou Madame la Ministre ?

 Françoise Nyssen: Madame la ministre, bien sûr.

 (Propos recueillis par Christophe Ono-Dit-Biot. - Le Point, 26 octobre 2017: nous soulignons)

    - - - - - - -

   Ce qui nous émeut ici n'est pas sa réponse concernant le genre du mot ministre (la ministre) mais sa petite adjonction adverbiale: bien sûr. Quant à l'emploi de la majuscule (Ministre), il a probablement été voulu par la rédaction de l'hebdomadaire Le Point qui devinait la pensée de la ministre.

   L'adverbe qui a pour fonction de modifier le sens d'un verbe, d'un adjectif, d'un autre adverbe peut donner à l'ensemble de la phrase une tonalité bien particulière. Catégorie grammaticale généralement privée de genre, il se trouve souvent révélateur d'une pensée implicite du locuteur. L'adverbe en l'occurrence "bien sûr" trahit donc Françoise Nyssen (cf. billet 394), ministre de la Culture, qui semble être convaincue que le sexe biologique du sujet doit être reflété dans le genre grammatical de l'attribut.

   En français, on peut bien dire la ministre, mais difficilement la maire, quoiqu'il y ait en France nombre de femmes en fonction de maire. L'homonymie est gênante. La règle régissant la langue n'est pas la logique mais l'usage, qui est parfois bien illogique.

   L'usage ressort de l'histoire qui n'est pas toujours raisonnable. Le hittite (cf. billet 409), la plus ancienne langue reconnue comme de la famille indo-européenne, n'avait que deux genres grammaticaux, ayant ainsi précédé le grec à trois genres. Un substantif hittite était donc soit de l'animé soit de l'inanimé. La distinction hittite entre deux genres tient à la formation du pluriel, de même qu'en grec entre le neutre et le masculin.

   Ces deux genres animé et inanimé se sont subdivisés, dans les langues indo-européennes classiques telles que le grec, le sanskrit, le latin ou le gotique, en trois: masculin, féminin et neutre: l’ancien animé s'est scindé, comme il se doit, en masculin et en féminin; l’inanimé s'est mué en grande partie en neutre.

   Lors de la simplification des trois genres latins en deux (masculin et féminin) en bas-latin et en français, les similarités des déclinaisons du masculin et du neutre ont fini par faire intégrer au genre masculin la plupart des mots neutres, les premières idées génériques étant oubliées.

   Le mot français "ministre m(f)" peut remonter étymologiquement à trois mots latins: 1. minister m. «serviteur, domestique; ministre d'un culte, prêtre; celui qui assiste, exécute, conseille». 2. ministerium n.«service, office de serviteur; ministère, service d'un culte; charge, fonction, office, service; aide, assistance». 3. ministra f. «servante, domestique, suivante; prêtresse. // celle qui aide, qui sert, qui exécute»  (Selon A. Cariel, Dictionnaire Latin-Français, Hatier 1960)

   Le lat. minister "serviteur, inférieur" (< minus "petit", minor "moindre", comparatif de parvus "petit") fait couple avec magister "celui qui commande, maître" (< magis "plus", major "plus grand", comparatif de magnus "grand"). Magistra "maîtresse, institutrice", féminin de magister, persiste en forme de maîtresse depuis le XIIe siècle (selon le Petit Robert 1993); ministra, féminin de minister, n'a pu survivre en ministresse. Le mot menistre "servante" signalé dans le Dictionnaire du Français médiéval (Matsumura, Belles-Lettres, 2015) peut être un survivant direct du lat. ministra.

   À propos des mots: ministre (< minister "serviteur" et ministerium "service") et maître (< magister "maître"), deux évidences à noter. Tout d'abord, au cours de la mutation du latin en français, se produisit un renversement de sens: minister, maintenant haut fonctionnaire, n'est plus subalterne ni inférieur, alors que magister s'abaisse du haut où il était. Un avocat ou un notaire continue à être appelé Maître, mais le féminin Maîtresse avec le suffixe peu brillant -esse ne sert de titre qu'à l'école. Et alors, Madame la Ministresse ?

    On oublie souvent que le mot ministre garde toujours, en dehors du sens "serviteur" (minister), la signification du neutre lat. ministerium "service, fonction". Évidemment, personne ne peut incarner une fonction, on se la voit seulement confier.

   Le nom de fonction doit être neutre. Or en français, le neutre est intégré dans le masculin. Sur la féminisation des noms de fonction, le débat donc porte à faux. Pour parer à cette carence d'idées, les langues anciennes sont toujours de bons conseils. (À suivre)

 

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14 août 2018

Deux mystiques de la langue (10)

Philologie d'Orient et d'Occident (409) Le 14/08/2018  Tokyo K.

Deux mystiques de la langue: Ôno et Nishiwaki (10)

Le document Nishiwaki: sa nature et sa valeur

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(羊 "mouton", Nishiwaki Junzaburô, Archives Meijigakuïn, Tokyo)

    Le document manuscrit établissant les comparaisons gréco-chinoises de Nishiwaki, ne comprenant aucune sorte d'évidence chronologique ni de méthodologie scientifique, ni d'équilibre littéraire, ne serait qu'un horrible gribouillis pour ceux qui ne possèdent pas de notion des deux langues. Longtemps son lexique resta un casse-tête chinois pour ses amis ne sachant qu'en faire. Ce manuscrit sur feuillets libres était aux antipodes des ouvrages vulgarisant la théorie tamoule du Docteur Ôno, tirés à des dizaines de milliers d'exemplaires chez Iwanami, une des maisons les plus prestigieuses du pays.

   La différence entre ces deux hommes: le poète Nishiwaki aurait eu une intime conviction de la filiation gréco-chinoise et de l'éventualité d'un grand eurasiatique (cf. billet 401), alors que Docteur Ôno, étriqué dans sa conception des langues du monde, cherchait, au moyen de toutes les sciences paralinguistiques, le prototype du japonais dans une langue dravidienne.

   Au feuillet 148 de son lexique, Nishiwaki fait de 羊 yáng (sino-jp. yau, , jp. hitsuji, idéogramme calqué sur les deux cornes de l'animal), le correspondant chinois du grec οἶς (ὄϊς) "mouton". Son assertion, toujours invérifiable en soi puisqu'elle n'est appuyée par nulle évidence chronologique, invite le lecteur à une rêverie mêlée de perplexité.

    - - - - -

   Dans un article intitulé « Próbaton et l’économie homérique », Émile Benveniste nous présente deux formes de richesse dans la Grèce homérique (Le Vocabulaire des Institutions indo-européennes 1, chap. 3). Voici ce qu'il dit: πρόβατον, singulatif (sic) de πρόβατα ["bétail" en général], doit être rapproché de πρόβασις "richesse (meuble)"; c’est en tant que "richesse marchante" par excellence, opposée aux biens qui reposent dans les coffres (κειμήλια), que le mouton s’appelle "πρόβατον" ["menon" < προβαίνω "marcher en avant"].

    Selon Benveniste, le hittite: haui- ou hawa/i (> gr. οἶς, lat. ovis "mouton") avait une autre dénomination iyant "mouton", qui correspondrait à πρόβατον. Ce mot hittite analogue à πρόβατον est expliqué depuis Holger Pedersen (1867-1953), linguiste danois, par "allant" (cf. Benveniste, Hittite et indo-européen, 1962, p. 12).

   Or, selon le Tôdo, l’idéogramme chinois 羊 "mouton" se prononçait, 3000 ans BP, ġiaŋ-, ensuite adouci en yiaŋ et actuellement, yáng. Si on enlève aux deux formes antiques: ġiaŋ et yiaŋ, la voyelle d’intervention -i- et la consonne finale -ŋ (ng), on a: ya(n)- qui se concilie difficilement avec hittite haui- ou hawa/i mais facilement avec iyant "allant / marchant", synonyme de haui- ou hawa/i. Il est un peu délicat de dire que l’idéogramme 行 "marcher, aller", dit d'abord haŋ ou hăŋ (est glottal) actuellement xíng "marcher" et háng "aller", pouvait être en rapport génétique avec yáng "mouton".

   Entouré de mers poissonneuses, le Japon n'était pas carnivore mais piscivore. Là, le mouton hitsuji, d'origine continentale, n'a jamais été un animal d'utilité alimentaire. Son élevage n'a débuté qu'au XIXe siècle. L'étymologie difficile (hige-tu-ushi "bœuf à la barbe"? > hi-tsu-ji) fait cependant état de sa longue existence sur le sol japonais. C'est la chèvre "yagi en japonais" qui s'est trouvée dénommée par l'emprunt chinois yáng (yiaŋ) "mouton". Les caprins et les ovins sont de la même espèce bovine.

    - - - - -

   Pour iyant "allant / marchant", l'auteur de ce billet propose, selon William Dwight Whitney (1827-1894, The Roots of Verb Forms 1885), la racine sanskrite: √I "aller" (présent: éti, yanti, ... iyant). En hittite existe un verbe: iya- "faire"; p.p. iyan "fait": iyan harmi "j'ai fait" (Hittite et indo-européen, 1962, p. 54). Pour l'éventualité iya- "marcher, aller", voir E. H. Sturtevant (1875-1952), A Comparative Grammar of the Hittite Language, éd. revisée 1951, p. 46, 164, i-ya-at-ta "il va, il marche"; p. 165, i-ya-an-ta "ils marchent".

  Jean-Pierre Levet (cf. billets 393, 399) a retrouvé la racine sanskrite YĀ (présent yāti), qu'il explique à partir de la racine *H1ey- "aller", correspondant au grec εἶμι, lat. eo/ire, sansk. emi/eti, au degré zéro complété par un suffixe radical *-eH2, soit donc en proto-indo-européen *H1y-eH2-, la laryngale initiale n’ayant laissé aucune trace. 

   Si on tient compte du sens du motLe chinois, yáng (yiaŋ) "mouton" ira mieux avec le hittite iyant "allant" que le participe iyan "fait". C'est tout ce qu'on peut dire. Si Benveniste, né à Alep en Syrie, avait mieux connu les langues de l'Extrême-Orient, il aurait eu une tout autre idée du proto-indo-européen. (Fin pour "Deux Mystiques de la langue") 

 

 

31 juillet 2018

Deux mystiques de la langue (9)

Philologie d'Orient et d'Occident (408) Le 31/07/2018  Tokyo K.

Deux mystiques de la langue (9)

Filiations ou parallélismes entre chinois et indo-européen

Au bonheur du filet à mots de Nishiwaki Junzaburô

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                         hai - ἅλς (Nishiwaki, Meijigakuïn, Tokyo)

   Dans le billet précédent (407) nous nous sommes demandé comment le chinois ancien muər (火 "feu") s'était transformé en huŏ moderne. La voyelle d'intervention -u- et la consonne finale -r, retranchées du prototype muər, il ne reste que , présumé radical. Les étapes de changement phonétique sont donc les suivantes: mǝ- > mbǝ- > (m)phǝ- > hǝ- [> kǝ-]. La correspondance du chinois muər avec le hittite pa-aḫ-ḫur "feu", si elle avait existé effectivement, se serait située au stade chinois: (m)phǝ-r. Une filiation génétique ou un simple parallélisme entre le chinois et le hittite ?

   Le passage de l'initiale m- > mb- > b- > h- laryngale [> k-] n'est pas rare en chinois: on a déjà vu l'ancien măg "cheval" changer en (mbă) > ba, jap. (u)ma; muəg "prune"en muəi (mbuəi)> məi, mei, bai, jap. (u)me (cf. billet 8).

   Au cours de sa comparaison gréco-chinoise, le poète Nishiwaki, n'ayant pu profiter du Tôdô (1978), excellent dictionnaire chinois-japonais en phonologie historique, a griffonné un exemple de correspondance bien étrange:  hai - ἅλς  αl > æl - el - hȫ - hē - hī - hai | ἅλμη (feuillet 221), où le poète tâche de tirer de ἅλς "mer" ou ἅλμη "eau salée", un constituant du chinois hai (hăi) "mer".

   Selon Tôdô, la forme la plus archaïque du mot 海 est muəg. L'idéogramme est un composé de deux éléments: signe氵"eau" et 毎 "chaque ou sombre". 海 hăi (jap. kai ou umi) signifie donc μέλαν ὕδωρ "de l'eau noire" ou μέλας πόντος "les eaux noires". Le processus de changement phonétique de 毎 (muəg) est selon Tôdô: muəg > mbuəi >muəi >məi (měi); celui de 海 (également muəg à l'origine): muəg > həi > hai >hăi: kai. L'élément 毎 peut être lu de trois manières: "mai, bai ou kwai.

   Nishiwaki a comparé la forme moderne hăi avec l'ancien grec ἅλς dont l'étymologie n'était pas "mer" mais "sel" (< lat. sal). Le hăi "mer" n'avait rien à voir avec le grec ἅλς.

   L'ancien chinois dhiog 受 / 授 "recevoir / donner" (cf. billet 12) peut-il être en rapport avec le hittite - "prendre" qui aurait donné au grec δίδωμι le sens de "donner"? - Le hittite, qui affecte à la racine *dō- le sens de « prendre », invite à considérer qu'en indo-européen, « donner » et « prendre » se rejoignaient, pour ainsi dire, dans le geste (cf. angl. to take to) (Benveniste, Le Vocabulaire des Institutions indo-européennes 1, 1969, p. 81)

   Libéré de la double contrainte vocalique  (-i-) et consonantique (-g), dhiog aura été à l'origine *dho-, proche de la racine i.-e. *-. La finesse chinoise sut garder deux sens: "recevoir et donner" dans le même son, tout en les différenciant par deux graphies: 受 "recevoir" et 授 "donner". Formé de扌"main" et de 受 "prendre", l'ensemble 授 signifie "donner, décerner". L'idéogramme dhiog était donc en anglais: to take to.


   Acheter et vendre, ces actes se sont longtemps rendus en chinois par un seul concept: échange des biens (en vue du gain). Un seul mot 買 [mĕg-măi-mbăi-mai-mǎi] l'exprimait. 買 est l'mage du filet (罒) étendu sur le coquillage (貝). On sait que le coquillage passait souvent pour monnaie. Or, le troc, pratique immémoriale, est passé à la transaction constituée de deux actes distincts: acheter et vendre.
   Le système d'écriture chinoise sépara un acte de commerce vendre de l'autre acheter, seulement par l'adjonction, au-dessus de ce dernier (買 "acheter"), du signe aplati 士 (simplification de 出 "aller colporter"). Ainsi est né le nouveau concept rendu par l'idéogramme 賣 "vendre". Actuellement 賣 est simplifié en 売 aux dépens de l'étymologie. L'extraordinaire est qu'en chinois les deux actes de transaction se trouvent à peine différenciés par son: mǎi pour acheter; mài pour vendre.


   Ἀπαμείβομαι "répliquer", créé à partir du verbe: ἀμείβω "prendre ou donner en échange", est un des verbes homériques les plus employés (surtout dans la locution: τὸν δ᾽ ἀπαμειβόμενος προσέπη - "en replique il lui dit"). Chantraine cherche son étymon dans *mei-. Beekes pousse vers l'indo-européen *h2meigw- "change". La ressemblance perceptible entre ces formes et l'ancien chinois mĕg- "échange" est aussi surprenante que troublante. Ainsi, le filet déchiré de Nishiwaki nous permet de pêcher bien des poissons. (À suivre)                          

   

 

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17 juillet 2018

Deux mystiques de la langue (8)

Philologie d'Orient et d'Occident (407) Le 17/07/2018  Tokyo K.

Deux mystiques de la langue (8)

La vision salutaire de Nishiwaki Junzaburô

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   Au feuillet 476 de la liste de comparaisons sino-grecques (cf. billet 406), le poète comparatiste Nishiwaki pose deux idéogrammes quasi synonymes: 泣 "verser des larmes" et 哭 "gémir" avec cette note:  

           泣 キフ ch'i  泣 哭  κωκύω コク

   Cette brève note fait réfléchir: tout d'abord on imagine que Nishiwaki se figurait que le japonais キフ (kifu actuellement kyū) et le chinois ch'i (= ) communiquaient - ce qui est d'ailleurs parfaitement juste - et que コク koku, lecture de 哭, se référait au verbe κωκύ-ω "pleurer, se lamenter". Nous ne nous estimons pourtant pas en droit de dire que selon le poète κωκύω partageait une origine commune avec les deux mots: 泣 et 哭.

   Le poète n'avait pu profiter du Dictionnaire Tôdô (1978) dans lequel la lecture archaïque de 泣 était présentée en "k'ıǝp", celle de 哭, en "k'uk", à une époque contemporaine des temps homériques. Nishiwaki avait presque cessé de travailler à la comparaison gréco-chinoise lors de la publication du Dictionnaire Tôdô, le meilleur outil pour comprendre ce que c'était que les formes diachroniques du chinois.

   L'idéogramme 泣 est composé de deux éléments signifiants: 氵(= "eau") et 立 (abréviation de 粒 "grains, gouttes"). L'ensemble veut donc dire "gouttes d'eau > pleurs, pleurer" (en chinois, substantif et verbe sont souvent exprimés dans une même forme indéclinable). L'observateur attentif trouvera que l'idéogramme 哭 ressemble à 吠 "aboyer, aboiement" (口 "museau" + 犬 "chien" cf. billet 406). En effet 哭 représente l'mage de "deux museaux (口口) sur un chien (犬)", signifiant "pleurer à grands cris, sangloter". 

   L'étymologie du grec κωκύω n'est pas claire. La forme permet cependant de présumer le redoublement d'un radical ko- ou ku-. Dans son Dictionnaire étymologique de la langue grecque (Klincksieck 1983), Chantraine donne, entre autres, un verbe lituanien kaûkti "hurler" et un substantif arménien kuk "gémissement" qui peuvent évoquer la forme archaïque chinoise k'uk 哭 "gémir". On pourrait retrancher de k'uk la consonne finale -k pour retrouver le chinois actuel "pleurer; gémir".

   Nous ne nous proposons pas ici d'établir, comme le poète illuminé en avait sans doute le dessein, une grande liste de correspondances entre le grec et le chinois. Mais en voici une toute minuscule:      

   δίδωμι "donner", *- indo-européen "prendre et donner" et chinois ancien dhiog 受 / 授 "recevoir / décerner" (cf. billet 12);

   ἰχθύς "poisson"et chinois ancien ŋıag 魚 "poisson" (cf. billet 11); 

   βοῦς "bœuf", skr. gauḥ et chinois ancien ŋıog 牛 "bœuf" (cf. billet 13);

   χήν "oie", skr. haṇsa, chinois ancien ŋăn 雁  "oie" (cf. billets 44, 350);

   κύων "chien", chinois ancien k'uǝn "chien" (cf. billet 406);

   βαύζω "aboyer", chinois ancien b(ıu)ăd 吠 "aboyer" (cf. billet 406);

   κοῖλος "creux", chinois ancien k'uŋ 空 "creux, ciel" (cf. billet 346);

   τίω "honorer" (<*kwei-), chinois ancien k(ı)ĕ(ng) 敬 "respecter" (cf. billet 347);

 πῦρ "feu" (<*peh2-ur), chinois ancien muə(r) 火 "feu" > -huǝ; huo; hua, ka [mV- mbV- (m)phV- hV- kV-] (cf. billet 348)

   Nishiwaki aurait été conscient du bien-fondé de ces correspondances, dont cinq, au moins, étaient même à l'origine des mots japonais: io "poisson", kari "oie", inu "chien", hoyu "aboyer", ho, h(o)i, hi, pi, bi "feu" tous considérés longtemps originaires de l'archipel nippon. Nishiwaki savait sans doute que gi- de gi-ssha "char à bœufs" et go- de go-zu, terme bouddhique, "tête de bœuf, garde des enfers" étaient, par skr. gauḥ, en rapport lointain avec le grec βοῦς.

   S'y ajoute une autre correspondance, subtile, entre le grec ὄνειαρ "vivres, nourriture" dont l'étymologie n'est pas définie (cf. billet 25), l'ancien chinois nuar 糯 "riz consistant de provision" et l'ancien japonais na 菜・肴 "victuailles, mets, poisson" (cf. billet 11). Le mot japonais ne subsiste que dans le vieux mot: na-ya "poissonnier" et, comme élément d'un composé, dans ma-na-ita "tranchoir, planche à découper le poisson". Le japonais peut être né du chinois nuar où la voyelle d'intervention -u- et la consonne finale -r sont perdues.

   Cette curieuse vision de l'unité des langues eurasiatiques proposée par le poète Nishiwaki qui, privé de preuves, surtout du Dictionnaire Tôdo qui lui aurait permis de voir plus juste les choses, nous inspire cependant mieux que la vision tamoule chère au ponte de la linguistique japonaise: Ôno Susumu. (À suivre)

 

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03 juillet 2018

Deux mystiques de la langue (7)

Philologie d'Orient et d'Occident (406) Le 03/07/2018  Tokyo K.

Deux mystiques de la langue

Nishiwaki le lexicomane (7)

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"Je" chinois et grec selon Nishiwaki (Archives Meiji-gakuïn, Tokyo)

   L'auteur de ce billet ne sait pas exactement quand notre poète Nishiwaki (1894-1982) a entamé son curieux travail de comparaison entre le chinois et le grec ancien. Niikura Shun'ichi (1930-), auteur d'une biographie du poète, estime que son maître s'est mis à laisser les résultats de ses "recherches" d'abord dans les cahiers qui lui servaient de journal ou simplement dans des feuilles blanches, dès l'année de sa retraite de l'enseignement universitaire à l'âge de 68 ans. Il se serait intéressé un peu plus tôt à ce devoir de clerc, car l'Université Keio possède plusieurs de ses cahiers qui datent du début des années 60.

   Son travail impressionne par son volume. Une dizaine de milliers de feuilles remplies de correspondances supposées, selon lui, entre le chinois classique et le grec ancien. L'auteur de ce billet possédait environ un huitième de l'ensemble fait avant 1979, l'année présumée de la fin de ses recherches lexicales. Le document  est conservé actuellement intact (et sous la forme de 1273 pellicules) à l'Institut des Langues et Cultures de l'Université Meiji-Gakuïn à Tokyo.

   Tout semble sortir de son idée fin de siècle: On ne connaît absolument aucun moyen d'établir une linguistique comparée entre le chinois et les langues indo-européennes. Le chinois n'est pas une langue indo-européenne. Mais il y a lieu de croire que le chinois archaïque se fonde, par son lexique et sa grammaire, sur le substrat historique éclaté (d'un indo-européen). (Préface aux Notes d'études comparatives des mots chinois et grecs. cf. billet 401)

   La distance spatiale entre les deux langues ne rend pas la comparaison impossible, mais ses erreurs de méthode (du point de vue de la grammaire comparée) semblent patentes. Nishiwaki met sur le même plan deux langues chronologiquement très éloignées: l'une est le grec ancien (dont l'homérique), l'autre le chinois beaucoup moins ancien. Ôno a mis en parallèle les particules japonaises du VIIIe siècle et celles de tamoul des environs de l'ère chrétienne (cf. billet 403). Nishiwaki a fait de bien plus belles erreurs! Mais contrairement à la théorie d'Ôno, ce qu'a laissé Nishiwaki est une œuvre poétique. Ce ne sont pas des élucubrations savantes.

    Pas même une recherche étymologique, le travail de Nishiwaki est une immense liste d'associations d'idée. Le lien entre deux mots chinois et grec est chez lui souvent phonétique. Un petit exemple: au feuillet 1108 figure un pronom personnel "je":

 gyo go ga - deux graphies 吾 et 我 représentant "je": gyo, go, ga, lectures

      wu    wo  wu, lecture moderne pour 吾; wo pour 我 selon Shin-jikan 1939;

              ê     -   ê, selon l'image du billet 402, serait de ἐγώ !

          ἐγώ     -  correspondant grec

     [g-gw-w] -  par cette analyse, Nishiwaki rapproche ἐγώ de wu, wo "je"

   On sait maintenant, par le dictionnaire Tôgo (1978), que wu remonte à [ŋag-ŋo], wo à [ŋar-ŋa] (formes 2800 BP - 200 AD: ce qui inclut à peine l'époque homérique). Selon A. L. Sihler (1995), ἐγώ remonte à un indo-européen egoH (H laryngale), ce que le poète ne savait évidemment pas. Son flair linguistique est pourtant excellent, surtout lorsqu'il sait analyser ἐγώ en [g-gw-w]. Avec ce flair, il savait extraire, au feuillet 941, le radical -χθ- du mot χθύς "poisson", "gü" 魚 [gü-gö] en chinois qui peut être rapproché de [χθ-χ].

   Feuillets 448 et 1198: Nishiwaki explique l'idéogramme 吠 par le grec λακτέω "aboyer", ce qui est une imagination, à notre sens, un peu à côté quoiqu'il connaisse très bien le grec ancien. Le sens du caractère 吠, prononcé actuellement fèi "aboyer", se compose des deux éléments graphiques du mot 吠: 口 "museau" et 犬 "chien". Or, selon le dictionnaire Tôgo, la prononciation la plus archaïque de 吠 est [bıuăd]. Si on enlève à cette prononciation, les deux voyelles d'intervention qui ne sont pas originelles: -ıu- et la consonne finale -d ayant tendance à disparaître, on aura ba(d) qui rappelle justement βαΰζω onomatopéique (< βαΰ, aboiement) et lat. baubor "aboyer".

   κύων βαΰζει "le chien aboie" en grec se serait rendu en ancien chinois par k'uǝn ba(d), en ryûkyû par /h/inu /h/abijuN (/h/: une laryngale) et par inu hoyu (<*ba+yu, cf. oboyu "se figurer" < *obayu < omohayu) en ancien japonais. Le lien entre κύων et k'uǝn semble réel, également celui entre /h/inu et inu. Pourquoi pas entre le chinois k'uǝn et le ryûkyû /h/inu? L'imagination du poète Nishiwaki, communicative, nous dégage allègrement du monde étriqué des linguistes. (À suivre)

 

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19 juin 2018

Deux mystiques de la langue (6)

Philologie d'Orient et d'Occident (405) Le 19/06/2018  Tokyo K.

Deux mystiques de la langue

Ôno Susumu et Nishiwaki Junzaburô (6)

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Poisson 魚 et noms de poissons par Nishiwaki Junzaburô (Archives Meiji-gakuïn, Tokyo)

   Dans la préface à la première édition de L'Origine de la langue japonaise (1957), Ôno Susumu (1919-2008) remercie nommément plusieurs scientifiques contemporains qui ont dû lui servir de conseillers techniques pour son livre: Dr. Furuhata Tanemoto (1891-1975), ponte de la médecine légale, hématologue à l'Université de Tokyo, Médaille Culturelle en 1956, plus tard responsable de graves erreurs de jugement réitérées selon ses méthodes dans plusieurs cas majeurs; trois anthropologues anatomistes, dont Suzuki Hisashi (1912-2004) ostéologue; deux archéologues qui ont collaboré: Esaka Teruya (1919-2015), professeur d'Histoire à Keiô, comme l'était Matsumoto Nobuhiro (cf. billet 401) à l'école duquel il appartenait, et Serizawa Chôsuke (1919-2006), grand ponte de l'archéologie japonaise, détrôné dans l'affaire Fujimura (cf. billets 279, 280), scandale de poteries paléolithiques falsifiées qui faillit assurer au falsificateur éhonté la gloire d'avoir reculé de plusieurs centaines de milliers d'années la date d'apparition de la première peuplade dans l'archipel.

   Les accompagne ensuite un groupe de quatre linguistes, parmi lesquels figure d'abord et à bon droit Hattori Shirô (cf. billets 397, 404), Médaille Culturelle en 1983, auquel Ôno Susumu n'a pourtant pu se référer qu'à moitié. Car si sa Phonétique (Hattori, Iwanami, 1951) était disponible, son Dictionnaire des dialectes aïnou (1964) n'avait pas encore paru. Le second linguiste mentionné après Hattori, Matsumoto Nobuhiro, était plutôt ethnologue que linguiste. Les deux autres linguistes étaient Shibata Takeshi (1918-2007), dialectologue, et Ikegami Jirô (1920-2011), spécialiste des langues altaïques, dont une fréquentation plus sérieuse aurait dû permettre à notre Ôno Susumu de s'orienter, pour la genèse de la langue japonaise, vers le nord-est du continent plutôt que vers le sud-ouest de l'Asie.

    Ce petit examen des scientifiques remerciés dans la préface nous dit d'abord que la plupart des experts auxquels l'auteur avait eu recours étaient spécialistes d'autres disciplines que de la linguistique: la médecine, l'anthropologie, l'archéologie et enfin l'ethnologie dont Matsumoto, plus âgé que Ôno d'une vingtaine d'années et collègue du poète Nishiwaki indifférent, faisait sa spécialité.

    Aux dix savants nommés dans la préface de l'Origine du japonais, s'ajoute un releveur d'empreintes digitales de la Police Métropolitaine: Okamoto Kazuo. De ces onze chercheurs aux spécialités diverses, deux seulement sont des linguistes pouvant intervenir sur le domaine en question (les origines de la langue). Parmi les linguistes, Ôno n'avait en somme à ses côtés que Ikegami Jirô, altaïste, dont l'orientation de recherches semblait l'attirer peu, et Hattori, phonéticien, très fort dans les langues tant du sud que du nord, mais occupé alors par la polémique autour de sa glottochronologie, dont la méthode était critiquée par un redoutable linguiste de Kyoto à l'esprit mathématique: Izui Hisanosuke (1905-1983).

   Démunie d'une méthode comparative rigoureuse (n'ayant pour occurrence de la comparaison que le ryûkyû), notre linguistique historique n'était pas une science exacte. Non indépendante, elle n'était que vaguement séparée de l'anthropologie et de l'ethnologie. Yanagita Kunio (1875-1962. cf. billet 401), ce beau mélange de génies littéraire et linguistique, fut longtemps le meilleur linguiste et ethnologue du pays. C'est par Matsumoto, disciple de Yanagita, que Ôno put approcher de Yanagita, qui décrivit dans son livre publié juste avant la mort (La Route maritime: Kaijô-no michi 1961), la route d'introduction de la langue et des hommes dans l'archipel par la mer du sud.

   Nullement les visions des trois hommes: Yanagita, Matsumoto, Ôno ne s'accordent. Yanagita surpasse de loin les deux autres en perception des choses. Matsumoto, soit par complaisance soit par nature, semble adhérer, avant et pendant la Guerre Pacifique, aux idées impérialistes justifiant son intérêt pour les pays d'Asie du sud. Le jeune Ôno, prisonnier du Temps, ne voyait pas, seul, ce qui était en dehors du visible dont le vieux Yanagita avait parfaitement l'intuition. Ces trois hommes, cependant, même appartenant à des générations séparées l'une de l'autre par plus de vingt ans de distance, avaient en commun un certain nationalisme.

   Or, notre poète Nishiwaki n'était pas fait de la même farine, déplorant sa vie dénuée du nécessaire, inquiet du sort de son maître français en langues anciennes qui l'avait laissé sans nouvelles (cf. billet 66) sous le ciel de Tokyo d'où pleuvaient des bombes au napalm. Cosmopolite même au moment de la catastrophe, il ne s'était jamais montré nationaliste. (À suivre)

 

05 juin 2018

Deux mystiques de la langue (5)

Philologie d'Orient et d'Occident (404)  Le 05/06/2018  Tokyo K.

Deux mystiques: Ôno Susumu et Nishiwaki Junzaburô (5)

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Un rouleau poétique à 宏村 Hóng cūn (photo: Kyoko K. le 21/04/2018)

鶏鳴紫陌曙光寒 «Au coq chantant dans la grand-rue, la lumière de l'aube est glacée»  岑参 Cén-san (VIIIe s.)

   En 1957, la maison d'éditions Iwanami (Tokyo) publia "l'Origine du japonais" (Ôno Susumu: Nihongo-no Kigen). Le petit ouvrage impressionna tous ceux qui étaient intéressés par l'éventuelle origine de la langue. Hattori Shirô (cf. billets 399, 262) et kôno Rokurô (cf. billet 400), d'abord admirateurs, se montrèrent finalement sceptiques. Karashima Noboru (cf. billet 168), indianiste, devint plus tard un des critiques convaincus de la thèse tamoule d'Ôno (cf. UP - University Press de Tokyo, 04/1980).

   Il ne s'agissait pas encore de la thèse japonais-tamoul qui allait fasciner ou intriguer le public pendant 40 ans à partir du début des années 60. Une des raisons du succès de ce livre de 220 pages devait consister dans une ceratine aisance de style. Le contenu du livre est réparti en 5 chapitres garnis de références:

    1. Les Japonais et les Aïnous;

    2. Les deux Japon: l'Est et l'Ouest;

    3. Des filiations du japonais se retrouvent-elles dans les langues du Sud ? ;

    4. L'ancien japonais face aux langues altaïques dont le coréen;

    5. La poursuite des recherches (Méthodologie).

   Les savants japonais pétris d'une longue tradition philologique qui remonte au VIIIe siècle n'ont pu accéder aux méthodes comparatives de l'Occident qu'au début du XXe siècle. Le petit livre d'Ôno est un bilan de l'état des lieux des connaissances alors à jour au sujet de l'origine de la langue japonaise, pour laquelle la position de l'auteur est assez nette: superstrat altaïque (dont surtout le coréen, accessoirement l'aïnou) progressivement assimilé par le substrat sud (fond austronésien).

   Ses idées sur les habitants aïnou du nord, fournies des données archéo-anthropométriques, n'ajoutaient pas grand chose à ce qu'on croyait savoir depuis l'époque de Matsuura Takeshirô (op. cit. p. 32 cf. billets 251, 254, 255), commis voyageur du Bakufu. Sa vision du monde paléolithique était déjà périmée: les Aïnous, chasseurs, pêcheurs et cueilleurs, n'étaient-ils pas antérieurs aux résidents primitifs, venus du sud ?  

   Ôno Susumu aurait connu de grands ethnologues-linguistes contemporains. Il n'a cependant pas mentionné dans son livre Torii Ryûzô (cf. billet 396), le meilleur interprète du monde nordique, des Aïnou tout particulièrement. En contact avec Hattori Shirô, alors ponte de la linguistique, et citant quelques-uns de ses articles, il n'a pu consulter son monumental Dictionnaire des dialectes Aïnou (Tokyo, 1964), la sortie de son Origine du japonais ayant précédé le Dictionnaire. Il en était de même de Nishiwaki Junzaburô qui, occupé par des études comparatives, n'a pas profité du Dictionnaire chinois-japonais de Tôdô (1978), outil indispensable en chronologie phonétique de chinois, paru trop tard pour sa comparaison.

   - - - - - -

   Dans son Origine du japonais (1957), Ôno a expliqué de la façon suivante la formule "Tori-ga naku" (鶏鳴), épithète de Azuma "l'Est", la première occurrence au VIIIe siècle (poème 199 Man'yô-shû, attribuée à Kakinomoto-no Hitomaro, haut fonctionnaire):

"(cette formule) doit son origine au fait que le langage de l'Est, inintelligible, ressemble au chant des poules" (op. cit. p. 58). Cette explication n'a jamais cessé d'étonner l'auteur de ce billet, natif du Nord-Est, ancien pays des Aïnou.

   Plus étonnant encore: cette note, reproduite dans son Dictionnaire d'ancien japonais (éd. Iwanami, 1974), est en train de remplacer toutes les autres interprétations depuis longtemps pratiquées. La perplexité est double: pourquoi ce mépris, de la hauteur du Centre, pour le langage de l'Est qui, on le sait maintenant, représentait phonologiquement et lexicalement un état antérieur à celui du Centre-Ouest? Pourquoi cette persistance d'une notion fallacieuse qui se répand dans tous nos dictionnaires scolaires, même sur le Net?

   La particule casuelle -ga dans la formule Tori-ga naku est validée parce que trois lectures sur neuf sont représentées par le kanji phonétique 我 -ga. Dans le poème 199 est utilisé le kanji 之 (鶏之鳴) qui peut se lire soit -ga ou plutôt -no. Tori-ga naku peut donc varier à tori-no naku ou tori naku, sans la particule. Dans la littérature chinoise, 鶏鳴 s'employait depuis plus de deux mille ans pour désigner l'aube qui pointe à l'Est. Le poète Kakinomoto-no Hitomaro, expert en chinois, ne devait pas ignorer l'expression qui n'avait rien à voir avec la langue de l'Est (Azuma), mais avec l'Est géographique tout simplement. (À suivre)

 

 

 

22 mai 2018

Deux mystiques de la langue (4)

Philologie d'Orient et d'Occident (403) Le 22/05/2018 Tokyo K.

Deux mystiques de la langue:

Ôno Susumu et Nishiwaki Junzaburô (4)

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Note plurilingue de Nishiwaki Junzaburô (4) (Meijigakuïn, Tokyo)

   La dernière édition de l'Origine de la langue japonaise (Ôno Susumu, Nihongo-no Kigen, 1994, cf. billet 400) était assortie d'exposés et de contributions à des débats divers dont Ôno était l'auteur, et notamment, à court terme, du Prototype du japonais (Nihongo Izen, Tokyo, Iwanami, 1987). Ce dernier livre comporte une  nomenclature bilingue (japonais-tamoul) substantielle.

   Pour rapprocher la syntaxe du japonais et du tamoul, Ôno se contente d'énumérer les 12 caractéristiques suivantes, jugées communes aux deux langues, avec seulement deux ou trois lignes d'illustration pour chacune:

   1. absence de déclinaison casuelle; 2. ordre des mots en sujet-complément; 3. adjectif avant le substantif; 4. adverbe avant le verbe, l'adjectif etc.; 5. verbe postposé (après le complément); 6. absence de pronom relatif; 7. auxiliaire verbal postposé (après le verbe); 8. l'ordre d'auxiliaires identique à celui du japonais; 9. particules postposées (après le substantif / le verbe); 10. interrogation marquée par une particule placée à la fin de la phrase; 11. quatre catégories de pronoms (proche, moyen, éloigné, indéfini); 12. absence de conjugaison verbale.

    L'ordre des mots ici en question (2, 3, 4, 5, 7, 8, 9) est loin d'être un élément distinctif des langues. Ni la flexion (déclinaison; conjugaison: 1, 12) ni le système du pronom relatif (6) ne sont présents dès l'origine, même en indo-européen, mais ils se sont développés tardivement. Le système pronominal ici signalé (11) n'a rien de spécifique. L'interrogation par une particule mise à la fin de la phrase (10) n'est pas propre à ces deux langues.

   Ces repères de différents registres ne suffiraient pas à déterminer l'existence d'une filiation entre les deux langues. Le poète helléniste Nishiwaki ne s'est pas intéressé à l'hypothèse Ôno.

   Ôno passe vite à la comparaison des particules (casuelles et autres, op.cit. 249-289) des deux langues très éloignées l'une de l'autre, dans le temps et dans l'espace: le japonais du VIIIe siècle en face d'une langue dravidienne utilisée au cours des quatre siècles à partir du second siècle avant notre ère. Mais après tout, est-il possible d'emprunter, au début de la langue japonaise, tant de particules à fonction grammaticale à une langue du continent indien ?

   Ôno Susumu relie la particule casuelle en japonais -no (génitif / nominatif) avec le tamoul in, la particule -ga (également génitif / nominatif) avec le tamoul aka, akam (op.cit. p. 249), ce qui signifierait qu'il présume que les -ga, -no sont des particules, toutes les deux, d'origines différentes.

   Konoshima Masatoshi, le meilleur spécialiste des particules japonaises, dit des deux particules: «les emplois des deux particules (génitif / nominatif) se ressemblent, surtout en ancien japonais, de sorte qu'il constitue, dès lors, un bon sujet de travail pour les chercheurs d'en discerner les nuances ... » (Étude des particules japonaises, éd. augmentée, Tokyo, Ôhû-sha 1973, p. 32. tr. K.).

   K., auteur de ce billet, a supposé que l'ancienne particule japonaise -ga n'était pas seulement gutturale mais aussi nasale: -nga (< -ṅa) (cf. billet 402; Arisaka Hideyo, Étude de l'histoire de la phonologie japonaise, Tokyo, Sanseidô 1957, p 677). C'est cette nasale gutturale qui avait donné deux formes: -na /-no, -nu (en alternance vocalique) et -ga. La similitude sémantique entre -no et -ga, naturelle et génétique, ne permettrait pas de présumer deux provenances différentes, et a fortiori l'emprunt à une langue étrangère!

   Une autre anomalie de taille dans la thèse Ôno, à propos d'une particule casuelle signifiant origine, point de départ, cause: -kara "de, depuis, à partir de, en provenance de, à cause de". Ôno fait venir -kara d'un substantif mandchou ou mongol: kala, xala "tribu, famille" (Kogo-jiten "Dictionnaire d'ancien japonais", Iwanami, édition corrigée, 1990). Comment peut-on alors se rendre compte, avec le sens "tribu, famille", des expressions dialectales telles: hama-kara attʃumu "marcher sur la plage" (Ryûkyû), kôen-kara asobu "jouer dans le parc" (Tottori), hune-kara iku "aller en bateau" (Nagasaki), et comment des formes dialectales telles: kari (Bungo), karu (hude-karu kaku "dessiner avec un pinceau"- Île Iki) s'expliquent-elles par xala "tribu ou famille"?

   La particule -kara n'est-elle pas composée de deux particules -ka (locatif-instrumental "là" en alternance vocalique avec -ko "-ci", cf. ka-re "cela, celui-là"; ko-re "ceci") et -ra emphatique (o-ra "moi", ore-ra "nous"), en alternance vocalique avec -koro "vers, dans les environs de" ?

   Nishiwaki, poète provincial, en se passant de toutes ces discussions, se consacrait tranquillement à la comparaison du chinois avec le grec ancien. (À suivre)

 

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08 mai 2018

Deux mystiques de la langue (3)

Philologie d'Orient et d'Occident (402)  Le 08/05/2018  Tokyo K.

Deux mystiques de la langue:

Ôno Susumu et Nishiwaki Junzaburô (3)

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Fiche 1273 Nishiwaki: 言 "parole" (Meijigakuïn, Tokyo)

   Les deux grands mystiques de la langue, Ôno Susumu (1919-2008) et Nishiwaki Junzaburô (1894-1982), n'ont rien eu en commun dans leur vie que de mourir, tous les deux, à l'âge de 88 ans. Ils ont vécu pourtant, d'une manière bien différente d'ailleurs, la même Guerre du Pacifique, Nishiwaki poète universitaire quadragénaire, Ôno étudiant en lettres dans la fleur de la jeunesse. Tabibito Kaherazu (Voyageur de non retour), recueil poétique à la voix sombre de Nishiwaki publié en 1947, juste après guerre, fait contraste avec le florilège flamboyant d'antiquités gréco-latines à la tonalité claire et bien colorée: Ambarvalia (1933, cf. billet 401).

   Le jeune Ôno s'était inscrit dans le département de philologie de l'Université Impériale de Tokyo alors que la situation commençait à se dégrader tant à l'intérieur (bombardements) qu'à l'extérieur (repli en Asie du sud, en Chine-Mandchourie ou dans le Pacifique). Il n'y aurait donc pas de doute que l'évolution du conflit avait entravé la poursuite des études pour quiconque était encore à l'abri jusque-là. Le sentiment d'urgence avait sans doute fini par imposer au jeune Ôno ce qu'il allait rechercher dans l'avenir.

   Ces temps agités ne lui permirent évidemment pas de se doter à loisir des outils linguistiques nécessaires à son travail futur, alors que Nishiwaki, aimant naturellement les langues (modernes et anciennes) dans une période relativement calme, avait pu se payer le luxe d'aller étudier à Oxford. De ce point de vue, notre Ôno Susumu, gêné par la Guerre au moment crucial du début de ses études, se trouvait un peu comme l'impossible Yoshimoto Ryûmei (1924-2012, cf. billet 219), polémiste iconoclaste, invectivant à souhait tous ses adversaires, triomphant dans son monolinguisme invétéré, c'est-à-dire, dans le langage oral du quartier dont il était originaire.

   Nishiwaki était un provincial très tôt civilisé, cosmopolite, alors que Ôno, né dans un quartier traditionnel de Tokyo, était un citadin avec un esprit de clocher particulier.

   Ses études (il travaillait bien, disait Kôno Rokurô, cf. billet 401) furent appréciées par la direction de la maison d'éditions Iwanami qui préparait une nouvelle édition commentée des grands classiques du pays. Il s'occupa du commentaire du Man'yô-shû (1957); du Nihon-shoki (1994), tout en étant auteur du Nihongo-no kigen, 1957 (Iwanami, Origine de la langue japonaise). Il se consacra, entre-temps, à compiler un Kogo-jiten, 1974 (Iwanami, Dictionnaire d'ancien japonais), où s'est épanoui son génie de philologue.

   Voici comment il commenta l'emploi du mot mo-no "chose" dans le Nihon-shoki: « Le sens originel de mono consiste dans le fait qu'on peut en percevoir l'existence. Il y avait mono tangible, qu'on peut toucher de la main et mono intangible, dont on ne peut s'assurer par la main. Ce dernier n'est autre que oni: ogre, esprit maléfique » (vol. 1, p. 111, tr. K.). Le commentaire rend cependant bien compte du fameux dérivé: mono-no-ke "esprit maléfique, invisible".

    Marque de son caractère curieux, il s'intéressait dès très tôt à une langue dravidienne, le tamoul, perçue comme prototype du japonais. Son intérêt pour le tamoul eut pour effet de faire douter parallèlement de la véracité de ses commentaires qui manquent parfois de consistance. Ôno fait dériver, par exemple, dans sa nouvelle édition de Nihongo-no kigen (1994), la particule casuelle (nominatif/génitif) -ga du VIIIe siècle, du tamoul aka, akam qui aurait existé vers le IIe siècle avant l'ère chrétienne. Comment aurait pu se produire cette dérivation, puisque -ga japonais devait se prononcer en ancien japonais non pas en -ga guttural mais en -ga nasal [-ng] ? L'ancien casuel -ga avait plutôt à voir avec na (mi-na-to "porte/lieu des eaux, port"; ma-na-ko "cœur d'œil, prunelle") alternant avec -no, génitif (/nominatif).

   Disciple de Hashimoto Shinkichi (1882-1945, phonologue originaire du département de Fukui) qui ne croyait pas à l'existence de la nasale [ng] en ancien japonais (Iwanami, Kokugo on'in-no kenkyû "Étude de la phonologie japonaise" 1950, p. 69), Ôno, métropolitain, n'aurait pu faire la juste distinction entre la gutturale g [g] et la nasale g [ng] qui était en train de disparaître dans la capitale.

   On excusera Nishiwaki, poète, de ne pas tenir compte, dans sa comparaison fantaisiste du chinois avec le grec ancien, du décalage de mille ans. Mais, on ne permettra pas au linguiste et historien d'émailler son hypothèse de ce genre d'aberrations. (À suivre)