Philologie d'Orient et d'Occident

26 mars 2019

Ubac et adret: genres grammaticaux en chinois

Philologie d'Orient et d'Occident (425)  Le 26/03/2019  Tokyo K.

Genres grammaticaux en chinois :

 yīn «ubac» et yáng «adret»

 

   On sait que la plupart des langues d'Extrême-Orient dont le chinois, le japonais, le coréen, et quelques langues ouraliennes en Europe telles que le finnois, le hongrois ou l'énigmatique basque n'ont pas de genre grammatical dans les substantifs. D'autre part, bien des langues européennes telles: le français, le roumain, l'allemand, le slovène, le suédois, l'irlandais, le breton, le russe, en ont deux ou trois: le français, le roumain, le breton, l'irlandais (2 genres: masculin et féminin); l'allemand, le slovène, le russe (3: masculin, féminin et neutre); le suédois (2: un genre commun [masculin + féminin] et neutre). L'anglais qui a actuellement perdu, sauf dans quelques pronoms personnels, toute notion de genre comparable au français et à l'allemand, avait trois genres dans cette langue qui est son ancêtre (le vieux germanique): masculin, féminin et neutre.

   Toutes ces langues d'Europe, à part les langues ouraliennes et le basque, remontent à l'indo-européen éclaté dialectalement en ancien grec, latin, sanskrit, vieux slave et celtique-gotique. Elles étaient invariablement munies de trois genres: masculin, féminin et neutre. On suppose, quant à l'origine du genre grammatical, que toutes ces anciennes langues indo-européennes peuvent être représentées par le hittite à deux genres: animé et inanimé. Ce dualisme d'origine hittite ne peut en rien, toutefois, être comparé au suédois moderne à deux genres: épicène et neutre. La langue scandinave ne revit pas son début mais entérine une évolution contemporaine de la langue.

    - - - - - -

   On sait aussi que sinon à tous les mots chinois, souvent à la fois substantifs et verbes, au moins à un grand nombre de mots appariés, est inhérente la notion de clivage entre yīn 陰 «ombragé, inanimé» et yáng 陽 «ensoleillé, animé». Cette vieille idée qui consiste au partage des choses fut longtemps exploitée dans la divination ayant recours aux idéogrammes.

   Ex.: catégorie       « ensoleillée »                     « ombragée »

                           jour       昼   « zhòu »   - - -       nuit   夜   « yè »

                           ciel        天   «tiān»      - - -       terre  地   « tŭ »

                           feu        火   « huŏ »     - - -      eau    水   « shuǐ »

                           mobile   動    «dòng»    - - -   immobile  静   «jìng»

                           vie        生    «mìng»     - - -     mort    死   «sĭ»

                           soleil     日    «yáng»    - - -      lune     月   «yuè»

                           homme  男    «rén»      - - -     femme  女   «nǚ»

                           haut      高    «gāo»      - - -     bas       低   «dī»

                           rouge    赤    «chì»       - - -     bleu      青   «qīng»

   La liste peut être déroulée à l'infini. Les mots classés dans la catégorie 陽 "yáng" sont censés avoir une signification active, positive, affirmative, augmentative et mobile, voire animée, alors que les mots classés 陰 "yīn" sont à l'opposé de "yáng", c'est-à-dire, du côté du passif, du négatif, du diminutif, voire de l'inanimé. Cette catégorisation des mots chinois ne peut avoir de rapport direct avec la division entre animé et inanimé hittites. Mais il peut y avoir quelque chose de commun entre elles.

   Ce qui a travaillé dans le hittite est la grammaticalisation analytique surtout à partir des éléments animés. Dans le grec, l'animé hittite s'est scindé en deux genres: masculin et féminin, qui finirent par se doter des moyens suffisants d'exprimer la relation casuelle, alors que l'inanimé, devenu neutre, est toujours resté quasi passif: le nominatif et l'accusatif ne se distinguaient qu'à peine, se contentant de la construction ergative qui n'a pas besoin d'exposant nominatif. Le neutre, cette inertie, a été abandonné par beaucoup de langues. C'est l'esprit analytique qui a triomphé dans la grammaire indo-européenne.

    - - - - - -

   Un bus nous transportait de Moûtiers au Val Thorens, station d'hiver en Savoie. À mi-chemin, nous avons remarqué sur le versant ensoleillé d'une colline, un petit supermarché nommé "d'Adret". Oui, les massifs alpins ont toujours un versant donnant sur le sud (adret) et un autre donnant sur le nord (ubac). Adret et ubac, deux versants d'une même colline, se jouxtent et se complètent. L'adret, bon côté, est favorable à plus d'habitats, à plus de cultures qui peuvent monter plus haut que de l'autre côté. Mais l'ubac offre aux skieurs un bon terrain, car la neige, rechignant à fondre, est mieux conservée qu'à l'adret. L'ombragé vaut l'ensoleillé. Toutes choses ont deux côtés qui se valent.

   Ne serait-ce pas ainsi que les anciens Chinois avaient conçu le monde? Trop pousser à la raison analytique peut nuire. La vision synthétique à deux genres, idée dominatrice du yīn-yáng, était aussi salutaire dans la langue de l'Asie orientale. (À suivre)

 

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12 mars 2019

Éloge de Grand-Mère

Philologie d'Orient et d'Occident (424)  Le 12/03/2019  Tokyo K.

Genre grammatical et genre humain

Éloge de Grand-Mère (à Anne, tante d'un ami à Berlin)

 

   Kosaka (cf. billet 133), petite commune du département d'Akita, se situe à l'extrémité nord de Honshû, la principale des îles de l'archipel. Elle est à 700 km au nord-est de Tokyo, à 20 km au sud-ouest du lac Towada, parc national. À la fin de l'époque Édo, on a découvert dans les environs de riches filons de cuivre. Depuis, l'exploitation minière a assuré à la commune une période relativement longue de prospérité, au terme de laquelle vit le jour l'auteur de ces lignes.

   Formée de plusieurs agglomérations d'origine aïnou sans doute, la petite commune où continuaient de vivre seulement quelques centaines d'âmes s'est transformée en peu de temps en un bourg moderne de vingt mille habitants aux installations diverses: jardins d'enfants, église catholique, écoles communales, collèges, lycée, hôpital, théâtre de kabuki, stade, terrains de tennis et une salle de cinéma où on s'est émerveillé, au début des années 1950, d'une France sauvage avec Crin-Blanc (Lamorisse, 1953). Au fin fond des provinces du Nord-Est, on accédait à l'époque aux paysages du midi de France. 

    Deux genres d'humains habitaient la ville: les anciens et les modernes. Ces derniers, cadres et ouvriers, originaires des départements voisins: Aomori, Iwate, Yamagata ou de Hokkaido ou même de Tokyo, étaient venus y travailler dans le commerce ou l'administration, dans des ateliers d'industries diverses, dans la fonderie ou des galeries de mine. Les cadres habitaient des maisons particulières, les ouvriers, de grands ensembles bénéficiant des équipements collectifs tels que l'eau courante, l'électricité, le chauffage ou les bains publics. Cadres et ouvriers, ils étaient bien citadins à nos yeux.

   Immeubles un peu hâtivement construits mais modernes. Sur ces éléments citadins qui s'étaient définitivement installés en ville, les anciens ruraux tranchaient nettement par leurs aspects frustes et sauvages. Notre agglomération était située dans cette traditionnelle subdivision administrative qui ressemblait à un habitat aïnou sinon à un village de Corée du nord.

   Les femmes du secteur campagne, dont faisait partie notre baassan (grand-mère), analphabètes pour la plupart mais dotées de je ne sais quelle sagesse, se montraient extrêmement travailleuses, intelligentes et souvent plus clairvoyantes en toutes choses que les hommes. Les femmes de la ville, dont notre mère, qui étaient effectivement mieux instruites que la longue lignée des mères qui l'avaient précédée, ne l'étaient pourtant pas autant que Grand-Mère. Pourquoi cela?

   Il nous semblait que, du point de vue du sexe, la vie des anciens (hommes et femmes) de notre bourg évoluait à peu près en trois phases: 1) période androgyne (de la naissance à l'âge d'environ 15 ans) où les filles peuvent être garçons, les garçons, filles. 2) période genrée (de 16 à 50 ans) où les deux sexes agissent différemment, tout en se complétant. 3) période épicène (à partir de 50 ans) où les deux se retrouvent pour s'entendre et s'entretenir. La première idée de Grand-Mère a été conçue chez nous, adolescent, lorsqu'elle dépassait ses 50 ans. Étant à l'âge nébuleux, nous n'avions conscience d'elle que comme un être cher, adorable certes, mais sans genre spécifique.

   Olivier Monod (Libération16/01/2019) nous fait part d'une idée d'après laquelle « les Indiens d'Amérique n'avaient non pas deux genres, mais entre 3 et 5! [... ils] n'étaient pas jugés sur leur sexualité, mais sur la façon dont ils aidaient la tribu et contribuaient au bien-être de leurs proches. Ils étaient jugés par leurs qualités et compétences ».

   Cette idée nous fait réaliser que notre conception de la sexualité des femmes âgées du nord du Japon, si éloignée des concepts modernes occidentaux, ne l'est pas autant de ceux de certains groupes d'Indiens d'Amérique ainsi que des concepts grammaticaux de certaines langues archaïques telles que le hittite qui fait distinction des deux genres: animé (qui allait se scinder en deux) ou inanimé pour tous les substantifs.

   À voir les débats se dérouler en France sur la féminisation des noms de métiers (Le Point 22/02/2019. cf. billet 410), on peut se demander si la francophonie, quoique entravée par sa conception dualiste du monde, ne ferait pas mieux de s'aviser qu'il n'y a pas que deux genres, féminin et masculin, mais qu'il y a plusieurs stades de sexualité: femme; homme; femme-homme; homme-femme et transgenre comme chez nous ainsi que chez les Indiens d'Amérique. (À suivre)

 

26 février 2019

L'accusatif neutre

Philologie d'Orient et d'Occident (423)  Le 26/02/2019  Tokyo K.

L'accusatif neutre - suite au billet 414

  

   Hana-(w)o kau "acheter des fleurs"; kuni-(w)o meguru "parcourir le pays". Ainsi la particule en japonais (w)o est censée indiquer la fonction d'un complément d'objet direct. On peut se passer de cette particule d'accusatif (ainsi que de bien d'autres particules casuelles) et dire: hana kau; kuni meguru. Car, quand le rapport de causalité se devine facilement entre les mots, l'exposant casuel n'est pas trop exigé (cf. billet 416). La particule wo, d'origine interjective (c'est-à-dire, accentuée), avait pu se mettre à plusieurs cas, même au nominatif: (w)otomera-wo sode-furu-yama ... "la montagne d'où les jeunes filles agitent leurs manches ..." (Man'yô-shû, 2415, cf. wotomera-ga sode-furu-yama ... 501).

   Selon Konoshima Masatoshi, spécialiste des particules, le cas de complément d'objet direct (accusatif) des langues occidentales se soumet au verbe transitif, indiquant l'objet de l'action verbale. La particule (w)o n'est cependant pas que pour le verbe transitif (Étude des particules japonaises, Tokyo, Ôhûsha, 1973, p. 60). Or, repensons la pertinence de ces propos pour montrer sa validité en grec ancien.

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   On se remet à l'analyse des vers 52-53, chant XX de l’Odyssée. (cf. billet 414)

... ἀνίη καὶ τὸ φυλλάσσειν / πάννυχον ἐγρήσσοντα, ...

   Les trois traductions: Bérard: rester toute la nuit aux aguets, sans dormir, c'est encore une gêne (Bibliothèque de la Pléiade, 1955); Chantraine: c'est là une gêne de veiller toute la nuit sans dormir (Grammaire homérique, t. II, 1981, p. 305): Leconte de Lisle (1870), se passant de détail, ne disait que l'essentiel: il est cruel de veiller toute la nuit.

   Selon les rédacteurs du site Chicago Homer (http://homer.library.northwestern.edu/), τὸ (τὸ φυλλάσσειν) est article neutre singulier, accusatif; πάννυχον, adjectif accusatif singulier neutre, alors que le mot ἀνίη, féminin, est nominatif singulier. Nous avions imaginé que le syntagme nominal τὸ φυλλάσσειν, accusatif, fonctionnait comme sujet de l'attribut nominatif ἀνίη, et ἐγρήσσοντα, accusatif aussi, pouvait poser comme sujet de l'infinitif φυλλάσσειν.

   Sur la strophe, Pierron (1875) donne ce commentaire: Ἀνίη, sous-entendu ἐστί : est un ennui très-pénible. - Καί, et puis. - Τὸ φυλάσσειν, ce veiller : veiller ainsi. Didyme (Scholies B et V) : ἀνία ἐστὶ καὶ τὸ δι᾽ ὅλης τῆς νυκτὸς ἀγρυπνεῖν, ὥσπερ τινὰ φυλάσσοντα.

   La note de Didyme se comprend littéralement: τὸ, δι᾽ ὅλης τῆς νυκτὸς, ἀγρυπνεῖν "le fait de veiller toute la nuit" ὥσπερ τινὰ φυλάσσοντα "comme quelque surveillant". L'article neutre τὸ (φυλάσσειν) est, d'après le site Chicago Homer, à l’accusatif. Et τινὰ φυλάσσοντα, le sera-t-il également ? Quelle serait donc la fonction de l’accusatif: τινὰ φυλάσσοντα ? Nous reproduisons intégralement la réponse de Jean-Pierre Levet à nos questions:

  - - - - - -

    J’ai bien réfléchi à la structure du vers 52 du chant XX de l’Odyssée. Il y a une structure identique au vers 394 du chant XV νίη κα πολς πνος que Bérard traduit par «c’est fatigant de beaucoup dormir». Le mot à mot est facile à établir : « beaucoup de sommeil est aussi une gêne » ou « c’est une gêne aussi que beaucoup de sommeil ». Cela nous montre que τ φυλάσσειν du vers 52 du chant XX est un nominatif comme πολς πνος. Dans ces conditions, γρσσοντα (πάννυχον = adverbe indiquant l’extension dans le temps, la durée), accusatif, doit être le sujet de l’infinitif τ φυλάσσειν « le fait que monte la garde <celui qui> veille pendant toute la nuit (littéralement <le> veillant toute la nuit), c’est une gêne aussi que celui qui veille toute la nuit monte la garde » = «le fait de monter la garde en veillant toute la nuit ».

   L’infinitif substantivé, qui peut avoir un sujet à l’accusatif, comme le verbe d’une proposition infinitive, est grammaticalement considéré comme étant à un cas indéterminé, que seul précise l’article. La scholie de Didyme est maladroite, il aurait pu écrire σπερ φυλάσσων τις, mais il a préféré construire une proposition infinitive sur le modèle homérique en sous-entendant γρυπνεν pour mieux expliquer littéralement la construction d’Homère, mais c’est une syntaxe très maladroite (= comme si l’on disait «quelqu’un veillant ne pas dormir»). L’explication ne fait que compliquer l’expression. (Nous soulignons).

   L'identité formelle du nominatif et de l'accusatif neutres fournit ainsi de quoi nous faire réfléchir à une origine de la grammaire. (Fin pour l'accusatif neutre)

 

12 février 2019

Le causatif en japonais (3)

Philologie d'Orient et d'Occident (422)  Le 12/02/2019  Tokyo K.

Le causatif en japonais, récapitulatif (3) 

 

   Dans la langue ancienne japonaise existaient à foison des verbes transitifs ou causatifs formés sur le verbe auxiliaire -su: 起くoku "se lever"/oko-su "faire se lever"; karu "emprunter" / ka-su "prêter"; 浮く uku "flotter" / uka-su "faire flotter"; kiku "entendre"/ kika-su "faire entendre"; et ces exemples complexes: 来 ku "venir", ko-su "bien vouloir venir" (cf. 越す ko-su, ko-yu "passer par-dessus"); ko-sa-su "faire venir, mander"; 為 su "faire"/sa-su, sa-se-ru "faire faire"; un vieux verbe comme 鳴すna-su (= nara-su) "faire résonner" par rapport à son correspondant intransitif 鳴る na-ru "résonner" (< na+wu).

   Par ailleurs, le japonais ancien disposait, pour exprimer l'aspect causatif du verbe, de plusieurs auxiliaires tels: -su, -simu, -sasu, -seru et l'énigmatique -yu. Le -yu (cf. billet 420) à part, tous se forment sur la base du verbe su "faire" (imperfectif -se, nominal -si). Les deux plus récents -sasu, -seru proviennent évidemment du verbe su. Le -simu, aussi ancien que -su, s'est montré rétif à l'analyse étymologique (cf. billet 421). Or, dans l'usage, à côté de -simu qui est des plus anciens, le su fondamental sur lequel repose le si-mu, n'apparaît avec son caractère pleinement causatif qu'à l'époque classique.

   Dans la haute antiquité, l'auxiliaire causatif le plus normal (avec nuance de respect) fut -simu. Le su (imperfectif -sa, nominal -si), dont l'usage différait de -simu, exprimait plutôt un respect affectueux que le sens transitif (causatif).C'était seulement dans l'âge classique de Heian (à partir du IXe siècle) que l'auxiliaire -su se retrouva (avec imperfectif -se; nominal -se) à son sens originel (causatif teinté de respect).

  Nu (imperfectif ne-; nominal ne-) est un vieux verbe intransitif qui signifiait "se coucher, dormir" en face de son correspondant transitif (causatif) na-su (imperfectif na-sa-; nominal na-si-) "faire dormir, endormir". D'ailleurs, na-su a peu d'occurrence pour le sens transitif, le plus souvent réservé pour le sens intransitif de respect: "bien vouloir se coucher, dormir". Le verbe auxiliaire su (imperfectif sa-; nominal si-) de na-su était seulement censé rendre une nuance de la familiarité respectueuse.

    - - - - - -

   (Kodomo ...) manakaï-ni motona-kakarite yasui-si nasa-nu: "(Mes gosses ...) dont l'image va et vient devant mes yeux, m'empêchent de bien dormir" (Man'yô-shû poème 802). Il s'agit d'une strophe d'un long poème fait par Yamanoue-no Okura, un des poètes les plus populaires de l'époque Man'yô-shû, en voyage loin de sa famille.

    Voici un peu du vocabulaire expliqué:

  kodomo "enfant(s)"; manakaï-ni "au croisement des yeux"; motona-kakarite "sans cesse oscillant"; yasui-si "sommeil facile + -si emphatique"; nasa-nu "empêcher de dormir"

   Qu'est-ce que le segment verbal nasa-nu? Comment l'analyse-t-on ? Les lecteurs, versés dans la langue moderne mais peu dans l'ancienne, chercheront à comprendre: yasui-si nasa-nu comme "empêchent de voir naître un bon sommeil", croyant, non sans raison, que nasa-nu serait du composé [nasa- (imperfectif du verbe homonyme 成・生す nasu "faire naître" - cf. billet 420) + -nu négatif]. Dans la construction: yasui-si nasa-nu "empêcher d'avoir un bon sommeil", donc, "yasu-i-si" (yasu "facile" + -i- "sommeil" + -si, particule emphatique) est complément d'objet direct du verbe: nasa-nu.

   Il y a une autre vision des choses. L'élément na- de na-sa- serait, d'après Ôno Susumu (1990), de la même origine que ne-, nominal du verbe monosyllabique nu "se coucher, dormir". L'analyse donnée par bon nombre de commentateurs sur le syntagme verbal nasa-nu se résume à: na-sa- (imperfectif du verbe na-su: "faire dormir") + -nu négatif. L'ensemble na-sa- peut être une conséquence de na, ancien imperfectif de nu "dormir", suivi par le causatif -sa, imperfectif du verbe su "faire". Étymologiquement, donc, le sens originel du verbe na-su ne devrait être ni "faire naître, produire", transitif, ni "se coucher, dormir", intransitif, mais "faire dormir", causatif (transitif). Le syntagme yasu-i-si "bon sommeil lui-même" fonctionne ici comme accusatif de relation en grec.

  Pour le négatif -nu (imperfectif -na; nominal -ni; final zu [< ni + su] ou nu archaïque) de nasa-nu "empêcher de dormir", deux analyses sont également possibles: l'une, nu- vieux final; l'autre, nu- adjectival, équivalent du final. L'identité de l'adjectival et du final traduit le caractère extrêmement archaïque de la formule nasa-nu. (Fin du causatif en japonais ancien)

 

 

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29 janvier 2019

Le causatif en japonais (2)

Philologie d'Orient et d'Occident (421)  Le 29/01/2019  Tokyo K.

Le causatif en japonais (2): -simu, -yu

 

   Pour rendre le causatif, l'ancien japonais dispose du verbe à déclinaison irrégulière -su (cf. billet 420) et, en plus, d'un auxiliaire-causatif -simu. Précédé du mizen-kei (imperfectif) d'un verbe, l'auxiliaire -simu à déclinaison régulière (mizen sime2-[< sima+i. cf. billet 27]; ren'yô [nominal] sime2-; shûshi [final] simu; rentai [adjectival] simuru-, izen [perfectif] simure-; meirei [impératif] sime2) constitue des syntagmes tels: tora-simu "faire prendre"; noma-simu: "faire boire" à côté des formules plus modernes: tora-seru (< tora-siaru) < tora-su "faire prendre" / de toru "prendre"; noma-se-ru < noma-su "faire boire" / de nomu "boire". Le sens de "respect" de -simu, issu du causatif, n'existait pas avant le IXe siècle.

   Le causatif ryûkyû: numasimirun "faire boire" en face de son synonyme numasun  < numun "boire"  équivaut à une ancienne formule du Centre du pays: nomasimu. Dans le ryûkyû numasimirun, l'élément -simi nominal (= -sime2 du Centre) est suivi du verbe ontique -(w)un "être, exister" muté en -run épenthétique.

   L'auxiliaire -simu peut être analysé en deux particules: si- et -mu. Or, de -mu qui exprime supposition, volonté, ou futur, est exclu le sens causatif. Ce sera donc si- qui doit assumer l'idée de causatif. Alors, qu'est-ce que cette particule si-, sinon si, le nominal de su, verbe causatif ? L'interrogation comporte un inconvénient: -mu, auxiliaire, est précédé de l'imperfectif (mizen-kei) d'un verbe, alors que l'imperfectif de su n'est pas si- mais se- (< sa + i emphatique). Cette difficulté s'estompe dans une des éventualités suivantes.

   En japonais, deux syllabes intervocaliques -se- et -si- sont souvent permutables. Ce phénomène est dû au fait que e fut une voyelle tardive composée à l'origine soit de a+i (= e2), soit de i+a (= e1). Deux syntagmes: kika-semu / kika-simu "faire entendre" étaient perçus comme identiques. Une autre éventualité: -mu, verbe auxiliaire, pouvait avoir été un verbe indépendant. Verbe, il devait naturellement se faire précéder par un nominal, si (< su) en l'occurrence. Cette dernière solution suppose l'existence pré-documentaire d'une particule verbale *mu (alternance *ma-/me2).

   - - - - - -

    En japonais archaïque, les verbes à désinence -yu sont légion: o-yu "vieillir, faiblir"; ta-yu "s'interrompre"; omofa-yu > omo-yu > obo-yu "se souvenir"; mi-yu "se voir"; ki-yu "s'éclipser"; ko-yu "passer par-dessus, outre"; kiko-yu "se faire entendre", etc. Cet auxiliaire -yu, tendant à la voix moyenne, cessa d'être employé au profit d'un autre auxiliaire plus moderne -yuru/-eru: mi-yuru, mi-eru "se voir", ki-yuru, ki-eru "s'éclipser", etc. 

   La formule homérique αχνύμενος κῆρ "(avec) le cœur affligé" (cf. Iliade XIX-57) est rendue en japonais classique du VIIIe siècle: "kokoro(-wo) itami (kokoro "cœur"; -wo, particule enclitique, accusatif de relation; itami "endolori, affligé"). Or l'expression kokoro-wo itami est souvent précédée d'une épithète truculente: iyu-shishi(-no) "du cerf-sanglier percé". Iyu-shishi-no kokoro-wo itami, veut donc dire: "avec le cœur affligé du cerf-sanglier atteint (d'une flèche)".

    Le verbe iyu (= iru "lancer, tirer, percer [un but]") ne signifie pas ici "atteindre (par une flèche)" mais "se faire atteindre (par une flèche)", à la voix passive. Dans l'épithète en question, employée trois fois dans le Man'yô-shû (Masamune Atsuo 1974), une fois au moins dans le Nihon-Shoki, le verbe i-yu est invariablement doté du sens passif auquel est habituellement conforme la forme ira-yu "être percé".

     Le iyu- de l'épithète iyu-shishi(-no) n'est pas shûshi-kei (final) mais rentai-kei (adjectival). L'identité du iyu final avec le iyu adjectival (sans -ru) rend cette tournure archaïque, car, au début de la déclinaison verbale, une forme dépouillée (sans -ru) cumulait le final et l'adjectival, avec préséance pour le dernier (cf. billet 419: tatsu kaze "le vent qui se lève"/ kaze tatsu "le vent se lève"). L'adjectival -ru, dont est dérivé le perfectif -re, est de formation tardive.  

   L'élément -i- de i-yu est en effet -yi- 射 pour lequel le système d'écriture kana n'a pas de graphie appropriée. Le nominal-verbal yi- 射 "tirer, lancer" fait couple avec le substantif ya 矢 "flèche, trait" (Matsumoto Katsumi 1995). Le même rapport existe, selon nous, entre mi-yu "se voir"/ mi-ru "voir" et ma-/me 目"œil"; to-ru "prendre, saisir" et ta-/te 手 "main"; ku(ru) 来 "venir" et ka "là" / ko "-ci" (cf. billet 420); na, pronom "toi" / (n)ga, no (= nu en ryûkyû), ni "particules casuelles enclitiques", etc.  (À suivre)

 

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15 janvier 2019

Le causatif en japonais (1)

Philologie d'Orient et d'Occident (420) Le 15/01/2019  Tokyo K.

Le causatif en japonais (1) : -yu (?) et -su

su "faire": sa-su/sa-se-ru ; ku "venir ": ko-su/ko-sa-si-mu/ko-sa-se-ru

 

   Pour l'infinitif (shûshi-kei, forme finale) du verbe japonais qui finit presque toujours par la voyelle -u, nous supposons, faute d'étymologie plus convaincante, qu'il a été formé à partir du nominal (ren'yô-kei) suivi du verbe ontique -(w)u, tel qu'on le voit dans le verbe nomu "boire" < nomi "acte de boire"+ (w)u "demeurer, être" (cf. billet 418).

   Or, en ancien japonais, nombreux sont les verbes (ou verbes auxiliaires) qui n'ont qu'une seule syllabe, tels: ku1 "venir"; ku2 "s'évanouir, s'en aller, s'éclipser"; su "faire, agir"; fu1 "sécher" (nominal: fi-); fu2 "passer, s'écouler" (nominal: fe-); wu "être, se trouver": pour auxiliaires, -zu négatif (< ni négatif + su); -nu, -tsu exprimant le perfectif; -mu, la volonté, le futur; -yu, le spontané, la voix passive, le possible (mi-yu "se voir" à côté de mi-ru "voir"; kiko-yu "se faire entendre" à côté de kiku "entendre").

   Le -yu rappelle la désinence causative ou dénominative védique -(a)ya (cf. A. Macdonell, A Vedic Grammar for Students, Oxford Univ. Press, 1916, p. 196, 206). Mais nous n'avons pour le moment aucun moyen de le prouver.

   Pour ces monosyllabes, il nous serait permis de présumer que les verbes auxiliaires (-nu, -tsu, -mu, -yu) étaient plus anciens de formation que les verbes (ku1, ku2, su, fu1, fu2, wu), car il est bien difficile d'imaginer l'origine des auxiliaires, tandis qu'il est fort possible de se figurer l'étymologie des verbes: ku1, su, et à la limite wu.

   Le Dictionnaire d'ancien japonais par Ôno Susumu (Tokyo, Iwanami, 1974) donne le verbe sous forme d'un nominal (ren'yô-kei). Ku "venir, aller" est donc présenté sous l'entrée ki, expliqué ainsi: «mot employé par le locuteur enjoignant d'effectuer une approche spatiale, temporelle ou mentale, du lieu indiqué au moyen du démonstratif de proximité ko "ici"». Ko démonstratif fut ainsi amené à signifier ko verbal (à l'impératif) "viens (ici)".

   Il s'agit donc d'un verbe issu d'un démonstratif adverbial avec métathèse irrégulière: ko- (mizen: imperfectif, négatif), ki- (ren'yô: nominal), ku (shûshi: final), kuru- (rentai: adjectival), kure- (izen, perfectif), ko (meirei, impératif): on convient d'estimer que ku (ki + wu), ku-ru, ku-re a fortiori, sont de formation postérieure à ko et ki-.

   L'étymologie du verbe su "faire, agir" peut être calquée sur la formation de ku "venir". Dans une société archaïque et primitive dont le langage était privé de fioritures modernes, la communication devait être plutôt directe et éviter des formules qui puissent se prêter aux ambiguïtés prétentieuses. L'emploi explicite du verbe "faire, agir" était-il nécessaire dans les activités de chasse-cueillette, travaux agricoles ou dans des ateliers d'artisans? L'idée de "faire" devait déjà exister dans le démonstratif sa "ceci, cela, ça" qui la tenait pour implicite. Le démonstratif "ça" passait donc spontanément pour "fais, faites".

   La déclinaison du verbe su est également irrégulière: se- (mizen: imperfectif, négatif), si- (ren'yô: nominal), su (shûshi: final), su-ru (rentai: adjectival), su-re (izen: perfectif), se(-yo)/so (impératif). Les formes se-, si- et l'ancien so (impératif) sont d'importance majeure dans ce paradigme. On peut s'étonner, en l'occurrence, que la forme sa- considérée à l'origine du système, ne s'ajoute pas à la triade fondamentale.

   Cette anomalie s'explique par le fait que se- imperfectif est probablement composé de sa + i particule emphatique. L'authentique imperfectif sa- se retrouve, en ryûkyû, dans l'imperfectif sa- du verbe 為 sun "faire, agir" ainsi que dans na-sa-, en japonais standard, imperfectif du verbe composé 成す na-su "faire être, faire naître, créer, produire". Il faut remarquer que, dans le verbe na-su, -su fonctionne comme un causatif qui se décline: -sa, -si, -su: noma-su "faire boire"; sa-su "faire faire" (sa-: imperfectif de su "faire"); ko-su "faire venir, bien vouloir" (selon le Dictionnaire d'ancien japonais Jidai-betsu Tokyo, Sansei-dô, 1967). Ces trois verbes mis au causatif ont produit ultérieurement avec r épenthétique (cf. billet 33): noma-se-ru "faire boire"; sa-se-ru "faire faire"; ko-sa-si-mu "faire venir".

     Pour ce chapitre de la grammaire, il en est de même du ryûkyû: numa-sun, numa-simirun "faire boire" (cf. Nihon-rettô-no gengo: «Les langues de l'archipel du Japon», Tokyo, Sansei-dô, 1997, p. 361); kama-sun "faire manger" (ibid. p. 381); tura-sun "faire prendre, saisir" (ibid. p. 408); (en ancien ryûkyû où -o- passait pour -u-) koka-se "fais ramer !" (ibid. p. 427).

   Enfin, en japonais ancien et moderne, la syllabe s(V) (< sa démonstratif), précédée par le mizen-kei (imperfectif) d'un verbe, servait et sert encore d'élément principal pour le causatif à toutes les périodes de l'histoire de la langue. (À suivre)

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01 janvier 2019

Le genre grammatical (10) et ses conséquences (8)

Philologie d'Orient et d'Occident (419) Le 01/01/2019  Tokyo K.

Le genre grammatical (10) et ses conséquences (8)

Du nom au verbe - points de vue d'un savant français

 

   Au début de l'année du sanglier, nous commençons par la publication (avec l'autorisation de l'auteur) d'un message que notre ami helléniste et comparatiste Jean-Pierre Levet (cf. billet 416) nous avait fait parvenir fin décembre 2018 pour commenter en détail notre dernier billet 418. Il s'agit du futur périphrastique sanskrit qui peut éclairer largement la genèse de la flexion verbale en japonais.

   - - - - - -

   Le texte de ton blog [billet 418] est génial. L’indo-européen avait deux sortes de suffixes de noms d’agent, *-ter et *-tor, *-ter caractérisait l’agent permanent et *-tor l’agent occasionnel ; *-ter appelait le degré zéro de la racine (grec nominatif dotêr avec o bref), *-tor son degré plein (grec dôtôr, au nominatif, la racine étant *dH3- au degré zéro, d’où grec do- avec o bref, et *deH3- au degré plein, d’où grec dô). Les deux suffixes se sont confondus phonétiquement en sanskrit puisque têr et tôr y aboutissent conjointement à târ (d’où le nominatif tâ), si bien que le degré plein de la racine a été généralisé, d’où dâtâ au nominatif, ainsi que l’expression de l’agent permanent (d’où celui qui donne toujours, c’est-à-dire celui qui donne, qui a donné, qui donnera) englobant l’agent occasionnel dans le présent (celui qui donne).

   La même évolution sémantique s’est produite en grec et en latin (par exemple, rhêtôr désigne, à l’origine, l’orateur occasionnel, celui qui prend la parole devant l’assemblée pour exposer un jour son point de vue, puis l’orateur permanent, l’orateur de métier (comme Démosthène), orator du latin a évolué de la même manière.

   Ce qui devait devenir la fonction verbale était exprimé soit par des noms d’agent, soit par des noms d’action. Tu montres bien que c’est un nom d’action complété par la forme ontique wu qui est à l’origine de ce qui est appelé verbe en japonais. L’action est toujours l’action de quelqu’un ou de quelque chose ou encore l’action évoquée à propos de quelqu’un ou de quelque chose (d’où les constructions du nominatif avec des particules du japonais). L’indo-européen a dû de son côté opter pour les noms d’agent.

   Or l’agent n’est pas seulement « il », cela peut-être aussi « tu », « nous », « vous » ou « ils ». Cela a entraîné la création des désinences et du verbe conjugué de l’indo-européen. Il me semble que c’est bien ce qu’établit le texte de ton blog, à savoir ce qui fait que le japonais et l’indo-européen ont construit leurs systèmes verbaux à partir de formes nominales par des choix différents concernant ces formes nominales (noms d’action pour le japonais, noms d’agent pour l’indo-européen). Cela a entraîné la conservation du morphème *nV en japonais et sa disparition presque complète en indo-européen, mais les quelques formes qui subsistent permettent de supposer que l’origine est commune et que la rupture a bien eu pour cause la création de formes verbales dans la perspective que tu décris pour le japonais et que tu évoques pour le sanskrit, dâtâ asmi, dâtâ asti etc. le nom d’agent s’associant à un verbe indo-européen.  

    - - - - - -

   Le modèle japonais de formation verbale que nous avons supposé dans le billet 418 (nom d'action + [w]u verbe ontique - numun "boire" en ryûkyû et nomu en japnais) n'est pas adopté, sinon rejeté, par le linguiste Matsumoto Katsumi (cf. billet 167) dans son Kodai-nihongo-boïn-ron «Sur le vocalisme en ancien japonais», Tokyo, Hitsuji-shobô, 1995, p. 167). Il s'agit d'une analyse étymologique de la désinence adjectivale en -ru  (rentai-kei), plus fréquente aux temps proches, à côté de la finale traditionnelle -u (shûshi-rentai-kei): koe kikoyu "la voix se fait entendre"; kikoyu-ru koe "la voix qui se fait entendre"/ kaze tatsu "le vent se lève"; tatsu kaze "le vent qui se lève".

   Le linguiste japonais tient la consonne -r- pour un élément d'insertion phonétique qui a pour fonction d'éviter l'hiatus u-u (ibid. p. 170), alors qu'elle n'est autre, selon nous, que le -r- épenthétique dont on a jadis discuté dans les billets consacrés à la langue ryûkyû (cf. billets 33, 34, 35, 36) et dont on peut voir une bonne manifestation dans la série des formes dialectales de wu ontique: wuin, wun, wuri, wurun - Atlas linguistique du Japon, Tokyo, 1966, carte 53). L'évolution du nom au verbe passe par plusieurs étapes d'essai d'emphase, d'insistance et d'affirmation. (À suivre) 

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18 décembre 2018

Le genre grammatical (9) et ses conséquences (7)

Philologie d'Orient et d'Occident (418) Le 18/12/2018  Tokyo K.

Le genre grammatical (9) et ses conséquences (7)

Du nom au nom-verbal ; du nom verbal au verbe

 

   Le procès de transition du syntagme nominal au syntagme verbal en indo-européen et en japonais, esquissé rapidement dans notre dernier billet (417), ne nous semble pas suffisamment clair. Creusons donc un peu plus le problème d'un autre point de vue.

   La langue sanskrite dispose de deux systèmes du futur, très différents de date et de caractère (cf. Sanskrit Grammar, W.-D. Whitney, Harvard University Press, 2e éd. 1889, p. 330). L'un, le plus ancien, a pour signe temporel, une sibilante s suivie par -ya. Pour l'actif du verbe √dā  "donner", sa conjugaison est comme suit: dāsyāmi "je donnerai";  dāsyasi "tu donneras"; dāsyati "il / elle donnera", etc; pour le moyen: dāsye "je me donnerai"; dāsyase "tu te donneras"; dāsyate "il / elle se donnera", etc.

   L'autre, de formation postérieure, dit "futur périphrastique", est composé d'un nom d'agent en -tā (< -tṛ) suivi d'un auxiliaire qui n'est autre que le verbe ontique √as "être". Ce temps possède l'actif et le moyen de l'indicatif, mais sans mode ni participe. Pour √dā est ainsi la conjugaison, à l'actif: dātāsmi "je donnerai" (= dātā + asmi); dātāsi "tu donneras" (= dātā + asi); dātā "il / elle donnera"(= dātā + zéro); au moyen: dātāhe "je me donnerai"; dātāse "tu te donneras"; dātā "il / elle se donnera", etc.

   Le futur périphrastique sanskrit se distingue sur deux points remarquables; d'abord, le syntagme au futur est composé d'un nom (d'agent) et du verbe ontique √as conjugué au présent de l'indicatif; ensuite, la conjugaison est systématiquement privée, à la troisième personne, du verbe auxiliaire: dātā "il / elle donnera", dātārau "eux / elles deux donneront" (au duel) et dātāraḥ "ils / elles donneront". Il ne s'agit pas en effet de la conjugaison verbale √dā mais de la déclinaison de la racine nominale dāt "donneur".

   Or, la première personne dans la grammaire sanskrite correspond à la 3e personne du singulier en gréco-latin. Pour le verbe "boire" (< *pō), le lexique sanskrit met en premier lieu pibati "il / elle boit", là où on trouve πίνω "je bois" (πίνειν) ou bibo "je bois" (bibere). La 3e personne du singulier est au centre de la conjugaison verbale sanskrite.

    Au futur périphrastique, les trois formes fondamentales de la première personne (singulier, duel et pluriel): dātā, dātārau et dātāra, sont toutes privées du verbe auxiliaire √as. D'ailleurs, la composition: nom (d'agent) + verbe ontique √as ne suivit pas un système rigoureux: l'auxiliaire put être ajouté à la troisième personne ou omis aux première et deuxième personnes (cf. W.-D. Whitney, ibid. p. 336 § 944), et l'inversion est également attestée: dātāsmiasmi dātā "je donnerai". Tout cela nous amène à croire que, dans le syntagme verbal, l'élément verbal (√as) n'a rien à voir avec l'indication du futur.

   On se dit donc qu'en l'espèce le sens futur ne consiste que dans le nom d'agent: dātā. Mais comment un nom (d'agent) qui n'a normalement pas affaire avec la référence au temps peut-il avoir le sens d'un verbe au futur ?

   Le nom masculin au nominatif singulier: dātā peut être paraphrasé: celui qui donne. Dans ce syntagme nominal transparaissent déjà deux différences aspectuelles: celui qui donne est rarement celui qui est en train de donner (inaccompli) mais celui qui a l'habitude de donner (accompli). Le nom d'agent dātā n'est pas d'aspect duratif mais accompli. Celui qui donne est donc celui qui a donné dans le passé et celui qui donnera dans le futur. L'emploi est hors du temps, ἀ-όριστος (< ἀ négatif + ὀρίζω "limiter"). Dans le langage homérique, l'aoriste, signifiant une action pure et simple, abstraction faite de toute considération de durée (Chantraine, Grammaire homérique II Syntaxe, Klincksieck 1981, p. 183), pouvait couvrir non seulement le prétérit mais aussi le présent, et parfois le futur (ibid. p.184-185). De même, le mot dātā put assumer à lui seul le sens du futur sans recourir à aucun auxiliaire.

    - - - - - -

    Ce jeu aspectuel fini (nominal) / duratif (verbal) qui existe dans la plupart des noms d'action doit avoir travaillé en ryûkyû pour former le verbe numun (ou nunun) "boire" < numi "acte de boire" d'aspect fini + wun "subsister" duratif (-wu en forme de wuin, wum, wun, wuri, wurun - Atlas linguistique du Japon, Tokyo, 1966, II, carte 53, cf. billet 33), de même en japonais: nomu "boire" en provenance du nominal nomi "acte de boire" était suivi par (w)u < ゐ wi, ancien verbe ontique "être". (À suivre)

 

04 décembre 2018

Le genre grammatical (8) et ses conséquences (6)

    Philologie d'Orient et d'Occident (417) Le 04/12/2018  Tokyo K.

Le genre grammatical (8) et ses conséquences (6)

Du nominal au verbal: l'origine de la "déclinaison" en japonais

 

   Parti d'une petite réflexion sur les genres grammaticaux, on est arrivé à un rivage assez éloigné du point de départ. Dans la langue française en l'occurrence, le masculin et le féminin sont issus des trois genres des langues classiques, masculin, féminin et neutre, qui, à leur tour, étaient répartis, comme on peut le voir en hittite, en deux genres: animé et inanimé. Enfin, sur ce chapitre de la grammaire, il est permis de supposer sans être contesté, puisque les autres genres étaient absents, qu'à l'origine du genre des noms n'existait que le genre "inanimé", c'est-à-dire, le "sans-genre".

    Nous sommes ainsi amené à croire qu'en indo-européen, le genre grammatical était perçu, comme en témoigne le neutre grec qui ressortit à l'inanimé originel, dans le nominal sans-genre dont la déclinaison casuelle était tout à fait sobre (cf. billet 416).

   Or, une couverture indo-européenne dont Chantraine avait fait revêtir la construction appositionnelle dans la syntaxe homérique va avoir une tout autre importance. «Selon une structure [l'apposition] héritée de l'indo-européen, chaque mot portait en lui-même la marque du rôle qu'il jouait et les mots conservaient ainsi une grande autonomie» (Grammaire homérique II, Klincksieck, 1981, p. 12). On croit voir là l'image de la phrase primitive. Dans l'apposition, au syntagme nominal est juxtaposé un syntagme non pas verbal mais nominal, parfois sous forme d'adjectif, dérivé d'un substantif.

    Pour «la Crête est une île», les anciens Grecs n'auraient pas dit comme les historiens postérieurs ou les instituteurs: ἡ Κρήτη νῆσος ἐστι mais tout simplement ἡ Κρήτη νῆσος (sans ἐστι). νῆσος ἐστι est un attribut verbal. Une phrase à verbe «être» est une phrase verbale, (...). Elle ne saurait, (...), être prise pour une variété de phrase nominale. Un énoncé est ou nominal ou verbal (Benveniste, Problèmes de linguistique générale I, Gallimard, 1966, p. 157); ... il devient illégitime de chercher une expression implicite de temps, de mode et d'aspect dans un énoncé nominal qui par nature est non-temporel, non-modal, non aspectuel (ibid. p. 166).

   - - - - - -

   Dans la langue japonaise qui n'a pas eu de distinction de genre grammatical ni de correspondant au verbe ontique indo-européen "être", il est malaisé d'affirmer qu'un énoncé est ou nominal ou verbal. Nombreux sont les dialectes où il est impossible de distinguer, pour un syntagme attribut, entre un nom et un verbe.

    hara-no tatsu pour "c'est irritant" (dépt. Wakayama); kaminari-nu ochiru pour "la foudre s'abat" (Kyûshû). Dans la construction en [nom + ga / nu], l'emploi génitif est plus ancien que l'emploi nominatif (Matsumoto Hirotake, Le phénomène ergatif et le japonais, Tokyo,1990). Dans ces deux phrases, tatsu "se soulever" et ochiru "tomber" peuvent être noms, car les deux mots sont joints respectivement, par le suffixe génitif -no (ou -nu) (génitif-nominatif > -nga > -ga), aux nominaux hara "bile" et kaminari "foudre".

   Comme idée, uma-no hashiri "course du cheval" précédait uma(-ga) hashiru "le cheval court"; hana(-no) saki "épanouissement de fleurs", hana(-ga) saku "la fleur s'épanouit " (ici, la particule -ga génitif-nominatif a pour fonction de faire ressortir le sujet). Il est fort possible qu'en japonais, l'idée du nom (d'action) précédât celle du verbe, système plus complexe.

     La flexion verbale de japonais consiste à faire contraster, par alternance vocalique, deux aspects fondamentaux du mot d'action: accompli et inaccompli. Pour le verbe saku "éclore, s'épanouir":

     saka-, dit mizen (imperfectif) représente l'inaccompli

     saki-, ren'yô (nominal), l'accompli, peut être suivi par des auxiliaires : saki-te > sai-te "en s'épanouissant".

     saku, shûshi (neutre) (ren'yô saki+ *wu "être" [wu ontique existe en ryûkyû, cf. billet 33]): hana-saku "les fleurs s'épanouissent"

     saku-, rentai (adjectival), affirmatif du neutre: saku-hana "la fleur qui s'épanouit".

   Le mizen (saka-) ne se lie pas seulement au négatif (saka-zu/nai "ne pas s'épanouir") mais à la volonté avec l'auxiliaire -mu (saka-mu > sakô "qu'on s'épanouisse") ainsi qu'à l'éventualité avec la particule -ba (< ha interjectif): saka-ba "à l'occasion d'épanouissement".

   Meirei "impératif" sake! (l'accompli -ki- +*a "soit" < ari "subsister") et izen "perfectif" sake (l'inaccompli -ka- +i intensif) sont des formules secondaires, accentuées. Le degré d'accentuation chez l'attribut devait s'équilibrer en proportion du sujet renforcé par particules emphatiques: -zo, -namu, -ya, -ka (+ rentai) et -koso (+ izen ou, archaïquement, + rentai):

   "Une voix se fait entendre" se rendait par: koe (intensité zéro) kikoyu (neutre).

   "C'est une voix qui se fait entendre", par: koe-zo kikoyu-ru (rentai).

   "C'est la voix même qui se fait entendre", par: koe-koso kikoyu-re (izen).

   Ainsi en était-il de la "déclinaison" en japonais. (À suivre)

 

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20 novembre 2018

Le genre grammatical (7) et ses conséquences (5)

Philologie d'Orient et d'Occident (416) Le 20/11/2018  Tokyo K.

Le genre grammatical (7) et ses conséquences (5)

Le genre neutre et le marqueur de cas

 

   Notre dernier billet (415) portant sur le rapport entre le genre grammatical (l'inanimé) et la déclinaison casuelle a intéressé Jean-Pierre Levet (cf. billet 399), qui n'a pas tardé à nous faire parvenir ce commentaire:

   Je partage entièrement les idées exposées dans ton blog. Tu as bien raison de préciser à propos de l'inanimé originel "c'est-à-dire pas de genre", puisque le terme "inanimé" se définit par opposition à "animé". Cet inanimé primitif correspond à un premier stade linguistique où les noms étaient indifférenciés du point de vue du genre, donc "sans genre" indiqué. C'est probablement, je pense, la constatation que les animés accomplissent l'action, alors qu'elle s'accomplit relativement aux inanimés, qui est à l'origine de l'apparition du genre grammatical (animé vs inanimé). L'action de courir est bien accomplie par le cheval quand on dit "le cheval court" = "il y a course du cheval", alors que si l'on dit "la feuille tombe", la chute de la feuille n'est pas accomplie par la feuille, mais accomplie relativement à elle, subie par elle. Cela, me semble-t-il, explique pourquoi le nominatif et l'accusatif des noms neutres de l'indo-européen sont identiques. Le stade sans genre distingué doit correspondre à un stade morpho-syntaxique dans lequel seul l'ordre des mots (déterminant, déterminé), sans particules ni désinences, indiquait le rapport entre l'action et ce qui l'accomplissait ou la subissait. Qu'en penses-tu?  (Nous soulignons)

   Nous sommes en train de découvrir quelque chose de très intéressant sur une question qui fut longtemps insoluble. La sobriété de la déclinaison des noms neutres en indo-européen nous a longtemps intrigué, et Jean-Pierre a compris pourquoi le nominatif et l'accusatif des noms neutres indo-européens présentent des formes identiques. Son raisonnement nous semble ingénieux. Et l'image de l'indo-européen ainsi conçue, sans genre grammatical ni déclinaison casuelle, surprend encore, car elle ne rentre pas dans la seconde définition de l'indo-européen par Pierre Chantraine (cf. billet 415): Système nominal fondé sur la distinction de trois genres: masculin, féminin et neutre; et de trois nombres: singulier, pluriel et duel; fonction des noms indiquée par un système de cas.

   On est ainsi amené à présumer que le proto-indo-européen, comme le japonais, manquait de marqueur de cas ainsi que de genre grammatical. La carence de flexion casuelle aurait pu refléter non pas l'absence de notion casuelle mais l'absence de la nécessité de préciser l'idée casuelle par quelque signe tel que suffixe ou préfixe. Ce qui signifie que, entre deux noms juxtaposés, certaine idée casuelle (s'il s'agit d'un sujet ou d'un complément) ancrée dans l'esprit, on n'avait pas à recourir à des particules distinctes, mots-fonction, pour clarifier la relation entre les deux. Dans cet état primitif des choses, les particules casuelles pouvaient être superflues.

   - - - - - -

   Voici un waka japonais, petit poème classique, composé de 31 syllabes (cinq unités syllabiques de 5-7-5-7-7).

   Hito-mina-no (Eux tous)∣Hakone-Ikaho-to (soit Hakone soit Ikaho)∣asobu-hi-wo (le jour qu'ils vont se balader)∣io-ni komori-te (enfermé dans ma baraque)∣hae-korosu ware-wa(moi qui tue des mouches). (Masaoka Shiki 1867-1902)

   "Aujourd'hui tous se baladent à Hakone ou à Ikaho, moi, enfermé dans ma baraque, je tue des mouches"

   Ce poème, enfreignant les règles prosodiques de 31 syllabes, se dit prosaïquement, sans que pour autant le sens ne se modifie:

   Hito-mina Hakone-Ikaho-to asobu-hi, io-komori, hae-korosu-ware. Ce qui ne doit pas être omis, c'est la particule conjonctive -to "et aussi", sans quoi, le sens locatif de Hakone-Ikaho sera difficilement perçu.

   Un autre poème aussi égocentrique: Tomo-ga mina (Tous mes amis)∣ware-yori eraku (plus grands que moi)∣miyuru hi-yo (le jour qu'ils en ont l'air)∣hana-wo kai-ki-te (en cherchant un bouquet)∣tsuma-to shitashimu (chérir avec mon épouse). (Ishikawa Takuboku 1886-1912) "Le jour où tous les amis me paraissent plus grands, moi, je caresse, avec ma femme, un bouquet de fleurs qu'on vient de chercher "

   Ici, on se passe bien entendu de -yo interjectif, mais aussi de  -ga (nominatif: Tomo-ga) et de -wo (accusatif: hana-wo). Leur absence, grave tare prosodique, ne change pourtant rien au sens global du poème. (À suivre)

 

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