Philologie d'Orient et d'Occident

15 janvier 2019

Le causatif en japonais (1)

Philologie d'Orient et d'Occident (420) Le 15/01/2019  Tokyo K.

Le causatif en japonais (1) : -yu (?) et -su

su "faire": sa-su/sa-se-ru ; ku "venir ": ko-su/ko-sa-si-mu/ko-sa-se-ru

 

   Pour l'infinitif (shûshi-kei, forme finale) du verbe japonais qui finit presque toujours par la voyelle -u, nous supposons, faute d'étymologie plus convaincante, qu'il a été formé à partir du nominal (ren'yô-kei) suivi du verbe ontique -(w)u, tel qu'on le voit dans le verbe nomu "boire" < nomi "acte de boire"+ (w)u "demeurer, être" (cf. billet 418).

   Or, en ancien japonais, nombreux sont les verbes (ou verbes auxiliaires) qui n'ont qu'une seule syllabe, tels: ku1 "venir"; ku2 "s'évanouir, s'en aller, disparaître"; su "faire, agir"; fu1 "sécher" (nominal: fi-); fu2 "passer, s'écouler" (nominal: fe-); wu "être, se trouver": pour auxiliaires, -zu négatif (< ni négatif + su); -nu, -tsu exprimant le perfectif; -mu, la volonté, le futur; -yu, le spontané, la voie passive, le possible (mi-yu "se voir" à côté de mi-ru "voir"; kiko-yu "se faire entendre" à côté de kiku "entendre").

   Le -yu rappelle la désinence causative ou dénominative védique -(a)ya (cf. A. Macdonell, A Vedic Grammar for Students, Oxford Univ. Press, 1916, p. 196, 206). Mais nous n'avons pour le moment aucun moyen de le prouver.

   Pour ces monosyllabes, il nous serait permis de présumer que les verbes auxiliaires (-nu, -tsu, -mu, -yu) étaient plus anciens de formation que les verbes (ku1, ku2, su, fu1, fu2, wu), car il est bien difficile d'imaginer l'origine des auxiliaires, tandis qu'il est fort possible de se figurer l'étymologie des verbes: ku1, su, et à la limite wu.

   Le Dictionnaire d'ancien japonais par Ôno Susumu (Tokyo, Iwanami, 1974) donne le verbe sous forme d'un nominal (ren'yô-kei). Ku "venir, aller" est donc présenté sous l'entrée ki, expliqué ainsi: «mot employé par le locuteur enjoignant d'effectuer une approche spatiale, temporelle ou mentale, du lieu indiqué au moyen du démonstratif de proximité ko "ici"». Ko démonstratif fut ainsi amené à signifier ko verbal (à l'impératif) "viens (ici)".

   Il s'agit donc d'un verbe issu d'un démonstratif adverbial avec métathèse irrégulière: ko- (mizen: imperfectif, négatif), ki- (ren'yô: nominal), ku (shûshi: final), kuru- (rentai: adjectival), kure- (izen, perfectif), ko (meirei, impératif): on convient d'estimer que ku (ki + wu), ku-ru, ku-re a fortiori, sont de formation postérieure à ko et ki-.

   L'étymologie du verbe su "faire, agir" peut être calquée sur la formation de ku "venir". Dans une société archaïque et primitive dont le langage était privé des fioritures modernes, la communication devait être plutôt directe et éviter des formules qui puissent se prêter aux ambiguïtés prétentieuses. L'emploi explicite du verbe "faire, agir" était-il nécessaire dans les travaux agricoles ou dans des ateliers d'artisans? L'idée de "faire" devait déjà exister dans le démonstratif sa "ceci, cela, ça" qui la tenait pour implicite. Le démonstratif "ça" passait donc spontanément pour "fais, faites".

   La déclinaison du verbe su est également irrégulière: se- (mizen: imperfectif, négatif), si- (ren'yô: nominal), su (shûshi: final), su-ru (rentai: adjectival), su-re (izen: perfectif), se(-yo)/so (impératif). Les formes se-, si- et l'ancien so (impératif) sont d'importance majeure dans ce paradigme. On peut s'étonner, en l'occurrence, que la forme sa- considérée à l'origine du système, ne s'ajoute pas à la triade fondamentale.

   Cette anomalie s'explique par le fait que se- imperfectif est probablement composé de sa + i particule emphatique. L'authentique imperfectif sa- se retrouve, en ryûkyû, dans l'imperfectif sa- du verbe 為 sun "faire, agir" ainsi que dans na-sa-, en japonais standard, imperfectif du verbe composé 成す na-su "faire être, faire naître, créer, produire". Il faut remarquer que, dans le verbe na-su, -su fonctionne comme un causatif qui se décline: -sa, -si, -su: noma-su "faire boire"; sa-su "faire faire" (sa-: imperfectif de su "faire"); ko-su "faire venir, bien vouloir" (selon le Dictionnaire d'ancien japonais Jidai-betsu Tokyo, Sansei-dô, 1967). Ces trois verbes mis au causatif ont produit ultérieurement avec r épenthétique (cf. billet 33): noma-se-ru "faire boire"; sa-se-ru "faire faire"; ko-sa-si-mu "faire venir".

     Pour ce chapitre de la grammaire, il en est de même du ryûkyû: numa-sun, numa-simirun "faire boire" (cf. Nihon-rettô-no gengo: «Les langues de l'archipel du Japon», Tokyo, Sansei-dô, 1997, p. 361); kama-sun "faire manger" (ibid. p. 381); tura-sun "faire prendre" (ibid. p. 408); (en ancien ryûkyû où -o- passait pour -u-) koka-se "fais ramer !" (ibid. p. 427).

   Enfin, en japonais ancien et moderne, la syllabe s(V) (< sa démonstratif), précédée par le mizen-kei (imperfectif) d'un verbe, servait et sert encore d'élément principal pour le causatif à toutes les périodes de l'histoire de la langue. (À suivre)

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01 janvier 2019

Le genre grammatical (10) et ses conséquences (8)

Philologie d'Orient et d'Occident (419) Le 01/01/2019  Tokyo K.

Le genre grammatical (10) et ses conséquences (8)

Du nom au verbe - points de vue d'un savant français

 

   Au début de l'année du sanglier, nous commençons par la publication (avec l'autorisation de l'auteur) d'un message que notre ami helléniste et comparatiste Jean-Pierre Levet (cf. billet 416) nous avait fait parvenir fin décembre 2018 pour commenter en détail notre dernier billet 418. Il s'agit du futur périphrastique sanskrit qui peut éclairer largement la genèse de la flexion verbale en japonais.

   - - - - - -

   Le texte de ton blog [billet 418] est génial. L’indo-européen avait deux sortes de suffixes de noms d’agent, *-ter et *-tor, *-ter caractérisait l’agent permanent et *-tor l’agent occasionnel ; *-ter appelait le degré zéro de la racine (grec nominatif dotêr avec o bref), *-tor son degré plein (grec dôtôr, au nominatif, la racine étant *dH3- au degré zéro, d’où grec do- avec o bref, et *deH3- au degré plein, d’où grec dô). Les deux suffixes se sont confondus phonétiquement en sanskrit puisque têr et tôr y aboutissent conjointement à târ (d’où le nominatif tâ), si bien que le degré plein de la racine a été généralisé, d’où dâtâ au nominatif, ainsi que l’expression de l’agent permanent (d’où celui qui donne toujours, c’est-à-dire celui qui donne, qui a donné, qui donnera) englobant l’agent occasionnel dans le présent (celui qui donne).

   La même évolution sémantique s’est produite en grec et en latin (par exemple, rhêtôr désigne, à l’origine, l’orateur occasionnel, celui qui prend la parole devant l’assemblée pour exposer un jour son point de vue, puis l’orateur permanent, l’orateur de métier (comme Démosthène), orator du latin a évolué de la même manière.

   Ce qui devait devenir la fonction verbale était exprimé soit par des noms d’agent, soit par des noms d’action. Tu montres bien que c’est un nom d’action complété par la forme ontique wu qui est à l’origine de ce qui est appelé verbe en japonais. L’action est toujours l’action de quelqu’un ou de quelque chose ou encore l’action évoquée à propos de quelqu’un ou de quelque chose (d’où les constructions du nominatif avec des particules du japonais). L’indo-européen a dû de son côté opter pour les noms d’agent.

   Or l’agent n’est pas seulement « il », cela peut-être aussi « tu », « nous », « vous » ou « ils ». Cela a entraîné la création des désinences et du verbe conjugué de l’indo-européen. Il me semble que c’est bien ce qu’établit le texte de ton blog, à savoir ce qui fait que le japonais et l’indo-européen ont construit leurs systèmes verbaux à partir de formes nominales par des choix différents concernant ces formes nominales (noms d’action pour le japonais, noms d’agent pour l’indo-européen). Cela a entraîné la conservation du morphème *nV en japonais et sa disparition presque complète en indo-européen, mais les quelques formes qui subsistent permettent de supposer que l’origine est commune et que la rupture a bien eu pour cause la création de formes verbales dans la perspective que tu décris pour le japonais et que tu évoques pour le sanskrit, dâtâ asmi, dâtâ asti etc. le nom d’agent s’associant à un verbe indo-européen.  

    - - - - - -

   Le modèle japonais de formation verbale que nous avons supposé dans le billet 418 (nom d'action + [w]u verbe ontique - numun "boire" en ryûkyû et nomu en japnais) n'est pas adopté, sinon rejeté, par le linguiste Matsumoto Katsumi (cf. billet 167) dans son Kodai-nihongo-boïn-ron «Sur le vocalisme en ancien japonais», Tokyo, Hitsuji-shobô, 1995, p. 167). Il s'agit d'une analyse étymologique de la désinence adjectivale en -ru  (rentai-kei), plus fréquente aux temps proches, à côté de la finale traditionnelle -u (shûshi-rentai-kei): koe kikoyu "la voix se fait entendre"; kikoyu-ru koe "la voix qui se fait entendre"/ kaze tatsu "le vent se lève"; tatsu kaze "le vent qui se lève".

   Le linguiste japonais tient la consonne -r- pour un élément d'insertion phonétique qui a pour fonction d'éviter l'hiatus u-u (ibid. p. 170), alors qu'elle n'est autre, selon nous, que le -r- épenthétique dont on a jadis discuté dans les billets consacrés à la langue ryûkyû (cf. billets 33, 34, 35, 36) et dont on peut voir une bonne manifestation dans la série des formes dialectales de wu ontique: wuin, wun, wuri, wurun - Atlas linguistique du Japon, Tokyo, 1966, carte 53). L'évolution du nom au verbe passe par plusieurs étapes d'essai d'emphase, d'insistance et d'affirmation. (À suivre) 

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18 décembre 2018

Le genre grammatical (9) et ses conséquences (7)

Philologie d'Orient et d'Occident (418) Le 18/12/2018  Tokyo K.

Le genre grammatical (9) et ses conséquences (7)

Du nom au nom-verbal ; du nom verbal au verbe

 

   Le procès de transition du syntagme nominal au syntagme verbal en indo-européen et en japonais, esquissé rapidement dans notre dernier billet (417), ne nous semble pas suffisamment clair. Creusons donc un peu plus le problème d'un autre point de vue.

   La langue sanskrite dispose de deux systèmes du futur, très différents de date et de caractère (cf. Sanskrit Grammar, W.-D. Whitney, Harvard University Press, 2e éd. 1889, p. 330). L'un, le plus ancien, a pour signe temporel, une sibilante s suivie par -ya. Pour l'actif du verbe √dā  "donner", sa conjugaison est comme suit: dāsyāmi "je donnerai";  dāsyasi "tu donneras"; dāsyati "il / elle donnera", etc; pour le moyen: dāsye "je me donnerai"; dāsyase "tu te donneras"; dāsyate "il / elle se donnera", etc.

   L'autre, de formation postérieure, dit "futur périphrastique", est composé d'un nom d'agent en -tā (< -tṛ) suivi d'un auxiliaire qui n'est autre que le verbe ontique √as "être". Ce temps possède l'actif et le moyen de l'indicatif, mais sans mode ni participe. Pour √dā est ainsi la conjugaison, à l'actif: dātāsmi "je donnerai" (= dātā + asmi); dātāsi "tu donneras" (= dātā + asi); dātā "il / elle donnera"(= dātā + zéro); au moyen: dātāhe "je me donnerai"; dātāse "tu te donneras"; dātā "il / elle se donnera", etc.

   Le futur périphrastique sanskrit se distingue sur deux points remarquables; d'abord, le syntagme au futur est composé d'un nom (d'agent) et du verbe ontique √as conjugué au présent de l'indicatif; ensuite, la conjugaison est systématiquement privée, à la troisième personne, du verbe auxiliaire: dātā "il / elle donnera", dātārau "eux / elles deux donneront" (au duel) et dātāraḥ "ils / elles donneront". Il ne s'agit pas en effet de la conjugaison verbale √dā mais de la déclinaison de la racine nominale dāt "donneur".

   Or, la première personne dans la grammaire sanskrite correspond à la 3e personne du singulier en gréco-latin. Pour le verbe "boire" (< *pō), le lexique sanskrit met en premier lieu pibati "il / elle boit", là où on trouve πίνω "je bois" (πίνειν) ou bibo "je bois" (bibere). La 3e personne du singulier est au centre de la conjugaison verbale sanskrite.

    Au futur périphrastique, les trois formes fondamentales de la première personne (singulier, duel et pluriel): dātā, dātārau et dātāra, sont toutes privées du verbe auxiliaire √as. D'ailleurs, la composition: nom (d'agent) + verbe ontique √as ne suivit pas un système rigoureux: l'auxiliaire put être ajouté à la troisième personne ou omis aux première et deuxième personnes (cf. W.-D. Whitney, ibid. p. 336 § 944), et l'inversion est également attestée: dātāsmiasmi dātā "je donnerai". Tout cela nous amène à croire que, dans le syntagme verbal, l'élément verbal (√as) n'a rien à voir avec l'indication du futur.

   On se dit donc qu'en l'espèce le sens futur ne consiste que dans le nom d'agent: dātā. Mais comment un nom (d'agent) qui n'a normalement pas affaire avec la référence au temps peut-il avoir le sens d'un verbe au futur ?

   Le nom masculin au nominatif singulier: dātā peut être paraphrasé: celui qui donne. Dans ce syntagme nominal transparaissent déjà deux différences aspectuelles: celui qui donne est rarement celui qui est en train de donner (inaccompli) mais celui qui a l'habitude de donner (accompli). Le nom d'agent dātā n'est pas d'aspect duratif mais accompli. Celui qui donne est donc celui qui a donné dans le passé et celui qui donnera dans le futur. L'emploi est hors du temps, ἀ-όριστος (< ἀ négatif + ὀρίζω "limiter"). Dans le langage homérique, l'aoriste, signifiant une action pure et simple, abstraction faite de toute considération de durée (Chantraine, Grammaire homérique II Syntaxe, Klincksieck 1981, p. 183), pouvait couvrir non seulement le prétérit mais aussi le présent, et parfois le futur (ibid. p.184-185). De même, le mot dātā put assumer à lui seul le sens du futur sans recourir à aucun auxiliaire.

    - - - - - -

    Ce jeu aspectuel fini (nominal) / duratif (verbal) qui existe dans la plupart des noms d'action doit avoir travaillé en ryûkyû pour former le verbe numun (ou nunun) "boire" < numi "acte de boire" d'aspect fini + wun "subsister" duratif (-wu en forme de wuin, wum, wun, wuri, wurun - Atlas linguistique du Japon, Tokyo, 1966, II, carte 53, cf. billet 33), de même en japonais: nomu "boire" en provenance du nominal nomi "acte de boire" était suivi par (w)u < ゐ wi, ancien verbe ontique "être". (À suivre)

 

04 décembre 2018

Le genre grammatical (8) et ses conséquences (6)

    Philologie d'Orient et d'Occident (417) Le 04/12/2018  Tokyo K.

Le genre grammatical (8) et ses conséquences (6)

Du nominal au verbal: l'origine de la "déclinaison" en japonais

 

   Parti d'une petite réflexion sur les genres grammaticaux, on est arrivé à un rivage assez éloigné du point de départ. Dans la langue française en l'occurrence, le masculin et le féminin sont issus des trois genres des langues classiques, masculin, féminin et neutre, qui, à leur tour, étaient répartis, comme on peut le voir en hittite, en deux genres: animé et inanimé. Enfin, sur ce chapitre de la grammaire, il est permis de supposer sans être contesté, puisque les autres genres étaient absents, qu'à l'origine du genre des noms n'existait que le genre "inanimé", c'est-à-dire, le "sans-genre".

    Nous sommes ainsi amené à croire qu'en indo-européen, le genre grammatical était perçu, comme en témoigne le neutre grec qui ressortit à l'inanimé originel, dans le nominal sans-genre dont la déclinaison casuelle était tout à fait sobre (cf. billet 416).

   Or, une couverture indo-européenne dont Chantraine avait fait revêtir la construction appositionnelle dans la syntaxe homérique va avoir une tout autre importance. «Selon une structure [l'apposition] héritée de l'indo-européen, chaque mot portait en lui-même la marque du rôle qu'il jouait et les mots conservaient ainsi une grande autonomie» (Grammaire homérique II, Klincksieck, 1981, p. 12). On croit voir là l'image de la phrase primitive. Dans l'apposition, au syntagme nominal est juxtaposé un syntagme non pas verbal mais nominal, parfois sous forme d'adjectif, dérivé d'un substantif.

    Pour «la Crête est une île», les anciens Grecs n'auraient pas dit comme les historiens postérieurs ou les instituteurs: ἡ Κρήτη νῆσος ἐστι mais tout simplement ἡ Κρήτη νῆσος (sans ἐστι). νῆσος ἐστι est un attribut verbal. Une phrase à verbe «être» est une phrase verbale, (...). Elle ne saurait, (...), être prise pour une variété de phrase nominale. Un énoncé est ou nominal ou verbal (Benveniste, Problèmes de linguistique générale I, Gallimard, 1966, p. 157); ... il devient illégitime de chercher une expression implicite de temps, de mode et d'aspect dans un énoncé nominal qui par nature est non-temporel, non-modal, non aspectuel (ibid. p. 166).

   - - - - - -

   Dans la langue japonaise qui n'a pas eu de distinction de genre grammatical ni de correspondant au verbe ontique indo-européen "être", il est malaisé d'affirmer qu'un énoncé est ou nominal ou verbal. Nombreux sont les dialectes où il est impossible de distinguer, pour un syntagme attribut, entre un nom et un verbe.

    hara-no tatsu pour "c'est irritant" (dépt. Wakayama); kaminari-nu ochiru pour "la foudre s'abat" (Kyûshû). Dans la construction en [nom + ga / nu], l'emploi génitif est plus ancien que l'emploi nominatif (Matsumoto Hirotake, Le phénomène ergatif et le japonais, Tokyo,1990). Dans ces deux phrases, tatsu "se soulever" et ochiru "tomber" peuvent être noms, car les deux mots sont joints respectivement, par le suffixe génitif -no (ou -nu) (génitif-nominatif > -nga > -ga), aux nominaux hara "bile" et kaminari "foudre".

   Comme idée, uma-no hashiri "course du cheval" précédait uma(-ga) hashiru "le cheval court"; hana(-no) saki "épanouissement de fleurs", hana(-ga) saku "la fleur s'épanouit " (ici, la particule -ga génitif-nominatif a pour fonction de faire ressortir le sujet). Il est fort possible qu'en japonais, l'idée du nom (d'action) précédât celle du verbe, système plus complexe.

     La flexion verbale de japonais consiste à faire contraster, par alternance vocalique, deux aspects fondamentaux du mot d'action: accompli et inaccompli. Pour le verbe saku "éclore, s'épanouir":

     saka-, dit mizen (imparfait) représente l'inaccompli

     saki-, ren'yô (nominal), l'accompli, peut être suivi par des auxiliaires : saki-te > sai-te "en s'épanouissant".

     saku, shûshi (neutre) (ren'yô saki+ *wu "être" [wu ontique existe en ryûkyû, cf. billet 33]): hana-saku "la fleur s'épanouit"

     saku-, rentai (adjectival), affirmatif du neutre: saku-hana "la fleur qui s'épanouit".

   Le mizen (saka-) ne se lie pas seulement au négatif (saka-zu/nai "ne pas s'épanouir") mais à la volonté avec l'auxiliaire -mu (saka-mu > sakô "qu'on s'épanouisse") ainsi qu'à l'éventualité avec la particule -ba (< ha interjectif): saka-ba "à l'occasion d'épanouissement".

   Meirei "impératif" sake! (l'accompli -ki- +*a "soit" < ari "subsister") et izen "perfectum" sake (l'inaccompli -ka- +i intensif) sont des formules secondaires, accentuées. Le degré d'accentuation chez l'attribut devait s'équilibrer en proportion du sujet renforcé par particules emphatiques: -zo, -namu, -ya, -ka (+ rentai) et -koso (+ izen ou, archaïquement, + rentai):

   "Une voix se fait entendre" se rendait par: koe (intensité zéro) kikoyu (neutre).

   "C'est une voix qui se fait entendre", par: koe-zo kikoyu-ru (rentai).

   "C'est la voix même qui se fait entendre", par: koe-koso kikoyu-re (izen).

   Ainsi en était-il de la "déclinaison" en japonais. (À suivre)

 

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20 novembre 2018

Le genre grammatical (7) et ses conséquences (5)

Philologie d'Orient et d'Occident (416) Le 20/11/2018  Tokyo K.

Le genre grammatical (7) et ses conséquences (5)

Le genre neutre et le marqueur de cas

 

   Notre dernier billet (415) portant sur le rapport entre le genre grammatical (l'inanimé) et la déclinaison casuelle a intéressé Jean-Pierre Levet (cf. billet 399), qui n'a pas tardé à nous faire parvenir ce commentaire:

   Je partage entièrement les idées exposées dans ton blog. Tu as bien raison de préciser à propos de l'inanimé originel "c'est-à-dire pas de genre", puisque le terme "inanimé" se définit par opposition à "animé". Cet inanimé primitif correspond à un premier stade linguistique où les noms étaient indifférenciés du point de vue du genre, donc "sans genre" indiqué. C'est probablement, je pense, la constatation que les animés accomplissent l'action, alors qu'elle s'accomplit relativement aux inanimés, qui est à l'origine de l'apparition du genre grammatical (animé vs inanimé). L'action de courir est bien accomplie par le cheval quand on dit "le cheval court" = "il y a course du cheval", alors que si l'on dit "la feuille tombe", la chute de la feuille n'est pas accomplie par la feuille, mais accomplie relativement à elle, subie par elle. Cela, me semble-t-il, explique pourquoi le nominatif et l'accusatif des noms neutres de l'indo-européen sont identiques. Le stade sans genre distingué doit correspondre à un stade morpho-syntaxique dans lequel seul l'ordre des mots (déterminant, déterminé), sans particules ni désinences, indiquait le rapport entre l'action et ce qui l'accomplissait ou la subissait. Qu'en penses-tu?  (Nous soulignons)

   Nous sommes en train de découvrir quelque chose de très intéressant sur une question qui fut longtemps insoluble. La sobriété de la déclinaison des noms neutres en indo-européen nous a longtemps intrigué, et Jean-Pierre a compris pourquoi le nominatif et l'accusatif des noms neutres indo-européens présentent des formes identiques. Son raisonnement nous semble ingénieux. Et l'image de l'indo-européen ainsi conçue, sans genre grammatical ni déclinaison casuelle, surprend encore, car elle ne rentre pas dans la seconde définition de l'indo-européen par Pierre Chantraine (cf. billet 415): Système nominal fondé sur la distinction de trois genres: masculin, féminin et neutre; et de trois nombres: singulier, pluriel et duel; fonction des noms indiquée par un système de cas.

   On est ainsi amené à présumer que le proto-indo-européen, comme le japonais, manquait de marqueur de cas ainsi que de genre grammatical. La carence de flexion casuelle aurait pu refléter non pas l'absence de notion casuelle mais l'absence de la nécessité de préciser l'idée casuelle par quelque signe tel que suffixe ou préfixe. Ce qui signifie que, entre deux noms juxtaposés, certaine idée casuelle (s'il s'agit d'un sujet ou d'un complément) ancrée dans l'esprit, on n'avait pas à recourir à des particules distinctes, mots-fonction, pour clarifier la relation entre les deux. Dans cet état primitif des choses, les particules casuelles pouvaient être superflues.

   - - - - - -

   Voici un waka japonais, petit poème classique, composé de 31 syllabes (cinq unités syllabiques de 5-7-5-7-7).

   Hito-mina-no (Eux tous)∣Hakone-Ikaho-to (soit Hakone soit Ikaho)∣asobu-hi-wo (le jour qu'ils vont se balader)∣io-ni komori-te (enfermé dans ma baraque)∣hae-korosu ware-wa(moi qui tue des mouches). (Masaoka Shiki 1867-1902)

   "Aujourd'hui tous se baladent à Hakone ou à Ikaho, moi, enfermé dans ma baraque, je tue des mouches"

   Ce poème, enfreignant les règles prosodiques de 31 syllabes, se dit prosaïquement, sans que pour autant le sens ne se modifie:

   Hito-mina Hakone-Ikaho-to asobu-hi, io-komori, hae-korosu-ware. Ce qui ne doit pas être omis, c'est la particule conjonctive -to "et aussi", sans quoi, le sens locatif de Hakone-Ikaho sera difficilement perçu.

   Un autre poème aussi égocentrique: Tomo-ga mina (Tous mes amis)∣ware-yori eraku (plus grands que moi)∣miyuru hi-yo (le jour qu'ils en ont l'air)∣hana-wo kai-ki-te (en cherchant un bouquet)∣tsuma-to shitashimu (chérir avec mon épouse). (Ishikawa Takuboku 1886-1912) "Le jour où tous les amis me paraissent plus grands, moi, je caresse, avec ma femme, un bouquet de fleurs qu'on vient de chercher "

   Ici, on se passe bien entendu de -yo interjectif, mais aussi de  -ga (nominatif: Tomo-ga) et de -wo (accusatif: hana-wo). Leur absence, grave tare prosodique, ne change pourtant rien au sens global du poème. (À suivre)

 

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06 novembre 2018

Le genre grammatical (6) et ses conséquences (4)

Philologie d'Orient et d'Occident (415) Le 06/11/2018  Tokyo K.

Le genre grammatical (6) et ses conséquences (4)

Deux commentaires

 

   Le billet 414 de Philologie d'Orient et d'Occident qui dissertait sur l'accusatif grec dit "de relation" a bénéficié de deux commentaires intéressants, l'un en français de la part de Jean-Pierre Levet, éminent comparatiste helléniste de Limoges (cf. billet 399), l'autre en japonais de Hideyie Tanaka, un des piliers de notre cercle de lecture homérique qui se tient depuis 1983 à Tokyo (Gengo-Bunka Meijigakuïn). 

   Voici, comme suit, l'essentiel du premier commentaire, celui de Jean-Pierre Levet:

   ... ton analyse me conduit à me poser beaucoup de questions sur l'accusatif indo-européen, dont la fonction d'origine n'était pas celle de complément d'objet direct du verbe (puisque celui-ci s'est développé tardivement). M. Irigoin [Jean Irigoin, paléographe français à l'université Paris-Sorbonne et au Collège de France 1972-1990] enseignait que l'accusatif avait une valeur de limitation d'un contenu verbal (si je dis "je mange une figue", cela signifie que je ne mange pas n'importe quoi, que donc mon action de manger est limitée; dans la perspective antérieure à la création du verbe proprement dit, cela s'analyserait en "il y a action de manger de moi relativement à une figue"). On comprend ainsi l'origine de l'accusatif dit de relation [cf. πόδας ὠκύς] et cela invite aussi à penser que l'apparition de l'adjectif [cf. πόδας κύς] est récente ("il y a rapidité relativement aux pieds" devenant "rapide quant aux pieds").

   En effet, la direction exprimée par un accusatif, vers laquelle le verbe oriente le sujet, serait à l'origine une limitation. Or, la notion de limitation, intrinsèque au nom lui-même, n'est pas causée par le verbe, comme l'indique la pierre milliaire (borne kilométrique) de l'Italie méridionale assumant à elle seule la direction sans recourir à un verbe transitif (cf. billet 413). La limitation n'est, du point de vue formel, qu'une mise en accentuation de l'élément nominal concerné.

   Cas renforcé, l'accusatif pouvait rendre toutes les phases d'un énoncé, être même à la place du nominatif dans les langues anciennes (cf. billet 414).

   Le cas régime, partenaire du cas sujet en ancien français, avait à sa base l'accusatif latin. Sauf dans quelques pronoms personnels, l'accusatif, qui a survécu jusqu'à nos jours, accompagné de particules (article, démonstratif ou préposition), reste toujours valide dans toutes les fonctions en français, tout en rendant caducs les autres cas.

   L'absence originelle de distinction casuelle entre le nominatif et l'accusatif neutres (inanimés): σκῆπτρον (la désinence du génitif σκήπτρου et celle du datif σκήπτρ sont tardives) fait contraste avec la déclinaison pleinement chargée du nom masculin ἰχθύς par exemple: ἰχθύς nom. ἰχθύος gén. ἰχθύϊ dat. ἰχθύν acc. "poisson". Le nom neutre fait ainsi état de sa grande ancienneté par rapport aux autres genres.

   En ce qui concerne l'indo-européen archaïque, Pierre Chantraine nous fait remarquer deux caractéristiques du grec ancien:

   1)  Séparation complète du système nominal et du système verbal;

   2) Système nominal fondé sur la distinction de trois genres: masculin, féminin et neutre; et de trois nombres: singulier, pluriel et duel; fonction des noms indiquée par un système de cas (Morphologie historique du grec, Klincksieck, 1984, Introduction).

    Au delà de ces observations du savant français, nous croyons entrevoir un état plus archaïque, antérieur au système nominal fondé sur la distinction des genres ainsi qu'à l'établissement du système de cas. Ce pourrait être l'époque où il n'y avait qu'une catégorie de genre: l'inanimé (c'est-à-dire, pas de genre), démuni du système de cas mais muni du système amalgamé du nominal et du verbal. Existe-t-il encore à l'époque moderne une ou des langue(s) semblable(s)?

   - - - - - -  

   L'expression latine: id gaudeo "je m'en réjouis" (id: accusatif du démonstratif neutre is "cela" cf. billet 414) a évoqué à Hideyie Tanaka un démonstratif indéterminé aïnou i- "cela, personne, etc.," à de multiples fonctions: accusatif, génitif, datif, locatif, etc., : i-ku "boire de l'alcool" (ku "boire"), i-omap "choyer les enfants" (omap "choyer"), i-maci "femme d'un autre" (ku-maci "ma femme"): les exemples étant pris au Dictionnaire de langue aïnou de Suzuko Tamura (Tokyo, 1996). Pierre Naert (cf. billet 204) aurait pu trouver dans cette particule i-, un homologue de is latin. Nous allons montrer dans le billet suivant qu'en japonais ancien, les marqueurs casuels sont tard venus. (À suivre)

 

23 octobre 2018

Le genre grammatical (5) et ses conséquences (3)

Philologie d'Orient et d'Occident (414) Le 23/10/2018  Tokyo K.

Le genre grammatical (5) et ses conséquences (3)

La souplesse de l'accusatif neutre

 

   Nous avons vu dans le billet précédent qu'en grec homérique, le nom neutre dont la déclinaison est sommaire (les deux cas nominatif et accusatif sont identiques au singulier, au duel et au pluriel) se mettait rarement au nominatif (ainsi qu'au génitif). Sa flexion habituelle était pour le cas de l'accusatif dont la fonction était en principe de montrer une direction ou un but. Or l'accusatif, tant au genre inanimé (neutre) qu'à l'animé (masculin, féminin), présente dans la langue homérique une souplesse extraordinaire.

   Le mot féminin de βοὴν "cri (de guerre)" de βοὴν ἀγαθός "bon pour (pousser) le cri", épithète de Ménélas, est un accusatif dit "de relation". Il en est de même du mot masculin au pluriel: πόδας dans πόδας ὠκύς "aux pieds agiles", épithète ordinairement usitée pour Achille, guerrier le plus vaillant des Achéens. En fait, la traduction littérale de l'épithète est "agile quant aux pieds". Le mot ὠκύς, adjectif masculin singulier ne qualifie pas les "pieds" (πόδας) mais Achille ici absent. Les deux noms (βοὴν, πόδας) à l'accusatif ne signifient ni l'un ni l'autre une direction ou un but vers lequel on se dirige, mais, un rapport de causalité entre le nom et l'épithète.

   Pour la relation entre deux segments du syntagme adjectival, une autre occurrence de l'épithète d'Achille est plus éclairante: ἐλθεῖν εἰς Ἀχιλῆα πόδας ταχύν "aller vers (la tente d')Achille agile aux pieds" (Iliade. XVII-709). Il est évident que, ταχύν (nom. ταχύς), accusatif singulier, qualifie non pas πόδας mais Ἀχιλῆα mis à l'accusatif.

   Or, le mot au pluriel accusatif πόδας peut être coordonné, au lieu d'un autre nom, avec un verbe qui est dépourvu, en principe, de forme casuelle, personnelle et générique.

... υἱὸς ἀμείνων / παντοίας ἀρετάς, ἠμὲν πόδας ἠδὲ μάχεσθαι, "... fils meilleur / en toutes les qualités, et à pied et à combattre" (Iliade. XV 641-642)

   Πόδας (pluriel de ποῦς "pied") est compris pour "(la rapidité de ses) pieds", alors que ce nom est ici coordonné avec un verbe à l'infinitif qui est indéclinable, μάχεσθαι.

   Si la bonne prosodie le permet, le segment (ἠμὲν πόδας ἠδὲ μάχεσθαι) pourrait se dire en construction plus équilibrée: ἠμὲν πόδας ἠδὲ μάχην (μάχεσθαι "combattre" ~ μάχην "combat") ou ἠμὲν θέειν ἠδὲ μάχεσθαι (πόδας "pieds" ~ θέειν "courir"). D'où deux conclusions: l'infinitif peut permuter avec un substantif; le cas de cet infinitif, s'interpréter comme un accusatif.

   L'Odyssée abonde en vers délicats à analyser dont celui-ci:

   ... ἀνίη καὶ τὸ φυλλάσσειν / πάννυχον ἐγρήσσοντα, ... (XX 52-53)

   Victor Bérard traduit la parole bienveillante d'Athéna adressée à Ulysse en difficulté: rester toute la nuit aux aguets, sans dormir, c'est encore une gêne (Bibliothèque de la Pléiade, 1955). Pierre Chantraine: c'est là une gêne de veiller toute la nuit sans dormir (Grammaire homérique, t. II,  1981, p. 305)

   La traduction littérale de l'auteur de ce billet: C'est une gêne (ἀνίη) aussi (καὶ) de veiller (τὸ φυλλάσσειν) toute la nuit (πάννυχον) pour qui ne dort pas (ἐγρήσσοντα).

   P. Chantraine explique la composition article neutre + infinitif (τὸ φυλλάσσειν), comme une amorce de la syntaxe qui allait prévaloir. D'ailleurs, la construction article neutre + mots autres que noms (surtout, adverbes, prépositions) se rencontre déjà partout dans Homère: τὸ πρίν (Iliade, V, 54), τὸ πάρος (ibid. XVII, 720); τὸ πρόσθεν, τὸ πάροιθεν, τὸ πρῶτον, τὰ πρῶτα, etc. Puisqu'il n'y en a en l'occurrence que deux: nominatif et accusatif, quel est le régime casuel de ces articles neutres τὸ et τὰ ?

   Les auteurs du site Chicago Homer (http://homer.library.northwestern.edu/) disent de (τὸ) (τὸ φυλλάσσειν) qu'il s'agit de l'article neutre singulier, accusatif, alors que le mot ἀνίη est nominatif singulier féminin. Cela signifie: le syntagme nominal τὸ φυλλάσσειν, accusatif, fonctionne comme sujet de l'attribut nominatif ἀνίη.

   Une observation de P. Chantraine: ... lorsque le régime était au neutre, l'accusatif était volontiers employé là où l'on pourrait attendre un autre cas. Cette tendance doit remonter à l'indo-européen et s'observe, par exemple, dans un tour comme latin id gaudeo (id [acc. du pronom démonstratif neutre is "cela"], ibid. p. 49). Ressemblance étonnante avec syntagme japonais: so(-re) ureshi(-i)  (so-re: particule démonstrative neutre sans cas; ureshi-i "je m'en réjouis") (À suivre)

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09 octobre 2018

Le genre grammatical (4) et ses conséquences (2)

Philologie d'Orient et d'Occident (413) Le 09/10/2018  Tokyo K.

Le genre grammatical (4) et ses conséquences (2)

L'accusatif indépendant et non subordonné

 

    Dans le billet précédent on a vu qu'en grec ancien, un nom neutre (soit au singulier soit au pluriel) ne se présentait jamais ou bien très rarement au nominatif. Le mot σκῆπτρον "sceptre" (singulier), ne se trouve dans l'Iliade qu'une seule fois au nominatif, alors que 15 occurrences de ce nom à l'accusatif; et dans l'Odyssée une seule fois également au nominatif contre 8 occurrences à l'accusatif.

      μή νύ τοι οὐ χραίσμῃ σκπτρον καὶ στέμμα θεοῖο· (Iliade, I-28)

      - que ne te porte secours ni sceptre ni bandelette du dieu -

   Dans cet exemple, la subjectivité du mot neutre skêptron pourrait ne pas sembler évidente pour le débutant, car le verbe χραισμέω (être utile, servir à + dat.) n'a pas l'air tout à fait intransitif mais offre plutôt l'apparence d'un impersonnel ayant besoin d'un complément oblique: skêptron

        ἕζετο κερδοσύνῃ, σκπτρον δέ οἱ ἔκπεσε χειρός. (Odyssée, XIV-31)

         - (Ulysse) s'assit par ruse, le sceptre lui tomba de la main -

   La traduction (le sceptre lui tomba de la main) est littérale. L'intransitivité du verbe ἔκπεσε (aor. de ἐκπίπτω "tomber, sortir") est claire. Mais quand on a deux substantifs sur la scène, Ulysse l'animé et sceptre l'inanimé, on veut établir une causalité d'actions entre les deux. C'est l'animé, actif, qui prend le dessus, l'inanimé, passif, ne s'animant pas. D'où notre traduction: (Ulysse) laissa tomber le bâton de sa main. Selon Robert Flacelière de l'édition de la Pléiade (1955): (il) laissa le bâton échapper de ses mains.

   Le sceptre, l'inanimé, s'adapte à Ulysse, l'animé qui est en position dominante dans la phrase. L'accusatif n'était cependant pas toujours en situation subordonnée.

    ναὶ μὰ τόδε σκπτρον, τὸ μὲν οὔ ποτε φύλλα καὶ ὄζους

    φύσει, ... (Iliade, I-234-235)

    - par ce sceptre, qui ne fera jamais pousser ni feuilles ni rameaux -

   Le syntagme adverbial: ναὶ μὰ "assurément, certes" n'exige comme complément aucun cas particulier: ni nominatif, ni accusatif ni vocatif. Ναὶ μὰ fonctionne ici comme un simple présentatif tel "certes, voilà". Alors, le syntagme nominal τόδε σκῆπτρον est-il au nominatif ou à l'accusatif ? Selon le Dictionnaire Bailly où ναὶ μὰ est toujours suivi par un accusatif: ναὶ μὰ θεόν (acc. de θεός "dieu"); ναὶ μὰ Δία (acc. de Ζεύς "Zeus"), τόδε σκῆπτρον est à l'accusatif. Mais s'il n'est pas régi par ναὶ μὰ, l'accusatif doit être sémantiquement et syntaxiquement indépendant. Quel est alors le sens propre à l'accusatif ?

   Dans son Essai de sémantique (Paris 1897), Michel Bréal, pour rendre compte du sens originel de l'accusatif en indo-européen, produit l'inscription d'une pierre milliaire de l'Italie méridionale: HINCE SVNT NOVCERIAM MEILIA L CAPVAM XXCIII (...)  "Les accusatifs Nouceriam, Capuam, (...), accompagnés chaque fois d'un chiffre, marquent la distance de la borne milliaire à ces villes. L'accusatif est donc employé ici comme cas du lieu vers lequel on se dirige." (Slatkine Reprints 1976, p. 227)

   L'accusatif signifie ici la direction vers laquelle on se dirige. D'où en latin: Romam eo "je vais à Rome", eo rus "je vais à la campagne"; en sanskrit: vanam gacchati "il / elle va dans la forêt"; en grec ancien: ἄστυ εἶμι "je vais en ville". Les verbes ire (eo) latin, gam (gacchati) sanskrit et εἶμι grec ne sont teints de rien de transitif. Ce n'est donc pas la force transitive du verbe qui appelle l'accusatif. L'accusatif indépendant se laisse approcher librement du verbe intransitif. La syntaxe est née de cette perpétuelle mise en équilibre entre le sujet et l'attribut.

   Il est intéressant de remarquer ici qu'à part Romam (féminin), les trois accusatifs: rus, vanam et astu, sont neutres. Avec la déclinaison sommaire propre aux nominaux neutres, tous les trois mots cumulent sous cette forme les deux fonctions: nominatif et accusatif. On voit que les mots inanimés (neutres) ne sont pas capables de se décliner pleinement. Songez que dans la langue hittite à deux genres: animé et inanimé (cf. billet 411), la moitié des nominaux étaient de l'inanimé (du neutre). Si ce genre grammatical, sobre de flexions, l'avait emporté en indo-européen sur l'autre plus productif, c'est-à-dire, sur le genre transformé plus tard en masculin et en féminin, au lieu d'y être assimilé, le profil de bien des langues d'Occident aurait pu ressembler à celui d'une langue de l'Extrême-Orient. (À suivre)

 

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25 septembre 2018

Le genre grammatical (3) Ses conséquences (1)

Philologie d'Orient et d'Occident (412) Le 25/09/2018  Tokyo K.

Le genre grammatical (3) et ses conséquences (1)

 

   Au sujet de notre dernier billet (le 11/09/18), il nous est parvenu un commentaire, bref mais fort instructif de la part de René Merle, écrivain, agrégé d'histoire habitant dans le Midi, sur l'originalité du genre grammatical en provençal: Un mot sur la toponymie de Toulon, où j'habite. L'entrée Ouest de la ville se nomme "Bon rencontre" (rencontre de deux routes). Le masculin provençal du mot "rencontre" n'est plus compris des néos, qui le corrigent en "bonne" ! Le jeu sur les changements de "sexe" est assez passionnant pour les écoliers de récupération du provençal (...) : la sau (le sel), la lèbre (le lièvre), una anchòia (un anchois), la comtat (le comté) mais : un estudi (une étude), etc. etc.. 

   Dans le grec qui dispose du masculin, du féminin et du neutre, il y a un genre qui se met rarement en position de sujet de la phrase. Un nom de ce genre se tient complémentaire de l'énoncé: complément d'objet direct (accusatif) ou indirect (datif-instrumental, locatif voire adverbial) d'un syntagme verbal. Il s'agit du genre neutre qui s'appelait anciennement l'inanimé, l'un des deux genres grammaticaux du hittite (cf. billet 411), langue indo-européenne la plus archaïque qu'on ait jamais connue. On peut donc dire que ce genre, dont les noms n'étaient pas de nature, contrairement à ceux de l'animé, à gouverner une phrase, était subordonné à ce dernier partagé en deux genres en grec: masculin et féminin.

   Dans l'Iliade, le mot sceptre (σκῆπτρον), du genre neutre, signifiait, non pas « bâton de voyageur, de mendiant », signification chère à l'Odyssée, mais « sceptre d'un roi, d'un porteur de parole, d'un héraut, d'où, pouvoir suprême ». Le mot se trouve employé 27 fois (2 fois à l'acc. au pl.: σκῆπτρα) dont une fois seulement au nominatif (σκῆπτρον), une fois au génitif (σκήπτρου), 8 fois au datif-instrumental (σκήπτρῳ) et 15 fois à l'accusatif (σκῆπτρον). Une seule des 15 occurrences à l'accusatif dans l'Iliade signifie « bâton pour s'appuyer », employée pour Hèphaestos, dieu forgeron, le boiteux (XVIII-416). On voit ici que plus de la moitié des occurrences du mot σκῆπτρον lourd de sens: "sceptre royal; pouvoir suprême etc.," sont à l'accusatif, c'est-à-dire, au cas régi par le sujet. [L'Odyssée: 9 occurences σκῆπτρον: 8 à l'accusatif, une seule au nominatif]

   Dans la langue japonaise, personne n'a jamais subodoré l'existence des genres grammaticaux à l'occidentale. Cependant, notre analyse du pluriel japonais (cf. La langue japonaise, d'où est-elle née? Tokyo, Bestsellers, 2005, chap. III), nous a fait soupçonner l'éventualité de deux sortes de noms pour le pluriel, scindés entre deux genres: l'animé et l'inanimé. Dans la formation du pluriel des nominaux, la différence est bien perceptible entre personnes (et choses animées) propres à former le pluriel avec suffixes tels que -ra, -domo, -tachi, -shû, et choses (inanimées) qui ne s'y prêtent pas.

    Charles Haguenauer (1896-1976), grand orientaliste français, écrit à propos du pluriel japonais:

   Comme c'est le cas en altaïque, en coréen et en ainu, le mot nominal est morphologiquement indifférent à toute notion de genre ou de nombre. La pluralité peut être précisée toutefois soit au moyen de suffixes (-tachi, -nado, -ra, -domo), soit par la combinaison du mot nominal avec un sémantème antéposé (moro, tous; ex.: moro.bito, tous les hommes). (Les langues du monde, CNRS, 1952, Slatkine, 1981, t. II, p. 456)

   À notre avis, quant à l'idée de genre et de nombre, le japonais perpétue l'état primitif comme d'une langue proto-indo-européenne. L'indo-européen a progressé dans l'accentuation du genre animé (d'où l'importance croissante du sujet): le japonais, vers l'amortissement de l'animé (d'où le sujet moins net, souvent fantôme) vis-à-vis de la valorisation du genre inanimé en compléments indirects.

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   En indo-européen, le sujet établi, l'attribut s'organise. Des deux nominaux mis côte à côte, l'un, sujet, régit l'autre exprimant une action, un mouvement (d'où le verbe). Ce dernier se munit dorénavant d'une désinence personnelle pour s'équilibrer avec le sujet, qui, à son tour, s'équipe d'une désinence casuelle pour mieux s'adapter à son attribut: verbe ou adjectif. Alors, le verbe, pour être assorti au sujet à flexion casuelle, se pourvoit de jeux d'apophonie, d'une panoplie de préfixes, de suffixes ou d'augments pour marquer le temps, le mode, la voix etc. Ainsi sont créées conjointement la déclinaison casuelle et la conjugaison verbale.

   Quel est alors exactement le rôle d'un nom neutre, en ancien inanimé, qui est rarement sujet d'une phrase? On va voir prochainement qu'il n'était nullement subordonné mais aussi indépendant que le sujet du genre animé. (À suivre) 

 

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11 septembre 2018

Le genre grammatical (2) Le /La fourmi

Philologie d'Orient et d'Occident (411) Le 11/09/2018  Tokyo K.

Le genre grammatical (2) et ses fluctuations

 

   Il nous est pratiquement impossible de concevoir le critère de classement des anciens Indo-Européens qui divisaient des noms des choses en deux catégories: animée (= non-neutre) et inanimée (= neutre) (cf. billet 410). La terminologie (animé et inanimé) employée dans notre grammaire hittite (celle de Matsumoto Katsumi) rappelle vaguement où en était ce qui avait fondé au début la distinction entre les noms. La catégorisation aurait été faite pour distinguer deux sortes de noms: ceux d'action ou d'intérêt, fortement impliqués dans la vie des Anciens et tous les autres, indifférents.

    Lorsque le non-neutre s'est scindé en deux genres: masculin et féminin, au niveau des langues anciennes classiques (sanskrit, grec, latin, gotique etc.), le bien-fondé du genre neutre et de l'opposition entre neutre et non neutre était presque entièrement oublié. «L'origine du genre indo-européen a toujours fasciné les chercheurs, mais la plupart d'idées sur la question sont nécessairement très spéculatives.» (A.-L. Sihler, New Comparative Grammar of Greek and Latin, Oxford Univ. 1995, p. 245, tr. K.)

   On remarque toutefois que la dénomination par paire masculin / féminin, ne tenant pas toujours à la différence naturelle ni à l'idée du couple, aurait pu être rendue aussi bien par 1 et 2 que A et B. Le nom féminin, différent du masculin et du neutre, y aurait plutôt été subordonné: (skr.) sakhi "ami"/ sakhī "amie"; ξένος "étranger" / ξένη "étrangère". C'était donc le masculin (= catégorie 1 / groupe A) qui représentait prioritairement le genre animé archaïque. Mais il s'agit d'une question de morpho-syntaxe. L'idée du genre féminin était assez éloignée de la féminité biologique.

   Personne ne peut arguer de la féminité de la lune ni de la masculinité du soleil. Dans une autre langue indo-européenne, la lune se dit der Mond (m.), le soleil die Sonne (f.). Pourvu de trois genres grammaticaux, l'anglais s'en est tôt débarrassé.

   Dans la plupart des langues asiatiques (dont le japonais), la grammaticalisation du genre n'aurait pas abouti. Là, c'est plutôt la catégorie du neutre (qui est, en français, intégrée dans le masculin) qui a fini par prévaloir. On reviendra plus tard sur ce sujet. 

   « Le genre n'est pas aujourd'hui une catégorie logique: si vache s'oppose à taureau, il n'y a aucune raison pour que table soit féminin et tableau masculin.» (Ferdinand Brunot et Charles Bruneau, Précis de la Grammaire Historique de la langue française, Masson et Cie, 1961, p. 195)

   En français donc, le genre d'un mot, sans être plus motivé logiquement, est-il fixé une fois pour toutes? Le mot fourmi, du lat. formica f. se dit la fourmi. Tous les anciens petits écoliers français qui pouvaient réciter la première fable de La Fontaine (XVIIe siècle): La Cigale et la Fourmi, se souviennent aussi d'un distique d'une autre fable: Dame Fourmi trouva le ciron trop petit, Se croyant, pour elle, un colosse (La Besace).

   Or, le Dictionnaire du français médiéval de Takeshi Matsumura (Les Belles-Lettres 2015) fait voir qu'autrefois, le mot se répartissait entre deux genres: au masculin formi, fromi, fremi, formïon, fremïon; au féminin formie, formille; au m(f) formiz, fromiz, fremiz. Dans le Sud de France, le mot fourmi n'était non plus féminin par principe. Louis Alibert donne dans son grand Dictionnaire occitan-français (Toulouse, I.E.O, 1965): formic au masculin et formiga au féminin. Simin Palay (Dictionnaire du béarnais et du gascon modernes [1932-34], CNRS, 1961): hourmic, hourmit, arroumìc au masculin; hourmigue, arroumigue au féminin (formica > fromiga [métathèse for-/fro-] > hromiga > romiga [f->h- et perte de h-] > arromiga [r- > arr- ] cf. Kudo, Lo Gascon modèrne, Tokyo 1988, p. 96-97). Yves Lavalade, lexicologue moderne, produit dans son Dictionnaire Français / Occitan (Pulim, 1997) deux féminins: la fermic et la furmic.

   Brunot et Bruneau écrivent à ce sujet: «Fourmi avait un masculin et un féminin; l'on distinguait le fourmi et la fourmie: nous avons conservé la forme masculine et le genre féminin » (ibid.). Voilà une solution bien équilibrée !

   On peut constater l'inanité des débats actuels sur le genre grammatical. L'identité française doit passer par l'acquisition de la langue. Ça fait du bien de se creuser la tête à l'école pourquoi l'auto, la dot, la bru sont, malgré l'allure, au féminin, et le lièvre, l'incendie, le gendre au masculin, et de savoir que le masculin avait fini par intégrer dans son genre bien des mots neutres. Le genre grammatical n'a, dans nombre de noms, rien à voir avec le sexe biologique. (À suivre)