Philologie d'Orient et d'Occident

28 janvier 2023

La neige au Japon

 

Philologie d'Orient et d'Occident (506)

le 28/02 2023, S. Kudo

La neige au Japon  -  Les medias et la météo

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Île de Capri, Italie. (août, 2003, photo par S. K.)

   Pas seulement ces jours-ci, mais depuis des jours, des semaines, des mois ou encore depuis des années, notre météo ne cesse d’exagérer. Elle semble avoir perdu sa fonction première : la faculté de prévoir exactement les diverses variations atmosphériques du pays entier.

  Elle annonçait depuis une quinzaine de jours l’arrivée d’une grande vague de froids qui était née sur le continent. Les médias disaient qu’Irkoutsk, ville située à l’est de la Russie (Sibérie) venait d’enregistrer la température la plus basse du monde habité (- 67 F). Aujourd’hui, le 25 janvier 2023, la ville russe aurait marqué -23o F.

  Nos médias nous avertissaient, se montrant même menaçants pour le 24 et le 25 janvier. Un sinistre serait capable de causer, par d’abondantes chutes de la neige, d’énormes dégâts matériels et humains. Or, ces deux jours du 24 et du 25, il n’est rien arrivé de tel, du côté pacifique. À Tokyo, l’aube du 24 a commencé par un ciel un peu couvert et des températures très basses. Mais peu à peu le ciel s’est trouvé complètement dégagé à dix heures du matin. Le lendemain, le 25 donc, dès l’aube, est apparu le soleil frileux mais clément de l’hiver qui réchauffe l’air.

  Je me rappelle avoir entendu Dominique P. un de mes amis qui a longtemps résidé à Tokyo, s’exclamer, « En hiver, la sécheresse de Tokyo est comparable à celle des villes méditerranéennes, comme Nice, Antibes, Cannes, Fréjus ou d’autres stations d’été ».

   Certes, il fait froid à Tokyo mais l’air est rarement humide. Or la sécheresse n’amène pas de neige. La neige, pour tomber, a besoin d’humidité. Les métropolitains croient que c’est les grands froids qui font tomber de la neige. Erreur ! Des basses températures sont certes nécessaires mais ce dont on a besoin n’est pas le froid mais une certaine douceur des températures. C’est la douceur humide qui fait tomber la neige.

  Mes origines au nord du Honshû, l’île principale, m’ont rendu très sensible à ces faits. C’est la vapeur d’eau qui se transforme en neige abondante. C’est la raison pour laquelle, Niigata, Toyama, Ishikawa, Fukui, tous ces départements humides, parce que situés sur les rives de la Mer du Japon (Mer de l’Est, selon les Coréens), sont plus neigeux que les grands départements situés plus au nord, tels que Aomori, Akita, Iwaté et même que le Hokkaidô, la grande île du nord. La neige à Niigata est plus lourde et collante, il est donc difficile de s’en dégager, que de la neige fine, glaciale, légère, privée d’humidité du Hokkaïdô.

   L’archipel Nippon n’est pas du tout climatiquement uni. Ce petit pays dont l’étendue représente seulement trois cinquièmes de la France a au moins quatre zones climatiques : région nord-est, région sud-ouest et deux autres régions qui donnent sur les deux mers : continentale et pacifique. Pour la France, en hiver, le froid s’accroît plus au fur et à mesure que l’on s’avance non pas vers le nord mais vers l’est, s’éloignant de l’océan Atlantique réchauffé par le courant chaud qui vient du continent d’Amérique.

  Nos employés des média pour la plupart, travaillant dans les métropoles, ne sont plus conscients de la diversité ainsi impartie pour chaque pays. Nos employés de la Météo non plus !

… …

  Je lis passionnément depuis quelques mois les romans-policiers de Jeffery Deaver, auteur américain, érudit-juriste et chimiste. Les protagonistes de ses romans et leur équipe quittent rarement les Etats-Unis. Ils s’en éloignent seulement deux fois à la poursuite d’un supposé criminel. Pour les Bahamas (Caraïbes) dans The Ghost Sniper et pour le sud de l’Italie, à Naples, dans The Burial Hour. Dans ce dernier livre l’auteur se montre très connaisseur des Italiens, de leur langue et de leur histoire et des structures sociales. C’est un véritable homme de métier. Son savoir profond nous permet de suivre ses intrigues, pleines de brusques rebondissements, sans crainte, pourtant, d’aucune sensation de dépaysement de notre part, lecteurs.

  Je souhaiterais que nos employés des médias ou de la météo ne soient pas allègrement inattentifs mais aussi instruits et méticuleux que cet auteur américain sur la diversité et sur la complexité de leurs sujets.

  J’ai visité deux fois l’Italie, beau pays ; je connais Rome, Naples et ses environs. La configuration anarchique m’a rappelé inévitablement le Japon actuel.  

   (À suivre)

 

 

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17 décembre 2022

Problème de traduction (2)

Philologie d'Orient et d'Occident (505) :

21/12 2022. Susumu KUDO

Problèmes de traduction (2)

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Sankô-ïn, monastère à Koganei, Tokyo (photo par Kyoko K. nov. 2022)

                                     
                                                      Problèmes de traduction (2)

 Dans notre groupe de lecture homérique commencé au début de l’année 1983, nous en sommes maintenant au deuxième tour du début du dernier chant (24e) de l’Iliade. Survient, samedi dernier, une discussion : il s’agit de savoir quel est le sujet d’une phrase : faut-il primer la signification d’ensemble qui naît du contexte autour du vers 27 ou l’analyse textuelle, voire, grammaticalement rigoureuse. Voici le passage concerné. Notre attention est portée surtout sur la signification du verbe situé au troisième pied du 27e vers, c’est-à-dire, ἀπήχθετο.
 
ἔνθ᾽ ἄλλοις μὲν πᾶσιν ἑήνδανεν, οὐδέ ποθ᾽ Ἥρῃ - v. 25
οὐδὲ Ποσειδάων᾽ οὐδὲ γλαυκώπιδι κούρῃ,            -v. 26
ἀλλ᾽ ἔχον ὥς σφιν πρῶτον ἀπήχθετο Ἴλιος ἱρὴ     -v. 27
καὶ Πρίαμος καὶ λαὸς Ἀλεξάνδρου ἕνεκ᾽ ἄτης,     -v. 28
 
  Traduction sommaire de Firmin Didot de ce passage est la suivante : ce conseil charme tous les dieux, excepté Junon, Neptune et la belle Minerve. Ces divinités gardaient leur haine première contre Ilion, Priam, et son peuple (…). (Paris 1828-1833)
 
  Je cite ici seulement cinq interprétations à ma disposition parmi les innombrables traductions de l'Iliade.
 
1) L’idée plaisait à tous, hormis à Héra, à Poseidon et à la Vierge aux yeux pers. Ils persistaient, ceux-là, en leurs dispositions, et la sainte Ilion, comme auparavant, leur demeurait odieuse ainsi que Priam et que tout son peuple. (1956 Traduit par Mario Meunier, Albin Michel Le Livre de Poche p. 566)

2)  Tous approuvaient le projet, hors Héra, vénérable déesse, -v.25 Hors Poseidon le farouche et la Vierge aux yeux de chouette ; -v. 26 Ils gardaient en haine Ilios la sainte et le peuple de Priam, -v. 27
(Philippe Brunet, éd. Seuil, 2010, p. 499)

3)  Cela plaisait à tous, sauf à Héra, à Poséidon, et à la jeune Fille aux yeux de couette: eux gardaient comme avant la haine d’Ilion la sainte, de Priam et son peuple, (…) (Eugène Laserre, Garnier Flammarion 1965)

4)  Tous sont du même avis, sauf Héra, Posidon et la Vierge aux yeux pers: ceux-là gardent leur haine à la sainte Ilion, à Priam, à son peuple; (…) (Robert Flacelière, éd. Gallimard, 1955)

(5) (…) the thing was pleasing unto all the rest, yet not unto Hera or Poseidon or flashing-eyes maiden, but they continued even as when at the first sacred Ilios became hateful in their eyes and Priam and his folk, (A. T. Murray, Harvard univ. coll. Lœb. 1985)
 
   Quand on analyse dans son ensemble ce passage, le sujet de la situation pourrait être les trois divinités rendues par le datif σφιν (par elles). Elles détestent le roi Priam et sa suite en se constituant le sujet du verbe ἔχον, mais lorsqu’on limite le problème de savoir quel serait le sujet véritable du verbe principal de la phrase, c’est-à-dire, ἀπήχθετο, aoriste de ἀπεχθάνομαι, il n’est que le roi Priam et sa suite. Sur cette question, notre groupe se scinde en deux ; les uns, accentuaient dans ce passage l’importance du verbe à l’imparfait ἔχον (étaient dans ces dispositions suivantes ...) se mettent du côté trouvant normal que le sujet est les trois divinités, tandis que les autres soutiennent le contexte qui découle inéluctablement du verbe mis à l’aoriste du vers 27 ἀπήχθετο. Dans ce cas le sujet n’est autre que Priam et sa suite. Les uns trouvent donc bonnes les interprétations 2), 3), 4) et 5) ; les autres, l’interprétation 1) de Mario Meunier.  
 
   Discussion oiseuse, dira-t-on. Mais ce genre de différence se produit souvent dans la traduction. Ces questions choquent, ou ne choquent pas. Moi, personnellement, je suis du côté choqué : rançon des trop sensibles. Ne s’agit-il pas de deux visions totalement différentes l’une de l’autre ? (À suivre)
 

30 novembre 2022

Sur la traduction

Philologie d'Orient et d'Occident (504) : le 30/11, 2022, Tokyo, S. Kudo

                Un petit échange d’idée sur la traduction

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La mer d'Izu (photo: Kyoko K. le 27 nov. 2022)

   Chers lecteurs, veuillez me permettre de vous présenter le professeur Philippe Brunet, helléniste de l’université de Rouen-Normandie, traducteur de littérature grecque ancienne (entre autres, il a traduit l’Iliade, 2010 au Seuil et son Odyssée vient de paraître chez le même éditeur) et interprète de génie dans ses diverses performances scéniques des œuvres homériques.

  En mars 2003, l’auteur de ce message était présent dans la Salle des thèses de la Faculté des lettres de l'université de Limoges pour assister à la soutenance que prédisait M. Jean Irigoin, professeur au Collège de France. M. Brunet et mon illustre ami de Limoges Jean-Pierre Levet étaient du jury. Le candidat M. Hiroshi Notsu, étudiant japonais. La prestance majestueuse du jeune Brunet était impressionnante, inoubliable. J’ai appris que sa mère était d’origine japonaise.    

  Le 27 nov. 2022, j'ai envoyé un message à Philippe Brunet

  La dernière séance du cercle de lecture homérique s’est bien passée samedi dernier (elle a lieu une fois par semaine). La traduction d’une langue étrangère en japonais pose chez nous divers problèmes, parfois épineux et ennuyeux. Ce cercle a commencé en 1983, après le premier anniversaire de la mort de Nishiwaki Junzaburô, poète originaire du département de Niigata, passionné dès l’enfance par les langues anciennes d’Orient et d’Occident (chinois classique, latin et grec et langues modernes). Il fut à l’origine de l’Institut Gengo-Bunka (langue et culture) qui dépend de l’université Meiji-Gakuïn, Tokyo.

  Notre travail consiste principalement en deux activités : analyser minutieusement et scrupuleusement la scansion hexamétrique, le jeu des syllabes longues et brèves, et procéder à la traduction de l’Iliade en langue japonaise. Notre discussion se déroule à bâtons rompus mais agréablement, parfois avec des débats passionnés durant une heure et demie. Nous en sommes maintenant au chant XXIV de l’Iliade (pour la deuxième lecture intégrale).

  Nos débats portent souvent sur la traduction. Le transfert d’une langue à une autre nécessite, depuis mille cinq cents ans, de multiples attentions surtout entre le grand continent Chinois et l’archipel Nippon.

  La moindre inattention chez les uns pouvait devenir cause de conséquences graves chez les autres. Une interprétation plus ou moins biaisée d’un texte publié peut être cause de sérieuse dissension entre des gens qui se connaissent bien. En matière de traduction, notre pays vétilleux et tatillon est toujours maniaque.

  Je ne sais si vous connaissez Matsumura Takeshi, lauréat du Grand Prix de l’Académie Française en 2016 pour son Dictionnaire du Français Médiéval (éd. Belles-lettres 2015). Mme Levet en aurait offert un exemplaire, dès sa parution, à son mari Jean-Pierre pour son anniversaire. M. Matsumura était ancien élève de l’école de d’Étoile du Matin, où j’ai été enseignant dans les années 1960. Cette École des Marianistes (où la Marseillaise était l’hymne qui était chanté à la fin des études) fut fondée vers la fin du XIXe siècle par les missionnaires alsaciens au moment où Haga Eijirô, médecin et arrière-grand-père du côté maternel de Philippe Bruneti était boursier d’état en Europe, en Prusse. Il devait introduire à son retour des appareils médicaux aux rayons X.

  Or, M. Matsumura a très sévèrement critiqué la nouvelle traduction des Pensées de Pascal (éd. Iwanami 2015-16) de son confrère Shiokawa Tetsuya. Je me suis permis de m’exprimer à l’occasion dans mon blog en détaillant les problèmes inhérents à la traduction.  

  http://xerxes5301.canalblog.com/archives/2016/08/02/34133499.html 

 

  M. Brunet m'a fait la réponse suivante :

  Je connais de longue date le professeur Shiokawa ; votre billet a l'avantage de laisser percevoir à un public francophone les enjeux du débat. Les critiques qui sont faites à la traduction de Pascal de M. Shiokawa, après tout, témoignent d'un choix différent qui serait fait par l'auteur du Dictionnaire. Traduire dans l'esprit de la langue cible (M. Matsumura), ce n'est évidemment pas faire apparaître l'articulation et le jeu des pronoms français dans le japonais, choix plus scrupuleusement philologique (M. Shiokawa). Ce genre de difficulté se pose tout le temps au traducteur, même lorsqu'on passe du grec ancien au français ! Merci de me tenir ainsi au courant, très pédagogiquement, des questions qui vous préoccupent.

  Par Mme Murayama Kyoko, j'ai reçu un enregistrement d'une de vos séances homériques. J'ai pu apprécier la manière dont les Japonais s'attaquent à l'essentiel : faire vivre la beauté du texte d'Homère en grec ancien. Je serais heureux de participer un jour à l'une de vos séances. Bien respectueusement à vous.

 

29 octobre 2022

Le cercle de lecture homérique:deux piliers

Philologie d'Orient et d'Occident (503) : le 29/10, 2022, S. Kudo

Un cercle de lecture homérique à Tokyo : deux piliers

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Le château de Inuyama au soleil couchant (photo, Yoshiko I. le 25 septembre, 2022)

   Nishiwaki Junzaburô (1894 -1982, du billet 47 au 66), professeur à la Faculté des Lettres de l’université de Kéiô, Tokyo, poète neuf fois nommé candidat au prix littéraire de Nobel de 1958 à 1967, changea de lieu de travail, en quittant sa Faculté pour une autre université Meiji-Gakuïn (Lettres et Langues), Tokyo, qui se trouve dans le voisinage du domicile du poète.

  Depuis, il s’occupa d’un cours à l’institut Gengo-Bunka de Meiji-Gakuïn jusqu’à sa mort survenue dans sa ville natale à Niïgata, au début de l’année 1982.

  Nishiwaki était un génie de langues, il connaissait le latin et le grec avant qu’il fût étudiant à Kéiô, et, comme tous les intellectuels de l’époque, il s’y connaissait en chinois classique. Son cours à l’institut (organisé plutôt pour les professeurs que pour les étudiants), était en réalité une causerie plus ou moins mystérieuse sur la comparaison phonétique du grec et du chinois classique. Son idée de comparer les deux langues, poétique et non conforme à la norme courante selon la linguistique générale, suscitaient des critiques chez de nombreux érudits dans d’autres établissements.

  Il n'en soucia guère qu’il savait bien dominer. Son grand prestige, acquis par son voyage d’études à Oxford, rare à l’époque, et surtout sa renommée établie, de retour dans le pays, par la publication du premier recueil poétique Ambarvalia furent immenses. On savait qu’il conservait, entassées au premier étage de sa maison, une énorme liasse de notes préparées pour sa « causerie » énigmatique. Ses disciples à Meiji-Gakuïn en firent plusieurs livres reliés de copies de plus de 30.000 feuilles de notes manuscrites - qu'ls dédièrent, de son vivant, à leur maître.

 Notre cercle de lecture homérique commença en 1983 en avril, juste après l’année de décès du poète. Mitsuta Ikuo, professeur de la littérature japonaise, en fut l’initiateur, l’auteur du présent article, K, étant l’un des premiers participants au cercle. En 2023, au mois de mars, le groupe aura continué durant 40 ans. Ces quatre décennies nous auront déjà permis de faire deux fois le tour des deux œuvres d’Homère : Iliade et Odyssée, qui nous fournirent d’abondants matériaux à notre blog Orient et Occident qui a atteint en mai son 500e numéro.

  Les œuvres longtemps orales d’Homère auraient été notées à l'écrit pour la première fois vers le VIIe siècle avant J.-Ch, au temps du tyran Pisistrate. Les aèdes homériques, même entourés d’écriture diverses, n’avaient jamais essayé l’écriture (cf. Michel Bréal : Pour mieux connaître Homère 1906, Hachette, Paris). 

  Pour la « lecture » des œuvres hexamétriques donc, il fallait savoir scander les vers. Notre illustre ami à Limoges, le Professeur Jean-Pierre Levet a toujours été prêt à nous aider. Il a même accepté de se déplacer deux fois à Tokyo, pour nous laisser profiter librement de son savoir en scansion et en grammaire. Sans son aide permanente, nous n’aurions pas pu arriver si loin. Il nous reste encore cent vers pour finir le troisième tour du chant XXIII de l’Iliade. Nous nous proposons de fêter l’année suivante, en juin, la 1100e séance de notre lecture hebdomadaire. Voici un extrait de nos plus récents échanges, début octobre 2022 :

   … …

   K. : À propos, tu peux m’expliquer sur le cinquième pied du vers 777 du chant XXIII de l’Iliade ? Y a-t-il un digamma devant ῥ ῖνάς pour lire τε ῥ ῖ en spondaïque ? 

    ἐν δ᾽ ὄν/θου βοέ/ου πλῆ/το στόμα/ τε ῥ ῖ/νάς τε· 

   J.-P. Levet :  Le travail accompli par ton groupe homérique est vraiment magnifique. Ta scansion du vers 777 est parfaitement juste. Il y a une coupe secondaire trihémimère et une coupe principale penthémimère. L’étymologie de  ῥ ῖνάςest inconnue. Une seule hypothèse, bien fragile, est mentionnée par Beekes. Cependant, je ne pense pas que ce soit un digamma qui expliquerait par position la longue de τε par position. Je suppose plutôt que l’on est en présence d’un traitement d’une séquence initiale *sr donne *hr, donne *rh, c’est-à-dire r sourd > donne double r (attesté par la métrique comme c’est le cas ici, mais toujours écrit avec un r simple), donne ρ (le simple, sourd est noté , cette notation s’étendant à tous les initiaux sonores devenus par analogie sourds). Il faut donc lire te avec une longue et puis rri (i long), stade archaïque de l’évolution précédemment décrite. Le iota, quant à lui, est long par nature. (À suivre).

 

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14 juillet 2022

Claude Duneton, le dernier des Mohicans

Philologie d'Orient et d'Occident (502) : le 14/07, 2022, S. Kudo   

Claude Duneton, le dernier des Mohicans

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Une garenne en Périgord (photo par S. K. 2012)

Cher Clément,  

  Tu connais sans doute Claude Duneton (1935 - 2012). Son Parler croquant est un de mes livres favoris. Il se dit le dernier des Mohicans, parce que, son enfance passée dans la Corrèze profonde, l’écolier qu’il était ignorait totalement la langue française. Plus tard, d’emblée, il se définit.

  Je suis né paysan, de parents paysans, pauvres, mal logés, mécontents de l’être. J’ai été élevé sur des collines maigres qui n’avaient même pas la chance de sentir le thym ou la lavande. En Corrèze, la lumière est blême, il pleut souvent, la boue est rougeâtre et colle aux sabots - ça sent la mousse, les feuilles, l’eau … et les tas de fumier (Parler croquant, Stock + Plus 1973, p. 8).

  En réalité, comme on voit, p. 11, il était moins Mohican parce qu’un petit séjour fortuit dans un hôpital à Paris lui a permis de se faire comprendre « dans la langue comme il fallait ».

  Le département de la Corrèze où est né Claude Duneton se situe non pas dans le Languedoc proprement dit mais dans l’Occitanie (du lat. linguae occitanae, peut-être par analogie Aquitanae : Aquitania, Aquitaine): l’ancienne Septimanie, Toulouse-Narbonne à l’ouest, la Provence à l’est.

  … …

  Alexis de Tocqueville (1805-1859) a publié l'Ancien régime et la révolution en 1836. L’idée première de cet ouvrage principal aurait déjà été conçue en 1836 juste après son voyage dans la jeune Amérique, dont il rapporta De la Démocratie en Amérique 1835, très apprécié depuis aux Etats-Unis. On peut donc deviner ce qu'était le but final de son voyage: l'avenir de son propre pays.

  Le Languedoc était un pays d’Élections, ancienne circonscription soumise à la juridiction royale, ce qui contraste avec les pays d’États qui conservaient les anciens Trois Ordres — le clergé, la noblesse et le tiers état (bourgeoisie et paysannat).

  Claude Duneton, lorsqu’il est parti à la chasse aux expressions populaires, à la demande d’un magazine, se représenta le paysage qui s’étendait devant lui comme : Un marécage … Un marécage avec des trous noirs, des flaques boueuses, des touffes de joncs, des buissons fantômes et le soir qui descend. (…) La nuit qui vient sur les lagunes et la brume qui monte. Et son chemin cent fois perdu, cent fois retrouvé, presque. Un chemin improvisé aux repères mouvants (Claude Duneton : La Puce à l’oreille, Brodard & Taupin, p. 9, 2006).

  Historiquement, le Sud-Ouest avait plutôt lié avec l’Angleterre qu’avec les pays du Nord-Est ; Normandie, Picardie, Anjou et Bourgogne. Il compare allègrement l’occitan avec l’anglais où il trouve de nombreuses analogies : la comparaison est de taille :

  - la crainte d’être ridicule en anglais, c’est la crainte d’être pédant. (…) c’est souvent l’inverse en français : on craint d’être ridicule en utilisant un langage trop clair qui est compris de tout le monde. Plus on est abstrait, pédant, et donc plus on s’adresse à une élite, plus on a de chances d’être pris au sérieux. C’est là l’influence durable de l’évolution historique de nos deux pays - une langue profondément démocratique d’une part, une langue profondément aristocratique de l’autre. (…) Le génie du français, c’est de se croire encore à la cour de France ! (Claude Duneton, Parler croquant, ibid, p. 149-150, 1973). En France, on dirait qu’il y avait deux pays aux langages distincts : le pays d’Oïl et l’Occitanie.

   … …

   Né et élevé jusqu’à l’âge de 18 ans, dans le nord du Japon (pays historiquement de mouvance aïnou), je me sens très proche de l’auteur de Parler croquant. Il m’a fallu 4 ans pour me faire à l’accent standard du centre, appuyé sur la première syllabe, alors que notre parler du nord était accentué sur la dernière (comme en français). La différence entre les deux parler du nord et du centre était énorme, au point qu’il m’ait fallu 4 ans pour m'habituer à ce dernier.

   Clément Lévy (cf. billet 500, né près de la Corrèze), enfin, me répond :

  Oui, bien sûr que je connais Duneton. Je crois qu'on l'aimait bien à Limoges ! Sa Puce à l'oreille est un livre important et amusant pour la génération de mes parents et je crois qu'il fait encore référence. Si tu veux lire de beaux textes sur la Corrèze, il faut que tu lises Pierre Bergounioux. J'ai surtout parcouru ses énormes Carnets de notes, et trop vite une partie de ses œuvres récentes, mais je pourrais te conseiller Géologies, ou Simples, magistraux et autres antidotes, qui parlent de la Corrèze. (À suivre)

 


28 mai 2022

Proust, l'argent et la guerre

Philologie d'Orient et d'Occident (501) : le 28/05, 2022, S. Kudo

Proust, l’argent et la guerre

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Mer de combats (2019, photo par S. K.)

   Ma tante Léonie m’avait fait héritier, en même temps que beaucoup d’objets et de meubles fort embarrassants, de presque toute sa fortune liquide – révélant ainsi après sa mort une affection pour moi que je n’avais guère soupçonnée pendant sa vie. Mon père, qui devait gérer cette fortune jusqu’à ma majorité, consulta M. de Norpois sur un certain nombre de placements. Il conseilla des titres à faible rendement qu’il jugeait particulièrement solides, notamment les Consolidés Anglais et le 4 % Russe. « Avec ces valeurs de tout premier ordre, dit M. de Norpois, si le revenu n’est pas très élevé, vous êtes du moins assuré de ne jamais voir fléchir le capital. »  (I, p. 454. À l’ombre des jeunes filles en fleurs)

  Ces conditions typiques d’une famille aisée aurait assuré au jeune héritier l'accès à toutes les professions qu’il voulait, sauf celle de grand écrivain auquel il se promettait tacitement de parvenir.

  Ce que dit le Narrateur dans le roman est en général d’une chronologie ambiguë et il est rare que le lecteur puisse s'assurer de la date des faits racontés. Cependant, dans le passage où des promeneurs parisiens, ayant croisé dans la rue, « quelque personne connue » qui se pavanait – en fait, Mme Swann (Odette de Crécy), cocotte d’une grande notoriété -, s'interrogent sur son identité. Le lecteur attentif peut associer une petite fiction avec une réalité historique.

  (…) Ils se demandaient : « Qui est-ce ? », (…). D’autres promeneurs, s’arrêtant à demi, disaient. - Odette de Crécy ? (…). - Odette de Crécy ? Mais je me disais aussi, ces yeux tristes… Mais savez-vous qu’elle ne doit plus être de la première jeunesse ! Je me rappelle que j’ai couché avec elle le jour de la démission de Mac-Mahon. (I, p. 420-421. Du côté de chez Swann). La date de la démission de Mac-Mahon, président de la République après la guerre contre la Prusse, tombe le 30 janvier 1879.

  … …

   La Chronologie du roman (présentée dans l'apparat critique du tome I, éditions Gallimard, 1954), donne un petit renseignement sur l’achèvement d’A la recherche du temps perdu en trois volumes Du côté de chez Swann, Le Côté de Guermantes et Le Temps retrouvé. La publication effective du roman concernait seulement le volume : Du côté de chez Swann, 8 novembre 1913. C’était justement le moment où la Première Guerre mondiale allait débuter, la révolution russe étant encore loin.

   Le riche diplomate chevronné dans le roman, Norpois, qui conseilla au père du jeune romancier d'investir dans de nouvelles actions étrangères, les Consolidés Anglais et le 4 % Russe, était ambassadeur plénipotentiaire dans plusieurs pays d’Europe, notamment dans l'empire tsariste du continent avec qui la France était alliée depuis 1892.

   … …

   De son côté le Japon redoutait depuis le XVIIe siècle la descente de la Russie sur le Hokkaidô. La guerre russo-japonaise qui se généralisait sournoisement en 1905 se terminait, tout en faisant un nombre immense de victimes, avec la victoire inattendue du petit pays d’Extrême-Orient.

  Lors de l'acquisition des valeurs bourcières, Norpois et le père du narrateur ignoraient sans doute que la France offrait une aide au Japon pour l’établissement d'une cavalerie moderne. La nouvelle cavalerie, fruit des études de Yoshifuru Akiyama envoyé en France, se révéla sur le sol de Chine bien capable de se mesurer avec la cavalerie cosaque russe. À son tour, Masayuki, son frère cadet qui étudia à Washington, put repérer en mai 1905, le lieu et le moment de l'apparition de la flotte Baltique commandée par l'amiral Zinov Rojestvenski, favori du tsar. La stratégie de Masayuki permit à l'amiral Tôgô, le pavillon Z hissé haut sur le pont du vaisseau-amiral Mikasa, d'envoyer par le fond du détroit de Tsushima la gigantesque armada russe de la Baltique.

  L’Angleterre, alliée du Japon, qui avait vu avec irritation ses bateaux de pêche coulés par la flotte russe qui craignait des espions, faisait tout ce qu’elle pouvait pour retarder et compliquer le périple de la marine russe qui progressait en empiétant sur ses nombreux territoires en Asie. Son action a eu donc pour effet de contribuer grandement à la victoire nipponne.  

  Les bourgeois français, tels que Norpois et le père de Proust, étaient sans doute persuadés que la guerre se finirait sur une victoire russe, et qu'une possibilité japonaise était nulle. Le placement sur le 4 % Russe et les Consolidés Anglais pourrait donc prouver deux choses : que l’attitude d'une grande majorité d’Européens manquait de diversité ; que leur conservatisme les empêchait de voir que l’axe du monde se déplaçait insensiblement vers l’Est dès la fin de la guerre. Si la guerre russo-japonaise s'était terminée par la victoire du tsar russe, la destinée, non seulement du Japon mais du monde, aurait été tout autre.  (À suivre)

 

07 mai 2022

Relecture de Proust (6)

Philologie d'Orient et d'Occident (500) : le 07/05, 2022, Tokyo, S. Kudo

Ce que tu n’apprends pas de nous aujourd’hui, tu ne le sauras jamais   (tome 1, p. 719)

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La gare de Limoges (2017, photo par S. K.)

 

Deux exclus du roman : le compositeur Vinteuil et l’archiviste Saniette 

   Le billet 94 (http://xerxes5301.canalblog.com/archives/2011/01/05/20028651.html) a été publié le 05/01, 2011, quelques semaines avant la grande catastrophe sismique survenue le 11/03, 2011, qui occasionna un immense tsunami sur les côtes pacifiques du nord de Tôhoku.

   Dans ce billet nous voulions marquer notre sympathie pour un personnage de À la Recherche du temps perdu : le compositeur Vinteuil. La phrase de la sonate qu’il a composé et vu jouée une seule fois dans sa vie est devenue après sa mort, pour Swann et Odette, l'hymne national pour leur l'amour.

   La sonate est née des écrits qu’il a laissés à l'état d'indéchiffrables notations. Sa manière de noter les signes était telle qu’il était difficile de déchiffrer le manuscrit pour une personne non experte ou qui ne connaissait pas son travail.

   Indéchiffrables, mais qui pourtant avaient fini à force de patience, d'intelligence et de respect, par être déchiffrées par la seule personne qui avait assez vécu auprès de Vinteuil pour bien connaître sa manière de travailler, pour deviner ses indications d'orchestre : l'amie de Mlle Vinteuil. Du vivant même du grand musicien, elle avait appris de la fille le culte que celle-ci avait pour son père. (Pléiade, III, p. 261).

   Or justement, l’amie malfamée, dont la mauvaise réputation faisait cancaner tout Combray, mais qui s’y connaît en musique, avait bien vu, lorsqu’elle venait de s’adonner aux plaisirs de l'amour avec la fille de Vinteuil, les manières de travail de ce dernier. Sachant déchiffrer les signes, cette « vicieuse » assura la gloire posthume du père de Mlle Vinteuil. Les mauvaises mœurs sont souvent rendues par la bonté du cœur.

   Le parallélisme s’établit donc comme suit ; la fille abusée et sacrilège de Vinteuil : Proust transposé ; Vinteuil : la mère morte du romancier qui souffrait de la débauche dégradante de son fils ; la « vicieuse » douée en musique : Lucifer créateur de l’art.

  Le cas de Saniette.

  Swann demanda à faire la connaissance de tout le monde, même d’un vieil ami des Verdurin, Saniette, à qui sa timidité, sa simplicité et son bon cœur avaient fait perdre partout la considération que lui avaient value sa science d’archiviste, sa grosse fortune, et la famille distinguée dont il sortait. Il avait dans la bouche, en parlant, une bouillie qui était adorable parce qu’on sentait qu’elle trahissait moins un défaut de la langue qu’une qualité de l’âme, comme un reste de l’innocence du premier âge qu’il n’avait jamais perdue (I. 203).

  Le comte de Forcheville, qu’Odette séduisit pour se faire épouser au détriment de Swann, se révéla être beau-frère de Saniette (…) « ce qui remplit d’étonnement les fidèles [des Verdurin] : le vieil archiviste avait des manières si humbles qu’ils l’avaient toujours cru d’un rang social inférieur au leur et ne s’attendaient pas à apprendre qu’il appartenait à un monde riche et relativement aristocratique (I. 250).

  Saniette, longtemps tête de Turc de la coterie des Verdurin, finit par en être exclu. Invectivé et insulté par Forcheville, son beau-frère, parce qu’il était arrivé à Saniette de lui faire une réponse maladroite, il fut définitivement expulsé du cercle. L’acte était consenti et approuvé tacitement par les Verdurin (I. p. 277). Le monde de l’époque était sauvage, féroce, imprégné de malveillances et prompt à châtier sans retenue. Sur le tard de la vie, tous font tomber le masque et révèlent leur envers, sauf Vinteuil et Saniette.

  Ces deux personnages de second plan, si attachants que nous n’avons pu nous retenir de sympathiser avec eux, comment l’auteur aurait-il pu les créer s’il ne se sentait pas de leur famille ?

… …

   Nous voilà au billet No 500. Nous avons monté un blog à Tokyo, en février 2010, intitulé « philologie d’Orient et d’Occident ». Avec l’aide constante d’un ami, Clément Lévy, enseignant de langue française à Berlin, et grâce à Jean-Pierre Levet, helléniste, qui a été invité à donner des conférences au Collège de France, grammairien comparatiste et excellent étymologiste (noms de lieux et de rivières) à Limoges, j’ai pu atteindre le chiffre auquel je ne m'attendais pas.

  … …

  Je dédie tous ces billets aux cinq villes situées à une vingtaine de kilomètres autour de Poitiers : Vouillé-la-Bataille, Lusignan : pays de Mélusine, Vivonne, Gençay et Chauvigny. Elles forment une belle constellation autour de la métropole du Poitou. Et à Limoges, ville intermédiaire du Centre-Ouest de la France, riche en langues d’Oïl et d’Oc.     Le 07 mai, 2022. S. K.

 

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30 avril 2022

Relecture de Proust (5)

Philologie d'Orient et d'Occident (499) : le 30/04, 2022, S. Kudo   

Proust et l’étymologie

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Douve à carpes (Odawara-jô, mars 2022)

 

   Un mot employé par Proust intrigua longtemps les traducteurs japonais. Il s’agit de « sauvoir » (Pléiade 1954, tome II, Le Côté de Guermantes, p. 28. Le Vocabulaire de Proust de Brunet, tome III, p.1293), que prononce Françoise, cuisinière chez le Narrateur, lorsqu’elle énumère des bâtiments ou des éléments dont Mme de Guermantes doit pourvoir son château de province. La noble dame est à Paris en location dans le même immeuble que le Narrateur, les deux familles, bourgeoise et aristocrate, séparées simplement par les étages. Chez elle, n’existe ni gibet seigneurialni moulin fortifié, ni sauvoir, ni colombier à piliers, ni four banal, ni grange à nef, ni châtelet, ni ponts fixes ou levis (…). Proust avait-il l’idée claire de ce mot « sauvoir » ? Les anciens traducteurs (éd. Shintyô-sha) en ont été réduits à rendre par Himitsu-no heya (chambre secrète) ce mot énigmatique « sauvoir » !

  L'équipe dirigée par Jean-Yves Tadié (La nouvelle Pléiade, Gallimard, 1988, tome II, p.1543) a laissé une note selon laquelle « sauvoir » est « un bassin aménagé pour l’élevage des poissons », sans rien dire d’autre, n’expliquant rien. On voit maintenant que l’étymologie est composée du lat. salvare « sauver, maintenir, conserver » et de l’élément signifiant une petite place -oir (< parl-oir). Nos traducteurs récents ont pu profiter de cet éclaircissement.

  Matsumura Takeshi, dans son Dictionnaire du français médiéval (prix de l’Académie Française, 2015), note très justement ce mot ancien : « sauvëoir, sauvoir » [FEW 11, 129a salvare] s.m., réservoir pour le poisson (…).

  Le sauvoir ne doit pas être un vivier (bassin où l’on garde des poissons), mais une grande piscine. Pour vivier, le dictionnaire du béarnais et du gascon modernes (Simin Palay, CNRS, 1961) donne la forme régionale « bibè ». Xavier de Fourvières (Lou Pichot Tresor, Aubanel 1975), pesquié ; Louis Alibert (Dictionnaire Occitan-Français, I. E. O, 1966), pesquièra.

 Les chapitres étrangement nommés dans le roman : NOMS DE PAYS : LE NOM (3e partie Du côté de chez Swann) et NOMS DE PAYS : LE PAYS (2e partie de À l’ombre des jeunes filles en fleurs) rendent compte de l’intérêt de Proust pour l'onomastique (cf. billet 497).

  Selon Joseph Vendryès (1875-1960), Proust et les noms propres, Mélanges Huguet, 1940), Proust aurait suivi, après son baccalauréat, le cours des Noms de lieux de France d’Auguste Longnon (1844-1911), historien au Collège de France. La passion, toujours tenace de Proust pour cette discipline était latente du début (cf. le curé de Combray) jusqu’à la fin du roman. Elle s’épanouit pleinement dans Sodome et Gomorrhe avec le bagou à perte de vue du pédant Brichot. Le mot « sauvoir » était une rareté laissée non expliquée dans l’œuvre de Proust.

  Le roman est fait du signe (nom), du sens (réalité) et de l’essence (vérité). Cet état nous incite à nous intéresser à la trilogie dont la toponymie occupe une part considérable. La lecture proustienne est en quelque sorte un procès d’apprentissage au bout duquel on voit tout s’invertir :

  (…) la fée dépérit si nous approchons de la personne réelle à laquelle correspond son nom, car, cette personne, le nom alors commence à la refléter et elle ne contient rien de la fée ; la fée peut renaître si nous nous éloignons de la personne ; mais si nous restons auprès d’elle, la fée meurt définitivement et avec elle le nom ; comme cette famille de Lusignan qui devait s’éteindre le jour où disparaîtrait la fée Mélusine (II, p. 11).

   L’analyse toponymique n’est pas toujours bienveillante : Rachel (maîtresse juive de Robert de Saint-Loup, un Guermantes, fils des Marsantes) va à l’encontre de son amant : 

  Marsantes, Mater Semita, ça sent la race, répondit Rachel répétant une étymologie qui reposait sur un grossier contresens car semita signifie « sente » et non « Sémite » (II, p. 179).

  L’étymologie onomastique, partant d’une euphorie du particularisme pour arriver à la généralisation souvent décevante, révèle parfois des liens invisibles. Mais à la fin, de même que la géographie linguistique, on récupère la vérité dans l’invraisemblance.

  J’avais trouvé charmant la fleur qui terminait certains noms, comme Fiquefleur, Honfleur, Flers, Barfleur, Harfleur, etc., et amusant le bœuf qu’il y a à la fin de Bricquebœuf. Mais la fleur disparut, et aussi le bœuf, quand Brichot (…) nous apprit que « fleur » veut dire « port » (comme fiord) et que « bœuf », en normand budh, signifie « cabane » (II, p. 1098). (À suivre)

 

 

16 avril 2022

Relecture de Proust (4)

Philologie d'Orient et d'Occident (498) : le 16/04, 2022, Tokyo, S. Kudo

Le langage de Françoise et de Mme de Guermantes

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Bassin seigneurial (Odawara-jô, avril 2022)

 

  Ce n'est pas dans les froids pastiches des écrivains d'aujourd'hui qui disent au fait (pour en réalité), singulièrement (pour en particulier), étonné (pour frappé de stupeur), etc., etc., qu'on retrouve le vieux langage et la vraie prononciation des mots, mais en causant avec une Mme de Guermantes ou une Françoise. J'avais appris de la deuxième, dès l'âge de cinq ans, qu'on ne dit pas le Tarn, mais le Tar, pas le Béarn, mais le Béar. Ce qui fit qu’à vingt ans, quand j’allai dans le monde, je n’eus pas à y apprendre qu’il ne fallait pas dire, comme faisait Mme Bontemps : Madame de Béarn (Pléiade 1954, tome III, p. 34).

  Félicie, méridionale, un des modèles les plus anciens de Françoise, aurait appris au jeune Proust cette connaissance toponymique à laquelle Mme Bontemps, originaire du Centre-Ouest, était étrangère. Le langage de Françoise n’est pas d’un seul bois, qui fait supposer au Narrateur d’une origine méridionale :

  - Ah ! Combray, Combray, s’écriait-elle. (Et le ton presque chanté sur lequel elle déclamait cette invocation eût pu, chez Françoise, autant que l’arlésienne pureté de son visage, faire soupçonner une origine méridionale (. . .)(II, 17-18).

  La diction de Françoise est analysable au moins de deux manières : provinciale (hisorique), et parsemée de tournures fautives : « avoir d’argent, apporter d’eau » souligné par Saint-Loup (tome II, p. 21) n’est en effet qu’un archaïsme (ou plutôt un régionalisme méridional : aver d’aiga pour avoir de l’eau, aportar d’aiga, apporter de l’eau). « Courageux » pour « travailleur » ou « plaindre » dans le sens de « dépenser à regret, avec parcimonie » (II, p. 26) sont au même niveau. Ses solécismes sont remarquables surtout lorsqu’elle veut montrer son français qu’elle croit avoir embelli grâce aux usages de Paris.

  La duchesse doit être alliancée avec tout ça, (…) En tous cas c’est de la même « parenthèse » (…). – Je me demande si ce serait pas « eusse [eux] » qui ont leur château à Guermantes, (…) alors ça doit être parent aussi à leur cousine d’Alger. (Nous nous demandâmes longtemps ma mère et moi qui pouvait être cette cousine d’Alger, mais nous comprîmes enfin que Françoise entendait par le nom d’Alger la ville d’Angers. (…). Françoise, qui savait le nom d’Alger à cause d’affreuses dattes que nous recevions au jour de l’an, ignorait celui d’Angers. Son langage, comme la langue française elle-même, et surtout sa toponymie, était parsemé d’erreurs. (II, p. 22-23)

   Pour le langage de Françoise, le romancier reprend, sans pitié, ses fautes : prononciation ; expressions vulgaires ; mots inventés : Françoise forge un mot qui n’existe pas ; alliancée. croyant sans doute que cela voulait dire alliée ou confondus avec d’autres : Julien pour Jupien ; voulant parler avec distinction, elle transforme parenté en parenthèse ; la ville d’Alger pour Angers ; et je vas pour je vais : du langage populaire au XVIIe (Molière et La Fontaine) ou du langage distingué de la noblesse provinciale du XVIIIe siècle (Cécile de Volanges dans Les Liaisons dangereuses) ; en causer [= en parler, dans le langage populaire] ; En tout cas, tout ça n’est pas catholique [dans le langage familier, désigne tout ce qui est conforme à la norme] ; cancans [médisances] ; rapport à [à cause de]. 

  Le français apparemment défectueux de Mme de Guermantes semble partager des points communs avec celui de Françoise. Le langage paysan de la première, dont celle-ci est parfaitement consciente, prononce l’article indéfini féminin une non pas [yn] mais [œn] (noté eun) :– Mais vous savez bien que je ne sais rien expliquer, moi, je suis eun bête, je parle comme une paysanne (III, p. 43)

     … …

  À Fouillox-Marçay, hameau de Vivonne située à 20 km au sud de Poitiers, vivait seul Monsieur Th., professeur en retraite de l’ENSMA, Grande École, avec une servante dans son château-manoir. En sueur, il fendait du bois. Voilà une image des seigneurs français.

  Certains grands seigneurs, mais qui avaient toujours été revêtus du plus simple alpaga, coiffés de vieux chapeaux de paille que de petits bourgeois n’auraient pas voulu porter, avaient vieilli de la même façon que les jardiniers, que les paysans au milieu desquels ils avaient vécu. Des taches brunes avaient envahi leurs joues, et leur figure avait jauni, s’était foncée comme un livre (III, 943)

(À suivre)

 

02 avril 2022

Arbitraire du signe

Philologie d'Orient et d'Occident (497) : le 02/04, 2022, Tokyo, S. Kudo

Le signe, le sens et l’essence ; l’arbitraire du signe

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Notre cerisier en fleurs (Shibuya, Tokyo, 01/04, 21, photo par S. K.)

 

  À la recherche de la vérité du nom : θέσει « de convention, par la coutume » et ψύσει « de nature, conformément à la nature »

  On a longtemps débattu, dans l’antiquité, du signe et de la chose, entre partisans d'une relation arbitraire entre les deux (θέσει « de convention ou par la coutume ») < θέσις « convention » et partisans d'une relation nécessaire (φύσει « de nature, conformément à la nature » < φύσις « nature »). Cratyle, à la fin du Ve siècle av. J.-C., prétendait que les noms étaient nés de la nature des choses, φύσις ; alors que Hermogène, disciple de Socrate, voyait dans les noms, des signes de la convention, θέσις.

  Il semble que les deux chapitres étrangement nommés dans le roman de Proust : NOMS DE PAYS : LE NOM (3e partie Du côté de chez Swann) et NOMS DE PAYS : LE PAYS (2e partie de À l’ombre des jeunes filles en fleurs) nous témoignait avec précision de l’intérêt de Proust pour l'onomastique.

  Saussure a modernisé le débat sur l’arbitraire du signe, fondé sur le nom (signe) et la chose, qu'il a transposé dans le rapport interne : signifiant et signifié. Dès lors, la discussion a changé totalement d’aspect. 

  Le linguiste le plus profond du XXe siècle, Émile Benveniste, affirme : Entre le signifiant et le signifié, le lien n’est pas arbitraire ; au contraire, il est nécessaire. (…) L’esprit ne contient pas de formes vides, de concepts innommés. (Gallimard 1966, Problèmes de linguistique générale, 1, p. 51, repris aux Acta Linguistica, I, 1939)

  Roman Jakobson fait écho à Benveniste : Ni la nasalité telle quelle ni le phonème nasal /n/ n’a de signification propre. Or ce vide cherche à être rempli. L’intimité du lien entre les sons et le sens du mot donne envie aux sujets parlants de compléter le rapport externe par un rapport interne, la contiguïté par une ressemblance, par le rudiment d’un caractère imagé. (Six leçons sur le son et le sens, Minuit, 1976, p. 118)

  La géographie linguistique (cf. billet 83) apparue à la période où Proust développait ses activités littéraires, au début du XXe siècle, est une science dans laquelle on recherche une communauté sous divers signes : la méthode dévoile parfois un résultat inattendu. Quand le curé de Combray répond à la question d’Eulalie, orpheline employée au presbytère, sur le saint patron de l’Église de Combray : saint Hilaire, en montrant la répartition géographique de son nom. Il précise, comme elle ne voit pas où est saint Hilaire: 

   « Mais si, dans le coin du vitrail, (…) dans certaines provinces, saint Illiers, saint Hélier, et même, dans certaines provinces Saint Ylie. Ces diverses corruptions de sanctus Hilarius ne sont pas du reste les plus curieuses de celles qui se sont produites dans les noms des bienheureux. Ainsi votre patronne, ma bonne Eulalie, sancta Eulalia, savez-vous ce qu’elle est devenue en Borgogne ? Saint Éloi tout simplement : elle est devenue un saint. Voyez-vous, Eulalie, qu’après votre mort on fasse de vous un homme ? » (Pléiade, tome I, p. 105)

  Il se peut que le Nom Propre et le Sens se transforment totalement avec les années, et même de fond en comble dans le passage d'un sexe à l'autre. Dans un pays au langage alphabétique, le lien du son avec le sens ne peut être fixe.  

… …      

  Dans un pays d’idéogrammes comme le Japon, la relation entre le son et le sens ne se présente pas avec la limpidité du système alphabétique. Car l’idéogramme se compose d’une forme à plus ou plusieurs sens et d'une signification également plurielle. Prenons une bribe poétique de Nishiwaki Junzaburô : 何人か(誰かとささやく)

  Le poète, qui voyait une communauté entre le grec homérique et le chinois classique a voulu trouver des exemples concrèts de correspondance entre deux langues considérées a priori totalement différentes. Il nous a laissé des milliers de liasses de feuilles.

  Or, dans ce fragment poétique, 何人 permet au moins deux lectures : nambito « qui ? » et nan-nin « plusieurs personnes ». Seul le contexte peut déterminer l’interprétation. On ne peut s'offrir ici le luxe de l’arbitraire.

  Saussure finit par s'adonner à l’art de l'anagramme ; Nishiwaki s’amouracha des langues aux antipodes (cf. billet 48, et autres). Alors que Proust, passionné de l'étymologie onomastique, ne se vouait-il pas à retrouver l’origine des choses ?

   (À suivre)

 

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