Philologie d'Orient et d'Occident

10 septembre 2019

ἔκφρασις (3)

Philologie d'Orient et d'Occident (437) Le 10/09/2019  Tokyo K.

κφρασις (3)  -  σκῆπτρα : cas indéterminé et pluriel distributif

Chant XVIII de l'Iliade

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Le château des Cars, en haut Limousin (photo, Florence Levet)

    Nous avons déjà consacré un billet au mot sceptre σκῆπτρον (du genre neutre < σκήπτω "s'appuyer sur") dans Homère (cf. billet 412). Surtout dans l'Iliade, le bâton provenant de Zeus est, selon Benveniste, «l'attribut du roi [grec: Agamemnon, Achille, etc.], des hérauts, des messagers, des juges, tous personnages qui, par nature et par occasion, sont revêtus d'autorité. On passe le σκῆπτρον à l'orateur avant qu'il commence son discours et pour lui permettre de parler avec autorité.» (Le Vocabulaire des institutions indo-européennes, tome II, 1969, p. 30). Du côté troyen, le mot sceptre n'est jamais employé. Le bâton de commandement du roi Priam se nomme skêpanion σκηπάνιον qui provient, celui-ci, de Poseidôn et dont Benveniste ne fait aucune mention dans son ouvrage.

   Le champs sémantique du mot dans l'Odyssée (9 occurrences uniquement au singulier: 8 fois à l'accusatif, une seule fois au nominatif) diffère sensiblement de celui de l'Iliade: à l'origine, loin d'être insigne royal ou symbole de pouvoir suprême, il n'est qu'un bâton, le bâton du voyageur, du mendiant. Ce sens vulgaire, sans doute plus ancien, le rapproche du bâton, voire, du bois grossier (δόρυ) d'Achille "qui ne portera jamais de feuilles ni de pousses, ayant laissé son tronc dans les montagnes" (Iliade, chant 1, v. 234-235).

   On sait que le nom neutre, originairement de l'inanimé, un des deux genres (animé et inanimé à l'étape hittite), rechignait à être un sujet de la phrase mais était enclin à être régi par un nom du genre animé. La tendance persistait.

   Dans l'Iliade, le mot au singulier sceptre, se trouve employé 25 fois dont une seulement au nominatif (σκῆπτρον), une au génitif (σκήπτρου), 8 au datif-instrumental (σκήπτρῳ), 15 à l'accusatif (σκῆπτρον) et au pluriel 2 cas indéterminés σκῆπτρα. Une seule des 15 occurrences au singulier dans l'Iliade signifie « bâton pour s'appuyer », employée pour Hèphaestos, dieu forgeron, le boiteux (XVIII - v. 416).

    Voici un σκῆπτρον dans une scène ciselée dans le bouclier d'Achille (chant XVIII)

                                  ...    βασιλεὺς δ᾽ ἐν τοῖσι σιωπῇ         (v. 556)

      σκπτρον ἔχων ἑστήκει ἐπ᾽ ὄγμου γηθόσυνος κῆρ.

      κήρυκες δ᾽ ἀπάνευθεν ὑπὸ δρυῒ δαῖτα πένοντο,             (v. 558)

         (Le maître, au milieu de ceux-ci [andains], en silence,

        Avec son sceptre se tenait sur les sillons, joyeux au cœur.

        Les hérauts, à l'écart sous un chêne, préparaient le repas.)

    L'occurrence σκπτρον à l'accusatif est ici tout à fait normale, quoique les deux mots βασιλες (maître des champs) et κήρυκες (cuisiniers) dénotent un sens peu ordinaire. Dans le même chant, plus en haut, voici σκπτρα au pluriel.

      κήρυκες δ᾽ ἄρα λαὸν ἐρήτυον· οἳ δὲ γέροντες

      εἵατ᾽ ἐπὶ ξεστοῖσι λίθοις ἱερῳ ἐνὶ κύκλῳ,

      σκπτρα δὲ κηρύκων ἐν χέρσ᾽ ἔχον ἠεροφώνων·

      τοῖσιν ἔπειτ᾽ ἤϊσσον, ἀμοιβηδὶς δὲ δίκαζον.                          (XVIII, v.505)   

   Chantraine, sans sa Grammaire homérique, s'interroge avec raison sur la qualité numérique - fatalité de l'indo-européen - du mot σκπτρα: les Anciens rendent la justice : σκῆπτρα δὲ κηρύκων ἐν χέρσ᾽ ἔχον ἠεροφώνων· / τοῖσιν ἔπειτ᾽ ἤϊσσον ... Ont-ils tous un bâton ? Ou le bâton passe-t-il de main en main lorsque chacun prononce son avis ? Cette seconde hypothèse semble la plus probable et σκῆπτραdoit être un « pluriel poétique », (...)(tome II, 1953, p. 33).

   Eugène Lasserre traduisit littéralement par le pluriel, mettant σκπτρα au nominatif - ce qui est tout à fait possible - : Les anciens étaient assis sur des pierres polies, (...). Leurs sceptres étaient aux mains des hérauts dont la voix ébranle l'air. Ils les prenaient ensuite, s'élançaient, donnaient leur avis à tour de rôle.

   Victor Bérard le rendit tout simplement par l'accusatif au singulier: Des hérauts la [la foule] contiennent. Les Anciens vont s'asseoir (...). Des hérauts à la voix claire ils reçoivent le sceptre, et chacun tour à tour pour donner son avis se lève, sceptre en main.

   L'anglais, astucieux, pouvait esquiver cet épineux problème grammatical : the elders (...), holding in their hands the staves of the loud-voiced heralds. Therewith then would they spring up and give judgment, each in turn. (A. T. Murray, Harvard University Press, Loeb Classical Library, 1925-1985) (À suivre)

 

 

 

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27 août 2019

ἔκφρασις (2)

Philologie d'Orient et d'Occident (436)  Le 27/08/2019  Tokyo  K.

κφρασις (2)  -  Qu'est-ce que le cyane ?

Chant XVIII de l'Iliade

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Le château d'Excideuil, en haut Périgord (novembre, 2018. photo K.)

   

   Pour la décoration ciselée dans les différents métaux du nouveau bouclier d'Achille (cf. billet 435), plusieurs représentations auraient été inhabituelles dans l'armure. Le déroulement d'un procès public en plusieurs instances pour la compensation après un meurtre en serait une. Suit une image d'une autre ville en guerre où assiégés et assiégeants se préparent pour l'assaut à l'instant-même où hors les murs se déroule sur un site bucolique un autre conflit âpre entre les bouviers de la ville et les assiégeants qui veulent s'emparer, au prix du sang, des biens des premiers. Tout cela qui se succède sans ordre précis semble être tramé par les desseins malicieux des dieux de l'Olympe.

   La succession de divers motifs décoratifs dans le bouclier d'Achille ne ressemble en rien aux tapisseries historiées et ordonnées de Bayeux ou du château ducal d'Angers. Voici donc sur quoi notre lecture homérique se focalise. 

   À la suite de ces représentations, Hèphaestos, dieu artisan du bouclier, met aussi, toute chargée de grappes, une vigne, belle, dorée [(ἀλωὴν καλὴν) χρυσείην]; des raisins noirs étaient en haut des ceps, que partout redressaient des échalas d'argent [(κάμαξι) ργυρέσιν]. Autour, il traçait un fossé de métal bleu sombre [(κάπετον) κυανέην], et tout le long, une barrière d'étain [(ἕρκος) κασσιτέρου] (chant XVIII, v. 561 - v. 565, tr. Eugène Lasserre, l'Iliade, Flammarion, 1965, p. 320).

   Dans cette strophe, le traducteur Eugène Lasserre s'est servi de quatre adjectifs formés sur des noms de métaux:  χρυσείην "dorée" [< χρύσειος < χρύσός "or"]; ργυρέσιν "d'argent"[< ἀργύρε(ι)ος < ἄργυρος "argent"];κυανέην "de métal bleu sombre"[< κυάνεος < κύανος "substance d'un bleu sombre employée pour colorer les ouvrages en métaux - armes, boucliers, etc"; "lapis-lazuli, pierre bleue", selon le Bailly; "dark blue enamel, blue dye, extracted from copper carbonate, selon Franco Montanari, Brill 2015]; κασσιτέρου "d'étain"[< κασσίτερος "étain"]. Or, à la rigueur, le dernier mot: κασσιτέρου est un génitif du substantif: κασσίτερος et non un adjectif. 

   Longtemps, la couleur bleuâtre qui ressort au vers 564 du chant XVIII [Αμφὶ δὲ, κυανέην κάπετον, (...)  ἔλασσεν - Tout autour, il traça un fossé bleu foncé] a intrigué les commentateurs. S'agit-il de la couleur de la terre de la fosse? Ou de celle du métal que le dieu forgeron utilisait pour présenter l'aspect de l'endroit? Pour la version de l'édition Gallimard (la Pléiade) 1955 (Il trace tout autour, en acier, un fossé: p. 427), le traducteur a opté pour le métal, s'exprimant en note: J'ai traduit par acier le mot cyanos, qui désigne une substance d'un bleu sombre; cette traduction n'est qu'approximative, mais il est sûr au moins que, dans ce passage, le cyanos ne peut être qu'un métal, et non une pâte de verre teintée. (ibid. p. 921)

   Une des traductions en japonais: 瑠璃の琺瑯 (ruri-no enameru "émail de couleur lapis-lazuli", Kure Shigeichi, coll. Iwanami, 1958) correspond sans doute à la pâte de verre teintée que le traducteur de la Pléiade a rejetée. Pour une occurrence de kyanos métal, on est renvoyé au vers 24, chant XI de l'Iliade. Il s'agit de la cuirasse d'Agamemnon que lui donna jadis Kynyrès, roi de Chypre, île connue aussi pour ses mines de cuivre, métal de fond pour divers alliages. Elle était formée par une série de dix bandes en cyane foncé, de douze en or et de vingt en étain (Mario Meunier, L'Iliade, Le Livre de Poche, 1956, p. 239). Mario Meunier s'interroge aussitôt: Qu'est-ce que le cyane ? Un métal, d'après ce passage. Le mot grec indique une couleur d'azur sombre (ibid.). Ces dix bandes de cyane qui couvraient une surface importante du bouclier ne pouvaient être faites de matières colorantes, quel qu'en soit l'emploi.

   L'origine de kyanos, aurait été cherchée, sans être pourtant définitive, du côté des Hittites: probablement, un emprunt hittite: "(bleu comme) cuivre, pierre décorative [Friedrich 1952 s. v.]" - Robert Beekes 2010, tandis que la note dubitative de Chantraine (Dictionnaire Étymologique de la Langue Grecque 1983) nous semble une des plus rassurantes: Et[ymologie]: Emprunt. Tous s'accordent, depuis Goetze, Friedrich (...), Benveniste, BSL 50,1954, 4, à rapprocher hitt. kuwanna "azurite". (...) (À suivre)


 

13 août 2019

ἔκφρασις (1)

Philologie d'Orient et d'Occident (435)  Le 13/08/2019  Tokyo  K.

ἔκφρασις (1)  -  Description du nouveau bouclier d'Achille

Chant XVIII de l'Iliade

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Confiture d'abricots, fait maison K. (Tokyo)

 

   Le chant XVIII est, selon nous, le plus original de l'Iliade. Désespoir d'Achille à la nouvelle de la mort de son fidèle ami Patrocle, à qui il avait prêté son armure afin de mettre en déroute les Troyens qu'épouvantait l'apparition imminente d'Achille sur le champ de bataille à la tête de l'armée grecque. Son désespoir est aggravé par le fait que ses armes confiées à son ami ont été saisies par Hector, le premier héros troyen, vainqueur de Patrocle. Sans armure, Achille n'a pas moyen de se mesurer avec Hector pour venger son ami mort.

   Pour consoler son fils Achille, la déesse Thétis accourt chez Hèphaestos, le Boiteux, dieu forgeron, rejeton de Zeus, qu'elle avait autrefois protégé des conflits familiaux de l'Olympe, pour lui demander de fabriquer d'urgence pour son fils en détresse l'armure enlevée: bouclier, cuirasse, casque, cnémides, voire, tout attirail de combat.

   L'imagination d'Homère est sans bornes; l'atelier de Hèphaestos est atemporel. Il ne s'agit pas d'une forge ordinaire, rudimentaire. Les automates mécaniques qu'on ne dirait pas de cette époque étaient déjà en fonction: Thétis trouve le Boiteux au travail dans son atelier "en sueur, s'empressant autour des soufflets. Car il fabriquait vingt trépieds en tout, (...) auxquels, sous chaque pied il a mis des roulettes d'or, pour qu'ils puissent pénétrer d'eux-mêmes (αὐτόματοι) l'assemblée divine (chant XVIII, v 372-376)". Homère savait déjà ce que c'était que "l'automate" ! Le terme αὐτόματοι (adj. αὐτόματος "qui se meut de soi-même") fonctionne ici comme un adverbe.

   La description des décorations appliquées sur l'armure semble plus fondée sur la vie de l'époque que la présentation irréelle de ces trépieds robotiques qui se meuvent d'eux-mêmes. La décoration la plus amplement détaillée est consacrée au nouveau bouclier d'Achille. Mario Meunier, dans sa traduction de l'Iliade, se demande, en notes, à propos du sens global du bouclier couvert de motifs décoratifs :

   Comment se représenter ce bouclier à la riche décoration? La représentation de l'univers en occupe le centre. Puis les deux villes, avec leurs scènes de paix et de guerre, décorent le premier cercle. Le deuxième s'orne de la représentation des travaux des champs. Troisième cercle, évocation de la vie bucolique. L'océan décore le dernier cercle. (Le Livre de Poche, 1956, p. 452)

    On imagine mal un bouclier, si grand soit-il, ciselé de tant de représentations réalistes. Ce qui, pourtant, nous intéresse le plus parmi ces scènes d'ailleurs insolites pour ce genre d'objet, est celle d'un tribunal populaire qui se déroule dans l'agora d'une ville apparemment en paix (v. 497 - 508).  Une querelle s'élève entre deux hommes au sujet de la compensation d'un homme tué (ou de la rançon - selon Mario Meunier, en payant rançon, il était possible de se soustraire au ressentiment des parents de la victime. ibid. p. 448). L'un dit, devant le public, avoir tout payé; l'autre nie avoir rien reçu.

 "Les deux souhaitaient recourir à un arbitre (ἴστωρ) pour en finir            (v. 501)

  La foule, partisans des deux côtés, acclamait l'un ou l'autre,

  Les hérauts les contenaient. Les anciens

  Étaient assis sur des pierres lisses, en cercle sacré,

  Tenant dans les mains des sceptres des hérauts qui font retentir la voix (v. 505)

  Ensuite s'élevant ensuite avec ceux-ci, ils rendaient à tour de rôle la justice

  Au milieu étaient déposés deux talents d'or

  À donner à celui qui, parmi eux, rendrait le meilleur jugement      (v. 508)(tr. K.)

   Plaignant, accusé, galerie (λαοὶ) divisée en deux parties, juges (γέροντες), huissiers (κήρυκες) et même un juge d'instruction (ἴστωρ): on a l'impression que ne manque aucun élément constituant d'un tribunal moderne. Deux talents d'or (deux lingots d'or plutôt que deux pièces de monnaie d'or), déposés par les deux parties plaignantes, couvriraient les frais de justice. Cette société soucieuse de l'équité publique semble se situer bien loin de celle qui, pour un différend, ne pouvait songer qu'à l'étalage de la force physique.

   Cette courte description du bouclier d'Achille, en douze lignes, rapides mais bien suffisantes, représentant une scène d'un procès archaïque, semble être un vrai havre de paix dans le monde de continuelles tueries de l'Iliade. (À suivre)

 

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30 juillet 2019

Formalisme et phonétisme (9)

Philologie d'Orient et d'Occident (434)  Le 30/07/2019  Tokyo  K.

Formalisme d'Orient et phonétisme d'Occident (9)

Voyelles longues en grec antique - un enseignement

de Jean-Pierre Levet

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Petite récolte d'abricots chez K, Tokyo

 

   En pékinois moderne, un son [ma] peut se diversifier selon quatre intonations en au moins autant de mots différents, représentés par quatre idéogrammes: (haut plat) 母 "mère", (ascendant) 麻 "chanvre; être paralysé", (bas plat) 馬 "cheval", (descendant) 罵 "injures, injurier". On peut donc se passer d'idéogrammes pour saisir l'idée. L'aspect visuel et l'intonation sont deux dimensions facultatives pour communiquer. L'immuabilité relative de la forme (des idéogrammes), indépendante de changements phonétiques, assure l'homogénéité linguistique. Or, ces tons distinctifs, quatre en pékinois, neuf dans le dialecte de Canton 広東 (Tôdô Akiyasu, la Phonologie chinoise, Tokyo, 1956, p. 26), étaient sans doute moins nombreux en chinois archaïque.

   Nous supposons, sans en être tout à fait sûr, qu'il y avait à l'origine, non pas quatre mais deux tons mélodiques, haut (plat) et bas (plat). Le ton ascendant ou descendant ainsi que la palatalisation (iau-iœm 拗音 "sons tordus" tels: ngyo pour ngo ; kyo pour ko, cf. billets 16,18) seraient postérieurement devenus nécessaires. Or, cette polarité peut toutefois en rappeler une autre, car ce qui importait en grec archaïque n'était pas les différences de hauteur de ton, ni d'accent, mais de longueur des voyelles.

    - - - - - -

   L'hexamètre homérique est rigoureusement rythmé en dactyle (- ∪∪: longue-brève-brève), en spondée (- -: longue-longue) et en trochée (- ∪: longue-brève). Dans les poèmes d'Homère chaque pied a donc une ou deux voyelles longues. Or, pour rendre dix voyelles brèves et longues: a/ā, e/ē, i/ī, o/ō, u/ū, le grec dispose de sept caractères alphabétiques: α, ε, η, ι, ο, ω, υ (cinq en mycénien). Les trois voyelles: α, ι, υ, peuvent assumer, toutes, une des deux qualités: la brève et la longue.

   Pour faire une lecture réaliste du grec archaïque, il faut décider si l'une de ces trois voyelles indécises est une longue ou une brève. Il est ainsi d'importance capitale qu'on examine le texte suivant les règles prosodiques de l'hexamètre. On va voir dans un vers de l'Iliade (chant XVIII) de quoi il s'agit.

      κεῖται ἐνὶ μεγάροις ἀρημένος, ἄλλα δέ μοι νῦν,                          (v - 435)

     (il) gît dans sa grand-salle, accablé, (et) les autres (maux) à moi, maintenant,

   Quelques règles métriques concernant seulement ce vers: une brève s'allonge devant deux consonnes (ἄ- de ἄλλα est longue); une diphtongue (-εῖ, -αι, -οι), normalement longue, s'abrège lorsqu'elle se trouve en hiatus (ici, -ται est brève en hiatus avec νὶ). L'ἀ de ἀρημένος (p.p. de ἀράω "endommager" - ce verbe manque dans le Bailly 1950) est longue. Ce vers peut être donc scandé de façon suivante: quatre pieds (1, 2, 4, 5) en dactyles, le troisième en spondée, le dernier en trochée:

           1         2          3          4             5            6

     κεῖται ἐ/νὶ μεγά/ροις ἀ/ρημένος, /ἄλλα δέ/ μοι νῦν,

   Pour la longue -(ἐ)νὶ du second pied, Jean-Pierre Levet (cf. billet 419) nous a fait parvenir cet enseignement détaillé:

   « Pour le ι normalement bref de ἐνί devant μεγάροις (435), voici l’explication phonétique. Dans les séquences anciennes initiales *sn-, *sm-, *sr-, *sl-, la sifflante a relâché son articulation et elle est devenue un souffle sourd *h, puis une métathèse s’est produite, devant la sourde h, la sonante sonore s’est alors assourdie, puis géminée, ce dernier stade est homérique, mais la géminée n’est jamais écrite, cette géminée faisait position, puis elle s’est simplifiée et la sonante est redevenue sonore (par analogie avec les sonores initiales d’origine) dans les cas de μ, ν, λ, ρ(...). Voici le schéma de l’évolution *sm-> *hm> *mh> μμ écrit μ, mais faisant position derrière une voyelle brève, > μ sourd > μ sonore. Mais le μ de μεγάροις ne provient pas d’une séquence *sm-, mais bien de *m-. Chez Homère, en effet, des analogies se sont produites entre le μ sourd (<*sm) et le μ sonore d’origine, si bien que ce dernier a pu faire position dans la métrique, comme s’il était le produit μμ d’une séquence originelle *sm. »

   C'est une belle science que la métrique qui, par l'examen d'un seul vers, peut nous révéler une réalité linguistique archaïque de plus de 3000 ans BP. (À suivre)

 

 

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16 juillet 2019

Formalisme et phonétisme (8)

Philologie d'Orient et d'Occident (433)  Le 16/07/2019  Tokyo  K.

Formalisme d'Orient et phonétisme d'Occident (8)

L'homonymie en français et en chinois archaïque

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"Je suis fier d'être banturle" (photo: Henri Habrias, limousin à Nantes)

 

   En français, le son /sɛ̃/ a de nombreuses réalisations graphiques à fonctions sémantiquement ou grammaticalement différentes: sain (n. adj.), saint (n. adj.), sein (n.), seing (n.), ceint (adj. et p.p. du verbe ceindre), en plus de quelques formes conjuguées au présent du même verbe: (tu) ceins, (il) ceint. D'autres cas similaires seraient /vɛ̃/: vin, vain, vingt; (tu) vins, (il) vint (venir); (tu) vaincs, (il) vainc (vaincre) ou /fɛ̃/: fin (n.), fin (adj.), faim (n.); (tu) feins, (il) feint (et p.p. du verbe feindre); ainsi de suite.

   Pour les substantifs-adjectifs, la marque -s du pluriel non prononcé accroît le nombre des mots concernés. Cependant, la prononciation /sɛ̃/ (ou /vɛ̃/, /fɛ̃/) d'aujourd'hui ne procède pas d'une origine unique. Cet aléatoire soutenu seulement par le contexte, privé d'un accent qui, comme en chinois, permette de distinguer même des monosyllabes, est inhérent à l'homonymie du français du nord (l'occitan vin n'est pas /vɛ̃/ mais /bi/). Les jeux de mots ou les calembours dépendent de cet état précaire et fortuit.

   Un phénomène similaire mais au fond très différent existe en chinois. Le sens "maison, foyer" est représenté par 家, constitué de deux graphismes: 宀 "toiture" et 豕 "porc, cochon". Le composé montre ce qu'est une maison par l'image de "bétail sous toit". Aux temps de Zhou-Qin (3000∼2200 BP), ce mot aurait été prononcé, selon le Tôdô 1980, /kăg/ qui, se transformant à travers le temps en /kă/ (Sui-Tang), /kia/ (Song-Yuan-Ming) finit par aboutir à /jiā/ "maison, foyer, ménage" (pékinois moderne).

   Cette transformation phonétique (kăg> kă> kia> jiā) est strictement suivie par deux autres idéogrammes 稼 (禾 "millet, riz, grain" + 家 "foyer") "planter, culture des céréales, récolte, gagner, gain" et 嫁(女 "femme" + 家) "bru; (se) marier, imputer qc à qn"). Les trois sont de parfaits homophones liés par l'élément commun 家, quoique 稼 et 嫁 (surtout le dernier) aient été de formation bien postérieure à l'originel 家.

   Dans le lexique du chinois archaïque qui termine le travail du Dr Tôdô Akiyasu (Chûgokugo On'in-ron "La Phonologie chinoise" Tokyo, 1957), l'auteur propose 677 vocables clés. Le mot numéroté 157 (p.341) "bru", est rendu non pas par 嫁 mais par 婦 (女 "femme" + 帚 "balai"). serait donc antérieur à 嫁, car celui-ci ne figure pas dans la liste. La femme pour son fils ("bru") aurait donc été imaginée comme "femme à balai". La "femme-foyer" (嫁) est-elle une version postérieure de "femme à balai"? La chronologie phonétique 婦 "(femme) mariée, épouse" est, selon le Tôdô 1980, bıuǝg (arch. brjwǝg selon le Tôdô 1957) - ǝu - fu - (pékinois).

   La composante sémantique en commun à ces trois mots n'est autre que 家 "bétail sous le toit". Qu'est-ce qui lie raisonnablement (voire, étymologiquement) la première manifestation phonétique /kăg/ à son sens "maison"? C'est sans doute l'ensemble visuel 家 (= 宀 +豕) qui évoquait "la maisonnée avec du bétail". Le signe linguistique fait de son et de sens peut être arbitraire, mais à l'aube du graphisme, il n'aurait pas manqué d'évoquer le lien entre la forme et le sens. Il n'était pas arbitraire mais nécessaire.

    Nous avons trouvé dans le lexique du Tôdô 1957, trois homophones (mots à prononciation unique) au sens différent. Nous les présentons dans le schéma: archaïque / pékinois moderne: suivis de leurs correspondants de l'édition Tôdô 1980:

(1957) "mari, lui" prjwag / fwı"hache" prjwag / fwı; "peau" prjwag / fu

(1980) "mari, lui" pıuag / fū, fú ; "hache" pıuag / ;   "peau" pıuag  / fū  cf. 婦 "femme, épouse": fù  en pékinois moderne .

   L'homophonie des trois vocables (mari, hache, peau) semble totale dans ce schéma. On peut admirer l'ultime effort du pékinois moderne qui veut diversifier par les accents les mots: "mari, lui" fū, fú : "hache" : "peau" : accessoirement, "femme" .

   Les deux mots 獅 shī "lion" (arch. sïer) et 師 shī "maître" (arch. sïer), en parfaite homophonie, font toujours la paire en Chine où le tigre 虎 (arch. hag) "lion tacheté, tigré" (siha en sanskrit), prédominait largement dans la littérature. Les deux mots d'animal: shi et hag ne semblent pas provenir d'une origine commune, mais ("chien" +  "maître") et  ont la partie commune évidente. La tradition veut que le nom de l'animal noble, sïer "lion", ait été d'origine iranienne, soit, indo-européenne. (À suivre)

 

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02 juillet 2019

Formalisme et phonétisme (7)

Philologie d'Orient et d'Occident (432)  Le 02/07/2019  Tokyo  K.

Formalisme d'Orient et phonétisme d'Occident (7)

Caractères de l'alternance consonantique en chinois

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Laurier d'Inde en bonsaï à Ogasawara (photo K.)

 

   Nous avons publié une vingtaine de billets (du 186 au 206 en 2012) sur les questions linguistiques posées par les Aïnous, une des plus importantes des premières tribus de l'archipel nippon. Pendant plus d'une vingtaine de milliers d'années, les habitants de l'archipel ignoraient les techniques de l'écriture, jusqu'à ce qu'ils se soient mis en contact vers les premiers siècles avec les continentaux, détenteurs d'une remarquable écriture.

   Sur les deux manières de lire les idéogrammes (ŋo-on 呉音 / han-on 漢音) qui se sont élaborées au cours de la longue histoire de l'introduction de l'écriture chinoise, voir notre billet 8.

   Dans le dernier billet (431), on a vu que depuis le moment du Shījīng (vers 2800 BP), l'alternance consonantique, dans le même mot, pouvait signaler une différence sémantique: 朝 zhāo, arch. tıŏg "matin"/ 朝 cháo, arch. dıŏg "se diriger, être en face; règne, dynastie"; 度 , arch. dag "la mesure" / duó, arch. dak "mesurer", opposition archaïque représentée par t- / d-  pour 朝; -g / -k pour 度. Ce qui ne veut pas dire que dans le dernier cas: dak "mesurer" / dag "la mesure", le clivage indo-européen entre la sourde (-k) et la sonore (-d) correspondait toujours à la distinction entre les catégories grammaticales, en l'occurrence, le verbe et le substantif.

   La catégorisation grammaticale en chinois n'est pas claire. 站 zhàn (< arch. tăm) est à la fois un substantif "arrêt (d'autobus)" et un verbe "s'arrêter, stationner" dont la même répartition sémantique est donnée par "stop" anglais ou par "Halte(stelle)" allemand. Pour le cumul de plusieurs parties du discours, le chinois zhàn est plutôt proche du nom anglais "stop", puisque celui-ci peut avoir, en soi-même, un sens verbal "(s')arrêter", alors que Halt(e) allemand doit être garni d'un suffixe "-en" (halten = Halt machen "s'arrêter") pour qu'il fonctionne comme verbe; de même qu'en français: arrêt / (s')arrêter.

   On peut y ajouter, avec nombre de mots cumulant plus de deux catégories grammaticales - nominal et verbal - , un idéogramme qui se lit de deux manières: 長 cháng "long (adjectif-substantif), longueur" et 長 zhǎng "chef, aîné (substantif); s'élever, croître, grandir (verbe)". Selon le dictionnaire Tôdô (1980), l'opposition sémantique est rendue par l'alternance t- / d- : tıang(> zhǎng moderne) / dıang(> cháng moderne).

   En chinois la répartition sémantique verbe / nom ne procède pas toujours d'une simple alternance d'une sourde (t, k, etc) et d'une sonore (d, g, etc.) ou de la permutation de -ng, avec -n, -g ou zéro. Les cumuls sont nombreux. Dont zhuān 専 "spécial (adjectif), spécialité (substantif); monopoliser (verbe)".

   Depuis les temps les plus reculés, les mots chinois ne rentrent pas dans la catégorisation grammaticale à l'indo-européenne. La primauté formelle sur le son ne permet pas aux mots de se singulariser par une fonction grammaticale. Karlgren (cf. billet 431) énumère dans son livre (ibid.) de nombreuses occurrences des noms correspondant à leurs verbes dont les consonnes sont chichement alternées. En revanche, assuré de sa forme concrète, le son peut s'altérer plus librement et parfois complètement. 馬 măg "cheval" à l'origine pouvait se transformer en japonais en uma et ba (< mba); 梅 muǝg "prune", ume et bai (< mbuǝi); 男 nǝm "homme", nán et dan (< ndam); 女 nıag "femme", nio et jo (< ṇḍıo).

   Le mot zhuāncháng, composé des deux mots: zhuān et cháng, veut dire "compétence, le fort de qn". zǎoqǐ bùshì wǒde zhuāncháng 早起 不是 我的 専長 signifie: "se lever tôt / n'est pas / mon / fort". On peut traduire cette phrase presque en mot à mot (zǎoqǐ 早起 "tot se lever", bùshì 不是 "n'est pas", wǒde 我的 "mon", zhuāncháng 専長 "fort"). En anglais ce serait: to get up early / is not / my / forte; en allemand: früh aufstehen / ist nicht / meine / starke Seite. L'infinitif du verbe (se lever / get up / aufstehen / 起) peut se constituer en sujet (nominal) de la phrase.  

   Ces traits intéressants traduisent le fait que le caractère du proto-chinois ressemblait beaucoup plus à celui de nos langues de l'Ouest dans des points essentiels (ibid. p. 98), dit Karlgren. Et il ajoute: les auteurs archaïques chinois avaient déjà perdu le sentiment de la fonction grammaticale (ibid. p. 99). (À suivre)

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18 juin 2019

Formalisme et phonétisme (6)

Philologie d'Orient et d'Occident (431)  Le 018/06/2019  Tokyo  K.

Formalisme d'Orient et phonétisme d'Occident (6)

Répartition sémantique par alternance phonétique

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Une galerie de la ville de Naples (photo, K.)

 

   Jerzy Kuryłowicz (1895-1978), qui a apporté des preuves décisives à la théorie des coefficients sonantiques de Saussure, fut un des linguistes les plus profonds du XXe siècle dans l'analyse des formes verbales de l'indo-européen. Il affirma: il y a (en dehors de la recherche étymologique des désinences) deux autres manières d'aborder le problème de l'origine du verbe fini; c'est 1. d'étudier le rapport des désinences en elles;  2. d'analyser la partie prédésinentielle des formes verbales, notamment le vocalisme et l'accentuation. (Les désinences moyennes de l'indo-européen et du hittite, 1936, Paris, B. S. L.) On va voir ici comment ces deux moyens d'expression (vocalisme et accentuation), ce qu'il y a de plus archaïque dans la structure de l'indo-européen (ibid.), nous réservent une autre vision du vocabulaire des deux langues: le japonais et le chinois.

   Pour le japonais, on peut ajouter à la liste des formes du billet 430 (ko/ki; kaza/kaze; kamu/kami; ho/hi; ika/iki/iku; se/si/su; ko/ki/ku) deux radicaux: tV: ta/te 手 "main"/ to(-ru) 取 "prendre" et kagV: kaga-yofu "briller"; kaga-mi "miroir"; kagi-rofi "lueur matinale"; kagu-ya-hime "princesse Lumière"; kage "reflet" (par un curieux retournement de sens, "ombre").  La triade ma-, me 目 "œil", mi(-ru) "regarder" est bouclée par mo(-ru) 守 "fixer des yeux, (sur)veiller, défendre", d'où est issu saki-mori 防人 "conscrits de la défense frontalière". Mi-ma-mo-ru 見守 "observer, veiller" est une forme redoublée moderne. Le radical de ki "arbre" est ko- (ki2 < ko + i emphatique), me "œil", ma- (me2 < ma + i). Pour la formation de deux i (non palatale - existence dialectale - et palatale) et de deux e (e2< a+i; e1< i+a), voir nos anciens billets: 165 (pour deux i); 166 (pour deux e).

   Ces radicaux nominaux ou verbaux à vocalisme alterné, formellement similaires aux Zeitwörter germaniques, sont divisés en deux aspects modaux: inaccompli (ko-dachi "bosquet"; kaza-muki "direction du vent"; kamu-kaze "vent de dieu"; ho-kage "lueur de feu"; ika-mu "vouloir aller", se-si "avoir fait", ko-zu "ne pas venir", ta-na-gokoro "cœur de la main, paume" etc.) et fini (ki "arbre"; kaze "vent"; kami "dieu"; hi "feu"; iki-ki "aller-venir"; te "main"; kage "ombre"; me "œil"). Ces deux modes pourraient refléter un état antérieur à la déclinaison indo-européenne.

   Bernhard Karlgren, éminent sinologue suédois (1889-1978), essaya de trouver dans la langue chinoise (cf. The Chinese Language - An Essay on its Nature and History, Stockholm 1949) un phénomène analogue à l'alternance phonétique indo-européenne, moyen de répartitions sémantiques ou de fonctions grammaticales du vocabulaire.

   On avait vu dans les billets 426 et 430 que les anciennes lectures de quó 國 "pays"(hıǝk: h glottal, proche de -g) et de (kuǝk) 域 "territoire" pouvaient s'identifier, ainsi que yào (archaïque, iɔg) 耀 "briller" et zhāo, cháo (arch., tıŏg) 朝 "matin". Karlgren se demande si, en pékinois, "mesurer" est to, et "la mesure", tu, ce ne sont que deux aspects du même radical (ibid. p. 70). Effectivement, selon le dictionnaire Tôdo (1980), duó "mesurer" en pékinois moderne remonte à dak au moment du Shījīng; "la mesure" à dag. La langue moderne (quó/yù;  yào/zhāo, cháo; duó/) occulte le lien étymologique entre les mots, lequel peut se deviner facilement dans la langue archaïque (hıǝk/kuǝk; iɔg/tıŏg/;dak/dag). La distinction, d'ordre plutôt consonantique que vocalique, est plus nette dans la langue ancienne.

   Ainsi, le savant suédois fait dériver du radical du mot yán (arch., ngıăn) 言 "parole, dire", cinq mots (cf. ibid. p. 86) dont le lien est difficile à percevoir dans la langue moderne: yán (ngıăn) 諺 "diction consacrée, proverbe"; yún (giuǝn) 云 "dire, parler"; yué (gıuăt) 曰 "dire, déclarer"; wèi (gıuǝd) 謂 "dire"; huà (guăd) 話 "langage, parole, mot". (La graphie phonétique est modifiée selon le dictionnaire Tôdô).

   L'alternance consonantique, accompagnée de répartitions sémantiques, se produisait souvent à la fin du mot: les deux sens de l'idéogramme 悪: prononcé é en pékinois actuel veut dire "mauvais, le mal", prononcé , "haïr, détester". La distinction du nom du verbe était anciennement rendue possible par deux consonnes alternées: ak "mauvais, le mal", ag "haïr, détester". La fonction des voyelles n'est pas aussi nette qu'en japonais: le mot 唇, prononcé zhèn (arch., tien) "vibrer, trembler", chún (diuen) "lèvre".

   Pour la grammaire, la différence est considérable entre le japonais et le chinois. Mais l'idéogramme, signe sémantique invariable et non ensemble variable de phonèmes, peut assurer l'unité linguistique de tous les pays concernés. (À suivre).

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04 juin 2019

Formalisme et phonétisme (5)

Philologie d'Orient et d'Occident (430)  Le 04/06/2019  Tokyo  K.

Formalisme d'Orient et phonétisme d'Occident (5)

Préséance et préservation des nominaux chinois

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Au revoir, Chichi-jima (Ogasawara) (le 26 mars 2019, photo K.)

 

   Voici la position de Jean-Pierre Levet, ainsi que notre avis, concernant l'éventuel lien tokharien-chinois exprimé dans l'ouvrage de Václav Blažek et Michal Schwarz (cf. billet 429) en 2016.

   J.-P. Levet - Comme je te l'ai dit au téléphone, j'ai consacré ma thèse de l'Ecole des Hautes Etudes sous la direction de Mme Bader, en 1977, aux présents sigmatiques du tokharien (la classe VIII, unique dans les langues indo-européennes), ce qui m'a conduit à m'intéresser également aux aoristes sigmatiques du tokharien et de façon plus générale de l'indo-européen. Ma conclusion, évidemment prudente, était que l'on avait à l'origine dans des radicaux se terminant étymologiquement par *-s une construction faite à partir d'une forme nominale de nom d'action.

   Depuis divers auteurs ont émis d'autres hypothèses qui ne m'ont pas convaincu, comme la mienne, à laquelle je reste attaché, a été discutée. Cette base en *-s est entrée non seulement dans le système indo-européen du verbe, mais encore dans des formations nominales comme les neutres à suffixe -*es/os etc. En 1977, je n'avais évidemment pas connaissance des théories eurasiatiques avancées bien plus tard par J. Greenberg. Aujourd'hui, c'est vers elles que je me tournerais, en estimant que ces formes sigmatiques radicales sont antérieures à la création du système verbal de l'indo-européen et à celle de sa déclinaison caractérisée par des désinences.

   Le rapprochement avec un mot chinois proposé par les deux savants est intéressant: l'emprunt a pu se faire non pas à une langue indo-européenne (le tokharien), ni même à l'indo-européen, mais à l'ancêtre de ce dernier, l'eurasiatique. Cela pose également de façon plus générale les rapports entre le chinois et l'eurasiatique et l'existence d'éventuels liens génétiques à un stade encore plus ancien.  Jean-Pierre

 

   S. K. - Tu as bien raison de supposer que du côté du chinois, «l'emprunt a pu se faire non pas à une langue indo-européenne (le tokharien), ni même à l'indo-européen, mais à l'ancêtre de ce dernier, l'eurasiatique». Mais «le rapprochement avec un mot chinois proposé par les deux savants» ne me convainc guère. Car ils se trompent de mot « yào » pris pour 濯, actuellement prononcé zhuó. Or, ce zhuó ne remonte ni à *ljawks, ni à *ljewks qu’ils supposent aux temps du Shījīng, mais à *dɔk.

   D'autre part, selon le Tôdô 1980, les trois autres mots: 曜, 耀, 燿, prononcés « yào » actuellement, remontent tous à *iɔg par l'itinéraire commun (> yiεu > ieu > iau > yào). Ne sachant distinguer ces quatre mots (濯 / 耀, 曜, 燿), ils ont pris un de ces trois 耀, 曜, 燿 (耀, probablement) pour 濯. Leurs formes d’ancien chinois: *ljawks, *ljewks qui ressembleraient au vieil islandais *leuhsa ne figurent point dans le Tôdô. Nous ne savons pas exactement comment la différence originelle entre deux formes anciennes: *dɔk (zhuó 濯 "laver, faire jaillir de l'eau" et zhuó 擢 "[faire] saillir") et *iɔg (yào 耀, 曜, 燿 "briller") pouvait avoir agi sur leur clivage sémantique.

   De toutes manières, de notre côté, dans le dictionnaire Tôdô, le vieux islandais *leuhsa ne semble pas trouver son correspondant. En revanche, l'hypothèse de préséance des formes nominales à l’eurasiatique promet beaucoup. N'est-ce pas cet aoriste "nominal" qui aura rapproché le proto-indo-européen du chinois antique ?  

  - - - - - -

   Ne peut-on pas supposer que *s- est provenu d'un démonstratif emphatique tel que *so eurasiatique (cf. sa- sanskrit, grec; sa, si, so démonstratifs japonais) qui aurait servi également à former le pluriel, le génitif en indo-européen? D'abord utilisée pour déterminer les nominaux, la particule s'est vue étendre ses champs d'emploi pour noms d'action tels que marche, course, venue, frappe: (cette) marche (à lui) = (Il) marche; (cette) course ! = (ça) court !, etc.

   L'aoriste sigmatique fut tout d'abord un procédé de la grammaticalisation des noms plutôt que des verbes. Car, en indo-européen, le système verbal s'était tardivement constitué. Le chinois, déjà riche de ses idéogrammes et ses phrases nominales n'ayant cure du gua indien pour se différencier, n'a pas eu recours à l'alternance vocalique.

   N'est-ce pas plutôt le japonais qui, avec ses voyelles alternées au service des noms grammaticalisés (ko-, ki  "arbre"; kaza-, kaze "vent"; kamu-, kami "dieu"; [p]ho-, [p]hi "feu"; ma-, me, mi- "œil, regarder", etc.) ainsi que des verbes (ika, iki, iku "aller"; se, si, su "faire"; ko, ki, ku "venir", etc.), aura profité de la gradation vocalique à l'indo-européenne? (À suivre)

 

21 mai 2019

Formalisme et phonétisme (4)

Philologie d'Orient et d'Occident (429)  Le 21/05/2019  Tokyo  K.

Formalisme d'Orient et phonétisme d'Occident (4)

Nom d'action et verbe en chinois 

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L'Océan Pacifique (Ogasawara, Chichi-jima, mars, 2019, photo K.)

 

   L’ouvrage de Václav Blažek et Michal Schwarz, The Early Indo-europeans in Central Asia and China (Innsbruck, 2016) est certes riche en témoignages lexicaux indo-européens. Mais nous avons émis, dans nos trois derniers billets (426, 427, 428), quelques réserves sur la qualité de la comparaison du tokharien avec le chinois. Cette fois, il nous sera permis d'envisager un point de vue autre que des nominaux entre les deux langues. À l'entrée 13 (p. 28), les auteurs autrichiens ont laissé ces commentaires:

   Note: Adamus (p.c., Dec 11, 2012) mentions that in Tocharian there are no traces of the s-stem, attested directly practically only in Old Icelandic ljós n. « light » < *leuhsa- (Pokorny 1959, 689). But the Chinese forms also bear the verbal meaning and in this perspective the borrowing of the Tocharian sigmatic verbal forms seems quite natural.

   Comments: The borrowing is datable before 600 BCE. Old Chinese adopted the sigmatic verbal stem of the Common Tocharian, forming the preterite.

   D'après notre pauvre connaissance de la grammaire chinoise, une même forme peut exprimer à la fois le nominal et le verbal. Il n'y a pas de distinction formellement nette entre les deux. Le sens se comprend selon l’ordre des mots ou le contexte. Or, ces deux savants emploient des termes de la grammaire indo-européenne, tels: s-stem, verbal form, preterit(e). Le verbe chinois est, dans un sens large, aoristique (sans temps, sans distinction avec nom d'action). Connaissait-on en chinois le « s-stem » comme en grec ou en sanskrit? L’ancien chinois adopta-t-il ce « s-stem» verbal du tokharien commun, formant le prétérit? Improbable. Notre doute sur l'hypothèse peut naître d'une mauvaise lecture des commentaires. Une tout autre approche pourra mieux clarifier le problème. 

   Les japonais ont emprunté au chinois le caractère 言 (lecture classique japonaise: gen ou gon) pour rendre notre koto(ba) « parole, langage ». Or ce 言 signifie, comme nous venons de montrer dans le billet 428, le sens nominal « parole, récit, (ce qui est) dit » en même temps que le sens verbal « parler, dire ». De même, 鳴 míng veut dire: « action de chanter » ainsi que « chanter (sens verbal) ». 

   鶏 鳴 jī míng signifie donc soit « (Au) chant du coq, (Au) coq chantant » soit « Le coq chante ou Le coq a chanté (le temps chinois est aoristique) ». Pour mettre en relief le prétérit ou l'accompli (le perfectum), les anciens Chinois employèrent une des particules adverbiales, 既 (déjà) en l'occurrence, entre 鶏 et 鳴. On a donc 鶏 既 鳴 矣 jī jì míng « Le coq a déjà chanté ! » ( 矣 correspond à liǎole 了 moderne, terminant l'énoncé). En 2010 (billet 22), nous avons examiné cette formule dans un poème de Shījīng.

   En chinois moderne, on emploie souvent un adverbe: 已 "déjà" ou jīng 已経 "déjà" pour rendre le perfectum. Dans la phrase quasi nominale à l'aoristique: wèntí jiĕjué 問 題 解 決 « le problème (est) résolu(tion) », le temps est mis au perfectum avec: wèntí jiĕjué 問 題 已 解 決 «le problème (est) déjà résolu». La phrase tā zǒu le 她 走 了« elle part / est partie» (le 了= 矣) peut être renforcée par l'adjonctionjīng: tā yǐjīng zǒu le 她 已 経 走 了« elle est déjà partie ». La langue chinoise a été toujours privée de l'architecture temporelle qui caractérise le système verbal indo-européen. Le système du verbe basé sur l'aoriste (non-limité) ne semble pas avoir existé en chinois. Le système composite (nominal / verbal) a sans aucun doute précédé le système verbal indo-européen.

   On s'est demandé, pour l'ouvrage des deux linguistes autrichiens, ce qu'ils entendaient par ce verbe chinois au s-stem (aoriste sigmatique) emprunté au tokharien. Là-dessus, Jean-Pierre Levet, helléniste comparatiste renommé (cf. billet 423), nous a fait parvenir une clarification que nous allons publier intégralement dans le prochain billet (430), nous contentant de donner seulement ici sa conclusion: « L'emprunt [en chinois] a pu se faire non pas à une langue indo-européenne (le tokharien), ni même à l'indo-européen, mais à l'ancêtre de ce dernier, l'eurasiatique ». (À suivre)

 

07 mai 2019

Formalisme et phonétisme (3)

Philologie d'Orient et d'Occident (428)  Le 07/05/2019  Tokyo  K.

Formalisme d'Orient et phonétisme d'Occident (3)

Quelques emprunts au tokharien en chinois

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Plage Ko-minato (Ogasawara, Chichi-jima, le 25 mars 2019, photo K.)

 

   Dans les quinze pages (The Early Indo-europeans in Central Asia and China, p. 21-35, Innsbruck 2016) consacrées aux emprunts tokhariens dans la langue chinoise, figurent 25 entrées, mots-idées chinois qui auraient été originaires du tokharien. Toutes les occurrences, bien qu'elles manquent d'évidences culturelles concrètes qui devaient exister dans les deux langues, ne manquent pas de stimuler l'imagination des usagers quotidiens des kanjis (idéogrammes). Chaque idéogramme révèle à ceux qui croient s'y connaître un autre profil insolite à travers de probables relations avec l'indo-européen.

   11) (p.27-28) Le tokharien B lyam, pl. lymanta m. "lac" (cf. grec λίμνη f "étang d'eau dormante laissé par la mer ou une rivière"; lac marécageux; piscine artificielle; bassin; λιμήν "port") est lié, selon Václav Blažek et Michal Schwarz, au chinois 潭 tán (< *dhǝm < *lhǝm, ce dernier de la première dynastie des Hans) "golfe; mare; gouffre". Le chinois 潭 est analysable en deux éléments: 氵et 覃: le premier (氵) sert de sigle pour signifier (gouttes d') eau, le second 覃 (< t'an < t'am < dǝm : selon le Tôdô 1980) est "un panier tressé, une profonde passoire de bambou". Réunis en 潭, les deux signifient "gouffre profond". Le lien de lyam avec le chinois 潭 (*lhǝm) peut être phonétiquement possible, mais sémantiquement l'hypothèse laisse à désirer: la différence de profondeur entre étang et gouffre nous semble avoir été négligée.

   L'idéogramme 潭 nous rappelle un vieux magazine littéraire japonais, dans les années 30-40, du nom de tan-kai 譚海. Dans tan 譚, le sigle氵de 潭 est remplacé par 言 gen ou gon "parole, dit, parler, dire". 譚 veut dire "récit(s), narrer, raconter". Ce qui est extraordinaire en chinois (et en japonais aussi qui lui a beaucoup emprunté), c'est que les trois mots 覃 "profond (vers le bas)" 潭 "gouffre" 譚 "récit, raconter" se prononcent parfaitement de la même manière, successivement, selon le Tôdô 1980: dǝm > t'am > t'an >tán. Ce qui différencie le sens n'est donc pas le son mais la forme. En ce qui concerne ces trois mots: 覃  潭  譚,  ce qui assure le son et le sens global concerne la partie droite du mot 覃 (qui reste toujours identique), le sens spécifié, la portion gauche du mot.

   L'homophonie est évitée visuellement, comme d'ailleurs en français, entre ère, air, aire, erre, ers, haire, hère et tout leur pluriel. Mais en chinois le vrai sens (ἔτυμος) est manifestement mieux conservé qu'en français. Le son peut s'altérer, le sens y demeure.

   海 (hai chinois, kai japonais), c'est la mer. La portion droite 毎, deux fois répétée (毎毎), ou représentée par l'idéogramme kai 晦, signifie "sombre, trouble". En chinois, la mer est les eaux (氵) sombres (毎) dont le sens glisse naturellement vers "une grande quantité (d'eau)" d'où le mot ju-kai 樹海 "flots d'arbres, futaie". Notre magazine 譚海, calqué là-dessus, veut donc dire "flots de récits" en terme soutenu.

   12) (p. 28) Au tokharien AB lik- "laver" et B laiko- "bain, lavage" correspondrait le chinois 滌 (la partie droite 條 est maintenant simplifiée en 条) "laver, nettoyer, dépouillé, clarifier (alcool)" dont la plus ancienne occurrence *l(h)īkw "nettoyer, dénudé" serait dans le Shījīng 2600 BP (cf. billet 22). Cette forme chinoise est censée liée avec lat. liquēre "être clair, liquide". Une remarque importante des auteurs: L'emprunt qui eut lieu avant 2600 BP avait probablement un sens spécifique de purification rituelle. Mais ainsi, nous devrions nous demander si l'emprunt ne s'est pas produit dans le sens inverse: du chinois au tokharien.

   13) (p. 28) Le sens de la racine du tokharien AB luk- "briller, illuminer, être illuminé, éclairer" serait passé au chinois 濯 yào [qui se prononce actuellement zhuó, non pas yào; les auteurs auraient pris ce mot pour yào: soit 曜 soit 耀 ou 燿, tous en effet à peu près du même sens que zhuó 濯 - seulement différenciés par la technique de nettoyage: le soleil 日 (曜), la lumière 光 (耀), le feu 火 (燿) ou enfin de l'eau氵(濯)] "être propre, brillant, splendide, lumineux, luisant". La partie droite 翟 (羽 "plume" + 隹 "oiseau": élancée et luisante) de ces mots, assure le sens commun à ces idéogrammes 濯, 曜, 耀, 燿. Il est donc extrêmement délicat de comparer sur une même mesure les signes fondamentalement phonétiques d'Occident avec les mots de formation idéogrammatique d'Orient. (À suivre) 

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