Philologie d'Orient et d'Occident

17 juillet 2018

Deux mystiques de la langue (8)

Philologie d'Orient et d'Occident (407) Le 17/07/2018  Tokyo K.

Deux mystiques de la langue (8)

La vision salutaire de Nishiwaki Junzaburô

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   Au feuillet 476 de la liste de comparaisons sino-grecques (cf. billet 406), le poète comparatiste Nishiwaki pose deux idéogrammes quasi synonymes: 泣 "verser des larmes" et 哭 "gémir" avec cette note:  

           泣 キフ ch'i  泣 哭  κωκύω コク

   Cette brève note fait réfléchir: tout d'abord on se figure que Nishiwaki imaginait que le japonais キフ (kifu actuellement kyū) et le chinois ch'i (= ) communiquaient - ce qui est d'ailleurs parfaitement juste - et que コク koku, lecture de 哭, se référait au verbe κωκύ-ω "pleurer, se lamenter". Nous ne nous estimons pourtant pas en droit de dire que selon le poète κωκύω partageait une origine commune avec les deux mots: 泣 et 哭.

   Le poète n'avait pu profiter du Dictionnaire Tôdô (1978) dans lequel la lecture archaïque de 泣 était présentée en "k'ıǝp", celle de 哭, en "k'uk", à une époque contemporaine des temps homériques. Nishiwaki avait presque cessé de travailler à la comparaison gréco-chinoise lors de la publication du Dictionnaire Tôdô, le meilleur outil pour comprendre ce que c'était que les formes diachroniques du chinois.

   L'idéogramme 泣 est composé de deux éléments signifiants: 氵(= "eau") et 立 (abréviation de 粒 "grains, gouttes"). L'ensemble veut donc dire "gouttes d'eau > pleurs, pleurer" (en chinois, substantif et verbe sont souvent exprimés dans une même forme indéclinable). L'observateur attentif trouvera que l'idéogramme 哭 ressemble à 吠 "aboyer, aboiement" (口 "museau" + 犬 "chien" cf. billet 406). En effet 哭 représente l'mage de "deux museaux (口口) sur un chien (犬)", signifiant "pleurer à grands cris, sangloter". 

   L'étymologie du grec κωκύω n'est pas claire. La forme permet cependant de présumer le redoublement d'un radical ko- ou ku-. Dans son Dictionnaire étymologique de la langue grecque (Klincksieck 1983), Chantraine donne, entre autres, un verbe lituanien kaûkti "hurler" et un substantif arménien kuk "gémissement" qui peuvent évoquer la forme archaïque chinoise k'uk 哭 "gémir". On pourrait retrancher de k'uk la consonne finale -k pour retrouver le chinois actuel "pleurer; gémir".

   Nous ne nous proposons pas ici d'établir, comme le poète illuminé en avait sans doute le dessein, une grande liste de correspondances entre le grec et le chinois. Mais en voici une toute minuscule:      

   δίδωμι "donner", *- indo-européen "prendre et donner" et chinois dhiog 受 / 授 "recevoir / décerner" (cf. billet 12);

   ἰχθύς "poisson"et chinois ancien ŋıag 魚 "poisson" (cf. billet 11); 

   βοῦς "bœuf", skr. gauḥ et chinois ancien ŋıog 牛 "bœuf" (cf. billet 13);

   χήν "oie", skr. haṇsa, chinois ancien ŋăn 雁  "oie" (cf. billets 44, 350);

   κύων "chien", chinois ancien k'uǝn "chien" (cf. billet 406);

   βαύζω "aboyer", chinois ancien b(ıu)ăd 吠 "aboyer" (cf. billet 406);

   κοῖλος "creux", chinois ancien k'uŋ 空 "creux, ciel" (cf. billet 346);

   τίω "honorer" (<*kwei-), chinois ancien k(ı)ĕ(ng) 敬 "respecter" (cf. billet 347);

 πῦρ "feu" (<*peh2-ur), chinois ancien muə(r) 火 "feu" > -huǝ; huo; hua, ka [mV- mbV- (m)phV- hV- kV-] (cf. billet 348)

   Nishiwaki aurait été conscient du bien-fondé de ces correspondances, dont cinq, au moins, étaient même à l'origine des mots japonais: io "poisson", kari "oie", inu "chien", hoyu "aboyer", hi, ho "feu" tous considérés longtemps originaires de l'archipel nippon. Nishiwaki savait sans doute que gi- de gi-ssha "char à bœufs" et go- de go-zu, terme bouddhique, "tête de bœuf, garde des enfers" étaient en rapport lointain avec le grec βοῦς.

   S'y ajoute une autre correspondance, subtile, entre le grec ὄνειαρ "vivres, nourriture" dont l'étymologie n'est pas définie (cf. billet 25), l'ancien chinois nuar 糯 "riz consistant de provision" et l'ancien japonais na 菜・肴 "victuailles, mets, poisson" (cf. billet 11). Le mot japonais ne subsiste que dans le vieux mot: na-ya "poissonnier" et, comme élément d'un composé, dans ma-na-ita "tranchoir, planche à découper le poisson". Le japonais peut être né du chinois nuar où la voyelle d'intervention -u- et la consonne finale -r sont perdues.

   Cette curieuse vision de l'unité des langues eurasiatiques proposée par le poète Nishiwaki qui, privé de preuves, surtout du Dictionnaire Tôdo qui lui aurait permis de voir plus juste les choses, nous inspire cependant mieux que la vision tamoule chère au ponte de la linguistique japonaise: Ôno Susumu. (À suivre)

 

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03 juillet 2018

Deux mystiques de la langue (7)

Philologie d'Orient et d'Occident (406) Le 03/07/2018  Tokyo K.

Deux mystiques de la langue

Nishiwaki le lexicomane (7)

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"Je" chinois et grec selon Nishiwaki (Archives Meiji-gakuïn, Tokyo)

   L'auteur de ce billet ne sait pas exactement quand notre poète Nishiwaki (1894-1982) a entamé son curieux travail de comparaison entre le chinois et le grec ancien. Niikura Shun'ichi (1930-), auteur d'une biographie du poète, estime que son maître s'est mis à laisser les résultats de ses "recherches" d'abord dans les cahiers qui lui servaient de journal ou simplement dans des feuilles blanches, dès l'année de sa retraite de l'enseignement universitaire à l'âge de 68 ans. Il se serait intéressé un peu plus tôt à ce devoir de clerc, car l'Université Keio possède plusieurs de ses cahiers qui datent du début des années 60.

   Son travail impressionne par son volume. Une dizaine de milliers de feuilles remplies de correspondances supposées, selon lui, entre le chinois classique et le grec ancien. L'auteur de ce billet possédait environ un huitième de l'ensemble fait avant 1979, l'année présumée de la fin de ses recherches lexicales. Le document  est conservé actuellement intact (et sous la forme de 1273 pellicules) à l'Institut des Langues et Cultures de l'Université Meiji-Gakuïn à Tokyo.

   Tout semble sortir de son idée fin de siècle: On ne connaît absolument aucun moyen d'établir une linguistique comparée entre le chinois et les langues indo-européennes. Le chinois n'est pas une langue indo-européenne. Mais il y a lieu de croire que le chinois archaïque se fonde, par son lexique et sa grammaire, sur le substrat historique éclaté (d'un indo-européen). (Préface aux Notes d'études comparatives des mots chinois et grecs. cf. billet 401)

   La distance spatiale entre les deux langues ne rend pas la comparaison impossible, mais ses erreurs de méthode (du point de vue de la grammaire comparée) semblent patentes. Nishiwaki met sur le même plan deux langues chronologiquement très éloignées: l'une est le grec ancien (dont l'homérique), l'autre le chinois beaucoup moins ancien. Ôno a mis en parallèle les particules japonaises du VIIIe siècle et celles de tamoul des environs de l'ère chrétienne (cf. billet 403). Nishiwaki a fait de bien plus belles erreurs! Mais contrairement à la théorie d'Ôno, ce qu'a laissé Nishiwaki est une œuvre poétique. Ce ne sont pas des élucubrations savantes.

    Pas même une recherche étymologique, le travail de Nishiwaki est une immense liste d'associations d'idée. Le lien entre deux mots chinois et grec est chez lui souvent phonétique. Un petit exemple: au feuillet 1108 figure un pronom personnel "je":

 gyo go ga - deux graphies 吾 et 我 représentant "je": gyo, go, ga, lectures

      wu    wo  wu, lecture moderne pour 吾; wo pour 我 selon Shin-jikan 1939;

              ê     -   ê, selon l'image du billet 402, serait de ἐγώ !

          ἐγώ     -  correspondant grec

     [g-gw-w] -  par cette analyse, Nishiwaki rapproche ἐγώ de wu, wo "je"

   On sait maintenant, par le dictionnaire Tôgo (1978), que wu remonte à [ŋag-ŋo], wo à [ŋar-ŋa] (formes 2800 BP - 200 AD: ce qui inclut à peine l'époque homérique). Selon A. L. Sihler (1995), ἐγώ remonte à un indo-européen egoH (H laryngale), ce que le poète ne savait évidemment pas. Son flair linguistique est pourtant excellent, surtout lorsqu'il sait analyser ἐγώ en [g-gw-w]. Avec ce flair, il savait extraire, au feuillet 941, le radical -χθ- du mot χθύς "poisson", "gü" 魚 [gü-gö] en chinois qui peut être rapproché de [χθ-χ].

   Feuillets 448 et 1198: Nishiwaki explique l'idéogramme 吠 par le grec λακτέω "aboyer", ce qui est une imagination, à notre sens, un peu à côté quoiqu'il connaisse très bien le grec ancien. Le sens du caractère 吠, prononcé actuellement fèi "aboyer", se compose des deux éléments graphiques du mot 吠: 口 "museau" et 犬 "chien". Or, selon le dictionnaire Tôgo, la prononciation la plus archaïque de 吠 est [bıuăd]. Si on enlève à cette prononciation, les deux voyelles d'intervention qui ne sont pas originelles: -ıu- et la consonne finale -d ayant tendance à disparaître, on aura ba(d) qui rappelle justement βαΰζω onomatopéique (< βαΰ, aboiement) et lat. baubor "aboyer".

   κύων βαΰζει "le chien aboie" en grec se serait rendu en ancien chinois par k'uǝn ba(d), en ryûkyû par /h/inu /h/abijuN (/h/: une laryngale) et par inu hoyu (<*ba+yu, cf. oboyu "se figurer" < *obayu < omohayu) en ancien japonais. Le lien entre κύων et k'uǝn semble réel, également celui entre /h/inu et inu. Pourquoi pas entre le chinois k'uǝn et le ryûkyû /h/inu? L'imagination du poète Nishiwaki, communicative, nous dégage allègrement du monde étriqué des linguistes. (À suivre)

 

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19 juin 2018

Deux mystiques de la langue (6)

Philologie d'Orient et d'Occident (405) Le 19/06/2018  Tokyo K.

Deux mystiques de la langue

Ôno Susumu et Nishiwaki Junzaburô (6)

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Poisson 魚 et noms de poissons par Nishiwaki Junzaburô (Archives Meiji-gakuïn, Tokyo)

   Dans la préface à la première édition de L'Origine de la langue japonaise (1957), Ôno Susumu (1919-2008) remercie nommément plusieurs scientifiques contemporains qui ont dû lui servir de conseillers techniques pour son livre: Dr. Furuhata Tanemoto (1891-1975), ponte de la médecine légale, hématologue à l'Université de Tokyo, Médaille Culturelle en 1956, plus tard responsable de graves erreurs de jugement réitérées selon ses méthodes dans plusieurs cas majeurs; trois anthropologues anatomistes, dont Suzuki Hisashi (1912-2004) ostéologue; deux archéologues qui ont collaboré: Esaka Teruya (1919-2015), professeur d'Histoire à Keiô, comme l'était Matsumoto Nobuhiro (cf. billet 401) à l'école duquel il appartenait, et Serizawa Chôsuke (1919-2006), grand ponte de l'archéologie japonaise, détrôné dans l'affaire Fujimura (cf. billets 279, 280), scandale de poteries paléolithiques falsifiées qui faillit assurer au falsificateur éhonté la gloire d'avoir reculé de plusieurs centaines de milliers d'années la date d'apparition de la première peuplade dans l'archipel.

   Les accompagne ensuite un groupe de quatre linguistes, parmi lesquels figure d'abord et à bon droit Hattori Shirô (cf. billets 397, 404), Médaille Culturelle en 1983, auquel Ôno Susumu n'a pourtant pu se référer qu'à moitié. Car si sa Phonétique (Hattori, Iwanami, 1951) était disponible, son Dictionnaire des dialectes aïnou (1964) n'avait pas encore paru. Le second linguiste mentionné après Hattori, Matsumoto Nobuhiro, était plutôt ethnologue que linguiste. Les deux autres linguistes étaient Shibata Takeshi (1918-2007), dialectologue, et Ikegami Jirô (1920-2011), spécialiste des langues altaïques, dont une fréquentation plus sérieuse aurait dû permettre à notre Ôno Susumu de s'orienter, pour la genèse de la langue japonaise, vers le nord-est du continent plutôt que vers le sud-ouest de l'Asie.

    Ce petit examen des scientifiques remerciés dans la préface nous dit d'abord que la plupart des experts auxquels l'auteur avait eu recours étaient spécialistes d'autres disciplines que de la linguistique: la médecine, l'anthropologie, l'archéologie et enfin l'ethnologie dont Matsumoto, plus âgé que Ôno d'une vingtaine d'années et collègue du poète Nishiwaki indifférent, faisait sa spécialité.

    Aux dix savants nommés dans la préface de l'Origine du japonais, s'ajoute un releveur d'empreintes digitales de la Police Métropolitaine: Okamoto Kazuo. De ces onze chercheurs aux spécialités diverses, deux seulement sont des linguistes pouvant intervenir sur le domaine en question (les origines de la langue). Parmi les linguistes, Ôno n'avait en somme à ses côtés que Ikegami Jirô, altaïste, dont l'orientation de recherches semblait l'attirer peu, et Hattori, phonéticien, très fort dans les langues tant du sud que du nord, mais occupé alors par la polémique autour de sa glottochronologie, dont la méthode était critiquée par un redoutable linguiste de Kyoto à l'esprit mathématique: Izui Hisanosuke (1905-1983).

   Démunie d'une méthode comparative rigoureuse (n'ayant pour occurrence de la comparaison que le ryûkyû), notre linguistique historique n'était pas une science exacte. Non indépendante, elle n'était que vaguement séparée de l'anthropologie et de l'ethnologie. Yanagita Kunio (1875-1962. cf. billet 401), ce beau mélange de génies littéraire et linguistique, fut longtemps le meilleur linguiste et ethnologue du pays. C'est par Matsumoto, disciple de Yanagita, que Ôno put approcher de Yanagita, qui décrivit dans son livre publié juste avant la mort (La Route maritime: Kaijô-no michi 1961), la route d'introduction de la langue et des hommes dans l'archipel par la mer du sud.

   Nullement les visions des trois hommes: Yanagita, Matsumoto, Ôno ne s'accordent. Yanagita surpasse de loin les deux autres en perception des choses. Matsumoto, soit par complaisance soit par nature, semble adhérer, avant et pendant la Guerre Pacifique, aux idées impérialistes justifiant son intérêt pour les pays d'Asie du sud. Le jeune Ôno, prisonnier du Temps, ne voyait pas, seul, ce qui était en dehors du visible dont le vieux Yanagita avait parfaitement l'intuition. Ces trois hommes, cependant, même appartenant à des générations séparées l'une de l'autre par plus de vingt ans de distance, avaient en commun un certain nationalisme.

   Or, notre poète Nishiwaki n'était pas fait de la même farine, déplorant sa vie dénuée du nécessaire, inquiet du sort de son maître français en langues anciennes qui l'avait laissé sans nouvelles (cf. billet 66) sous le ciel de Tokyo d'où pleuvaient des bombes au napalm. Cosmopolite même au moment de la catastrophe, il ne s'était jamais montré nationaliste. (À suivre)

 

05 juin 2018

Deux mystiques de la langue (5)

Philologie d'Orient et d'Occident (404)  Le 05/06/2018  Tokyo K.

Deux mystiques: Ôno Susumu et Nishiwaki Junzaburô (5)

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Un rouleau poétique à 宏村 Hóng cūn (photo: Kyoko K. le 21/04/2018)

鶏鳴紫陌曙光寒 «Au coq chantant dans la grand-rue, la lumière de l'aube est glacée»  岑参 Cén-san (VIIIe s.)

   En 1957, la maison d'éditions Iwanami (Tokyo) publia "l'Origine du japonais" (Ôno Susumu: Nihongo-no Kigen). Le petit ouvrage impressionna tous ceux qui étaient intéressés par l'éventuelle origine de la langue. Hattori Shirô (cf. billets 399, 262) et kôno Rokurô (cf. billet 400), d'abord admirateurs, se montrèrent finalement sceptiques. Karashima Noboru (cf. billet 168), indianiste, devint plus tard un des critiques convaincus de la thèse tamoule d'Ôno (cf. UP - University Press de Tokyo, 04/1980).

   Il ne s'agissait pas encore de la thèse japonais-tamoul qui allait fasciner ou intriguer le public pendant 40 ans à partir du début des années 60. Une des raisons du succès de ce livre de 220 pages devait consister dans une ceratine aisance de style. Le contenu du livre est réparti en 5 chapitres garnis de références:

    1. Les Japonais et les Aïnous;

    2. Les deux Japon: l'Est et l'Ouest;

    3. Des filiations du japonais se retrouvent-elles dans les langues du Sud ? ;

    4. L'ancien japonais face aux langues altaïques dont le coréen;

    5. La poursuite des recherches (Méthodologie).

   Les savants japonais pétris d'une longue tradition philologique qui remonte au VIIIe siècle n'ont pu accéder aux méthodes comparatives de l'Occident qu'au début du XXe siècle. Le petit livre d'Ôno est un bilan de l'état des lieux des connaissances alors à jour au sujet de l'origine de la langue japonaise, pour laquelle la position de l'auteur est assez nette: superstrat altaïque (dont surtout le coréen, accessoirement l'aïnou) progressivement assimilé par le substrat sud (fond austronésien).

   Ses idées sur les habitants aïnou du nord, fournies des données archéo-anthropométriques, n'ajoutaient pas grand chose à ce qu'on croyait savoir depuis l'époque de Matsuura Takeshirô (op. cit. p. 32 cf. billets 251, 254, 255), commis voyageur du Bakufu. Sa vision du monde paléolithique était déjà périmée: les Aïnous, chasseurs, pêcheurs et cueilleurs, n'étaient-ils pas antérieurs aux résidents primitifs, venus du sud ?  

   Ôno Susumu aurait connu de grands ethnologues-linguistes contemporains. Il n'a cependant pas mentionné dans son livre Torii Ryûzô (cf. billet 396), le meilleur interprète du monde nordique, des Aïnou tout particulièrement. En contact avec Hattori Shirô, alors ponte de la linguistique, et citant quelques-uns de ses articles, il n'a pu consulter son monumental Dictionnaire des dialectes Aïnou (Tokyo, 1964), la sortie de son Origine du japonais ayant précédé le Dictionnaire. Il en était de même de Nishiwaki Junzaburô qui, occupé par des études comparatives, n'a pas profité du Dictionnaire chinois-japonais de Tôdô (1978), outil indispensable en chronologie phonétique de chinois, paru trop tard pour sa comparaison.

   - - - - - -

   Dans son Origine du japonais (1957), Ôno a expliqué de la façon suivante la formule "Tori-ga naku" (鶏鳴), épithète de Azuma "l'Est", la première occurrence au VIIIe siècle (poème 199 Man'yô-shû, attribuée à Kakinomoto-no Hitomaro, haut fonctionnaire):

"(cette formule) doit son origine au fait que le langage de l'Est, inintelligible, ressemble au chant des poules" (op. cit. p. 58). Cette explication n'a jamais cessé d'étonner l'auteur de ce billet, natif du Nord-Est, ancien pays des Aïnou.

   Plus étonnant encore: cette note, reproduite dans son Dictionnaire d'ancien japonais (éd. Iwanami, 1974), est en train de remplacer toutes les autres interprétations depuis longtemps pratiquées. La perplexité est double: pourquoi ce mépris, de la hauteur du Centre, pour le langage de l'Est qui, on le sait maintenant, représentait phonologiquement et lexicalement un état antérieur à celui du Centre-Ouest? Pourquoi cette persistance d'une notion fallacieuse qui se répand dans tous nos dictionnaires scolaires, même sur le Net?

   La particule casuelle -ga dans la formule Tori-ga naku est validée parce que trois lectures sur neuf sont représentées par le kanji phonétique 我 -ga. Dans le poème 199 est utilisé le kanji 之 (鶏之鳴) qui peut se lire soit -ga ou plutôt -no. Tori-ga naku peut donc varier à tori-no naku ou tori naku, sans la particule. Dans la littérature chinoise, 鶏鳴 s'employait depuis plus de deux mille ans pour désigner l'aube qui pointe à l'Est. Le poète Kakinomoto-no Hitomaro, expert en chinois, ne devait pas ignorer l'expression qui n'avait rien à voir avec la langue de l'Est (Azuma), mais avec l'Est géographique tout simplement. (À suivre)

 

 

 

22 mai 2018

Deux mystiques de la langue (4)

Philologie d'Orient et d'Occident (403) Le 22/05/2018 Tokyo K.

Deux mystiques de la langue:

Ôno Susumu et Nishiwaki Junzaburô (4)

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Note plurilingue de Nishiwaki Junzaburô (4) (Meijigakuïn, Tokyo)

   La dernière édition de l'Origine de la langue japonaise (Ôno Susumu, Nihongo-no Kigen, 1994, cf. billet 400) était assortie d'exposés et de contributions à des débats divers dont Ôno était l'auteur, et notamment, à court terme, du Prototype du japonais (Nihongo Izen, Tokyo, Iwanami, 1987). Ce dernier livre comporte une  nomenclature bilingue (japonais-tamoul) substantielle.

   Pour rapprocher la syntaxe du japonais et du tamoul, Ôno se contente d'énumérer les 12 caractéristiques suivantes, jugées communes aux deux langues, avec seulement deux ou trois lignes d'illustration pour chacune:

   1. absence de déclinaison casuelle; 2. ordre des mots en sujet-complément; 3. adjectif avant le substantif; 4. adverbe avant le verbe, l'adjectif etc.; 5. verbe postposé (après le complément); 6. absence de pronom relatif; 7. auxiliaire verbal postposé (après le verbe); 8. l'ordre d'auxiliaires identique à celui du japonais; 9. particules postposées (après le substantif / le verbe); 10. interrogation marquée par une particule placée à la fin de la phrase; 11. quatre catégories de pronoms (proche, moyen, éloigné, indéfini); 12. absence de conjugaison verbale.

    L'ordre des mots ici en question (2, 3, 4, 5, 7, 8, 9) est loin d'être un élément distinctif des langues. Ni la flexion (déclinaison; conjugaison: 1, 12) ni le système du pronom relatif (6) ne sont présents dès l'origine, même en indo-européen, mais ils se sont développés tardivement. Le système pronominal ici signalé (11) n'a rien de spécifique. L'interrogation par une particule mise à la fin de la phrase (10) n'est pas propre à ces deux langues.

   Ces repères de différents registres ne suffiraient pas à déterminer l'existence d'une filiation entre les deux langues. Le poète helléniste Nishiwaki ne s'est pas intéressé à l'hypothèse Ôno.

   Ôno passe vite à la comparaison des particules (casuelles et autres, op.cit. 249-289) des deux langues très éloignées l'une de l'autre, dans le temps et dans l'espace: le japonais du VIIIe siècle en face d'une langue dravidienne utilisée au cours des quatre siècles à partir du second siècle avant notre ère. Mais après tout, est-il possible d'emprunter, au début de la langue japonaise, tant de particules à fonction grammaticale à une langue du continent indien ?

   Ôno Susumu relie la particule casuelle en japonais -no (génitif / nominatif) avec le tamoul in, la particule -ga (également génitif / nominatif) avec le tamoul aka, akam (op.cit. p. 249), ce qui signifierait qu'il présume que les -ga, -no sont des particules, toutes les deux, d'origines différentes.

   Konoshima Masatoshi, le meilleur spécialiste des particules japonaises, dit des deux particules: «les emplois des deux particules (génitif / nominatif) se ressemblent, surtout en ancien japonais, de sorte qu'il constitue, dès lors, un bon sujet de travail pour les chercheurs d'en discerner les nuances ... » (Étude des particules japonaises, éd. augmentée, Tokyo, Ôhû-sha 1973, p. 32. tr. K.).

   K., auteur de ce billet, a supposé que l'ancienne particule japonaise -ga n'était pas seulement gutturale mais aussi nasale: -nga (< -ṅa) (cf. billet 402; Arisaka Hideyo, Étude de l'histoire de la phonologie japonaise, Tokyo, Sanseidô 1957, p 677). C'est cette nasale gutturale qui avait donné deux formes: -na /-no, -nu (en alternance vocalique) et -ga. La similitude sémantique entre -no et -ga, naturelle et génétique, ne permettrait pas de présumer deux provenances différentes, et a fortiori l'emprunt à une langue étrangère!

   Une autre anomalie de taille dans la thèse Ôno, à propos d'une particule casuelle signifiant origine, point de départ, cause: -kara "de, depuis, à partir de, en provenance de, à cause de". Ôno fait venir -kara d'un substantif mandchou ou mongol: kala, xala "tribu, famille" (Kogo-jiten "Dictionnaire d'ancien japonais", Iwanami, édition corrigée, 1990). Comment peut-on alors se rendre compte, avec le sens "tribu, famille", des expressions dialectales telles: hama-kara attʃumu "marcher sur la plage" (Ryûkyû), kôen-kara asobu "jouer dans le parc" (Tottori), hune-kara iku "aller en bateau" (Nagasaki), et comment des formes dialectales telles: kari (Bungo), karu (hude-karu kaku "dessiner avec un pinceau"- Île Iki) s'expliquent-elles par xala "tribu ou famille"?

   La particule -kara n'est-elle pas composée de deux particules -ka (locatif-instrumental "là" en alternance vocalique avec -ko "-ci", cf. ka-re "cela, celui-là"; ko-re "ceci") et -ra emphatique (o-ra "moi", ore-ra "nous"), en alternance vocalique avec -koro "vers, dans les environs de" ?

   Nishiwaki, poète provincial, en se passant de toutes ces discussions, se consacrait tranquillement à la comparaison du chinois avec le grec ancien. (À suivre)

 

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08 mai 2018

Deux mystiques de la langue (3)

Philologie d'Orient et d'Occident (402)  Le 08/05/2018  Tokyo K.

Deux mystiques de la langue:

Ôno Susumu et Nishiwaki Junzaburô (3)

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Fiche 1273 Nishiwaki: 言 "parole" (Meijigakuïn, Tokyo)

   Les deux grands mystiques de la langue, Ôno Susumu (1919-2008) et Nishiwaki Junzaburô (1894-1982), n'ont rien eu en commun dans leur vie que de mourir, tous les deux, à l'âge de 88 ans. Ils ont vécu pourtant, d'une manière bien différente d'ailleurs, la même Guerre du Pacifique, Nishiwaki poète universitaire quadragénaire, Ôno étudiant en lettres dans la fleur de la jeunesse. Tabibito Kaherazu (Voyageur de non retour), recueil poétique à la voix sombre de Nishiwaki publié en 1947, juste après guerre, fait contraste avec le florilège flamboyant d'antiquités gréco-latines à la tonalité claire et bien colorée: Ambarvalia (1933, cf. billet 401).

   Le jeune Ôno s'était inscrit dans le département de philologie de l'Université Impériale de Tokyo alors que la situation commençait à se dégrader tant à l'intérieur (bombardements) qu'à l'extérieur (repli en Asie du sud, en Chine-Mandchourie ou dans le Pacifique). Il n'y aurait donc pas de doute que l'évolution du conflit avait entravé la poursuite des études pour quiconque était encore à l'abri jusque-là. Le sentiment d'urgence avait sans doute fini par imposer au jeune Ôno ce qu'il allait rechercher dans l'avenir.

   Ces temps agités ne lui permirent évidemment pas de se doter à loisir des outils linguistiques nécessaires à son travail futur, alors que Nishiwaki, aimant naturellement les langues (modernes et anciennes) dans une période relativement calme, avait pu se payer le luxe d'aller étudier à Oxford. De ce point de vue, notre Ôno Susumu, gêné par la Guerre au moment crucial du début de ses études, se trouvait un peu comme l'impossible Yoshimoto Ryûmei (1924-2012, cf. billet 219), polémiste iconoclaste, invectivant à souhait tous ses adversaires, triomphant dans son monolinguisme invétéré, c'est-à-dire, dans le langage oral du quartier dont il était originaire.

   Nishiwaki était un provincial très tôt civilisé, cosmopolite, alors que Ôno, né dans un quartier traditionnel de Tokyo, était un citadin avec un esprit de clocher particulier.

   Ses études (il travaillait bien, disait Kôno Rokurô, cf. billet 401) furent appréciées par la direction de la maison d'éditions Iwanami qui préparait une nouvelle édition commentée des grands classiques du pays. Il s'occupa du commentaire du Man'yô-shû (1957); du Nihon-shoki (1994), tout en étant auteur du Nihongo-no kigen, 1957 (Iwanami, Origine de la langue japonaise). Il se consacra, entre-temps, à compiler un Kogo-jiten, 1974 (Iwanami, Dictionnaire d'ancien japonais), où s'est épanoui son génie de philologue.

   Voici comment il commenta l'emploi du mot mo-no "chose" dans le Nihon-shoki: « Le sens originel de mono consiste dans le fait qu'on peut en percevoir l'existence. Il y avait mono tangible, qu'on peut toucher de la main et mono intangible, dont on ne peut s'assurer par la main. Ce dernier n'est autre que oni: ogre, esprit maléfique » (vol. 1, p. 111, tr. K.). Le commentaire rend cependant bien compte du fameux dérivé: mono-no-ke "esprit maléfique, invisible".

    Marque de son caractère curieux, il s'intéressait dès très tôt à une langue dravidienne, le tamoul, perçue comme prototype du japonais. Son intérêt pour le tamoul eut pour effet de faire douter parallèlement de la véracité de ses commentaires qui manquent parfois de consistance. Ôno fait dériver, par exemple, dans sa nouvelle édition de Nihongo-no kigen (1994), la particule casuelle (nominatif/génitif) -ga du VIIIe siècle, du tamoul aka, akam qui aurait existé vers le IIe siècle avant l'ère chrétienne. Comment aurait pu se produire cette dérivation, puisque -ga japonais devait se prononcer en ancien japonais non pas en -ga guttural mais en -ga nasal [-ng] ? L'ancien casuel -ga avait plutôt à voir avec na (mi-na-to "porte/lieu des eaux, port"; ma-na-ko "cœur d'œil, prunelle") alternant avec -no, génitif (/nominatif).

   Disciple de Hashimoto Shinkichi (1882-1945, phonologue originaire du département de Fukui) qui ne croyait pas à l'existence de la nasale [ng] en ancien japonais (Iwanami, Kokugo on'in-no kenkyû "Étude de la phonologie japonaise" 1950, p. 69), Ôno, métropolitain, n'aurait pu faire la juste distinction entre la gutturale g [g] et la nasale g [ng] qui était en train de disparaître dans la capitale.

   On excusera Nishiwaki, poète, de ne pas tenir compte, dans sa comparaison fantaisiste du chinois avec le grec ancien, du décalage de mille ans. Mais, on ne permettra pas au linguiste et historien d'émailler son hypothèse de ce genre d'aberrations. (À suivre)

 

24 avril 2018

Deux mystiques de la langue (2)

Philologie d'Orient et d'Occident (401)  Le 24/04/2018  Tokyo K.                        

Deux mystiques de la langue:

Ôno Susumu et Nishiwaki Junzaburô (2)

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Note plurilingue de Nishiwaki Junzaburô 2 (Meiji-gakuïn, Tokyo)

   En 1925, de retour d'Angleterre où il avait laissé inachevées ses études à Oxford, Nishiwaki Junzaburô (1894-1982) fit une brève escale à Paris, pour y tenter de publier un recueil de 77 poèmes confectionnés en français pendant son séjour en Europe. Un petit succès avec Spectrum, ouvrage poétique en langue anglaise, publié à compte d'auteur à Londres au début 1925, lui avait fait oser le coup en France qui, évidemment, n'aboutit pas. Ses poèmes en français, rassemblés sous le titre, Une Montre sentimentale, sont maintenant réunis dans le vol. III de ses Œuvres Complètes chez la Maison d'éditions Chikuma-shobô, Tokyo, 1971. En voici un exemple:

         "Philosophie"

   De quoi suis-je éloigné ?

   Éloigné des villes /  Des chapeaux  /  Des platanes /  De la limonade / 

   De la mer / Des hôpitaux de la croix rouge / De l'automne / Des charpentiers /

   Et de paris [de Paris, éd. 1994]     - UNE MONTRE SENTIMENTALE -

   Certaines audaces stylistiques semblent un peu faciles, mais ce petit morceau rend bien l'atmosphère plutôt gaie et le comique propres à l'entre-deux-guerres.

    Or, en 1933, plusieurs années après son retour au pays, Nishiwaki, déjà professeur en Lettres à Keio (cf. billet 400), publia Ambarvalia, recueil poétique, haut en couleur et chargé d'inspirations gréco-latines qui tranchaient sur le fond traditionnel. Sa vision pouvait désormais dépasser les frontières, s'élargir sur l'extérieur et lancer des passerelles eurasiatiques.

    Rien ne laissait alors prévoir qu'il s'intéresserait tard dans sa vie à l'origine des langues ni qu'il entreprendrait un curieux travail de comparaison des idéogrammes chinois avec le grec ancien (cf. billet 48). Une petite strophe d'Ambarvalia en dit cependant long sur son penchant futur de comparatiste passionné des langues.

     Wa-ga omohide-wa wa-ga kokoro-no naka-de anemone-no gotoku senritsu-suru (Mes souvenirs frémissent dans mon cœur comme des anémones) Wa-ga gengo-wa dōrian-no go-demo-nai arutai-no gen-de aru,...  (Ma langue à moi n'est même pas dorienne mais altaïque ...)   (Prologue du théâtre planchettes: "SHYLOCKIADE")

   De 1922 en 1925, pendant que Nishiwaki était en Angleterre, James Frazer (1854-1941) régnait, dans la paléo-sociologie, avec son fameux Rameau d'or (The Golden Bough 1890), alors qu'en France, dans la socio-anthropologie, Lévy-Bruhl (1857-1939. cf. billet 60), Marcel Mauss (1872-1950), Marcel Granet (1884-1940), travaillaient en émules du savant anglais. Dans ses Prolégomènes (sa thèse d'État, 1948, cf. billets 61-62), Nishiwaki en cita quelques-uns tout en restant à l'écart des travaux des linguistes tels Bréal (1830-1915), Saussure (1857-1913) et Meillet (1866-1936) dont un peu de fréquentation lui aurait évité des inepties dans son analyse phonétique des échantillons de la comparaison gréco-chinoise.

    Les travaux anglo-français en paléo-sociologie (surtout le Rameau d'or) ont intéressé Nishiwaki, ainsi que Yanagita Kunio (1875-1962), père de la socio-ethnologie au Japon. Matsumoto Nobuhiro (1897-1981), ethnologue, mythologue et spécialiste des langues océaniques d'Asie, fut un des nombreux adeptes du maître Yanagida qui lui conseilla d'aller étudier en France, ce qu'il fit en 1924-28, auprès de Granet et de Mauss, chez qui il acheva et soutint ses thèses.

   Ce qu'il y avait de curieux entre Nishiwaki, poète polyglotte, et Matsumoto, théoricien de l'origine sudiste (austronésienne) de la langue japonaise est que tous les deux, diplômés de la même école et ayant suivi presque le même parcours académique en Europe (l'un en Angleterre, l'autre en France avec deux ans de décalage) et enseignant presque en même temps à la Faculté Keio, ils ne se communiquaient pas entre eux, à ce qu'il semble. Ôno Susumu (cf. billet 400) qui chercha et crut trouver l'origine du japonais dans l'Asie du sud était manifestement de la rive Matsumoto.

   Nishiwaki, rentré au pays sous l'emprise surréaliste (Le Manifeste de Breton, 1924), créant ensuite une tonalité poétique toute neuve, revint tard dans sa vie à ses cohérences classiques: « On ne connaît absolument aucun moyen d'établir une linguistique comparée entre le chinois et les langues indo-européennes. Le chinois n'est pas une langue indo-européenne. Mais il y a lieu de croire que le chinois archaïque se fonde, par son lexique et sa grammaire, sur le substrat historique éclaté (d'un indo-européen) » (Préface aux Notes d'études comparatives des mots chinois et grecs. Meiji-gakuïn, 1982, tr. en français par K.) (À suivre)

 

10 avril 2018

Deux mystiques de la langue (1)

Philologie d'Orient et d'Occident (400) Le 10/04/2018  Tokyo  K.

Deux mystiques de la langue:

Ôno Susumu et Nishiwaki Junzaburô (1)

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Note plurilingue de Nishiwaki Junzaburô 1 (Meiji-Gakuïn, Tokyo)

    À l'occasion du 400e billet publié sur ce blog, l'auteur veut parler d'un tout autre sujet que celui de la Négation discutée dernièrement (cf. billets 390-399, sauf 394). Sorti d'un petit lycée du nord du pays (Akita), il s'est inscrit à la fin des années 50 au département de philologie, spécialisé dans les sciences de langage de l'Université de l'Éducation de Tokyo (Kyôïku Daigaku : Normale Sup de Tokyo, appelé à présent: Tsukuba Daigaku).

    Cinq professeurs, spécialistes d'hébreu, de grec biblique, de coréen, de germanique, de la politique linguistique, etc., et plusieurs chargés de cours (latiniste, spécialiste de hongrois, etc.) donnaient des leçons un peu au hasard aux cinq étudiants de l'année qui sur le cursus de quatre ans formaient un groupe d'une vingtaine d'étudiants. Un an et demi de propédeutique et deux ans et demi de spécialisation, avec davantage de théories que de faits, la pratique (écouter, parler) devait s'apprendre ailleurs qu'à la Faculté.

   L'enseignement approfondi de chinois, d'allemand et de français, absent dans ce secteur, était poursuivi dans le secteur spécialisé. Le département de chinois prenait quinze étudiants l'année, l'allemand, le même nombre, tandis que la section de français, comme celle de philologie, cinq étudiants. De sérieuses études françaises étaient possibles dans les universités d'État de Tokyo, de Kyoto ou quelques grandes institutions privées de Waseda ou de Keiô-Gijuku. La formation en français était insuffisante dans les petites universités ou dans la plébéienne École normale, si ancienne soit-elle.

   Frais émoulus de l'École, la plupart des normaliens en sciences du langage partaient enseigner dans des établissements secondaires soit la langue nationale, le japonais, soit l'anglais. Au Japon, l'enseignement des autres langues étrangères que l'anglais se pratiquait toujours dans un petit nombre d'écoles souvent privées (cf. billet 88). L'auteur du présent billet resta alors à l'École pour avoir un DEA d'études françaises. La langue française, même avec si peu de débouchés en vue, l'avait séduit depuis ses premières années de lycée, autodidacte dans la matière.

   - - - - -

   Au début des années 60, l'origine de la langue japonaise était une préoccupation majeure non seulement des étudiants en linguistique mais du grand public encore peu au fait du débat, lorsque le linguiste très médiatique Ôno Susumu (1919-2008, qui avait incité, par ses petits articles, un lycéen du nord à étudier la linguistique) a proposé une hypothèse problématique sur l'origine du japonais. À force de rechercher du côté des langues malayo-polynésiennes, il aurait atteint, au sud de l'Inde, le tamoul, langue dravidienne.

  Les média (grands quotidiens, revues mensuelles ou hebdomadaires, plusieurs maisons d'éditions dont la grande Iwanami, et même la chaîne de télévision nationale NHK) ont sauté sur la thèse, suscitant la perplexité de nombreux scientifiques: archéologues, linguistes, indianistes, généticiens etc. Comment est-il possible que vers 3000 ans BP ou plus tard, des milliers de groupes humains aient pu faire 7000 km de voie maritime, des Indes à l'archipel Nippon, mais encore, par bateaux rudimentaires? De nombreuses critiques n'ont pu cependant démolir sa thèse aberrante, solidement soutenue par la maison d'Iwanami ainsi que par un écrivain angliciste Maruya Saïichi (1925-2012).

   Dans sa nouvelle édition de l'Origine de la langue japonaise (Nihongo-no kigen: éd. Iwanami, 1994), Ôno Susumu ne tint aucun compte d'une des critiques les plus pertinentes, émise par le professeur indianiste Karashima Noboru (Nihongo=Tamirugo kigensetsu-ni tuite-no Shiken: Avis sur l'hypothèse tamoule, UP, avril, 1981). Les recherches génétiques sur la langue japonaise ont été retardées de plusieurs décennies par cette thèse troublante.

   L'un des cinq professeurs de la section linguistique, Kôno Rokurô (1912-1998, frère de Kôno Yoïchi, traducteur très renommé des classiques gréco-latins), était spécialiste de la langue coréenne, grand prix de la Culture en 1993. Lors de l'apparition de la thèse tamoule et des emballées médiatiques qui l'ont accompagnée, le professeur Kôno s'est seulement contenté de nous dire: «Attention aux média! Ôno, autrefois, il travaillait bien». Ils s'étaient connus, tous les deux, dans le département linguistique de l'université de Tokyo. N'empêche. M. Kôno n'appréciait nullement la nouvelle thèse de son ancien camarade.

   Loin de ces turbulences, le poète accompli Nishiwaki Junzaburô (cf. billets 47-66) se livrait alors tranquillement à la comparaison du chinois avec le grec ancien. (À suivre)

27 mars 2018

De la négation (9) Le négatif aïnou (4)

Philologie d'Orient et d'Occident (399)  Le 27/03/2018 Tokyo K. 

   De la négation (9): La négation aïnou et l'indo-européen

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Une bicyclette (Shibuya, Tokyo, le 24 / 02, 2018. photo K.)

   Pour les deux particules négatives aïnou somo (οὐ) et iteki (μή), l'auteur de ce billet présume que l'une, somo, en lien étymologique avec la particule emphatique sino "très"(síno, sóno, sonno, sónno, selon les dialectes, v. Hattori 1964 p. 300-2) remonte au pronom personnel indéfini (a)sinuma (cf. billet 396) et que l'autre, iteki, négatif prohibitif,  communique avec la particule adverbiale ikiya "de crainte que ..." (cf. billet 397).

   Il y a lieu de croire que la particule ikiya (i-ki  "faire" + ya, particule interrogative) peut introduire, suivant J. Batchelor (cf. billet 398), comme une formule de prière "faites que + sub.". L'itinéraire sémantique de la prière à l'interdiction aurait passé par des étapes telles: constat, doute, crainte, rejet et finalement négation.

   À ce propos, Jean-Pierre Levet (cf. billet 393), éminent helléniste comparatiste, a fait parvenir à l'auteur le message suivant:

   « Ton idée me paraît tout à fait juste. Il existe un parallèle en indo-européen. [...] le subjonctif indo-européen, qui est de création relativement récente, a deux grandes valeurs: il exprime soit l'éventualité soit la volonté. Les verbes grecs de crainte, par exemple φοβέομαι [avoir peur, craindre], se construisent avec la négation prohibitive μή accompagnée du subjonctif. Ce subjonctif s'analyse comme exprimant la volonté: "je crains <et je ne veux pas, parce que je ne veux pas> que cela arrive" [= je crains et (ou parce que) je ne veux pas que cela arrive].

   La même explication s'applique en latin à ne avec subjonctif, par exempletimeo ne veniat = "je crains qu'il vienne <et je ne veux pas qu'il vienne, parce que je ne veux pas qu'il vienne>". Ce rapprochement possible avec l'aïnou me passionne.

   Pour le rapprochement que tu suggères à propos de ki de l'aïnou, deux racines indo-européennes sont possibles: *ker/kr (latin creare etc.) et *kwer  avec une labiovélaire (sanskrit karoti etc.), qui ont pu se confondre dans une langue faisant passer les labiovélaires à des gutturales

    Le savant français s'est ensuite expliqué en détail son bref commentaire.

   « La tournure grecque μή plus subjonctif correspond à l'expression, derrière un verbe de crainte, en parataxe, d'une volonté négative: "je crains qu'il vienne", par exemple, = "je crains < et > < je veux > (valeur du subjonctif) qu'il ne vienne pas". C'est parce que "je veux qu'il ne vienne pas" que "je crains qu'il vienne".

   Si l'on traduisait par "je crains qu'il ne vienne pas", cela signifierait au contraire que "je souhaite qu'il vienne" et que donc "je crains qu'il ne vienne pas". On aurait alors en grec μή οὐ plus subjonctifSi μή semble se comporter comme une conjonction (je crains qu'il vienne), ce n'est pas le cas étymologiquement. C'est bien fondamentalement une négation prohibitive accompagnant un subjonctif de volonté

   Quand on a μή οὐ, alors μή fonctionne comme une véritable conjonction suivie de la négation οὐ: "je crains que.... ne pas". La tournure avec μή sans οὐ, qui s'interprète donc en une parataxe, est sans doute plus ancienne que celle que constituent μή et οὐ (ou ne non en latin, à côté de ne), qui relève, elle, d'un stade syntaxique

   "Je crains qu'il vienne" avec μή est, du point de vue du sens, le contraire de "je crains qu'il ne vienne pas" (avec μή οὐ, ce qui correspond en réalité à "je crains <et> je veux, je voudrais qu'il vienne").  Ce qui, me semble-t-il, doit être retenu, c'est que la crainte dans l'héritage latin et grec de l'indo-européen s'exprime derrière le verbe signifiant craindre par le subjonctif de volonté précédé de la négation μήne en latin, alors même que la crainte porte sur un énoncé affirmatif "qu'il vienne", ce qui montre bien le rapprochement entre l'expression de la crainte et l'emploi de la négation. Est-ce que cela se compare structurellement avec l'expression de la crainte et de la négation en aïnou? »

 - - - - - -  

   Impossible de ne pas admettre, à propos de la négation, qu'existent des visions très communes dans les deux langues. Cependant il est surprenant de voir que l'analyse de l'indo-européen peut expliquer l'aïnou, langue non indo-européenne. (Fin pour la négation)

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13 mars 2018

De la négation (8) Le négatif aïnou (3)

Philologie d'Orient et d'Occident (398)

                                              Le 13/03/2018    Tokyo   K.

De la négation (8): L'étymologie du prohibitif aïnou iteki

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Temple Jôsen-ji (Shibuya, Tokyo, photo par K. Le 27/02, 2018)

    おらおらでひとりいぐも Oraoradehitoriigumo "Moi, je m'en vais toute seule" est le titre du prix Akutagawa 2018 (cf. billet 395). Ce titre dans un parler du nord ainsi présenté en hirakana, sans kanji (idéogramme) ni ponctuation, doit être du charabia pour ceux qui, même s'ils connaissent la langue parlée de Tokyo, ne sont pas habitués à ce dialecte. Une bonne manière pour présenter la formule serait d'utiliser quelques kanji: 俺 ora "moi, je", 独り hitori "seul(e)", 行ぐ igu "s'en aller" ou de se servir, en caractères latins, de ponctuations ou d'espaces pour mettre en relief les mots: ora ora-de hitori igu-mo おら おらで ひとり いぐも. L'écriture mixte en kanji-kana accentue le sens aux dépens du son; l'autre, le son aux dépens du sens.

  Les quatre syllabes: je ne mange pas sont rendues en japonais: [watashi(-wa)] tabenai  (avec -nai négatif); en aïnou, somo ku ipe ou somo kuype. En japonais, le verbe (tabe-) et le négatif (nai) sont agglutinés, le sujet (watashi) et le verbe (tabe-nai ou tabenai) séparés l'un de l'autre. En aïnou, le sujet (ku) est agglutiné avec le verbe (ipe) qui se distingue du négatif somo.

   En écriture japonaise, la catégorisation des mots est plus floue qu'en français, tout en l'étant moins qu'en aïnou. L'aïnou, resté longtemps sans écriture et considéré comme une langue barbare, n'avait pas affaire avec l'analyse grammaticale. Ce qui explique tant d'imprécision dans le code scriptural par rapport au japonais.

   Un des contributeurs du Dictionnaire Hattori (1964) donne pour ne mange pas trop, 'ipekásuko wén na (Yakumo) "trop manger, mauvais, hein"; un autre, 'ipé kasúy yakun wen (Horobetu) "manger, trop, alors, mauvais". La formule de Yakumo: 'ipekásuko ("manger"+"trop" + particule) est exprimée en un seul mot, alors qu'à Horobetu, la même tournure est présentée en trois ou quatre mots: ipé kasúy yak-un (= ipe kasu yak-un) (cf. billet 397). En aïnou, une phrase entière peut donc entrer dans un seul mot.

   D'autre part, un mot long peut avoir une très petite étendue sémantique. Le mot 'e'íkostek dans la formule 'e'íkostek porónno 'ipe yak... (Obihiro) "trop, beaucoup manger, alors..." n'est qu'un adverbe signifiant "trop" (Dictionnaire Hattori, 1964, p. 300-5). Le Hattori nous fournit 'e'íkos, synonyme de 'e'íkostek. Le mot 'e'íkos suggère que l'adverbe est composé au moins de deux éléments: 'e'íkos + tek.

   Alors comment peut-on cerner l'origine du prohibitif iteki ? On avait vu, dans le tableau des prohibitifs, six graphies: 'itéki (Saru et Nayoro); 'iték (Horobetu); 'itékke (Yakumo et Obihiro); 'etekke (Bihoro); 'echíki (Asahikawa); 'etékkaka (cf. billet 397). Dans la région de Saru, centre-sud de Hokkaido, 'itéki coexiste avec 'ikíya. L'usage de 'ikíya (2 occurrences dans le Dictionnaire Hattori) semble se limiter à Saru.

   Selon Mme Tamura (1996), 'ikíya, interdiction atténuée, est composé de iki "faire qc." + ya "ou non". Cette analyse nous incite à supposer que iki-ya signifiait tout d'abord comme "fais (faites) que + sub.", formule de prière. J. Batchelor, missionnaire anglican, note dans son dictionnaire: «Followed by kuni ne, iteki forms a supplication» (An Ainu-English-Japanese Dictionary,Tokyo Iwanami 1938). L'itinéraire sémantique d'une prière à une interdiction, en passant par un doute, une hésitation, une crainte enfin un rejet, peut être comparé à celui de l'affirmation à la négation pour le négatif sanskrit na (cf. billet 390). Le passage d'un sentiment de crainte exprimé par le terme itéki à une interdiction n'est qu'un pas à faire.

   Or, le verbe iki s'analyse en i-ki. Ce ki originel (i- étant une particule) est employé par tous les dialectes d'aïnou (il y en a huit) de Hokkaido dans la forme unique de "faire" (Hattori, p. 157-10). Ce petit mot sert d'auxiliaire verbal dans plusieurs verbes dont arikiki ('aríkiki dans le Hattori p. 110-2) "s'efforcer". Mme Tamura en fait l'analyse: ar "per-"+ iki "faire"+ ki "faire": c'est-à-dire "parfaire". Ici, -ki est le seul élément actif, les autres (i- et -té-) ayant l'air des particules.

    L'aïnou étant d'origine continentale et non malayo-polynésienne, ce verbe ki n'est-il pas lié au sanskrit kṛ "faire" ( est vocalique), au grec κραίνω "accomplir", au latin creo, enfin au français créer ? (À suivre)

Posté par Xerxes5301 à 00:01 - - Commentaires [1] - Permalien [#]
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