Philologie d'Orient et d'Occident

28 février 2017

Quatre mots dialectaux de Bardèche (5)

Philologie d'Orient et d'Occident (371)

                                         Le 28/02/2017    Tokyo   K.

Quatre mots dialectaux de Bardèche (5)

D'où vient le mot biaude (2)

À la mémoire du professeur Pierre Bec

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Pivoine du Japon par Misao Wada (cousu main)

 

   Dans les derniers billets (du 367 au 370), on a effleuré le caractère plutôt méridional des mots dialectaux (comporte, cargolade, ouillade et biaude). "Blos e naturau" (pur et naturel). Ce sont les mots avec lesquels, Pierre Bec (1921-2014), maître de langues occitanes, a bien voulu qualifier un texte que j'ai composé jadis pour en faire une petite nomenclature gasconne (Lo Gascon modèrne, Tokyo, Daigaku-shorin, 1988).

   L'adjectif occitan blos,-a [blus, -o] "pur, net, sans mélange", mis dans le dictionnaire occitan-français de Louis Alibert (IEO, 1966) et dans le dictionnaire du Béarnais et du Gascon de Simin Palay (en forme de blous, blousse;  CNR, 1961), vient du germanique bloß "nu, découvert". Dans le Palay, juste au-dessous de cet adjectif, figure un autre mot: blouse, belouse; « sf. - Blouse. Syn. chamarre , camisole, blàudo ». Dans l'Alibert, le substantif b(e)losa qui doit exister est absent.

   Presque tous les synonymes anciens ou dialectaux du mot biaude (cf. billet 370) se réfèrent au mot blouse. Définition de biaude selon le GDL: « (fém. de bliaud) Techn. et Trad. pop. Syn. de blouse.» Le dictionnaire analogique Robert (1976) définit bliaud; bliaut: « n.m. XIIe s. origine obscure. V. Blaude.» Selon le même Robert, Blaude: « n. f. (XVIe s.; origine obscure. Forme masculine. V. Bliaud.) Nom dialectal de la blouse.» Le GDL, pour blaude, a la même définition: « région. Syn. de blouse.» Tous ces mots d'origine obscure ont l'air rangés sur le même niveau sémantique.

    Or, ces formes dialectales biaude (oc. biauda), bliaut, bliaud, blaude (Gas. blàudo. Quer. blòda) ne semblent avoir aucune prise génétique avec blouse. Seul le dictionnaire général français-japonais (le plus volumineux de nos dictionnaires français-japonais, Tokyo, Hakusuisha, 1981) se permet de supposer pour blouse une provenance germanique, quoiqu'accompagnée d'un signe de doute.

   Quel lien existe-t-il entre le groupe archaïque ou régional: biaude, bliaut, blaude etc., et le substantif blouse ? Le mot japonais: brausu est emprunté à l'anglais blouse. Le SOED (Shorter Oxford English Dictionary) en date la première occurrence de 1828, tout en la tirant de la «blouse bleue» de l'ouvrier français. Quant au français blouse, le Robert (2e éd. 1988) note: « n.f. - 1788: origine obscure, mot régional. Le rapport avec blaude n'est pas établi; pour [le sémioticien Pierre] Guiraud, la variante belouse permet de rattacher le mot au lat. bullosa "en forme de bulle, gonflé, bouffant", de bulla. »

    L'hypothèse de Guiraud est peu convaincante. Peut-on attribuer au latin le mot qui daterait en français seulement de la Révolution ? Quelques dictionnaires classiques en ligne permettent d'accéder aux renseignements plus amples. Celui de l'Académie française (1694), épuration de la langue française, se prive, comme il se doit, des mots régionaux tels: biaude, bliaut ou blaude. Y figure blouse, qui signifie non pas "vêtement" mais "trou (qui est au coin et au côté de la table) d'un billard".

   Dans le dictionnaire de Furetière (1690): aucune entrée pour biaude, bliaut ou blaude, alors que blouse y signifie toujours "trou d'un billard". Dans le Trévoux (1771), le mot blouse est mieux expliqué: "trou d'un billard fait pour recevoir les billes qu'on y pousse". Blouse "trou d'un billard" aurait-il pu engendrer "vêtement"?

   Le Trévoux a bliaux: "sorte de juste-au-corps ancien". Ce mot peut avoir continué blïaut médiéval "tunique ajustée pour les hommes" (DFMM). La filiation n'est toujours pas visible entre les mots: biaude, bliaut, blaude (y compris plusieurs correspondants en occitan: cf. billet 370) et le groupe moderne blouse: esp. blusa, port. blusa [-ousa], roum. bluzǎ, ital. blùsa [bluza] (fr. blouse, di etim. incerta, selon le Zingarelli, 1988).

   La phrase en italien: blùsa bianca (< germ. blank) da chirurgo "blouse blanche de chirurgien" conduirait à l'antériorité de bla- à bia-, c'est-à-dire, à celle de blau- à biau-, alors que la graphie médiévale blïaut nous fait penser à une contraction de bla(V)- ou blo(s)(i)-: (ci-)t vient de jacit; mes de fecimus; me de decima; mes de Nemaus- < Namaus-.

   La tentation est grande de rapprocher bl-, du germanique-occitan blau, blava "livide, bleu" ou bloß "nu, pur". Même après la bataille à Vouillé (une vingtaine de km au nord-ouest de Poitiers) en 507, le Sud-Ouest de la Gaule a été largement wisigothique. (À suivre)


14 février 2017

Quatre mots dialectaux de Bardèche (4)

Philologie d'Orient et d'Occident (370)

                                         Le 14/02/2017    Tokyo   K.

Quatre mots dialectaux de Bardèche (4)

D'où vient le mot biaude? (1)

Au souvenir du vénérable père de J.-P. Levet

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Crête-de-coq par Misao Wada (cousu main)

 

   Dans le dernier billet 369, j'ai dit que l'étymologie était en réalité une science peu sûre, car ce qui semblait le sens originel (ou la forme originelle) d'un mot n'était souvent qu'une acception (ou une forme) dans une phase transitoire de l'évolution du mot. Les deux mots de formation similaire: "viande" et "cep" aïnou (ce "on"+ e "manger"+ pe "chose" = "poisson", cf. billet 192) auraient évolué de la même manière jusqu'à certain palier de l'échelon sémantique: "ce qui sert à vivre" > "nourriture" (> "viande" ou "poisson").

   Un schéma identique n'assure point un seul et même étymon aux deux mots: viande et cep. Dans certaines langues asiatiques, ce genre de confusion logique se rencontre dans des emprunts supposés au latin: aïnou yukram "poumon"< lat. jecur "foie";  jap. (p)hitsuji "mouton" < lat. pecus, pecudis "menu bétail, bête, mouton". Ce sont des hypothèses proposées par le linguiste excentrique Pierre Naert (cf. billets 195, 197).

   Dans l'indo-européen lui-même, aucune filiation n'est constatée entre lat. piscis et ἰχθῦς "poisson". Ces deux synonymes seraient donc nés sous des cieux totalement différents. Il en est de même des homologues indo-européens de "viande". Au sujet de mon dernier billet 369, Jean-Pierre Levet m'a fait parvenir son avis:

   Ce que tu dis de l'histoire du mot "viande" est très juste. J'ai cherché l'étymologie du terme sanskrit mâmsa- "viande" et de son correspondant slave mjaso-. Leur sens premier semble être "chair".

   - - - - - -

  La recherche étymologique, dans le cadre scientifique de la Grammaire comparée, est impossible entre indo-européen et aïnou (cf. billets 201-206). Entre les mots dialectaux français, l'analyse de filiation, évidemment facile, pose pourtant des difficultés. On va montrer une occurrence dont le problème est d'autant plus complexe qu'il est délimité. Il s'agit du mot biaude, le dernier qui reste à expliquer des quatre mots dialectaux mis en scène par Bardèche (cargolade, ouillade, comporte, biaude). D'où vient ce mot?

   Jean-Pierre Levet, à qui j'avais demandé son opinion sur cette étymologie, m'a communiqué cet avis juste après la publication du billet 367:

   Le problème étymologique de biaude est complexe. Je cherche dans des ouvrages de dialectologie et je te dirai demain au téléphone ce que j'aurai trouvé (presque rien pour l'instant). En revanche, je connais bien l'objet pour l'avoir vu souvent porté par les participants aux foires de Cosne d'Allier dans mon enfance.  

   Le Grand Dictionnaire encyclopédique Larousse en dix volumes (1982) donne au mot biaude un tout petit commentaire: [bjod] n. f. (fém. de bliaud). Tech. et Trad. pop. Syn. de BLOUSE. Le mot de référence: bliaud se retrouve dans le Dictionnaire du français médiéval de Matsumura Takeshi (DFMM, les Belles Lettres 2015) en forme de blïaut: s.m., tunique ajustée (pour les hommes) : [...] tunique à manche, serrée à la taille par une ceinture (pour les femmes). 

   Cette définition concise est enrichie dans le Grand Larousse à l'entrée: bliaud ou bliaut; n. m. Tunique de dessus, portée par les personnages des deux sexes, du IXe au XIIIe s. (Serré à la taille par une ceinture, le bliaud avait des manches ajustées au poignet pour les hommes, très évasées pour les femmes, surtout vers 1150. Un bliaut de damas blanc de l'empereur germanique Henri II [†en 1024] est conservé à Bamberg.) Commentaire agréable à lire! On y apprend que le bliaut pouvait être de tissu blanc.

   Le Dictionnaire occitan-français de Louis Alibert (Toulouse, IEO, 1966) fournit d'amples ressources dialectales pour l'entrée: biauda f. Blouse, Quer, Syn. blòda, Cent. Étym. obsc. anc. Occ. blial, brial, bliant, blizaut, brizaut. Occ. mod. brisaud, Cent. bisaud, -a, Rgt (Rouergat). Dans le même dictionnaire, à l'entrée blisaud: m. Blouse. Var. brisaud. Étym. inconnue. Cat. brial.

   Le Dictionnaire du Béarnais et du Gascon modernes(Simin Palay, CNRS, 1961) nous procure un petit renseignement à l'entrée à écriture félibre: biaùdo (G.); sf. - Blouse (prov. blaudo). Une dernière information, très précieuse, nous est venue de Jean-Pierre Levet, bon connaisseur de l'objet. Elle concernait la couleur de l'objet: il a dit que le vêtement était toujours et partout de couleur bleue (blau, -va, en occitan). (À suivre)

31 janvier 2017

Quatre mots dialectaux de Bardèche (3)

Philologie d'Orient et d'Occident (369)

                                         Le 31/01/2017    Tokyo   K.

Quatre mots dialectaux de Bardèche (3)

Aiglade (suite) et retour sur cargolade

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Chou frisé par Misao Wada (cousu main)

 

   À propos de quelques hypothèses sur l'étymologie du nom d'un plat de moules: aiglade, éclade, églade, proposées dans le dernier billet (368), l'excellent blogueur Lorgnon Mélancolique (Patrick Corneau, originaire de la Vienne, département voisin de la Charente Maritime), m'a fait part de ses idées.

   Rien à redire aux propos de ton ami Bernard, très connaisseur! Quant à la vertu "égalitaire" de la consommation partagée du plat vantée par Guillaume M., c'est un peu tiré par les cheveux... Mais bon, pourquoi pas. (...) Tout cela me donne une vive "saudade" de ma chère Charente Maritime maintenant noyée dans l'immense et impersonnelle "Nouvelle Aquitaine"... Ainsi vont les réformes administratives, aplanissant tout sur leur passage!

   Oui, mais bon, pourquoi pas, c'est ce qu'on est obligé d'avouer lorsqu'on cherche une étymologie, car, la véritable origine d'un mot est toujours difficile à cerner. L'étymologie (ἐτυμολογία "sens véritable ou primitif d'un mot < "ἔτυμος "vrai" + λέγω "dire"; le composé semble dater seulement du premier siècle av. J. C.) est en réalité une science qui caresse des chimères, car, ce qui est supposé un sens originel n'est souvent qu'une acception attestée à une étape transitoire de l'évolution du mot.

   Qui connaît l'origine du mot viande?  Le mot, désignant d'abord toute espèce d'aliment (lat. pop: vīvenda "ce qui sert à la vie"; fr. médiéval: vïande "nourriture"), a seulement commencé à se spécialiser dans son sens moderne à partir du XVIIe siècle. Où et quand peut-on alors situer l'étymologie de viande "aliment tiré de la chair des animaux"? Si on peut remonter au lat. vivere, ne faudra-t-il pas aller plus loin fouiller l'indo-européen?

   Selon le Dictionnaire aïnou de Suzuko Tamura (Tokyo, 1996), le petit mot aïnou cep "poisson" est constitué de trois étymons: ci "nous exclusif" + e "manger" + pe "chose" (cf. billet 192). Le sens primitif de cep était donc non pas "poisson" mais "ce qu'on mange, nourriture", comme la viande. Ne peut-on donc pas se demander si, à leur tour, ses homologues indo-européens: piscis et ἰχθῦς, sans lien évident entre eux, étaient en réalité constitués de plusieurs étymons comme le poisson aïnou: c(i)-e-p(e)?

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   On a supposé dernièrement que le mot cargolade n'était que forme tronquée (es)cargolade (cf. billet 367). Or, ce qui vient d'être dit à propos de l'étymologie nous amène à envisager une autre hypothèse pour l'aphérèse au premier abord sans histoire.

   Le Dictionnaire Occitan-Français (cf. billet 368) de Louis Alibert dispose d'une entrée : caragòlcargòl  m. Gros escargot. Var. cagaròl, cargau, cagaròt, escagaròt. Cat. cargol. Le nombre des variantes occitanes sans es- (avec es-, il n'y en a qu'une: escagaròt) nous permet de présumer que le préfixe n'était pas présent à l'apparition du mot. On voit, en même temps, que le catalan cargol est la forme la plus proche du vocable dialectal "cargolade" du souvenir de Bardèche, berrichon, qui aurait souvent été en villégiature à Perpignan, pays de son beau frère Brasillach (cf. billet 367).

   L'entrée consacrée au mot escargot dans le Petit Robert (éd. 1993, avec un meilleur commentaire sur ce mot que le grand dictionnaire analogique Robert 1976) est munie de cette analyse: n. m. - 1549; escargol 1393 [escargole au XIVe s. selon Le Robert]; provençal escaragol, ancien provençal caragou, avec influence des dérivés de scarabaeus (⇾ escarbot); p.-ê. croisement du grec kachlax et lat. conchylium. [κάχληξ: caillou; conchylium (bas. lat. coculium, -lia; anc. prov. cogolha, selon Le Robert): coquillage].

   En ancien provençal, le mot était caragou (ou, certainement, caragol). Il me semble évident qu'est apparue seulement à une étape provençale moderne (c'est-à-dire, après caragol en ancien provençal ainsi que cargol en catalan) la forme moderne escargol avec préfixe -es provenant de s(c-). L'analyse étymologique du mot escargot du Petit Robert, très convaincante, me semble tout à fait juste.

   Pour ouillade, moins d'histoire. Le Dictionnaire d'Alibert fournit olada en occitan "potée, contenu d'un pot; légumes pour la soupe". Olada vient de ola, occitan, "marmite, pot en terre" qui remonte au latin classique olla "jarre, marmite". Ouillade est une forme normalement francisée de olada. (À suivre)

 

17 janvier 2017

Quatre mots dialectaux de Bardèche (2)

Philologie d'Orient et d'Occident (368)

                                         Le 17/01/2017    Tokyo   K.

Quatre mots dialectaux de Bardèche (2)

Aiglade: l'étymologie à la dérive

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Coquillages par Misao Wada (cousu main)

   Pour la définition de comporte: Récipient en bois servant à emporter la vendange hors de la vigne (GDEL)..., voici celle de Bardèche: Cuve de bois cerclée de fer servant au transport des raisins au moment des vendanges (cf. billet 367). Dans le Nouveau Dictionnaire français-japonais (Taishû-kan, 1987): comporte: n. f (shûkaku-budô-wo hakobu) oke: Cuve servant au transport des raisins récoltés. Oke est généralement en bois. Dans le Maxipoche 2014 (Larousse), aucune entrée.

   Or, le Dictionnaire occitan-français de Louis Alibert (Toulouse, IEO, 1966) donne à compòrta, dérivé de comportar, la définition: comporte; corbeille à fond mobile servant à transporter le fumier, les pierres, la terre. L'écart est de taille entre cuve et corbeille ainsi qu'entre raisins et fumier (..).

   L'étymologie du mot aiglade est également à la dérive.

   - - - - - -

   Avec Bernard R, médecin à Sorges (Périgord), originaire du Châtelleraudais, St-Gervais-les-trois-clochers, il m'est arrivé, à la fin de l'été 1967, de ramasser ensemble des moules sur une plage de la côte atlantique à St-Georges-de-Didonne, au sud de Royan. Il m'a fait parvenir, après le billet 367, ce courriel à propos de l'étymologie du mot "aiglade / éclade":

   Les moules aux éclats (c'est le terme utilisé) est un plat traditionnel sur la côte charentaise et simple à réaliser. Je l'ai fait une fois sur une plage près de Royan. Il s'agit de cueillir des moules et de ramasser des aiguilles de pin. On dispose les moules (sur leur tranche) sur une grosse planche de bois et on les recouvre d'une bonne couche d'aiguilles de pin. On met ensuite le feu aux aiguilles de pin. Les moules seront ainsi cuites et ouvertes... On les sert ainsi sur la planche de bois.... Le plus délicat est ensuite de les manger avec les doigts car on a les doigts tout noirs..!!!

     (De K. à Bernard.)

   Les moules aux éclats ? Mais quels éclats ? Les éclats de coquilles ? T’as lu mon billet ? Il s’agit là de la façon de préparer, non ? Mais c’est un plat vraiment délicieux !  

    (De Bernard à K.)

    Non! Les coquilles de moules n'éclatent pas. Mais le mot "éclats" fait peut-être référence au craquement du feu très vif qui se fait au moment où brûlent les aiguilles de pin. Vous avez certainement des moules et des pins au Japon. Pourquoi n'essaierais-tu pas ce plat qui est délicieux?  P.S.  J'ai lu ton blog.

    (De K. à Bernard)

    Il semblerait qu’il y ait au moins deux modes de préparation pour l’aiglade. Voici l'aiglade à l’île d’Oléron:

   Ce mode de cuisson, simple et rapide, remplace avantageusement la traditionnelle aiglade que j’avais pratiquée à l’Ile d’Oléron. Cette dernière, plus longue à mettre en œuvre, consiste à cuire des moules, préalablement rangées sur une planche autour de 4 clous de base, en mettant le feu à une épaisse couche d’aiguilles de pins déposée par dessus. (Moules à la plancha, Wiki)

   Et voici ce que dit Guillaume M, professeur d’histoire, syndicaliste, originaire de Marçay, Vivonne (cf. billet 68). Nous nous sommes livrés, voici trente ans, à la préparation du mets à l’île de Ré.

   Merci, c'est très intéressant effectivement. Je ne connaissais pas l'étymologie. Mais quand vous dites que le mot signifie aplanir, ce qui renvoie à la préparation, c'est indéniable, mais n'est-ce pas aussi (je n'ai aucune connaissance en la matière, simplement un constat de dégustation) aplanir et supprimer les différences sociales durant la dégustation, dans la mesure où il n'y a pas de part du riche ni de part du pauvre, il n'y a pas de préséance, ni de privilège. Quand le feu s'éteint, tout le monde mange (et se salit les doigts) "également" ?

   - - - - - - -  

   Cher Bernard, ta préparation (ainsi que celle de l’île d’Oléron) semble consister à ne pas séparer par une tôle les moules et les aiguilles de pin. Nous (c'est-à-dire, à l'île de Ré) on a rangé tout d’abord les moules sur le sol bien nivelé. Ensuite on les a couvertes d'une tôle sur laquelle on mettait des aiguilles de pin. (À suivre)

10 janvier 2017

Quatre mots dialectaux de Bardèche (1)

Philologie d'Orient et d'Occident (367)

                                         Le 10/01/2017    Tokyo   K.

Quatre mots dialectaux de Bardèche (1)

                                        (cf. https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-01424926)

Biaude, comporte, cargolade, ouillade

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Quatre citrouilles du jardin: Misao Wada (cousu main)

 

   Takeshi Matsumura, auteur du Dictionnaire du français médiéval (Les Belles Lettres 2015, cf. billet 361) et lauréat du grand prix de la Francophonie 2016 de l'Académie Française, m'a fait part d'un petit passage des Souvenirs de Maurice Bardèche (cf. http://www.lexpress.fr/informations/tres-occupes_605099.html), qui aurait connu une petite Zourabichvili (1929 -), d'une famille notable de Géorgie, l'actuelle Hélène Carrère d'Encausse, secrétaire perpétuel de l'Académie Française, qui a remis le prix à notre lexicographe début décembre dernier dans une salle de l'Institut de France.  

   Mon propos n'est pas ici d'éclaircir la nature des liens qui existaient entre la famille Zourabichvili et la famille Bardèche mais tout simplement de réfléchir sur les quatre mots dialectaux mis en scène par le polémiste engagé à l'extrême droite: biaude du Berry, son pays, trois autres: comporte; cargolade; ouillade, du Roussillon où Bardèche avait passé ses vacances avec sa femme Suzanne et son beau-frère Robert Brasillach.

   Voici la signification des quatre mots soulignés par Bardèche, rendue par Grand dictionnaire encyclopédique Larousse 1982 - abréviation GDEL et Dictionnaire du français médiéval Matsumura 2015 - abréviation DFMM.

   *biaude: n. f. (fém. de bliaud) Techn. et Trad. pop. Syn. de BLOUSE (GDEL). Il s'agit du vêtement bouffant de paysan, que Bardèche, lycéen, aurait portée à Bourges.

     blïaut: s. m., tunique ajustée (pour les hommes), - tunique à manche, serrée à la taille par une ceinture (pour les femmes) (DFMM)

   *comporte: n. f. (languedocien comporta; du lat. comportare, porter ensemble). Récipient en bois servant à emporter la vendange hors de la vigne, généralement porté par deux hommes (GDEL). « Cuve de bois cerclée de fer servant au transport des raisins au moment des vendanges » (Bardèche cité par Matsumura).

   *cargolade:«mets fait d’escargots grillés en plein air sur de la braise, traditionnellement accompagnés de tartines d’aïoli» (Bardèche cité par Matsumura)

   *ouillade: n. f.  «soupe aux choux, au lard et aux légumes» (Bardèche cité par Matsumura)  ouillat: n. m. (dér. rég. de oille; du lat. olla, marmite): soupe préparée dans un poêlon en terre (ouille) avec graisse, oignons hachés, ail, bouquet garni et bouillon de haricots, de pois secs ou de fèves; (Cuisine béarnaise) (GDEL)

   L'étymologie des deux mots: comporte et ouillade, est facile à deviner dans les notes du GDEL. Les deux viennent du latin: comporte du verbe comportare "porter ensemble" et ouillade du substantif olla "pot de terre, marmite". On voit aussi aisément que cargolade n'est que forme tronquée (es)cargolade. Je renvoie à un prochain billet l'examen de biaude dont l'étymologie serait obscure et qui résiste bien à mon petit essai d'interprétation.

   Le mot (es)cargolade m’a aussitôt rappelé un mets que j'ai vu préparer, un été que j'ai passé à l'île de Ré, et qu'on y appelait aiglade (églade ; éclade): mets de moules grillées au feu de feuilles de pin.

   La préparation du mets est la suivante: on ramasse d'abord une grande quantité de moules, toujours abondantes aux rivages mouillés de l'île aux marées importantes. On part ensuite chercher dans un bois de pins des aiguilles de pin qui jonchent le sol, bien sèches. Le soir venu, on arrange les moules ramassées sur un terrain soigneusement nivelé avant qu'on les couvre d'une grande plaque de tôle de fer-blanc: 2 mètres carrés. On dispose dessus les aiguilles de pin, en un énorme monceau en forme de pyramide. Il ne reste qu'à enflammer cela. Les feuilles de pin, en se consumant, font des moules sous la tôle un mets savoureux et parfumé.

   Pour l'étymologie du mot aiglade (cf. occ. salada "salade" < salat "salé" < salar "saler" < sal "sel"), qui m'a longtemps intrigué, Takeshi Matsumura m'a donné quelques informations par courriel: l'étymologie de aiglade, éclade, églade ne semble pas assurée. On a une leçon de Höfler et Rézeau (Manfred Höfler et Pierre Rézeau, Variétés géographiques du français. L'Art culinaire, Paris, Klincksieck, 1997, p. 78), selon laquelle, si le mot est lié avec le verbe egya (poitevin-saintongeais) "répartir, arranger, disposer" il pourra remonter au latin aequare «aplanir, niveler, égaliser».

   Mon lecteur francophone, même si vous n'êtes pas attentif, vous ne manquerez pas de remarquer que la clé de l'étymologie de "aiglade" n'est pas dans le menu mais dans sa préparation. (À suivre)


20 décembre 2016

Ne pas se fier à Platon pour lire Homère (5)

Philologie d'Orient et d'Occident  (366)

                                         Le 20/12/2016    Tokyo    Kudo

Il ne faut pas se fier à Platon pour lire Homère (5)

L'enclise et le hiatus

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Magnolia par Misao Wada (cousu main)

     Peu versé dans la scansion, je l'étais encore moins dans les règles d'accents. Les termes tels: paroxyton, proparoxyton, périspomène m'ont été longtemps étrangers. J'essaie donc dans ce billet de m'instruire sur les bases de l'accentuation en grec ancien. Des vers du 401 au 500 du chant XVI de l'Iliade se dégagent çà et là quatre mots portant deux accents dont le second n'est pas noté dans le dictionnaire. Ce sont:

  Τληπόλε/μόν τε Δα/μαστορί/δην Ἐχί/ον τε Πύ/ριν τε  (v. 416) (< Τληπόλεμος. nom propre)

  Ἥρην/ δὲ προσέ/ειπε κα/σιγνή/την λο/χόν τε· (v. 432)          (< ἄλοχος "épouse")

  πέμπειν/ μιν θάνα/τόν τε φέ/ρειν καὶ/ νήδυμον/ ὕπνον (v. 454) (< θάνατος "mort")

  ἔνθά ἑ/ ταρχύ/σουσι κα/σίγνη/τοί τε ἔ/ται τε  (v. 456)            (< κασίγνητος "frère")

   Tout d'abord j'ai cru qu'il s'agissait d'une question de scansion : le temps fort exigerait le second accent aigu. Mon idée a été aussitôt infirmée par les derniers pieds des vers 416 (Πύ/ριν τε) et 456 (ἔ/ται τε) par rapport au vers 432 (ἄλο/χόν τε). Alors c'est toujours Jean-Pierre Levet, l'incomparable helléniste, qui vient me porter secours:

   « Les quatre mots qui t'intéressent ont tous un accent propre sur l'antépénultième, ce sont des proparoxytons. Lorsque de tels mots sont suivis d'un enclitique monosyllabique, en l'occurrence τε, ils reçoivent un second accent, un aigu sur la finale, appelé accent d'enclise, qui est lié à la présence de l'enclitique atone. » 

   Le grec avait horreur de la succession de plus de trois brèves sans accent: πέμπειν θάνατον; mais avec τε l'enclitique, on a: πέμπειν θάνατόν τε. Car, si -τον reste inaccentué, on aura trois temps sans accent: θά-να-τον τε.

   Le phénomène ne se rencontre pas seulement dans la langue épique d'Homère mais aussi dans la prose de Platon: δίκαιόν που, λέγεταί γε  (Émile Chambry, La République X, Les Belles Letttres, 1982, p. 90) ; ἀλόγιστόν τε, φρόνιμόν τε (ibid., p. 99).

   L'accent, qui se place en comptant les syllabes à rebours, à partir de la dernière, ne peut remonter au delà de trois brèves: ἀ(4)-θά(3)-να(2)-θος(1) "immortel". Dans la conjugaison, l'accent remonte le plus haut possible, c'est-à-dire jusqu'au 3e temps. Pour παιδεύω, « on part de *eu (diphtongue) suivie de la désinence de la première personne du singulier, la longue ω (<*o-H2). Une longue valant deux brèves, l'accent ne peut donc remonter au-delà de eu » (Jean-Pierre Levet). On voit que l'accent est la cheville ouvrière de la conjugaison.

   Voici une autre difficulté, cette fois, de métrique, dont la solution contient de précieux enseignements. Il s'agit du vers 404 du chant XVI de l'Iliade:

     ἡνία/ ἠΐχ/θησαν· ὁ/ δ᾽ ἔγχεϊ/ νύξε πα/ραστὰς

     "Les rênes se laissèrent choir. Alors lui, approchant, frappa"

   M. Tanaka, qui excelle à bien scander (cf. fin du billet 278), s'est justement interrogé pourquoi ἡνία se trouvait en hiatus avec ἠΐχ-... On était convenu de voir dans ἡνία non pas un singulier du féminin (car le verbe ἠΐχθησαν "tombèrent" est au pluriel), mais un pluriel du neutre de ἡνίον. Alors, -α de ἡνία devait être bref. Or, α bref (+ η) devient normalement α long ou doit s'élider. Mais ce n'est pas le cas ici. Et alors ? Voici la réponse de Jean-Pierre Levet:

   Il faut scander ἡνία comme un dactyle [∪∪], donc l'alpha doit être bref. Un alpha bref d'origine, ce qui serait le cas si l'on était en présence du pluriel du neutre ἡνίον, devant la voyelle e longue initiale du mot suivant devrait s'élider, on aurait donc ἡνί', si bien que le vers serait faux. La présence d'un digamma devant ἠΐχθησαν est impossible, quelle que soit l'étymologie retenue, donc la voyelle α est bien en hiatus réel au temps faible d'un pied. Il ne peut donc s'agir que d'une voyelle longue abrégée (toute longue en hiatus au temps faible d'un pied s'abrège; dans la même position, toute brève s'élide). Le nominatif singulier ne convient pas, puisque l'accord verbal se fait au pluriel.

   Dès lors une seule possibilité demeure : faire de ἡνία, avec un α long [< αε] s'abrégeant métriquement, un duel (la finale du duel [ā] est issue de la contraction d'une séquence *αε). L'accord entre un nom au duel et un verbe au pluriel est fréquent chez Homère, il prouve que le duel tendait à être considéré comme une sorte de pluriel.

   L'hiatus ἡνίă ἠΐχ- venait donc de: ἡνίă(ε +ἠΐχ-). On n'aurait pas trouvé cette belle énigme dans la prose non rimée de Platon. (Fin pour ce thème)     

   Joyeux Noël et Bonne Année!

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06 décembre 2016

Ne pas se fier à Platon pour lire Homère (4)

 Philologie d'Orient et d'Occident (365)    

                                                                               Le 06/12/2016  Tokyo  K                                   

Il ne faut pas se fier à Platon pour lire Homère (4)

De la syntaxe attique à la parataxe homérique

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Bouquet de Zinnia par Misao Wada (cousu main)

 

    L'enseignement de Jean-Pierre Levet (cf. billet 364) sur la différence entre indicatif et subjonctif de l'époque homérique est mieux illustré par l'occurrence suivante du chant V de l'Iliade (du vers 136 au 141).

   L'acharnement de Diomède, héros achéen blessé, sur les Troyens est comparé non pas à la précipitation des loups sur des agneaux (ὡς δὲ λύκοι ἄρνεσσιν ἐπέχραον "ainsi les loups se précipitèrent sur les agneaux" XVI-352) mais à l'assaut d'un lion sur des moutons à la riche toison. On peut ici mieux distinguer les deux modes, l'un exprimant la ponctualité à l'indicatif (en bleu), l'autre l'intemporel au subjonctif (en rouge).

      [... /] μιν [.. /..] ἕ/λεν μένος/ ὥς τε λέ/οντα                   (Iliade V,  v.136)

      ὅν ῥά τε/ ποιμὴν/ [...] ἐ/π᾽ εἰροπό/κοις ΐ/εσσι               (v. 137) 

      χραύσῃ / μέν τ᾽ [.. / ... / ... /] οὐδὲ δα/μάσσῃ·                (v. 138)
           - - - - - - - -                                                            (v.139 - v.140) 

      α [... / ... / ... / ... / ..] κέ/χυνται,                                 (v. 141)

 "une ardeur [...] s'empara de lui comme d'un lion (v. 136) lequel un berger, [...], près des brebis à l'épaisse toison," (v. 137) égratigne mais [...] ne soumet certes pas"(v. 138) - - - - - - - - - - (v.139 - v.140), qui, [...], se sont répandues pêle-mêle (v. 141)" (tr. K.)

   - - - - - -

   La distinction entre objectivité (indicatif) et subjectivité (subjonctif) est difficile à saisir. Mais plus on remonte dans le temps, mieux on voit que les anciens tenaient à exprimer non pas leurs constats neutres de la situation mais leurs propres sentiments: volonté, ordre, souhait, désir, prière ou crainte. En sanskrit, on disposait, en dehors du subjonctif qui a été vite remplacé par l'optatif, de plusieurs modes subjectifs: injonctif, désidératif, optatif, précatif, sans parler de l'impératif.

   L'éminent linguiste américain William D. Whitney nota dans sa Grammaire sanskrite (Harvard univ. press, 1889, § 574): le subjonctif dont l'idée fondamentale était probablement celle de "réquisition", ayant coexisté en védique avec l'optatif dans les propositions indépendantes, finit par être évincé en période sanskrite par ce dernier mode (trad. K.). Chantraine, dans sa Grammaire homérique (t. II, Syntaxe, Klincksieck, 1981, p. 206) note: l'emploi du subjonctif dans les propositions principales est sensiblement plus étendu chez Homère qu'en ionien-attique. Pour la langue homérique, on peut supposer que les éléments de phrase étaient plutôt indépendants. Moins de propositions subordonnées, moins donc de conjonctions, de prépositions. Et les pronoms "relatifs" homériques, comment en étaient-ils?  En sanskrit, ils n'en sont qu'aux balbutiements.

   On voit en effet à l'occurrence citée ci-dessus (Iliade, V- v. 136-141) qu'entre le relatif féminin pluriel αet son antécédent ΐεσσι "brebis" (v. 137) s'interposent trois vers (v. 138, 139, 140). Ce qui prouverait que la relative introduite par α était une proposition quasi indépendante. Une phrase relative semblable se retrouve au chant XVI (v. 353).

    ὡς δὲ λύ/κοι ἄρ/νεσσιν ἐ/πέχραον/ [ἢ ἐρί/φοισι             (XVI, v. 352)

    σίνται ὑ/π᾽ ἐκ μή/λων αἱ/ρεύμενοι/], α τ᾽ ἐν ὄ/ρεσσι          (v. 353)

    ποιμένος/ ἀφραδί/ῃσι δι/έτμαγεν·/ οἱ δὲ ἰ/δόντες               (v. 354)

"ainsi, les loups se précipitèrent sur des agneaux [ou sur des chevreaux (v. 352), pillards, les détachant du groupe], qui, sur les montagnes (v. 353), par imprudence du berger, se sont répandues. Eux le voyant (v. 354)" (tr. K.)

   L’antécédent du relatif féminin au pluriel α ne doit pas être μήλων, génitif au pluriel, car le mot est un neutre, ni ἐρίφοισι(ν), datif masculin au pluriel, mais le terme qui se trouve plus loin: ἄρνεσσιν "agneaux".

   Voici là-dessus l'enseignement de Jean-Pierre Levet:

   ... le substantif ἀρήν [ὁ, ἡ] est épicène : il désigne aussi bien le petit animal mâle que femelle. Tout se passe comme si ἣ ἐρίφοισιν "ou sur des chevreaux" représentait une sorte de simple parenthèse (ἔριφος n'est pas épicène, mais seulement masculin).

   Si l'on enlève cependant aux deux vers (v. 352-353) non seulement ρίφοισιν mais six pieds entiers: ρί/φοισι | σίνται /πκ μή/λων α/ρεύμενοι, on a deux vers réduits en un seul, plus raisonnable et aussi bien rimé:

  ς δ λύ/κοι ρ/νεσσιν /πέχραον/, α τν /ρεσσι  "ainsi, les loups se sont précipités sur des agneaux, qui, sur les montagnes ..."  (À suivre)

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22 novembre 2016

Ne pas se fier à Platon pour lire Homère (3)

Philologie d'Orient et d'Occident (364)

                                                Le 22/11/2016     Tokyo  K.

Il ne faut pas se fier à Platon pour lire Homère (3)

Le subjonctif au temps d'Homère

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Poireaux "d'Occident" par Misao Wada (cousu main)

 

   Dans la syntaxe homérique (Jean Bérard: Odyssée, 4e éd. Classiques Hachette, 1985, p. 420), l'auteur inventorie trois traits principaux qui distinguent la langue d'Homère de celle de Platon: - 1) l'autonomie des mots dans la phrase, - 2) l'emploi de la coordination au lieu de la subordination, - 3) certains emplois (des cas; des temps et des modes; des conjonctions, prépositions et particules; des pronoms et des adjectifs).

   Le troisième trait me semble difficile à distinguer des deux premiers. On pourrait le ramener suivant les cas, soit au premier soit au second. Certains emplois des cas, par exemple, concernent l'autonomie des mots, ceux des temps et des modes, la coordination. Les trois traits caractéristiques de la langue homérique se résument donc à deux: l'autonomie des mots et la coordination (= la parataxe).

   Accordées au genre des mots auxquels elles se réfèrent, les particules (ὁ, ἡ, τό, etc.,) s'emploient comme articles définis dans la langue attique. Par contre dans la langue homérique, elles étaient bel et bien des pronoms. En plus, on a vu des prépositions fonctionner comme adverbes (ὑπό "en dessous", ἐπί "au-dessus; en outre", κατά "en bas" etc.,); des préverbes ne pas dépendre des verbes dont ils feraient plus tard partie.

    - - - - - -

   L'autonomie des mots et des phrases favorise la construction paratactique. Tant qu'une phrase peut fonctionner seule, sans rapport de causalité avec d'autres propositions, elle n'a à être accompagnée d'aucune conjonction les reliant logiquement. Dans les deux derniers billets (362, 363), on a évoqué l'éventualité de l'indépendance du subjonctif, afin d'accuser la contradiction du "subjonctif", terme seulement issu de la grammaire latine (< subjunctivus "attaché sous"), dit "mode de la subordination".

    Dans la phrase: Vienne le soir, l'eau est violette, la première proposition peut être paraphrasée: Lorsque le soir vient, .... Si le soir vient, ..., Au moment où .... Par ailleurs la phrase au subjonctif excelle à exprimer l'état d'âme de l'énonciateur (souhait, appréhension ou crainte, etc.,); elle se distingue d'un énoncé aux propositions juxtaposées à l'indicatif: Le soir vient, l'eau est violette où le sentiment du locuteur n'est pas en jeu.

    En grec homérique, il y allait non pas de l'analyse textuelle mais de la synthèse orale, car Homère n'a pas écrit mais chanté. On peut donc supposer que le subjonctif avait plus d'expressivité dans l'oralité que dans l'écriture. Dans le texte (< sansk. tashta- "façonné"), l'écriture, avec sa logique implacable, aurait fini par priver le subjonctif de ce qui était oral, de ce qu'il y avait d'irréductible à l'analyse logique.

    - - - - - - -

    Qui peut saisir la différence entre l'indicatif et le subjonctif dans les vers suivants?

    ὡς δ᾽ τἀπ᾽ Οὐλύμπου νέφος ρχεται (ind.) οὐρανὸν εἴσω (Iliade, XVI-364)

         (Ainsi, lorsque, de l'Olympe, le nuage va vers le ciel)   

    αἰθέρος ἐκ δίης, τε τε Ζεὺς λαίλαπα τείν(sub.),                (v. 365)

         (De la région divine, lorsque Jupiter déploie une nuée d'orage) 

 

    ἤματ᾽ ὀπωρινῷ, τε λαβρότατον χέει (ind.) ὕδωρ                (v. 385)

         (Par un jour d'automne, lorsque [Jupiter] verse une eau véhémente)

    Ζεύς, τε δή ῥ᾽ ἄνδρεσσι κοτεσσάμενος χαλεπήνῃ (sub.),   (v. 386)

         (Lorsque Jupiter, indigné, s'irrite contre les hommes)

 

   Voici la réponse de Jean-Pierre Levet (cf. billet 363):

   [...] le subjonctif a deux grandes valeurs: [...] soit la finalité soit l'éventualité. Dans les vers 385, 386 et 387 [...], il s'agit de l'éventualité, qui correspond à une répétition dans le présent-futur, en l'occurrence dans le présent. La conjonction de subordination τε signifie "quand, lorsque", d'où avec le subjonctif (toujours accompagné de ἄν, ὅταν en attique) "toutes les fois que". C'est le sens qu'il faut reconnaître au vers 386. [...]. Mais au vers 364, τε est utilisé avec l'indicatif (ρχεται). La différence entre l'indicatif et le subjonctif est nette: l'indicatif montre que l'image engagée dans la comparaison est comprise comme une image ponctuelle, dont la généralité est ressentie comme intemporelle et non pas comme répétitive. On voit bien que subjonctif et indicatif n'ont pas la même valeur. Il n'y a pas de variante dans les deux séries de vers, cela montre que la différence entre indicatif et subjonctif a été bien comprise pendant la transmission du texte. [...]   (À suivre)

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08 novembre 2016

Ne pas se fier à Platon pour lire Homère (2)

Philologie d'Orient et d'Occident (363)

                                            Le 08/11/2016  Tokyo  K.

Il ne faut pas se fier à Platon pour lire Homère (2)

             Dédié à la mère de Clément Lévy décédée fin octobre à Toulouse

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Source à trois cours, Yatsugatake (photo prise par Kyoko, le 2 juin, 2012)

 

      Les épopées homériques ont été composées environ six siècles avant Platon, il s'agit à peu près du temps qui sépare les chansons de geste des œuvres de l'époque classique. D'Homère à Platon, il faut traverser la même distance chronologique que de la Chanson de Roland aux comédies de Molière. Au temps d'Homère, très éloigné donc de celui de Platon, le subjonctif n'était pas un mode "subjugué, subordonné" qui nécessitât toujours une particule conjonctive de subordination telle: κέ(ν), ἄν, ἵνα (afin que), ὡς (ἂν) (pour que), ἔστε ἂν (jusqu'à ce que), ὅπως ἂν (afin que), etc., éléments essentiels, à l'âge classique grec, des propositions subordonnées.

   Un emploi du subjonctif aoriste dans le Banquet (Συμπόσιον, 211c) aurait attiré l'attention de Takashi Yamamoto, traducteur japonais de l'œuvre de Platon (cf. billet 362). Peu conscients ou peu habitués à la grammaire homérique où le mode subjonctif était quasi indépendant, les anciens commentateurs de Platon ont diversement corrigé le passage, tantôt avec tantôt sans conjonction justifiant l'emploi du subjonctif.   

   Au dernier billet publié dans ce blog, Jean-Pierre Levet, illustre helléniste de Limoges, a bien voulu apporter un savant commentaire que je me permets ici de reproduire:

   Le titre de ta feuille de blog est fort bien choisi et très significatif. Comme l’a enseigné Bérard, que tu cites opportunément, le subjonctif homérique pouvait équivaloir à un futur dans tous les types de propositions (subordonnées, indépendantes, principales), alors que, à l’époque classique, le subjonctif n’a conservé cette valeur que dans les subordonnées derrière une conjonction accompagnée de la particule ἂν.

   Cette valeur du subjonctif provient de sa capacité à exprimer, outre la volonté, l’éventualité. Il y a quelques rares traces du subjonctif en sanskrit védique (par exemple asati [(qu'il) soit] de la racine AS [être], < *h1es-e-ti, qui donne aussi latin erit [futur]). On estime que le subjonctif s’est à peine développé en sanskrit avant de disparaître complètement dans les textes classiques.

   Je suis entièrement d’accord avec ton explication du vers 273 du chant XVI de l’Iliade, même si une autre explication semble théoriquement possible : ce subjonctif γνῷ pourrait avoir une valeur finale comme τιμήσομεν [= τιμήσωμεν] (subjonctif aoriste athématique archaïque à voyelle brève) derrière la conjonction ς accompagnée de ἂν. Mais la construction de l’ensemble de la phrase et notamment la place de δέ καὶ derrière γνῷ rend plus plausible l’interprétation de γνῷ comme un subjonctif à valeur éventuelle (c’est-à-dire de futur) : « et alors l’Atride saura… ».

   - - - - - - - -

   Le rapprochement avec le Banquet (211c) est particulièrement intéressant. Le texte des manuscrits est incertain et la présence de ἵνα correspond à une correction d’éditeur. La lecture γνῷναι (elle aussi correction d’éditeur) impliquerait que cet infinitif ait une valeur de but « pour savoir finalement… », mais une telle correction ne s’impose pas.

   Le subjonctif est appelé par la conjonction ἔστε (avec ἂν) signifiant « jusqu’à ce que ». Bien qu’il soit éloigné dans cette phrase de la conjonction, le subjonctif γνῷ pourrait s’expliquer de la même façon (dépendance de ἔστε ἂν) « et < jusqu’à ce qu’> il sache… ». L’adjonction de ἵνα καὶ modifierait le sens de la phrase et la valeur du subjonctif (volonté et non plus éventualité) : « pour qu’il connaisse… ». (...) L’édition dont je dispose (Léon Robin, aux Belles Lettres, 1966, p. 70) donne simplement καὶ γνῷ (...).

   Les corrections diverses apportées par certains éditeurs montrent la difficulté d’interprétation du texte parce que γνῷ semble trop éloigné de ἔστ᾽ ἂν [...] τελευτήσῃ.

   - - - - - - - - -

   Cette leçon me permet de présumer qu'en ce qui concerne le passage 211c, le manuscrit originel de Platon doit être proche de c) où, sans conjonction appelant un subjonctif, on voit coordonnés mais indépendants deux verbes au subjonctif.

a) ἔστ᾽ ἂν [...] τελευτήσῃ (sub.), [...], καὶ γνῷ (sub.) (Léon Robin 1966, 211c)

b) καὶ [...] τελευτῆσαι (inf.),[...], ἵνα γνῷ (sub.)        (Léon Robin 1989, 211c)

c) καὶ [...] τελευτήσῃ (sub.), [...], καὶ γνῷ (sub.)                            (À suivre)

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25 octobre 2016

Ne pas se fier à Platon pour lire Homère (1)

Philologie d'Orient et d'Occident (362)   Le 25/10 2016 Tokyo  K.

Le subjonctif, mode subalterne?

Il ne faut pas se fier à Platon pour lire Homère (1)

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Lys de Pâques par Misao Wada

 

   K. est maintenant le responsable d'un petit cercle matinal de lecture homérique, qui se tient une fois par semaine (durant une heure et demie) à l'Institut des langues de l'université Meiji-gakuïn, Tokyo. Tout au début on se réunissait le mercredi matin, plus tard le mardi matin, enfin actuellement le samedi matin. Le jour de la réunion était fixé en fonction des possibilités de participation de l'extérieur.

   Le cercle s'est formé dès la rentrée 1983, en avril, après le décès de Nishiwaki Junzaburô (1894-1982, cf. billets 47-67), alors professeur émérite de l'université, poète nobélisable, connu pour être un grand lecteur d'Homère.

   La qualité des participants a changé considérablement: au début, des universitaires surtout, soit enseignants soit doctorants, maintenant davantage de chercheurs indépendants passionnés des épopées grecques plutôt que des universitaires encadrés à l'ancienne. La quantité d'adhérents a également fluctué: d'une quinzaine au maximum à trois au minimum. Après ses débuts en avril 1983, le cercle continue d'honorer le souvenir du poète Nishiwaki intéressé par la langue d'Homère. On a eu, en tout, plus d'une centaine de participants en trente-trois ans dont K. a vécu toutes les péripéties. 

   Jean-Pierre Levet (cf. billets hors-série et 359), éminent helléniste de France (Limoges), continue de bien vouloir veiller sur le cercle, de loin ou sur place. En 1988, invité à Tokyo, il nous a donné des leçons sur le chant IX de l'Iliade. Les membres actuels sont au nombre de huit. On en est maintenant au second tour de lecture, au chant XVI de l'Iliade.

   Le début de la lecture a été difficile. Novice, K. mettait deux ou trois jours pour préparer cinq vers par semaine. On a deux lecteurs chaque fois, choisis d'avance parmi nous à tour de rôle: l'un explique la scansion des vers du jour, l'autre analyse le texte. Celui qui a étudié la mesure dirige la lecture à haute voix. Les cinq lignes par séance sont vite passées à quinze, trente, quarante... et maintenant la cadence s'est stabilisée aux environs d'une trentaine de lignes. On est habitué à ce rythme depuis plusieurs années.

     - - - - - -

    Takashi Yamamoto (1945-), professeur émérite de l'université de Tokyo, philosophe spécialiste des idées grecques, vient de publier aux Presses de Tôdai (PUT) une belle traduction du Banquet (Συμπόσιον) de Platon. Dans une plaquette mensuelle des PUT (UP 10/2016), il discute un emploi du subjonctif dans un passage (211C) où est révélée par la sage Diotime l'ultime voie pour la Beauté.

    Diversement corrigée, la phrase traduite doit être: καὶ γνῷ αὐτὸ τελευτῶν ὃ ἔστι καλόν que je traduirais: et alors, on connaîtra enfin la beauté elle-même (γνῷ, aoriste 2 subjonctif, de γιγνώσκω "connaître"). Selon Yamamoto, les anciens commentateurs, perplexes, gênés par l'emploi du subjonctif, auraient mué le subjonctif en infinitif (γνῶναι) ou ajouté ἵνα, justification du subjonctif. Ce qui fait supposer qu'il a traduit Συμπόσιον dans un manuscrit où ne figurent ni la conjonction ἵνα ni l'infinitif γνῶναι.

   Le traducteur met justement en question les deux variantes: ἵνα γνῷ (reprise dans le texte de l'édition de Léon Robin, aux Belles Lettres, 1989) et ἵνα καὶ γνῷ (p. 70), notées dans l'édition de 1966, alors que la version καὶ γνῷ ou γνῷ καὶ à laquelle le traducteur aurait eu recours est sans conjonction justifiant l'emploi d'un subjonctif.   

   Ses arguments longuement développés afin d'expliquer l'emploi du subjonctif γνῷ non subordonné auront été vains, car, on sait que, dans la langue homérique, le subjonctif aoriste n'était pas un mode subordonné à la principale. «Le subjonctif pouvait exprimer, à l'origine, non seulement la volonté, mais encore l'éventualité et prenait alors un sens voisin du futur. Cet emploi ne s'est conservé, à l'époque classique, que dans les subordonnées (...). On le trouve encore, chez Homère, dans les principales avec ou sans ἄν.» (Jean Bérard, Odyssée, Hachette, 1955, p. 425)

     En effet, au chant XVI, le subjonctif se présente dans une proposition indépendante:

    γνῷ δὲ κα Ἀτρείδης εὐρυκρείων Ἀγαμέμνων / ἣν ἄτην, (...)

    "Et l'Atride Agamemnon, au large pouvoir, saura / son aveuglement (...)"

                                                             (v. 272-3; également, I. v. 411-2)

    Le "subjonctif", subjugué, subordonné, conjonctif (setsuzoku-hô), dont l'idée est sûrement ancienne mais la dénomination seulement latine, n'existe pas en sanskrit où il y a pléthore de modes subjectifs, indépendants. (À suivre)