Philologie d'Orient et d'Occident

20 novembre 2018

Le genre grammatical (7) et ses conséquences (5)

Philologie d'Orient et d'Occident (416) Le 20/11/2018  Tokyo K.

Le genre grammatical (7) et ses conséquences (5)

Le genre neutre et le marqueur de cas

 

   Notre dernier billet (415) portant sur le rapport entre le genre grammatical (l'inanimé) et la déclinaison casuelle a intéressé Jean-Pierre Levet (cf. billet 399), qui n'a pas tardé à nous faire parvenir ce commentaire:

   Je partage entièrement les idées exposées dans ton blog. Tu as bien raison de préciser à propos de l'inanimé originel "c'est-à-dire pas de genre", puisque le terme "inanimé" se définit par opposition à "animé". Cet inanimé primitif correspond à un premier stade linguistique où les noms étaient indifférenciés du point de vue du genre, donc "sans genre" indiqué. C'est probablement, je pense, la constatation que les animés accomplissent l'action, alors qu'elle s'accomplit relativement aux inanimés, qui est à l'origine de l'apparition du genre grammatical (animé vs inanimé). L'action de courir est bien accomplie par le cheval quand on dit "le cheval court" = "il y a course du cheval", alors que si l'on dit "la feuille tombe", la chute de la feuille n'est pas accomplie par la feuille, mais accomplie relativement à elle, subie par elle. Cela, me semble-t-il, explique pourquoi le nominatif et l'accusatif des noms neutres de l'indo-européen sont identiques. Le stade sans genre distingué doit correspondre à un stade morpho-syntaxique dans lequel seul l'ordre des mots (déterminant, déterminé), sans particules ni désinences, indiquait le rapport entre l'action et ce qui l'accomplissait ou la subissait. Qu'en penses-tu?  (Nous soulignons)

   Nous sommes en train de découvrir quelque chose de très intéressant sur une question qui fut longtemps insoluble. La sobriété de la déclinaison des noms neutres nous a longtemps intrigué, et Jean-Pierre a compris pourquoi le nominatif et l'accusatif des noms neutres indo-européens présentent des formes identiques. Son raisonnement nous semble génial. Et l'image de l'indo-européen ainsi conçue, sans genre grammatical ni déclinaison casuelle, surprend encore, car elle ne rentre pas dans la seconde définition de l'indo-européen par Pierre Chantraine (cf. billet 415): Système nominal fondé sur la distinction de trois genres: masculin, féminin et neutre; et de trois nombres: singulier, pluriel et duel; fonction des noms indiquée par un système de cas.

   On est ainsi amené à présumer que le proto-indo-européen, comme le japonais, manquait de marqueur de cas ainsi que de genre grammatical. La carence de flexion casuelle aurait pu refléter non pas l'absence de notion casuelle mais l'absence de la nécessité de préciser l'idée casuelle par quelque signe tel que suffixe ou préfixe. Ce qui signifie que, entre deux noms juxtaposés, certaine idée casuelle (s'il s'agit d'un sujet ou d'un complément) ancrée dans l'esprit, on n'avait pas à recourir à des particules distinctes, mots-fonction, pour clarifier la relation entre les deux. Dans cet état primitif des choses, les particules casuelles pouvaient être superflues.

   - - - - - -

   Voici un waka japonais, petit poème classique, composé de 31 syllabes (cinq unités syllabiques de 5-7-5-7-7).

   Hito-mina-no (Eux tous)∣Hakone-Ikaho-to (soit Hakone soit Ikaho)∣asobu-hi-wo (le jour qu'ils vont se balader)∣io-ni komori-te (enfermé dans ma baraque)∣hae-korosu ware-wa(moi qui tue des mouches). (Masaoka Shiki 1867-1902)

   "Aujourd'hui tous se baladent à Hakone ou à Ikaho, moi, enfermé dans ma baraque, je tue des mouches"

   Ce poème, enfreignant les règles prosodiques de 31 syllabes, peut se dire prosaïquement, sans que pour autant le sens ne se modifie:

   Hito-mina Hakone-Ikaho-to asobu-hi, io-komori, hae-korosu-ware. Ce qui ne doit pas être omis, c'est la particule conjonctive -to "et aussi", sans quoi, le sens locatif de Hakone-Ikaho sera difficilement perçu.

   Un autre poème aussi égocentrique: Tomo-ga mina (Tous mes amis)∣ware-yori eraku (plus grands que moi)∣miyuru hi-yo (le jour qu'ils en ont l'air)∣hana-wo kai-ki-te (en cherchant un bouquet)∣tsuma-to shitashimu (chérir avec mon épouse). (Ishikawa Takuboku 1886-1912) "Le jour où tous les amis me paraissent plus grands, moi, je caresse, avec ma femme, un bouquet de fleurs qu'on vient de chercher "

   Ici, on peut se passer bien entendu de -yo interjectif, mais aussi de  -ga (nominatif: Tomo-ga) et de -wo (accusatif: hana-wo). Leur absence, grave tare prosodique, ne change pourtant rien au sens global du poème. (À suivre)

 

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06 novembre 2018

Le genre grammatical (6) et ses conséquences (4)

Philologie d'Orient et d'Occident (415) Le 06/11/2018  Tokyo K.

Le genre grammatical (6) et ses conséquences (4)

Deux commentaires

 

   Le billet 414 de Philologie d'Orient et d'Occident qui dissertait sur l'accusatif grec dit "de relation" a bénéficié de deux commentaires intéressants, l'un en français de la part de Jean-Pierre Levet, éminent comparatiste helléniste de Limoges (cf. billet 399), l'autre en japonais de Hideyie Tanaka, un des piliers de notre cercle de lecture homérique qui se tient depuis 1983 à Tokyo (Gengo-Bunka Meijigakuïn). 

   Voici, comme suit, l'essentiel du premier commentaire, celui de Jean-Pierre Levet:

   ... ton analyse me conduit à me poser beaucoup de questions sur l'accusatif indo-européen, dont la fonction d'origine n'était pas celle de complément d'objet direct du verbe (puisque celui-ci s'est développé tardivement). M. Irigoin [Jean Irigoin, paléographe français à l'université Paris-Sorbonne et au Collège de France 1972-1990] enseignait que l'accusatif avait une valeur de limitation d'un contenu verbal (si je dis "je mange une figue", cela signifie que je ne mange pas n'importe quoi, que donc mon action de manger est limitée; dans la perspective antérieure à la création du verbe proprement dit, cela s'analyserait en "il y a action de manger de moi relativement à une figue"). On comprend ainsi l'origine de l'accusatif dit de relation [cf. πόδας ὠκύς] et cela invite aussi à penser que l'apparition de l'adjectif [cf. πόδας κύς] est récente ("il y a rapidité relativement aux pieds" devenant "rapide quant aux pieds").

   En effet, la direction exprimée par un accusatif, vers laquelle le verbe oriente le sujet, serait à l'origine une limitation. Or, la notion de limitation, intrinsèque au nom lui-même, n'est pas causée par le verbe, comme l'indique la pierre milliaire (borne kilométrique) de l'Italie méridionale assumant à elle seule la direction sans recourir à un verbe transitif (cf. billet 413). La limitation n'est, du point de vue formel, qu'une mise en accentuation de l'élément nominal concerné.

   Cas renforcé, l'accusatif pouvait rendre toutes les phases d'un énoncé, être même à la place du nominatif dans les langues anciennes (cf. billet 414).

   Le cas régime, partenaire du cas sujet en ancien français, avait à sa base l'accusatif latin. Sauf dans quelques pronoms personnels, l'accusatif, qui a survécu jusqu'à nos jours, accompagné de particules (article, démonstratif ou préposition), reste toujours valide dans toutes les fonctions en français, tout en rendant caducs les autres cas.

   L'absence originelle de distinction casuelle entre le nominatif et l'accusatif neutres (inanimés): σκῆπτρον (la désinence du génitif σκήπτρου et celle du datif σκήπτρ sont tardives) fait contraste avec la déclinaison pleinement chargée du nom masculin ἰχθύς par exemple: ἰχθύς nom. ἰχθύος gén. ἰχθύϊ dat. ἰχθύν acc. "poisson". Le nom neutre fait ainsi état de sa grande ancienneté par rapport aux autres genres.

   En ce qui concerne l'indo-européen archaïque, Pierre Chantraine nous fait remarquer deux caractéristiques du grec ancien:

   1)  Séparation complète du système nominal et du système verbal;

   2) Système nominal fondé sur la distinction de trois genres: masculin, féminin et neutre; et de trois nombres: singulier, pluriel et duel; fonction des noms indiquée par un système de cas (Morphologie historique du grec, Klincksieck, 1984, Introduction).

    Au delà de ces observations du savant français, nous croyons entrevoir un état plus archaïque, antérieur au système nominal fondé sur la distinction des genres ainsi qu'à l'établissement du système de cas. Ce pourrait être l'époque où il n'y avait qu'une catégorie de genre: l'inanimé (c'est-à-dire, pas de genre), démuni du système de cas mais muni du système amalgamé du nominal et du verbal. Existe-t-il encore à l'époque moderne une ou des langue(s) semblable(s)?

   - - - - - -  

   L'expression latine: id gaudeo "je m'en réjouis" (id: accusatif du démonstratif neutre is "cela" cf. billet 414) a évoqué à Hideyie Tanaka un démonstratif indéterminé aïnou i- "cela, personne, etc.," à de multiples fonctions: accusatif, génitif, datif, locatif, etc., : i-ku "boire de l'alcool" (ku "boire"), i-omap "choyer les enfants" (omap "choyer"), i-maci "femme d'un autre" (ku-maci "ma femme"): les exemples étant pris au Dictionnaire de langue aïnou de Suzuko Tamura (Tokyo, 1996). Pierre Naert (cf. billet 204) aurait pu trouver dans cette particule i-, un homologue de is latin. Nous allons montrer dans le billet suivant qu'en japonais ancien, les marqueurs casuels sont tard venus. (À suivre)

 

23 octobre 2018

Le genre grammatical (5) et ses conséquences (3)

Philologie d'Orient et d'Occident (414) Le 23/10/2018  Tokyo K.

Le genre grammatical (5) et ses conséquences (3)

La souplesse de l'accusatif neutre

 

   Nous avons vu dans le billet précédent qu'en grec homérique, le nom neutre dont la déclinaison est sommaire (les deux cas nominatif et accusatif sont identiques au singulier, au duel et au pluriel) se mettait rarement au nominatif (ainsi qu'au génitif). Sa flexion habituelle était pour le cas de l'accusatif dont la fonction était en principe de montrer une direction ou un but. Or l'accusatif, tant au genre inanimé (neutre) qu'à l'animé (masculin, féminin), présente dans la langue homérique une souplesse extraordinaire.

   Le mot féminin de βοὴν "cri (de guerre)" de βοὴν ἀγαθός "bon pour (pousser) le cri", épithète de Ménélas, est un accusatif dit "de relation". Il en est de même du mot masculin au pluriel: πόδας dans πόδας ὠκύς "aux pieds agiles", épithète ordinairement usitée pour Achille, guerrier le plus vaillant des Achéens. En fait, la traduction littérale de l'épithète est "agile quant aux pieds". Le mot ὠκύς, adjectif masculin singulier ne qualifie pas les "pieds" (πόδας) mais Achille ici absent. Les deux noms (βοὴν, πόδας) à l'accusatif ne signifient ni l'un ni l'autre une direction ou un but vers lequel on se dirige, mais, un rapport de causalité entre le nom et l'épithète.

   Pour la relation entre deux segments du syntagme adjectival, une autre occurrence de l'épithète d'Achille est plus éclairante: ἐλθεῖν εἰς Ἀχιλῆα πόδας ταχύν "aller vers (la tente d')Achille agile aux pieds" (Iliade. XVII-709). Il est évident que, ταχύν (nom. ταχύς), accusatif singulier, qualifie non pas πόδας mais Ἀχιλῆα mis à l'accusatif.

   Or, le mot au pluriel accusatif πόδας peut être coordonné, au lieu d'un autre nom, avec un verbe qui est dépourvu, en principe, de forme casuelle, personnelle et générique.

... υἱὸς ἀμείνων / παντοίας ἀρετάς, ἠμὲν πόδας ἠδὲ μάχεσθαι, "... fils meilleur / en toutes les qualités, et à pied et à combattre" (Iliade. XV 641-642)

   Πόδας (pluriel de ποῦς "pied") est compris pour "(la rapidité de ses) pieds", alors que ce nom est ici coordonné avec un verbe à l'infinitif qui est indéclinable, μάχεσθαι.

   Si la bonne prosodie le permet, le segment (ἠμὲν πόδας ἠδὲ μάχεσθαι) pourrait se dire en construction plus équilibrée: ἠμὲν πόδας ἠδὲ μάχην (μάχεσθαι "combattre" ~ μάχην "combat") ou ἠμὲν θέειν ἠδὲ μάχεσθαι (πόδας "pieds" ~ θέειν "courir"). D'où deux conclusions: l'infinitif peut permuter avec un substantif; le cas de cet infinitif, s'interpréter comme un accusatif.

   L'Odyssée abonde en vers délicats à analyser dont celui-ci:

   ... ἀνίη καὶ τὸ φυλλάσσειν / πάννυχον ἐγρήσσοντα, ... (XX 52-53)

   Victor Bérard traduit la parole bienveillante d'Athéna adressée à Ulysse en difficulté: rester toute la nuit aux aguets, sans dormir, c'est encore une gêne (Bibliothèque de la Pléiade, 1955). Pierre Chantraine: c'est là une gêne de veiller toute la nuit sans dormir (Grammaire homérique, t. II,  1981, p. 305)

   La traduction littérale de l'auteur de ce billet: C'est une gêne (ἀνίη) aussi (καὶ) de veiller (τὸ φυλλάσσειν) toute la nuit (πάννυχον) pour qui ne dort pas (ἐγρήσσοντα).

   P. Chantraine explique la composition article neutre + infinitif (τὸ φυλλάσσειν), comme une amorce de la syntaxe qui allait prévaloir. D'ailleurs, la construction article neutre + mots autres que noms (surtout, adverbes, prépositions) se rencontre déjà partout dans Homère: τὸ πρίν (Iliade, V, 54), τὸ πάρος (ibid. XVII, 720); τὸ πρόσθεν, τὸ πάροιθεν, τὸ πρῶτον, τὰ πρῶτα, etc. Puisqu'il n'y en a en l'occurrence que deux: nominatif et accusatif, quel est le régime casuel de ces articles neutres τὸ et τὰ ?

   Les auteurs du site Chicago Homer (http://homer.library.northwestern.edu/) disent de (τὸ) (τὸ φυλλάσσειν) qu'il s'agit de l'article neutre singulier, accusatif, alors que le mot ἀνίη est nominatif singulier féminin. Cela signifie: le syntagme nominal τὸ φυλλάσσειν, accusatif, fonctionne comme sujet de l'attribut nominatif ἀνίη.

   Une observation de P. Chantraine: ... lorsque le régime était au neutre, l'accusatif était volontiers employé là où l'on pourrait attendre un autre cas. Cette tendance doit remonter à l'indo-européen et s'observe, par exemple, dans un tour comme latin id gaudeo (id [acc. du pronom démonstratif neutre is "cela"], ibid. p. 49). Ressemblance étonnante avec syntagme japonais: so(-re) ureshi(-i)  (so-re: particule démonstrative neutre sans cas; ureshi-i "je m'en réjouis") (À suivre)

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09 octobre 2018

Le genre grammatical (4) et ses conséquences (2)

Philologie d'Orient et d'Occident (413) Le 09/10/2018  Tokyo K.

Le genre grammatical (4) et ses conséquences (2)

L'accusatif indépendant et non subordonné

 

    Dans le billet précédent on a vu qu'en grec ancien, un nom neutre (soit au singulier soit au pluriel) ne se présentait jamais ou bien très rarement au nominatif. Le mot σκῆπτρον "sceptre" (singulier), ne se trouve dans l'Iliade qu'une seule fois au nominatif, alors que 15 occurrences de ce nom à l'accusatif; et dans l'Odyssée une seule fois également au nominatif contre 8 occurrences à l'accusatif.

      μή νύ τοι οὐ χραίσμῃ σκπτρον καὶ στέμμα θεοῖο· (Iliade, I-28)

      - que ne te porte secours ni sceptre ni bandelette du dieu -

   Dans cet exemple, la subjectivité du mot neutre skêptron pourrait ne pas sembler évidente pour le débutant, car le verbe χραισμέω (être utile, servir à + dat.) n'a pas l'air tout à fait intransitif mais offre plutôt l'apparence d'un impersonnel ayant besoin d'un complément oblique: skêptron

        ἕζετο κερδοσύνῃ, σκπτρον δέ οἱ ἔκπεσε χειρός. (Odyssée, XIV-31)

         - (Ulysse) s'assit par ruse, le sceptre lui tomba de la main -

   La traduction (le sceptre lui tomba de la main) est littérale. L'intransitivité du verbe ἔκπεσε (aor. de ἐκπίπτω "tomber, sortir") est claire. Mais quand on a deux substantifs sur la scène, Ulysse l'animé et sceptre l'inanimé, on veut établir une causalité d'actions entre les deux. C'est l'animé, actif, qui prend le dessus, l'inanimé, passif, ne s'animant pas. D'où notre traduction: (Ulysse) laissa tomber le bâton de sa main. Selon Robert Flacelière de l'édition de la Pléiade (1955): (il) laissa le bâton échapper de ses mains.

   Le sceptre, l'inanimé, s'adapte à Ulysse, l'animé qui est en position dominante dans la phrase. L'accusatif n'était cependant pas toujours en situation subordonnée.

    ναὶ μὰ τόδε σκπτρον, τὸ μὲν οὔ ποτε φύλλα καὶ ὄζους

    φύσει, ... (Iliade, I-234-235)

    - par ce sceptre, qui ne fera jamais pousser ni feuilles ni rameaux -

   Le syntagme adverbial: ναὶ μὰ "assurément, certes" n'exige comme complément aucun cas particulier: ni nominatif, ni accusatif ni vocatif. Ναὶ μὰ fonctionne ici comme un simple présentatif tel "certes, voilà". Alors, le syntagme nominal τόδε σκῆπτρον est-il au nominatif ou à l'accusatif ? Selon le Dictionnaire Bailly où ναὶ μὰ est toujours suivi par un accusatif: ναὶ μὰ θεόν (acc. de θεός "dieu"); ναὶ μὰ Δία (acc. de Ζεύς "Zeus"), τόδε σκῆπτρον est à l'accusatif. Mais s'il n'est pas régi par ναὶ μὰ, l'accusatif doit être sémantiquement et syntaxiquement indépendant. Quel est alors le sens propre à l'accusatif ?

   Dans son Essai de sémantique (Paris 1897), Michel Bréal, pour rendre compte du sens originel de l'accusatif en indo-européen, produit l'inscription d'une pierre milliaire de l'Italie méridionale: HINCE SVNT NOVCERIAM MEILIA L CAPVAM XXCIII (...)  "Les accusatifs Nouceriam, Capuam, (...), accompagnés chaque fois d'un chiffre, marquent la distance de la borne milliaire à ces villes. L'accusatif est donc employé ici comme cas du lieu vers lequel on se dirige." (Slatkine Reprints 1976, p. 227)

   L'accusatif signifie ici la direction vers laquelle on se dirige. D'où en latin: Romam eo "je vais à Rome", eo rus "je vais à la campagne"; en sanskrit: vanam gacchati "il / elle va dans la forêt"; en grec ancien: ἄστυ εἶμι "je vais en ville". Les verbes ire (eo) latin, gam (gacchati) sanskrit et εἶμι grec ne sont teints de rien de transitif. Ce n'est donc pas la force transitive du verbe qui appelle l'accusatif. L'accusatif indépendant se laisse approcher librement du verbe intransitif. La syntaxe est née de cette perpétuelle mise en équilibre entre le sujet et l'attribut.

   Il est intéressant de remarquer ici qu'à part Romam (féminin), les trois accusatifs: rus, vanam et astu, sont neutres. Avec la déclinaison sommaire propre aux nominaux neutres, tous les trois mots cumulent sous cette forme les deux fonctions: nominatif et accusatif. On voit que les mots inanimés (neutres) ne sont pas capables de se décliner pleinement. Songez que dans la langue hittite à deux genres: animé et inanimé (cf. billet 411), la moitié des nominaux étaient de l'inanimé (du neutre). Si ce genre grammatical, sobre de flexions, l'avait emporté en indo-européen sur l'autre plus productif, c'est-à-dire, sur le genre transformé plus tard en masculin et en féminin, au lieu d'y être assimilé, le profil de bien des langues d'Occident aurait pu ressembler à celui d'une langue de l'Extrême-Orient. (À suivre)

 

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25 septembre 2018

Le genre grammatical (3) Ses conséquences (1)

Philologie d'Orient et d'Occident (412) Le 25/09/2018  Tokyo K.

Le genre grammatical (3) et ses conséquences (1)

 

   Au sujet de notre dernier billet (le 11/09/18), il nous est parvenu un commentaire, bref mais fort instructif de la part de René Merle, écrivain, agrégé d'histoire habitant dans le Midi, sur l'originalité du genre grammatical en provençal: Un mot sur la toponymie de Toulon, où j'habite. L'entrée Ouest de la ville se nomme "Bon rencontre" (rencontre de deux routes). Le masculin provençal du mot "rencontre" n'est plus compris des néos, qui le corrigent en "bonne" ! Le jeu sur les changements de "sexe" est assez passionnant pour les écoliers de récupération du provençal (...) : la sau (le sel), la lèbre (le lièvre), una anchòia (un anchois), la comtat (le comté) mais : un estudi (une étude), etc. etc.. 

   Dans le grec qui dispose du masculin, du féminin et du neutre, il y a un genre qui se met rarement en position de sujet de la phrase. Un nom de ce genre se tient complémentaire de l'énoncé: complément d'objet direct (accusatif) ou indirect (datif-instrumental, locatif voire adverbial) d'un syntagme verbal. Il s'agit du genre neutre qui s'appelait anciennement l'inanimé, l'un des deux genres grammaticaux du hittite (cf. billet 411), langue indo-européenne la plus archaïque qu'on ait jamais connue. On peut donc dire que ce genre, dont les noms n'étaient pas de nature, contrairement à ceux de l'animé, à gouverner une phrase, était subordonné à ce dernier partagé en deux genres en grec: masculin et féminin.

   Dans l'Iliade, le mot sceptre (σκῆπτρον), du genre neutre, signifiait, non pas « bâton de voyageur, de mendiant », signification chère à l'Odyssée, mais « sceptre d'un roi, d'un porteur de parole, d'un héraut, d'où, pouvoir suprême ». Le mot se trouve employé 27 fois (2 fois à l'acc. au pl.: σκῆπτρα) dont une fois seulement au nominatif (σκῆπτρον), une fois au génitif (σκήπτρου), 8 fois au datif-instrumental (σκήπτρῳ) et 15 fois à l'accusatif (σκῆπτρον). Une seule des 15 occurrences à l'accusatif dans l'Iliade signifie « bâton pour s'appuyer », employée pour Hèphaestos, dieu forgeron, le boiteux (XVIII-416). On voit ici que plus de la moitié des occurrences du mot σκῆπτρον lourd de sens: "sceptre royal; pouvoir suprême etc.," sont à l'accusatif, c'est-à-dire, au cas régi par le sujet. [L'Odyssée: 9 occurences σκῆπτρον: 8 à l'accusatif, une seule au nominatif]

   Dans la langue japonaise, personne n'a jamais subodoré l'existence des genres grammaticaux à l'occidentale. Cependant, notre analyse du pluriel japonais (cf. La langue japonaise, d'où est-elle née? Tokyo, Bestsellers, 2005, chap. III), nous a fait soupçonner l'éventualité de deux sortes de noms pour le pluriel, scindés entre deux genres: l'animé et l'inanimé. Dans la formation du pluriel des nominaux, la différence est bien perceptible entre personnes (et choses animées) propres à former le pluriel avec suffixes tels que -ra, -domo, -tachi, -shû, et choses (inanimées) qui ne s'y prêtent pas.

    Charles Haguenauer (1896-1976), grand orientaliste français, écrit à propos du pluriel japonais:

   Comme c'est le cas en altaïque, en coréen et en ainu, le mot nominal est morphologiquement indifférent à toute notion de genre ou de nombre. La pluralité peut être précisée toutefois soit au moyen de suffixes (-tachi, -nado, -ra, -domo), soit par la combinaison du mot nominal avec un sémantème antéposé (moro, tous; ex.: moro.bito, tous les hommes). (Les langues du monde, CNRS, 1952, Slatkine, 1981, t. II, p. 456)

   À notre avis, quant à l'idée de genre et de nombre, le japonais perpétue l'état primitif comme d'une langue proto-indo-européenne. L'indo-européen a progressé dans l'accentuation du genre animé (d'où l'importance croissante du sujet): le japonais, vers l'amortissement de l'animé (d'où le sujet moins net, souvent fantôme) vis-à-vis de la valorisation du genre inanimé en compléments indirects.

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   En indo-européen, le sujet établi, l'attribut s'organise. Des deux nominaux mis côte à côte, l'un, sujet, régit l'autre exprimant une action, un mouvement (d'où le verbe). Ce dernier se munit dorénavant d'une désinence personnelle pour s'équilibrer avec le sujet, qui, à son tour, s'équipe d'une désinence casuelle pour mieux s'adapter à son attribut: verbe ou adjectif. Alors, le verbe, pour être assorti au sujet à flexion casuelle, se pourvoit de jeux d'apophonie, d'une panoplie de préfixes, de suffixes ou d'augments pour marquer le temps, le mode, la voix etc. Ainsi sont créées conjointement la déclinaison casuelle et la conjugaison verbale.

   Quel est alors exactement le rôle d'un nom neutre, en ancien inanimé, qui est rarement sujet d'une phrase? On va voir prochainement qu'il n'était nullement subordonné mais aussi indépendant que le sujet du genre animé. (À suivre) 

 

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11 septembre 2018

Le genre grammatical (2) Le /La fourmi

Philologie d'Orient et d'Occident (411) Le 11/09/2018  Tokyo K.

Le genre grammatical (2) et ses fluctuations

 

   Il nous est pratiquement impossible de concevoir le critère de classement des anciens Indo-Européens qui divisaient des noms des choses en deux catégories: animée (= non-neutre) et inanimée (= neutre) (cf. billet 410). La terminologie (animé et inanimé) employée dans notre grammaire hittite (celle de Matsumoto Katsumi) rappelle vaguement où en était ce qui avait fondé au début la distinction entre les noms. La catégorisation aurait été faite pour distinguer deux sortes de noms: ceux d'action ou d'intérêt, fortement impliqués dans la vie des Anciens et tous les autres, indifférents.

    Lorsque le non-neutre s'est scindé en deux genres: masculin et féminin, au niveau des langues anciennes classiques (sanskrit, grec, latin, gotique etc.), le bien-fondé du genre neutre et de l'opposition entre neutre et non neutre était presque entièrement oublié. «L'origine du genre indo-européen a toujours fasciné les chercheurs, mais la plupart d'idées sur la question sont nécessairement très spéculatives.» (A.-L. Sihler, New Comparative Grammar of Greek and Latin, Oxford Univ. 1995, p. 245, tr. K.)

   On remarque toutefois que la dénomination par paire masculin / féminin, ne tenant pas toujours à la différence naturelle ni à l'idée du couple, aurait pu être rendue aussi bien par 1 et 2 que A et B. Le nom féminin, différent du masculin et du neutre, y aurait plutôt été subordonné: (skr.) sakhi "ami"/ sakhī "amie"; ξένος "étranger" / ξένη "étrangère". C'était donc le masculin (= catégorie 1 / groupe A) qui représentait prioritairement le genre animé archaïque. Mais il s'agit d'une question de morpho-syntaxe. L'idée du genre féminin était assez éloignée de la féminité biologique.

   Personne ne peut arguer de la féminité de la lune ni de la masculinité du soleil. Dans une autre langue indo-européenne, la lune se dit der Mond (m.), le soleil die Sonne (f.). Pourvu de trois genres grammaticaux, l'anglais s'en est tôt débarrassé.

   Dans la plupart des langues asiatiques (dont le japonais), la grammaticalisation du genre n'aurait pas abouti. Là, c'est plutôt la catégorie du neutre (qui est, en français, intégrée dans le masculin) qui a fini par prévaloir. On reviendra plus tard sur ce sujet. 

   « Le genre n'est pas aujourd'hui une catégorie logique: si vache s'oppose à taureau, il n'y a aucune raison pour que table soit féminin et tableau masculin.» (Ferdinand Brunot et Charles Bruneau, Précis de la Grammaire Historique de la langue française, Masson et Cie, 1961, p. 195)

   En français donc, le genre d'un mot, sans être plus motivé logiquement, est-il fixé une fois pour toutes? Le mot fourmi, du lat. formica f. se dit la fourmi. Tous les anciens petits écoliers français qui pouvaient réciter la première fable de La Fontaine (XVIIe siècle): La Cigale et la Fourmi, se souviennent aussi d'un distique d'une autre fable: Dame Fourmi trouva le ciron trop petit, Se croyant, pour elle, un colosse (La Besace).

   Or, le Dictionnaire du français médiéval de Takeshi Matsumura (Les Belles-Lettres 2015) fait voir qu'autrefois, le mot se répartissait entre deux genres: au masculin formi, fromi, fremi, formïon, fremïon; au féminin formie, formille; au m(f) formiz, fromiz, fremiz. Dans le Sud de France, le mot fourmi n'était non plus féminin par principe. Louis Alibert donne dans son grand Dictionnaire occitan-français (Toulouse, I.E.O, 1965): formic au masculin et formiga au féminin. Simin Palay (Dictionnaire du béarnais et du gascon modernes [1932-34], CNRS, 1961): hourmic, hourmit, arroumìc au masculin; hourmigue, arroumigue au féminin (formica > fromiga [métathèse for-/fro-] > hromiga > romiga [f->h- et perte de h-] > arromiga [r- > arr- ] cf. Kudo, Lo Gascon modèrne, Tokyo 1988, p. 96-97). Yves Lavalade, lexicologue moderne, produit dans son Dictionnaire Français / Occitan (Pulim, 1997) deux féminins: la fermic et la furmic.

   Brunot et Bruneau écrivent à ce sujet: «Fourmi avait un masculin et un féminin; l'on distinguait le fourmi et la fourmie: nous avons conservé la forme masculine et le genre féminin » (ibid.). Voilà une solution bien équilibrée !

   On peut constater l'inanité des débats actuels sur le genre grammatical. L'identité française doit passer par l'acquisition de la langue. Ça fait du bien de se creuser la tête à l'école pourquoi l'auto, la dot, la bru sont, malgré l'allure, au féminin, et le lièvre, l'incendie, le gendre au masculin, et de savoir que le masculin avait fini par intégrer dans son genre bien des mots neutres. Le genre grammatical n'a, dans nombre de noms, rien à voir avec le sexe biologique. (À suivre)   

 

28 août 2018

Le genre grammatical (1) Mme la Ministre

Philologie d'Orient et d'Occident (410) Le 28/08/2018  Tokyo K.

Le genre grammatical (1)  Madame la ministre

 

 Le Point: Dois-je vous appeler Madame le Ministre ou Madame la Ministre ?

 Françoise Nyssen: Madame la ministre, bien sûr.

 (Propos recueillis par Christophe Ono-Dit-Biot. - Le Point, 26 octobre 2017: nous soulignons)

    - - - - - - -

   Ce qui nous émeut ici n'est pas sa réponse concernant le genre du mot ministre (la ministre) mais sa petite adjonction adverbiale: bien sûr. Quant à l'emploi de la majuscule (Ministre), il a probablement été voulu par la rédaction de l'hebdomadaire Le Point qui devinait la pensée de la ministre.

   L'adverbe qui a pour fonction de modifier le sens d'un verbe, d'un adjectif, d'un autre adverbe peut donner à l'ensemble de la phrase une tonalité bien particulière. Catégorie grammaticale généralement privée de genre, il se trouve souvent révélateur d'une pensée implicite du locuteur. L'adverbe en l'occurrence "bien sûr" trahit donc Françoise Nyssen (cf. billet 394), ministre de la Culture, qui semble être convaincue que le sexe biologique du sujet doit être reflété dans le genre grammatical de l'attribut.

   En français, on peut bien dire la ministre, mais difficilement la maire, quoiqu'il y ait en France nombre de femmes en fonction de maire. L'homonymie (avec "la mère") est gênante. La règle régissant la langue n'est pas la logique mais l'usage, qui est parfois bien illogique.

   L'usage ressort de l'histoire qui n'est pas toujours raisonnable. Le hittite (cf. billet 409), la plus ancienne langue reconnue comme de la famille indo-européenne, n'avait que deux genres grammaticaux, ayant ainsi précédé le grec à trois genres. Un substantif hittite était donc soit de l'animé soit de l'inanimé. La distinction hittite entre deux genres tient à la formation du pluriel, de même qu'en grec entre le neutre et le masculin.

   Ces deux genres animé et inanimé se sont subdivisés, dans les langues indo-européennes classiques telles que le grec, le sanskrit, le latin ou le gotique, en trois: masculin, féminin et neutre: l’ancien animé s'est scindé, comme il se doit, en masculin et en féminin; l’inanimé s'est mué en grande partie en neutre.

   Lors de la simplification des trois genres latins en deux (masculin et féminin) en bas-latin et en français, les similarités des déclinaisons du masculin et du neutre ont fini par faire intégrer au genre masculin la plupart des mots neutres, les premières idées génériques étant oubliées.

   Le mot français "ministre m(f)" peut remonter étymologiquement à trois mots latins: 1. minister m. «serviteur, domestique; ministre d'un culte, prêtre; celui qui assiste, exécute, conseille». 2. ministerium n.«service, office de serviteur; ministère, service d'un culte; charge, fonction, office, service; aide, assistance». 3. ministra f. «servante, domestique, suivante; prêtresse. // celle qui aide, qui sert, qui exécute»  (Selon A. Cariel, Dictionnaire Latin-Français, Hatier 1960)

   Le lat. minister "serviteur, inférieur" (< minus "petit", minor "moindre", comparatif de parvus "petit") fait couple avec magister "celui qui commande, maître" (< magis "plus", major "plus grand", comparatif de magnus "grand"). Magistra "maîtresse, institutrice", féminin de magister, persiste en forme de maîtresse depuis le XIIe siècle (selon le Petit Robert 1993); ministra, féminin de minister, n'a pu survivre en ministresse. Le mot menistre "servante" signalé dans le Dictionnaire du Français médiéval (Matsumura, Belles-Lettres, 2015) peut être un survivant direct du lat. ministra.

   À propos des mots: ministre (< minister "serviteur" et ministerium "service") et maître (< magister "maître"), deux évidences à noter. Tout d'abord, au cours de la mutation du latin en français, se produisit un renversement de sens: minister, maintenant haut fonctionnaire, n'est plus subalterne ni inférieur, alors que magister s'abaisse du haut où il était. Un avocat ou un notaire continue à être appelé Maître, mais le féminin Maîtresse avec le suffixe peu brillant -esse ne sert de titre qu'à l'école. Et alors, Madame la Ministresse ?

    On oublie souvent que le mot ministre garde toujours, en dehors du sens "serviteur" (minister), la signification du neutre lat. ministerium "service, fonction". Évidemment, personne ne peut incarner une fonction, on se la voit seulement confier.

   Le nom de fonction doit être neutre. Or en français, le neutre est intégré dans le masculin. Sur la féminisation des noms de fonction, le débat donc porte à faux. Pour parer à cette carence d'idées, les langues anciennes sont toujours de bons conseils. (À suivre)

 

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14 août 2018

Deux mystiques de la langue (10)

Philologie d'Orient et d'Occident (409) Le 14/08/2018  Tokyo K.

Deux mystiques de la langue: Ôno et Nishiwaki (10)

Le document Nishiwaki: sa nature et sa valeur

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(羊 "mouton", Nishiwaki Junzaburô, Archives Meijigakuïn, Tokyo)

    Le document manuscrit établissant les comparaisons gréco-chinoises de Nishiwaki, ne comprenant aucune sorte d'évidence chronologique ni de méthodologie scientifique, ni d'équilibre littéraire, ne serait qu'un horrible gribouillis pour ceux qui ne possèdent pas de notion des deux langues. Longtemps son lexique resta un casse-tête chinois pour ses amis ne sachant qu'en faire. Ce manuscrit sur feuillets libres était aux antipodes des ouvrages vulgarisant la théorie tamoule du Docteur Ôno, tirés à des dizaines de milliers d'exemplaires chez Iwanami, une des maisons les plus prestigieuses du pays.

   La différence entre ces deux hommes: le poète Nishiwaki aurait eu une intime conviction de la filiation gréco-chinoise et de l'éventualité d'un grand eurasiatique (cf. billet 401), alors que Docteur Ôno, étriqué dans sa conception des langues du monde, cherchait, au moyen de toutes les sciences paralinguistiques, le prototype du japonais dans une langue dravidienne.

   Au feuillet 148 de son lexique, Nishiwaki fait de 羊 yáng (sino-jp. yau, , jp. hitsuji, idéogramme calqué sur les deux cornes de l'animal), le correspondant chinois du grec οἶς (ὄϊς) "mouton". Son assertion, toujours invérifiable en soi puisqu'elle n'est appuyée par nulle évidence chronologique, invite le lecteur à une rêverie mêlée de perplexité.

    - - - - -

   Dans un article intitulé « Próbaton et l’économie homérique », Émile Benveniste nous présente deux formes de richesse dans la Grèce homérique (Le Vocabulaire des Institutions indo-européennes 1, chap. 3). Voici ce qu'il dit: πρόβατον, singulatif (sic) de πρόβατα ["bétail" en général], doit être rapproché de πρόβασις "richesse (meuble)"; c’est en tant que "richesse marchante" par excellence, opposée aux biens qui reposent dans les coffres (κειμήλια), que le mouton s’appelle "πρόβατον" ["menon" < προβαίνω "marcher en avant"].

    Selon Benveniste, le hittite: haui- ou hawa/i (> gr. οἶς, lat. ovis "mouton") avait une autre dénomination iyant "mouton", qui correspondrait à πρόβατον. Ce mot hittite analogue à πρόβατον est expliqué depuis Holger Pedersen (1867-1953), linguiste danois, par "allant" (cf. Benveniste, Hittite et indo-européen, 1962, p. 12).

   Or, selon le Tôdo, l’idéogramme chinois 羊 "mouton" se prononçait, 3000 ans BP, ġiaŋ-, ensuite adouci en yiaŋ et actuellement, yáng. Si on enlève aux deux formes antiques: ġiaŋ et yiaŋ, la voyelle d’intervention -i- et la consonne finale -ŋ (ng), on a: ya(n)- qui se concilie difficilement avec hittite haui- ou hawa/i mais facilement avec iyant "allant / marchant", synonyme de haui- ou hawa/i. Il est un peu délicat de dire que l’idéogramme 行 "marcher, aller", dit d'abord haŋ ou hăŋ (est glottal) actuellement xíng "marcher" et háng "aller", pouvait être en rapport génétique avec yáng "mouton".

   Entouré de mers poissonneuses, le Japon n'était pas carnivore mais piscivore. Là, le mouton hitsuji, d'origine continentale, n'a jamais été un animal d'utilité alimentaire. Son élevage n'a débuté qu'au XIXe siècle. L'étymologie difficile (hige-tu-ushi "bœuf à la barbe"? > hi-tsu-ji) fait cependant état de sa longue existence sur le sol japonais. C'est la chèvre "yagi en japonais" qui s'est trouvée dénommée par l'emprunt chinois yáng (yiaŋ) "mouton". Les caprins et les ovins sont de la même espèce bovine.

    - - - - -

   Pour iyant "allant / marchant", l'auteur de ce billet propose, selon William Dwight Whitney (1827-1894, The Roots of Verb Forms 1885), la racine sanskrite: √I "aller" (présent: éti, yanti, ... iyant). En hittite existe un verbe: iya- "faire"; p.p. iyan "fait": iyan harmi "j'ai fait" (Hittite et indo-européen, 1962, p. 54). Pour l'éventualité iya- "marcher, aller", voir E. H. Sturtevant (1875-1952), A Comparative Grammar of the Hittite Language, éd. revisée 1951, p. 46, 164, i-ya-at-ta "il va, il marche"; p. 165, i-ya-an-ta "ils marchent".

  Jean-Pierre Levet (cf. billets 393, 399) a retrouvé la racine sanskrite YĀ (présent yāti), qu'il explique à partir de la racine *H1ey- "aller", correspondant au grec εἶμι, lat. eo/ire, sansk. emi/eti, au degré zéro complété par un suffixe radical *-eH2, soit donc en proto-indo-européen *H1y-eH2-, la laryngale initiale n’ayant laissé aucune trace. 

   Si on tient compte du sens du motLe chinois, yáng (yiaŋ) "mouton" ira mieux avec le hittite iyant "allant" que le participe iyan "fait". C'est tout ce qu'on peut dire. Si Benveniste, né à Alep en Syrie, avait mieux connu les langues de l'Extrême-Orient, il aurait eu une tout autre idée du proto-indo-européen. (Fin pour "Deux Mystiques de la langue") 

 

 

31 juillet 2018

Deux mystiques de la langue (9)

Philologie d'Orient et d'Occident (408) Le 31/07/2018  Tokyo K.

Deux mystiques de la langue (9)

Filiations ou parallélismes entre chinois et indo-européen

Au bonheur du filet à mots de Nishiwaki Junzaburô

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                         hai - ἅλς (Nishiwaki, Meijigakuïn, Tokyo)

   Dans le billet précédent (407) nous nous sommes demandé comment le chinois ancien muər (火 "feu") s'était transformé en huŏ moderne. La voyelle d'intervention -u- et la consonne finale -r, retranchées du prototype muər, il ne reste que , présumé radical. Les étapes de changement phonétique sont donc les suivantes: mǝ- > mbǝ- > (m)phǝ- > hǝ- [> kǝ-]. La correspondance du chinois muər avec le hittite pa-aḫ-ḫur "feu", si elle avait existé effectivement, se serait située au stade chinois: (m)phǝ-r. Une filiation génétique ou un simple parallélisme entre le chinois et le hittite ?

   Le passage de l'initiale m- > mb- > b- > h- laryngale [> k-] n'est pas rare en chinois: on a déjà vu l'ancien măg "cheval" changer en (mbă) > ba, jap. (u)ma; muəg "prune"en muəi (mbuəi)> məi, mei, bai, jap. (u)me (cf. billet 8).

   Au cours de sa comparaison gréco-chinoise, le poète Nishiwaki, n'ayant pu profiter du Tôdô (1978), excellent dictionnaire chinois-japonais en phonologie historique, a griffonné un exemple de correspondance bien étrange:  hai - ἅλς  αl > æl - el - hȫ - hē - hī - hai | ἅλμη (feuillet 221), où le poète tâche de tirer de ἅλς "mer" ou ἅλμη "eau salée", un constituant du chinois hai (hăi) "mer".

   Selon Tôdô, la forme la plus archaïque du mot 海 est muəg. L'idéogramme est un composé de deux éléments: signe氵"eau" et 毎 "chaque ou sombre". 海 hăi (jap. kai ou umi) signifie donc μέλαν ὕδωρ "de l'eau noire" ou μέλας πόντος "les eaux noires". Le processus de changement phonétique de 毎 (muəg) est selon Tôdô: muəg > mbuəi >muəi >məi (měi); celui de 海 (également muəg à l'origine): muəg > həi > hai >hăi: kai. L'élément 毎 peut être lu de trois manières: "mai, bai ou kwai.

   Nishiwaki a comparé la forme moderne hăi avec l'ancien grec ἅλς dont l'étymologie n'était pas "mer" mais "sel" (< lat. sal). Le hăi "mer" n'avait rien à voir avec le grec ἅλς.

   L'ancien chinois dhiog 受 / 授 "recevoir / donner" (cf. billet 12) peut-il être en rapport avec le hittite - "prendre" qui aurait donné au grec δίδωμι le sens de "donner"? - Le hittite, qui affecte à la racine *dō- le sens de « prendre », invite à considérer qu'en indo-européen, « donner » et « prendre » se rejoignaient, pour ainsi dire, dans le geste (cf. angl. to take to) (Benveniste, Le Vocabulaire des Institutions indo-européennes 1, 1969, p. 81)

   Libéré de la double contrainte vocalique  (-i-) et consonantique (-g), dhiog aura été à l'origine *dho-, proche de la racine i.-e. *-. La finesse chinoise sut garder deux sens: "recevoir et donner" dans le même son, tout en les différenciant par deux graphies: 受 "recevoir" et 授 "donner". Formé de扌"main" et de 受 "prendre", l'ensemble 授 signifie "donner, décerner". L'idéogramme dhiog était donc en anglais: to take to.


   Acheter et vendre, ces actes se sont longtemps rendus en chinois par un seul concept: échange des biens (en vue du gain). Un seul mot 買 [mĕg-măi-mbăi-mai-mǎi] l'exprimait. 買 est l'mage du filet (罒) étendu sur le coquillage (貝). On sait que le coquillage passait souvent pour monnaie. Or, le troc, pratique immémoriale, est passé à la transaction constituée de deux actes distincts: acheter et vendre.
   Le système d'écriture chinoise sépara un acte de commerce vendre de l'autre acheter, seulement par l'adjonction, au-dessus de ce dernier (買 "acheter"), du signe aplati 士 (simplification de 出 "aller colporter"). Ainsi est né le nouveau concept rendu par l'idéogramme 賣 "vendre". Actuellement 賣 est simplifié en 売 aux dépens de l'étymologie. L'extraordinaire est qu'en chinois les deux actes de transaction se trouvent à peine différenciés par son: mǎi pour acheter; mài pour vendre.


   Ἀπαμείβομαι "répliquer", créé à partir du verbe: ἀμείβω "prendre ou donner en échange", est un des verbes homériques les plus employés (surtout dans la locution: τὸν δ᾽ ἀπαμειβόμενος προσέπη - "en replique il lui dit"). Chantraine cherche son étymon dans *mei-. Beekes pousse vers l'indo-européen *h2meigw- "change". La ressemblance perceptible entre ces formes et l'ancien chinois mĕg- "échange" est aussi surprenante que troublante. Ainsi, le filet déchiré de Nishiwaki nous permet de pêcher bien des poissons. (À suivre)                          

   

 

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17 juillet 2018

Deux mystiques de la langue (8)

Philologie d'Orient et d'Occident (407) Le 17/07/2018  Tokyo K.

Deux mystiques de la langue (8)

La vision salutaire de Nishiwaki Junzaburô

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   Au feuillet 476 de la liste de comparaisons sino-grecques (cf. billet 406), le poète comparatiste Nishiwaki pose deux idéogrammes quasi synonymes: 泣 "verser des larmes" et 哭 "gémir" avec cette note:  

           泣 キフ ch'i  泣 哭  κωκύω コク

   Cette brève note fait réfléchir: tout d'abord on imagine que Nishiwaki se figurait que le japonais キフ (kifu actuellement kyū) et le chinois ch'i (= ) communiquaient - ce qui est d'ailleurs parfaitement juste - et que コク koku, lecture de 哭, se référait au verbe κωκύ-ω "pleurer, se lamenter". Nous ne nous estimons pourtant pas en droit de dire que selon le poète κωκύω partageait une origine commune avec les deux mots: 泣 et 哭.

   Le poète n'avait pu profiter du Dictionnaire Tôdô (1978) dans lequel la lecture archaïque de 泣 était présentée en "k'ıǝp", celle de 哭, en "k'uk", à une époque contemporaine des temps homériques. Nishiwaki avait presque cessé de travailler à la comparaison gréco-chinoise lors de la publication du Dictionnaire Tôdô, le meilleur outil pour comprendre ce que c'était que les formes diachroniques du chinois.

   L'idéogramme 泣 est composé de deux éléments signifiants: 氵(= "eau") et 立 (abréviation de 粒 "grains, gouttes"). L'ensemble veut donc dire "gouttes d'eau > pleurs, pleurer" (en chinois, substantif et verbe sont souvent exprimés dans une même forme indéclinable). L'observateur attentif trouvera que l'idéogramme 哭 ressemble à 吠 "aboyer, aboiement" (口 "museau" + 犬 "chien" cf. billet 406). En effet 哭 représente l'mage de "deux museaux (口口) sur un chien (犬)", signifiant "pleurer à grands cris, sangloter". 

   L'étymologie du grec κωκύω n'est pas claire. La forme permet cependant de présumer le redoublement d'un radical ko- ou ku-. Dans son Dictionnaire étymologique de la langue grecque (Klincksieck 1983), Chantraine donne, entre autres, un verbe lituanien kaûkti "hurler" et un substantif arménien kuk "gémissement" qui peuvent évoquer la forme archaïque chinoise k'uk 哭 "gémir". On pourrait retrancher de k'uk la consonne finale -k pour retrouver le chinois actuel "pleurer; gémir".

   Nous ne nous proposons pas ici d'établir, comme le poète illuminé en avait sans doute le dessein, une grande liste de correspondances entre le grec et le chinois. Mais en voici une toute minuscule:      

   δίδωμι "donner", *- indo-européen "prendre et donner" et chinois ancien dhiog 受 / 授 "recevoir / décerner" (cf. billet 12);

   ἰχθύς "poisson"et chinois ancien ŋıag 魚 "poisson" (cf. billet 11); 

   βοῦς "bœuf", skr. gauḥ et chinois ancien ŋıog 牛 "bœuf" (cf. billet 13);

   χήν "oie", skr. haṇsa, chinois ancien ŋăn 雁  "oie" (cf. billets 44, 350);

   κύων "chien", chinois ancien k'uǝn "chien" (cf. billet 406);

   βαύζω "aboyer", chinois ancien b(ıu)ăd 吠 "aboyer" (cf. billet 406);

   κοῖλος "creux", chinois ancien k'uŋ 空 "creux, ciel" (cf. billet 346);

   τίω "honorer" (<*kwei-), chinois ancien k(ı)ĕ(ng) 敬 "respecter" (cf. billet 347);

 πῦρ "feu" (<*peh2-ur), chinois ancien muə(r) 火 "feu" > -huǝ; huo; hua, ka [mV- mbV- (m)phV- hV- kV-] (cf. billet 348)

   Nishiwaki aurait été conscient du bien-fondé de ces correspondances, dont cinq, au moins, étaient même à l'origine des mots japonais: io "poisson", kari "oie", inu "chien", hoyu "aboyer", ho, h(o)i, hi, pi, bi "feu" tous considérés longtemps originaires de l'archipel nippon. Nishiwaki savait sans doute que gi- de gi-ssha "char à bœufs" et go- de go-zu, terme bouddhique, "tête de bœuf, garde des enfers" étaient, par skr. gauḥ, en rapport lointain avec le grec βοῦς.

   S'y ajoute une autre correspondance, subtile, entre le grec ὄνειαρ "vivres, nourriture" dont l'étymologie n'est pas définie (cf. billet 25), l'ancien chinois nuar 糯 "riz consistant de provision" et l'ancien japonais na 菜・肴 "victuailles, mets, poisson" (cf. billet 11). Le mot japonais ne subsiste que dans le vieux mot: na-ya "poissonnier" et, comme élément d'un composé, dans ma-na-ita "tranchoir, planche à découper le poisson". Le japonais peut être né du chinois nuar où la voyelle d'intervention -u- et la consonne finale -r sont perdues.

   Cette curieuse vision de l'unité des langues eurasiatiques proposée par le poète Nishiwaki qui, privé de preuves, surtout du Dictionnaire Tôdo qui lui aurait permis de voir plus juste les choses, nous inspire cependant mieux que la vision tamoule chère au ponte de la linguistique japonaise: Ôno Susumu. (À suivre)

 

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