Philologie d'Orient et d'Occident

19 juin 2017

Un tour de l'Ouest de la France (4) : Nantes

    Philologie d'Orient et d'Occident (379) Le 20/06/2017 Tokyo K.                                

Un tour de l'Ouest de la France (4) : Deux Nantais

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Nantes: Place du Bouffay (Photo par K. 2017)

   L'auteur de ce billet, lorsqu'il était étudiant en Lettres à Poitiers dans les années 60, avait comme camarades un groupe d'étudiants en médecine, parmi lesquels il y avait trois Vietnamiens, tous d'une intelligence remarquable, qui étaient de la même famille. Deux filles: Marie l'aînée, Cécile la cadette et leur frère Paul. Partis très jeunes de leur pays, l'aînée seule semblait connaître le vietnamien, leur langue d'origine.

   Parfaitement à l'aise en français, les trois ne connaissaient cependant ni la lecture ni le sens du caractère chinois apposé sur leur bague en or. Il s'agissait du signe représentatif de leur nom d'origine: 金 Kiem "or" pour Marie, 白 Pak ou Bak "blanche" pour Cécile et 讃 Tsan "célébration (par parole)" pour Paul. Leur père, jadis haut fonctionnaire au Vietnam du sud, tenait alors avec leur mère un restaurant vietnamien à Paris.

   Tous les trois ont commencé leur carrière de médecin. Marie s'est rendue à Nantes comme anesthésiste au CHU; Cécile, généraliste à Paris; Paul, spécialiste à Cholet. Marie et sa famille ont d'abord habité rue Parmentier, et puis ils ont déménagé quelque part plus au centre-ouest de Nantes.
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   Mon dernier séjour à Nantes, allée Commandant Charcot, m'a donné l'occasion d'aller à pied revoir la rue Parmentier où j'ai été une fois en voiture, bien avant. La rue était là où je l'avais repérée sur le plan, mais à s'y méprendre, tout autre que celle que j'imaginais.

   De retour à mon hôtel, cependant, il m'est venu le nom d'une autre rue, celui de Villebois Mareuil. C'était là que se trouvait la deuxième demeure de Marie, plus près du centre-ville et de l'île de Versailles sur l'Erdre, la plus grande des rivières qui se jettent du côté nord dans la Loire. Cette fois, au lieu d'aller voir la rue Villebois Mareuil, je me suis contenté de me renseigner sur le personnage de Villebois Mareuil dont je venais de voir la statue, en promenade avec M. Habrias (cf. billet 376), place de la Bourse contiguë à celle du Commerce.
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   Selon Marie, les institutrices françaises avaient été extrêmement efficaces et gentilles. Elles s'occupaient, m'avoua-t-elle, de cette petite Asiatique pour lui faire répéter, après les leçons, les conjugaisons, les règles de grammaire et d'arithmétique ou la terminologie des sciences naturelles, pour ainsi dire, tout ce qu'il fallait pour ne pas redoubler son année, ce qui était absolument nécessaire à la plus grande de sa fratrie qui la talonnait de près à l'école. Elle a bien travaillé sans perdre sa gaieté naturelle! La société française des années 60 était policée, bienveillante.

   Ce qui m'étonne en France, c'est qu'en principe, un étranger peut accéder, par son travail, sa tenacité et sa compétence, à une des plus hautes positions sociales en une seule génération. Quoi qu'on dise, il est inimaginable qu'un immigré étranger au Japon puisse être chef de cabinet d'un ministre, ni ministre, encore moins premier ministre.
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   Revenons à notre Villebois Mareuil (né en 1847 à Nantes, mort en 1900 en Afrique du Sud) qui me semble avoir curieusement reflété la position nationale et internationale de Nantes, ville ouverte aux aventures maritimes, mais en retard par rapport aux pays voisins (Portugal, Espagne, Angleterre et même Pays-Bas cf. billet 377). Son combat au côté des Boers (colons hollandais de l'Afrique australe) contre les Anglais accuse son anachronisme.

   Nantes, à l'abri de la haute mer où se heurtaient depuis longtemps les intérêts d'autres puissances européennes, s'est ouverte un peu tard sur l'extérieur, et avec une vision du monde périmée. Le Nantais s'est lancé dans l'Afrique moderne avec le panache des seigneurs du Moyen Âge, sans tenir compte des expériences acquises en Afrique du nord par l'historien Tocqueville (1805-1859) ou par le "pacha" Bugeaud (1784-1849), gouverneur très problématique de l'Algérie, dont la statue est érigée non pas à Limoges* où il est né mais à Périgueux.
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   M. Habrias m'a informé que le 10 mai 2017, le président François Hollande annonçait la création d'une Fondation pour la mémoire des traites de l'esclavage (cf. billet 377) et de leurs abolitions dont la présidence était confiée à Jean-Marc Ayrault, l'ancien premier ministre et maire de Nantes. C'était le denier acte du président sortant. (À suivre)

* « Bugeaud n'a pas de statue à Limoges, mais une rue (le cours Bugeaud) porte son nom. L'ancien bâtiment de l'Université rue de Genève, (...) , dans son parc arboré, est une ancienne propriété de Bugeaud, un pavillon de chasse, qui était alors en pleine campagne, avec ses arbres et son petit ruisseau! » (Jean-Pierre Levet, le 18/06/2017)

 

 

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05 juin 2017

Un tour de l'Ouest de la France (3) : Nantes

Philologie d'Orient et d'Occident (378)

                                                    Le 05/06/2017    Tokyo   K.

Un tour de l'Ouest de la France (3)

Île de Nantes, Place Pirmil, Prairie de Biesse

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Nantes: deux bâtiments qui penchent ! quai de la Fosse (photo par K.)

   À Nantes, la station de tram Commerce, située à l'ouest du Château des ducs de Bretagne, se trouve à l'intersection des deux lignes 1 et 2. La ligne 1 traverse la ville d'ouest en est, la ligne 2 descend du nord au sud. Les trams de la ligne 2, avant d'atteindre Place Pirmil sur l'autre rive (gauche) de la Loire, enjambent deux bras du fleuve, la Madeleine (rive droite) et Pirmil, qui entourent l'île de Nantes, dont la superficie est de dix à quinze fois plus grande que celle des deux îles (Saint Louis et la Cité) réunies sur la Seine à Paris. 

   Le nom de lieu pittoresque, Pirmil, qu'on peut retrouver dans le département de la Sarthe est expliqué par A. Dauzat et Ch. Rostaing (Dictionnaire étymologique des noms de lieux en France, Larousse, 1963): (...) impératif du verbe piler et mil, millet. Selon Éric Vial (Les noms de villes et de villages, Belin 1983, p. 161, à l'entrée latine Milium: mil): (...) PIRMIL (Sarthe): pile le mil. Pirmil serait donc issu d'une dissimilation: pi(l) + (le) + mil "pile (le) mil". Aussi imagine-t-on que le toponyme nantais Pirmil, de même que son homologue de la Sarthe, représentait à l'origine un lieu où s'effectuait le paisible travail agricole.

   En descendant de Commerce vers le sud, le tram de la ligne 2 marque un arrêt, juste à l'entrée nord de l'île de Nantes, à Vincent Gâche. Il s'agit du boulevard Vincent Gâche, nom d'un mécanicien nantais du XIXe siècle, autodidacte. (...) l'artère [le boulevard], qui fut créée sur l'île de "Grande Biesse" durant la première décennie du XXe siècle, a été l'un des principaux facteurs d'urbanisation de la prairie de Biesse (...) (Wikipédia). Le prolongement ouest du boulevard Vincent Gâche croise la rue Grande Biesse à angle droit.  

   Nantes était riche de ressources en sciences pratiques: Jules Verne en fit une représentation romanesque; le négrier Montaudouin (cf. billet 377), anobli par la traite des Noirs, sut fonder en recourant à l'indigo importé d'Amérique «la Grande Manufacture, une usine au sens moderne du mot, qui réalisa les premiers cotons teints» (Hugh Thomas, La Traite des Noirs 1440-1870, tr. par G. Villeneuve, Robert Laffont, 2006, p. 260). Quant aux anciens chantiers navals, ils ont été transformés en une immense promenade où faire circuler librement un éléphant géant et une araignée gigantesque, tous deux créations mécaniques de la compagnie Royal de Luxe, joies des enfants et même des adultes.

  L'île de Nantes est composée en réalité de plusieurs îles, petites et grandes dont la Biesse. Le comblement des bras, ainsi que la canalisation des rivières, s'est accéléré au cours du XVIIIe et jusqu'au XXe siècle avec la rapide croissance de la ville. L'Île Feydeau, unie à la rive droite, conserva son ancien nom d'île.

    Le dictionnaire de Dauzat-Rostaing n'a aucune entrée pour Biesse. Le livre de Dauzat (Les Noms de Lieux, origine et évolution. Delagrave 1963) n'en dit mot. Celui d'Éric Vial non plus (Les noms de villes et de villages, cité plus haut). Seul ce dernier pose, p. 224, Abbatia, parmi les supposés étymons latins concernant sanctuaires et couvents, tout en en faisant dériver: Labiette (Pas-de-Calais), La Biette (Nord). Une petite rivière nommée Labiette coulerait près de Béthune (Pas-de-Calais). Sur ma carte Michelin, cependant, je ne trouve aucun nom de rivière ni d'agglomération appelée La(-)biette.

   Il est possible que le toponyme nantais Biesse provienne, par aphérèse, de Abbatia qui désignait aussi bien l'abbaye que le terrain qu'elle occupait. Que quelqu'un d'averti me renseigne.

   Le 26 octobre 1440, trois condamnés à mort, dont un grand seigneur catholique déséquilibré, ancien compagnon d'armes de Jeanne d'Arc, furent amenés sur la Biesse, lieu d'exécution: On traverse les bras du fleuve sur plusieurs ponts avant de se rassembler sur les prairies de l'île de Biesse. (Michel Tournier, Gilles & Jeanne, Folio Gallimard, 1983, p. 151).

   Henri Habrias (cf. billet 376) m'a fait parvenir une hypothèse intéressante: Biesse pourrait bien venir du gaulois "betua" (bouleau) que l'on retrouve dans le breton "bezv" de même sens, alors que Takeshi Matsumura (cf. billet 361), dans son Dictionnaire du français-médiéval (Les Belles Lettres, 2015), donne "biés, bied" [FEW1, 312a  gaul. *bedu] "canal". Celle-ci, il me semble, est la meilleure solution étymologique de la Biesse nantaise. (À suivre)

22 mai 2017

Un tour de l'Ouest de la France (2): Nantes

Philologie d'Orient et d'Occident (377)  Le 22/05/2017   Tokyo   K.

   Un tour de l'Ouest de La France (2)  Nantes et ses noms de rues

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La rue de la Juiverie vue de son extrémité est: la Sainte Croix au fond (par Hitoshi Wada)

    À Nantes, le nom d'une rue surprend: rue d'Enfer. Cette petite rue au nom sinistre forme sur la carte de la ville, du côté nord de l'Hôtel de Ville, un triangle avec deux autres rues: Léon Blum et Garde-Dieu

   Henri Habrias (cf. billets 373, 376) me fit parvenir l'hypothèse étymologique la plus plausible du nom d'Enfer par Stéphane Pajot (1966-), journaliste: "Nantes, Histoire des noms de rues".

   Stéphane Pajot explique: Un maître apothicaire, Caron, habitait cette rue au XVIe siècle. Sa maison fut appelée la barque à Caron, donc la maison de l'Enfer et, par extension, la rue de la maison de l'Enfer, (...). L'usage transforme cette expression un peu longuette en rue d'Enfer au cours du XVIIe siècle. (...).

   En effet, dans la mythologie grecque, Χάρων (Caron) est nocher des Enfers.

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   L'hôtel où on a passé plusieurs nuits à Nantes au mois d'avril, à l'occasion de la IXe édition du Salon Pour l'Amour du Fil (cf. billet 375), se trouve sur la rive droite de la Loire, du côté nord de la Gare, allée Commandant Charcot. À l'extrémité ouest de l'allée est situé le Château des ducs de Bretagne, à l'est le Jardin des Plantes. Ce Jardin est, par sa compacité, une petite réplique de son homologue parisien près de la gare d'Austerlitz.

   Le lycée Georges Clémenceau fréquenté par le jeune Julien Gracq jouxte l'ouest du Jardin, dont il est seulement séparé par la rue Stanislas Baudry qui descend vers la Gare. Le côté nord-ouest du Jardin est délimité par la longue rue Gambetta sur laquelle débouche la rue minuscule Guillaume Grou. Ces deux rues, longue et petite, forment également un triangle avec la rue Gaston Turpin née du pied de la Gambetta pour évoluer vers le nord-est.

   Guillaume Grou fut un des négriers nantais qui, après s'être enrichis dans la traite négrière, laissèrent leur nom dans la ville. La ville semble s'être peu souciée de son passé esclavagiste. Une exposition "les Anneaux de la Mémoire" (1992-1994) publia, cependant, des images de l'entrepont d'un navire négrier. Tout récemment, une passerelle piétonne sur la Loire a été dédiée au souvenir de Victor Schœlcher, parisien, abolitionniste convaincu du XIXe siècle.

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   Un après-midi, Henri Habrias m'a fait visiter à la suite plusieurs merveilles du centre-ville. Place Royale, Passage Pommeraye, Opéra Graslin, Cours Cambronne, tous ces sites symbolisant les richesses de la ville. Après le Cours Cambronne, on a débouché sur le Quai de la Fosse, là où furent particulièrement intenses les activités des constructeurs navals et des armateurs, c'est aussi là que se trouvait le point de départ des navires qui allaient transporter, pour deux cents ans (du XVIIe au milieu du XIXe siècle), des cargaisons humaines.

   Sur le Quai de la Fosse a été construit récemment (2012) le Mémorial de l'abolition de l'Esclavage, entre le pont Anne de Bretagne et la passerelle Schœlcher. Or au point où la rue Flandres(-Dunkerque-40) va rencontrer verticalement le Quai de la Fosse, entre le Cours Cambronne et le Mémorial, débouche la rue Montaudouine. Encore une trace onomastique commémorant une des familles qui ont cherché à embellir la ville par leur métier de trafiquant non pas d'opium mais de chair humaine: les Montaudouin.

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   Par rapport aux villes portuaires: Nantes, St Nazaire et Lorient (siège de la Compagnie des Indes Orientales), Angers, ville intérieure, capitale du grand duché d'Anjou, dotée de son redoutable château fort et de ses riches tapisseries, mais privée de débouché à taille industrielle sur l'océan fut définitivement surclassée par ces villes sur la côte atlantique.

     Il est bien possible que la révocation de l'Édit de Nantes (1685, cf. billet 376), incitant les marchands entrepreneurs du royaume à s'expatrier dans le négoce, ait fini par les obliger à se livrer au trafic d'esclaves déjà engagé par d'autres pays d'Occident. Officiellement, les négriers nantais, ne se mettant à armer leurs navires qu'une vingtaine d'années après la révocation de l'Édit, se savaient déjà devancés de loin par les Portugais (Lisbonne) et les Anglais (Liverpool, surtout) dans cette quête d'Africains. (À suivre)

08 mai 2017

Un tour de l'Ouest de la France (1) : Nantes

Philologie d'Orient et d'Occident (376)

                                                         Le 08/05/2017    Tokyo   K.

Un tour de l'Ouest de la France (1)

Nantes, l'autre forme d'une ville

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Photo: Hitoshi Wada

« Cette photo a été prise du chemin de ronde du château, en direction de la cathédrale.

    C'est la rue Prémion.» - Henri Habrias                                                                                                                                                    

   Il n'a pas plu à Nantes. Le beau fixe, frais et venteux, a duré une semaine, du 16 au 23 avril. Pendant mon séjour, pas une seule goutte d'eau sur le sol de cette côte ouest de la France. Les éboueurs de la municipalité en grève depuis, dit-on, six semaines savaient faire revêtir aux rues nantaises un peu le même aspect qu'elles avaient à Naples où je me suis rendu, il y a quatre ans, en mars.

   Après une petite visite en groupe au IXe Salon international de patchwork "Pour l'Amour du Fil" (cf. billet 375) où je n'assumais pas d'autre rôle que celui de spectateur, j'ai projeté de parcourir sans voiture (c'est-à-dire, en bus ou en train, non pas à pied ni à vélo comme je l'avais fait il y a cinquante ans) une partie du Sud-Ouest de la France: de Nantes à Sarlat en passant par les villes ou sites: Angers, Poitiers, Limoges, Périgueux, Brantôme, Lascaux et Sarlat.

   Toutes ces villes ou sites pittoresques que j'avais connus au moins une fois dans ma vie (sauf Lascaux) se trouvent épargnés des bruyants touristes étrangers qu'intéresse uniquement la Capitale, Paris, mégalopole un peu trop cosmopolite. On peut maintenant se dispenser d'y séjourner pour filer directement en TGV depuis l'aéroport Charles de Gaulle vers les grandes villes de province.

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   Je me suis déjà rendu plusieurs fois dans la ville de Jules Verne sans apprendre grand-chose de ce qu'il y a d'original: de social, d'économique, de politique voire d'historique. Cette fois cependant, un heureux hasard m'a permis de la connaître bien mieux et en détails que dans mes petites visites précédentes. Ce hasard est la présence, dans la ville, d'Henri Habrias (cf. billets 373, 374), professeur émerite de l'université de Nantes, diplômé de l'université de Poitiers où je m'étais inscrit avant lui. On s'est connu tout récemment par nos échanges en ligne du début de l'année.

   Au moment où j'étais étudiant à Poitiers dans les années soixante, Nantes, comme ville universitaire, était inconnue à un simple étudiant étranger, fraîchement débarqué dans l'Hexagone. À la suite de la Grande Révolution où on vit abolir toutes les anciennes universités, Napoléon institua l'Université Impériale dont la Faculté de Nantes ne faisait pas partie. C'est seulement au début des années 1960 que fut rétablie l'université de Nantes. Elle est flanquée actuellement d'un département de Langue japonaise dont ne dispose aucune autre université à proximité. Dotée d'un club de foot de catégorie A, Nantes est la sixième ville de France en nombre d'habitants, surclassant de loin Poitiers.

   Voici comment s'expliquerait l'oubli (?) de Napoléon. 

   En contraste avec Poitiers où le roi de France et les grands docteurs parisiens s'étaient réfugiés pendant la Guerre de Cent ans (c'était ces derniers qui examinèrent le cas de Jeanne d'Arc, créant ainsi le comité qui préparerait l'université), Nantes, au sud de la Bretagne, prospère par le commerce fluvial ou maritime et puissante par ses ducs de Bretagne et d'Anjou qui pouvaient défier le roi de France, se réservait toujours une certaine distance à l'égard du pouvoir royal, future autorité centrale.

   La promulgation d'un édit de tolérance religieuse à Nantes (1598) n'était pas un simple acte juridique imaginé au cours d'un tour royal en province. Henri IV, néophyte catholique (jadis protestant), a dû réfléchir sérieusement aux effets que devait donner cet édit à la ville longtemps "ligueuse" (cf. la Sainte Ligue, coalition des Grands afin de contrecarrer le protestantisme). L'Édit devait être promulgué à Nantes où les nouvelles idées économiques rivalisaient avec l'ancienne prérogative féodale de la noblesse.

   Non seulement à Nantes mais dans tout le royaume, l'Édit allait profiter aux gens nouveaux: bourgeois, commerçants, artisans et entrepreneurs de tous genres, au détriment de l'ancienne classe terrienne. Une fois l'Édit révoqué en 1685 par le petit fils de Henri IV, Nantes se lança dans le commerce avec les colonies et l'Afrique: les Nantais se mirent à transporter du sucre, du tabac, du café et surtout des esclaves.  (À suivre)

24 avril 2017

Pour l'Amour du Fil à Nantes

Philologie d'Orient et d'Occident (375)

                                         Le 25/04/2017   Tokyo,  K.

Misao Wada, poète artiste d'appliqué, au 9e salon international

Pour l'Amour du Fil à Nantes

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Couverture de l'album Misao (Photo: Hitoshi Wada)

   L'auteur de ce billet, résidant normalement à Tokyo, séjourne depuis le 16 avril, à Nantes. La ville de Jules Verne et de Julien Gracq (La Forme d'une ville) est, en ce moment, comme toutes les grandes villes de France, en pleine ferveur politique. Avant que ce billet soit publié sur Internet, on aura su l'issue du premier tour des présidentielles qui décidera du sort de l'Europe (On vient d'en être informé !).

   J'accompagne Hitoshi Wada et son épouse Misao, illustratrice de mon blog. Peu frottés de la langue de l'Hexagone, tous deux sont originaires de Takayama, vieille ville blottie dans les Alpes japonaises. Misao doit assurer à Nantes un atelier d'appliqué au neuvième Salon international des arts: Pour l'Amour du Fil. À l'occasion, elle fête son premier recueil publié: Poésie cousue (Quiltmania 03, 2017).

   Dans son livre assez original figurent des photos de ses œuvres d'art en chutes de tissus anciens dont huit sont flanquées de waka. Les waka sont de courts poèmes en japonais de 31 syllabes rythmées: 5-7-5-7-7. Le haiku rimé en 5-7-5 en est issu. L'artiste excelle dans cet art depuis sa jeunesse. Ses waka font état, sinon mieux mais autant, de la qualité exceptionnelle d'une âme poétique.

   J'essaie de traduire ces waka pour le public non initié à la langue japonaise. La totalité des waka cités est présentée en calligraphie, c'est-à-dire, disposée à la verticale, sobrement. Dans ma présentation, chaque waka dispose d'un texte japonais en typographie standard, d'une transcription en caractères latins, et enfin d'une traduction en français.

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1) 月仰ぎ ホテルへの道 疲れしか 回転木馬も 広場に眠る

  Tsuki-aogi  hoteru-e-no michi  tsukareshi-ka  kaitenmokuba-mo hiroba-ni nemuru

Sous la lune, retour à l'hôtel. Fourbus, les chevaux du manège s'assoupissent Place de la République. (il s'agit de la place de la République à Limoges)

2) マロニエの 花が突然 雨にぬれ ナントの空は 感情持つがに

  Maronie-no  hana-ga totsuzen  ame-ni nure  nanto-no sora-wa  kanjou motsu-ga-ni

Les marronniers en fleur essuient une averse, comme si le ciel de Nantes en avait l'intention. 

3) 師もガウディも 「自然が教師」と教えたり いつも頭に 置くことばなり

   Shi-mo gaudi-mo "sizen-ga kyôshi" to oshietari  itsumo atama-ni oku kotoba-nari

 Mon maître et Gaudi ont déclaré: le maître, c'est la Nature. La devise est toujours dans ma tête.

4) 悲しみを でんでん虫は 背負いつつ 生きてゐるのだと 南吉は言ふ

  kanashimi-o  dendenmushi-wa  seoi-tsutsu  ikite-wirunoda-to  Nankichi-wa ifu

Une tristesse sur le dos, les escargots sont en vie, affirme Père Nankichi

5) 老い父が 「のら」と名付けし 野良猫は 気ままに来ては 餌ねだりゆく

  Oi-chichi-ga "nora"-to nazukeshi noraneko-wa  kimama-ni kite-wa esa nedari-yuku

 Nommé par Pépé, Nora ("Des Champs"), le chat des champs vient tout à loisir chercher de quoi manger.

6) 子孫繁栄の シンボルといふ 石榴ゆゑ 茶碗に描く 陶房に来て

  Shison-han'ei-no sinboru-to ifu zakuro-yuwe  chawan-ni egaku toubou-ni-kite

À l'atelier de poterie, je dessine sur une tasse de thé une grenade, symbole de descendance prospère.

7) 荒々しきタッチの 白き壺を買ふ オールドローズの 似合ふと思ひて

  Ara-arashiki-tacchi-no shiroki-tsubo-wo kafu  ôrudo rôzu-no niau-to omofi-te

Je m'achète un pot blanc au toucher rugueux, l'estimant en harmonie avec les roses anglaises.

8) さわさわと葉のスクラムに風渡り 伝言ゲームのような蓮沼

  Sawasawa-to ha-no sukuramu-ni kaze watari  dengon-gêmu-no-youna hasunuma

Frou-frou, un vent passe sur les feuilles superposées comme le jeu de messages transmis: mare aux lotus.    (Traduction: K.)

 


11 avril 2017

Quatre mots dialectaux de Bardèche (fin)

Philologie d'Orient et d'Occident (374)

                                         Le 11/04/2017    Tokyo   K.

Note complémentaire sur le mot berrichon biaude (= blouse)

 Suite aux quatre mots dialectaux de Bardèche

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Sole par Misao Wada (cousu main)

 

   J'ai un peu mal à m'éloigner de ce thème de Bardèche "biaude (= blouse)", car c'est un bon échantillon de vocabulaire, constitué de divers éléments éventuels: méditerranéen, germanique ou celtique, susceptibles de rendre compte d'une longue et tortueuse histoire: la langue française. Entre-temps, j'ai eu le plaisir de recevoir, par l'intermédiaire d’un lecteur (Henri Habrias), des informations sur le celtique «blautha» censé être une origine de l'occitan blauda (= blouse; soutane).

   M. Habrias, excellent blogueur en occitan, est diplômé de l’université de Poitiers, spécialiste d’Informatique à l’université de Nantes, originaire de Saint-Yrieix-la-Perche en Limousin. Il nous a transmis au sujet du vêtement les propos de Yves Lavalade (cf. billet 373), que nous reproduisons intégralement en trois paragraphes pour faciliter le commentaire:

 1)  «A propos de la BLAUDA (on dit aussi BELOSA, en Corrèze; mais ce terme me paraît bien moins intéressant que le précédent) : j'ai pu remonter la piste, qui est bien lointaine. J'avais trouvé l'information dans un tome 3, consacré à la Langue des Celtes et des Gaulois, p. 54, d'une édition faite par le Centre Régional de Documentation Pédagogique de Paris; 2e édition, de 1985; auteur Jean-M. Ricolfis [1927-2007]».

2)  «Si "blautha" est fondé, le limousin est dans la droite ligne et d'une clarté limpide. Le mot BLAUDA est (était) très familier. On l'emploie aussi en dérivés : BLAUDON, BLAUDASSA. La BLAUDA est la toile sous le manteau d'une cheminée qui empêche efficacement la fumée de se répandre dans la pièce, la cuisine (LA MAISON)».

3)  «Il y a encore peu d'années, l'on voyait à Limoges, aux restaurants populaires des Halles (L'ALA) un accordéoniste qui jouait pour son seul plaisir (et celui des convives) des bourrées et autres airs limousins. Il portait une BLAUDA bleu clair nouée autour du cou, foulard rouge et chapeau. On lui donnait quelque pièce. La BLAUDA n'était portée que par les hommes, lors des jours de foire ou pour aller à l'extérieur. Un correspondant du Croissant la dit "biaude", comme dans le reste du Berry; où l'homme au travail ne la portait pas, mais la remplaçait par un "bourgeron", veste en gros velours côtelé, épais, ne craignant rien, ni l'eau ni la terre

    Note 1. Ni la phonétique ni la grammaire du celte (ou gaulois) ne sont suffisamment claires, faute d'assez de documents épigraphiques. La piste que Yves Lavalade aurait pu y trouver reste une hypothèse, d'autant que l'ouvrage de référence n'aurait pas été publié par une maison d'édition à comité scientifique.

   Note 2. La forme "blautha (= blouse)" n'est attestée dans aucune des inscriptions en celtique, quoique le phonème -θ(th)- y soit bien possible (cf. Pierre-Yves Lambert: La Langue gauloise, éditions errance, 1995, p. 132. Ce livre peut remplacer Georges Dottin: La Langue gauloise, 1920).

   La blauda pare-fumée dont parle Yves Lavalade rappelle la blouse contre l'asphyxie, inventée en 1834, par le colonel Paulin (Larousse du XIXe siècle, s.v. blouse). L'épaisseur originelle de la toile de protection en ferait état.

   Note 3. Pour l'anecdote, lors d'un séjour à Limoges, l'auteur de ce billet a bien vu et entendu cet accordéoniste en blouse.

   Tout élément de vocabulaire, même futile, dialectal ou vieilli, exprime une culture. Toute curiosité philologique nous emmène au cœur de la civilisation. À la suite de mes billets sur "blouse", Patrick Corneau (cf. billet 369) m'a fait parvenir ce propos.

   Je viens de lire tes derniers billets sur quatre mots dialectaux dont "blouse", enquête fort intéressante. Cela m'a rappelé l'emploi d'un mot dans ma famille, plutôt du côté paternel, qui m'a toujours étonné : le mot "belou" pour désigner un être simple, même simplet, rustre, mal dégrossi, équivalent de "paysan" au sens péjoratif (emploi rare, aujourd'hui on dirait plutôt "plouc"). Ce serait un mot plutôt en usage dans le Poitou, je ne sais si c'est du dialectal, du patois... J'ai consulté sur Internet des forums, peu convaincants, une seule allégation m'a retenue: quelqu'un disait que Belou (Beulou) désigne un habitant du département des Deux-Sèvres (et c'est assez péjoratif). Quelqu'un dit l'avoir trouvé dans un roman de Anna Gavalda (Je voudrais que quelqu'un m'attende quelque part, Ed. Le Dilettante, 1999): "Les Normands sont comme tous les belous, les idées, là-haut, une fois que c'est gravé..." (il s'agit d'une jeune vétérinaire qui s'installe en Normandie). (...).

   Auriez-vous, chers lecteurs, quelques lumières là-dessus?   (Fin pour "biaude")

28 mars 2017

Quatre mots dialectaux de Bardèche (7)

Philologie d'Orient et d'Occident (373)   Le 28/03/2017   Tokyo  K.

Quatre mots dialectaux de Bardèche (7)

D'où vient le mot biaude (= blouse)? (4)

Le point de rencontre entre blouse ludique et blouse vestimentaire

            « Tout vocabulaire exprime une civilisation » - Antoine Meillet

blouse grise

«Voici la blouse de mon père. Je l'ai toujours vu avec une blouse. Comme celles que nous avions au lycée.» - Henri Habrias -

 

   Sur les quatre mots dialectaux de Bardèche: comporte, cargolade, ouillade et biaude (cf. billet 367), l'explication des trois premiers n'a pas été difficile. Pour comporte "cuve de bois qui sert à porter la vendange", la dérivation du verbe lat. comportare "porter ensemble" est bien visible. Il en va de même de ouillade "soupe aux légumes", qui ne fait aucun doute pour sa provenance du lat. olla "jarre, marmite". Cargolade hésite entre fr. escargot et occitans caragòl cargòl "gros escargot" ou catalan cargol "escargot". 

   Quoique le mot (es)cargo(t) présente une complexité étymologique (amalgame [gr. kachlax "caillou" + lat. conchylium "coquillage"] + scarabaeus "escarbot" cf. billet 369), comporte, ouillade et cargolade ressortissent tous à la civilisation méditerranéenne.

   Le mot biaude (= blouse) a été rétif à nos enquêtes. Quant au celtique blautha cité par Yves Lavalade (cf. billet 372) pour l'occitan blauda "blouse", Jean-Pierre Levet dit : «dans aucun de mes dictionnaires de celtique n'est mentionné le terme [blautha], pas même dans le livre récent de Jean-Paul Savignac (Dictionnaire français-gaulois Paris, Éditions de la Différence, 2014, 2e éd.), qui n'a pas d'entrée "blouse"».

    Peu compatible avec les vieilles formes d'oïl et d'oc: bliaut(d) (DFMM), blial "habillement de soie" (K. Bartsch, Chrestomathie provençale, 1904), blizaut, brizaut (L. Alibert) avec bli- préfixal, blautha va un peu trop bien avec l'occitan: blauda, blòda, et le gascon blàudo, blouse, belouse (notation Simin Palay). En gascon, l'adjectif blause signifie "livide, blême" et blous,-se (notation S. Palay) "pur, sans mélange". On ignore si le germanique blau,-e "bleu" ou le bloß "pur, nu" avait quelque rapport avec blouse (le costume).

   Voici les faits marquants du mot biaude "blouse-costume".

   1) L'ancienne forme aurait été bliau- (non pas biau-), signifiant "costume bouffant plutôt aristocratique que populaire". Conjointement aurait existé, surtout dans le sud, blau-(ou blò-, selon le système de notation) sans palatalisation, qui s'est perpétué, avec le sens de "vêtement populaire", jusqu'à l'époque moderne.

   2) Bliaut(d) se raffine, change de signifié (en justaucorps ou autre) ou se vulgarise (dialectes: blia-, biau-, brisau-, bisau-) tout en conservant son sens vestimentaire.

   3)  Dès le XVIe siècle, un nouveau sens "trou d'un billard" est attribué non pas à une de ces formes palatalisées qui se froissaient de vieillesse mais à celle, pimpante et neuve, à cause de sa résonance méridionale: blouse "vêtement bouffant".

   Clément Lévy, né à Limoges, s'est bien demandé « si la blouse d'un billard n'est pas une poche en tissu qui se gonfle et prend la forme de la bille qui tombe dedans, comme la blouse vêtement justement quand on la resserre par une ceinture ou quand le tissu se gonfle sous l'effet d'un petit coup de vent » (cf. billet 372).

   À l'entrée blouse, Littré fait primer le sens de jeu de paume sur le "vêtement", ordre traditionnel depuis le XVIIe siècle. Pour la définition de blouse "trou en forme de poche d'un billard", il fournit deux autres: « terme de potier d’étain, pièce qui sert de moule» et « nom donné, dans les landes de Gascogne, à des cavités pleines d’eau recouvertes d’une voûte en sable que la moindre pression fait écrouler».

     La blouse des landes de Gascogne, cavité qui se défait à petits coups, est significative. La Poche qui se gonfle et le moule malléable rendraient compte de blouse trou et blouse vestimentaire qui auraient la même étymologie et la même connotation: poche dans laquelle on risque de tomber et où l'on joue à faire tomber les billes de billard, tout en étant un trou ou une manche dans laquelle on passe le bras. 

   Enfin on y voit un peu clair. Le peuple qui n'avait pas accès au jeu bourgeois a longtemps ignoré le sens de blouse (trou), alors qu'il pouvait se familiariser avec le verbe argotique blouser "faire tomber dans une poche, tromper", dérivé du jeu. Les bourgeois du nord, disposant d'autres formes pour la blouse costume, n'avaient pour blouse que le sens ludique. Les gens de la province ne connaissant que "blouse" comme costume, c'est seulement à la fin du XVIIIe siècle que le mot blouse (costume) est entré en usage dans les grandes villes du nord. (Fin pour biaude-blouse)

 

14 mars 2017

Quatre mots dialectaux de Bardèche (6)

Philologie d'Orient et d'Occident (372)

                                                             Le 14/03/2017    Tokyo   K.

Quatre mots dialectaux de Bardèche (6)

D'où vient le mot biaude ? (3) - Blouse en limousin -

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Une image de "blouse" sur Internet à la rubrique "blouse de paysan"

 

   « Le problème étymologique de biaude [= blouse] est complexe », me dit Jean-Pierre Levet dans un message électronique concernant ce petit mot (cf. billet 370). En effet, il est curieux de constater que dans aucun des dictionnaires modernes à usage courant (sauf le Dictionnaire étymologique historique du français, Larousse, 1993, avec note: p. -ê. orig. germ. ou du lat. bullosa, gonflé, de bulla. - cf. billet 371) ne figure l'origine germanique.

   Le problème a deux dimensions: morphologique et sémantique. Morphologique: comment réconcilier la forme blouse avec ces diverses formes anciennes ou dialectales qui l'auraient précédée : bliaut(d), blisaud; anc. occ: blial, brial, bliant, blizaut, brizaut; occ: blauda(-do), enfin biaude, berrichon, fém. de bliaud ?

   Sémantique: il y avait au moins dans la zone de la langue d'oïl un autre sens de blouse: "trou d'un billard" qui, le jeu étant répandu seulement dès le XVIe s., n'aurait pas eu lien avec les anciennes formes médiévales signifiant vêtement.

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   J.-P. Levet, agrégé de Grammaire, m'a fait parvenir un avis: « Ton enquête linguistique m'a passionné. Elle est très bien construite. Je ne connaissais pas "blouse" en tant que "trou dans un billard", en revanche je connais bien le dérivé verbal plutôt argotique "blouser", qui est d'usage populaire et courant. On dira, par exemple, "il a acheté une vieille voiture et il s'est fait blouser par le garagiste", pour dire "il s'est fait rouler, il s'est fait avoir par le garagiste" qui lui a vendu cher un mauvais véhicule. J'ai consulté le Littré: il donne deux mots "blouse" différents, l'un se rapportant au trou du billard, l'autre au vêtement qui nous intéresse. Il propose deux étymologies différentes. [...] » (le 22 / 02)

   Pour blouse(-trou) (belouse comme l'ancienne forme), Littré parle vaguement du bas lat. belosius "sorte de drap", tout en évoquant sans conviction le flamand bluts "trou" qui conviendrait pour le trou, mais ne rendrait pas compte de blouse (-costume).  

   Mon ami poursuit: « Pour ce second blouse, Littré renvoie à blaude, considéré comme un mot dialectal qui équivaut à blouse, dont il estime que l'origine est inconnue, alors que bliaut provient du germanique blialt "étoffe". Le terme est bien mystérieux, comme le montre l'ensemble de ta recherche. Le Cayrou [Gaston Cayrou, Lexique de la langue du XVIIe siècle, Didier 1948] ignore belouse [et blouse]. [...] »

   Clément Lévy, mon lecteur de blog à Berlin, agrégé de Lettres classiques, dit sur mon billet 371 qu'il lui pose différents petits problèmes. « Blouse est un vrai mystère pour moi. As-tu pensé aux deux verbes blouser ? Je me demande si la blouse d'un billard n'est pas une poche en tissu qui se gonfle et prend la forme de la bille qui tombe dedans, comme la blouse vêtement justement quand on la resserre par une ceinture ou quand le tissu se gonfle sous l'effet d'un petit coup de vent. » (le 22/02)

   Mes deux limiers s'arrêtent sur l'idée des deux verbes blouser: "bouffer à la taille" et "mettre dans le trou, tromper", l'un dérivé de blouse "vêtement bouffant", l'autre de blouse "trou d'un billard". Il est difficile de postuler un lien sémantique entre ces deux noms. Ce qui nous occupe est blouse vêtement. Les formes dialectales m'inclinent à penser que l'étymon de blouse vêtement était *bla(u)- (avec -l-) et non pas br(i)a- ni bia-.

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   Yves Lavalade (1939-) est spécialiste de l'occitan limousin, longtemps professeur au Gay-Lussac, successeur des grands linguistes occitans comme Louis Alibert, Joseph Anglade, Camille Chabaneau, Jules Ronjat... Je me souviens qu'il était dans l'auditoire très attentif lors de mes conférences sur la langue japonaise faites en février 1987 à l'universités de Limoges.

   Son Dictionnaire français-occitan (Pulim 1997) donne une entrée blouse (vêtement): f. la blauda; la belosa; la belusa (Dordogne); [...], alors que son Dictionnaire occitan-français - étymologies occitanes (Lucien Souny, 1999), non moins important que l'autre, pourvoit la forme blauda d'une étymologie celtique blautha (blouse).

   Dans le Dictionnaire français-occitan existe un seul verbe blouser: jugar (jouer), trompar (tromper), dérivé, comme il se doit, de blouse (trou). Le verbe n'aurait-il pas été introduit en Limousin avant l'introduction du substantif blouse (trou)? (À suivre)

28 février 2017

Quatre mots dialectaux de Bardèche (5)

Philologie d'Orient et d'Occident (371)

                                         Le 28/02/2017    Tokyo   K.

Quatre mots dialectaux de Bardèche (5)

D'où vient le mot biaude (2)

À la mémoire du professeur Pierre Bec

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Pivoine sauvage par Misao Wada (cousu main)

 

   Dans les derniers billets (du 367 au 370), on a effleuré le caractère plutôt méridional des mots dialectaux (comporte, cargolade, ouillade et biaude). "Blos e naturau" (pur et naturel). Ce sont les mots avec lesquels, Pierre Bec (1921-2014), maître de langues occitanes, a bien voulu qualifier un texte que j'ai composé jadis pour en faire une petite nomenclature gasconne (Lo Gascon modèrne, Tokyo, Daigaku-shorin, 1988).

   L'adjectif occitan blos,-a [blus, -o] "pur, net, sans mélange", mis dans le dictionnaire occitan-français de Louis Alibert (IEO, 1966) et dans le dictionnaire du Béarnais et du Gascon de Simin Palay (en forme de blous, blousse;  CNR, 1961), vient du germanique bloß "nu, découvert". Dans le Palay, juste au-dessous de cet adjectif, figure un autre mot: blouse, belouse; « sf. - Blouse. Syn. chamarre , camisole, blàudo ». Dans l'Alibert, le substantif b(e)losa qui doit exister est absent.

   Presque tous les synonymes anciens ou dialectaux du mot biaude (cf. billet 370) se réfèrent au mot blouse. Définition de biaude selon le GDL: « (fém. de bliaud) Techn. et Trad. pop. Syn. de blouse.» Le dictionnaire analogique Robert (1976) définit bliaud; bliaut: « n.m. XIIe s. origine obscure. V. Blaude.» Selon le même Robert, Blaude: « n. f. (XVIe s.; origine obscure. Forme masculine. V. Bliaud.) Nom dialectal de la blouse.» Le GDL, pour blaude, a la même définition: « région. Syn. de blouse.» Tous ces mots d'origine obscure ont l'air rangés sur le même niveau sémantique.

    Or, ces formes dialectales biaude (oc. biauda), bliaut, bliaud, blaude (Gas. blàudo. Quer. blòda) ne semblent pas avoir prise génétique avec blouse, alors que le Dictionnaire étymologique et historique du français (Larousse, 1993) évoque pour blouse une vague provenance germanique.

   Quel lien existe-t-il entre le groupe archaïque ou régional: biaude, bliaut, blaude etc., et le substantif blouse ? Le mot japonais: brausu est emprunté à l'anglais blouse. Le SOED (Shorter Oxford English Dictionary) en date la première occurrence de 1828, tout en la tirant de la «blouse bleue» de l'ouvrier français. Quant au français blouse, le Robert (2e éd. 1988) note: « n.f. - 1788: origine obscure, mot régional. Le rapport avec blaude n'est pas établi; pour [le sémioticien Pierre] Guiraud, la variante belouse permet de rattacher le mot au lat. bullosa "en forme de bulle, gonflé, bouffant", de bulla. »

    L'hypothèse de Guiraud est peu convaincante. Peut-on attribuer au latin le mot qui daterait en français seulement de la Révolution ? Quelques dictionnaires classiques en ligne permettent d'accéder aux renseignements plus amples. Celui de l'Académie française (1694), épuration de la langue française, se prive, comme il se doit, des mots régionaux tels: biaude, bliaut ou blaude. Y figure blouse, qui signifie non pas "vêtement" mais "trou (qui est au coin et au côté de la table) d'un billard".

   Dans le dictionnaire de Furetière (1690): aucune entrée pour biaude, bliaut ou blaude, alors que blouse y signifie toujours "trou d'un billard". Dans le Trévoux (1771), le mot blouse est mieux expliqué: "trou d'un billard fait pour recevoir les billes qu'on y pousse". Blouse "trou d'un billard" aurait-il pu engendrer "vêtement"?

   Le Trévoux a bliaux: "sorte de juste-au-corps ancien". Ce mot peut avoir continué blïaut médiéval "tunique ajustée pour les hommes" (DFMM). La filiation n'est toujours pas visible entre les mots: biaude, bliaut, blaude (y compris plusieurs correspondants en occitan: cf. billet 370) et le groupe moderne blouse: esp. blusa, port. blusa [-ousa], roum. bluzǎ, ital. blùsa [bluza] (fr. blouse, di etim. incerta, selon le Zingarelli, 1988).

   La phrase en italien: blùsa bianca (< germ. blank) da chirurgo "blouse blanche de chirurgien" conduirait à l'antériorité de bla- à bia-, c'est-à-dire, à celle de blau- à biau-, alors que la graphie médiévale blïaut nous fait imaginer une contraction de bla(V)- ou blo(s)(i)-: [cf. (ci-)t vient de jacit; mes de fecimus; me de decima; mes de Nemaus- < Namaus-].

   La tentation est grande de rapprocher bl-, du germanique-occitan blau, blava "livide, bleu" ou bloß "nu, pur". Même après la bataille à Vouillé (au nord-ouest de Poitiers) en 507, le Sud-Ouest de la Gaule a été largement wisigothique. (À suivre)

14 février 2017

Quatre mots dialectaux de Bardèche (4)

Philologie d'Orient et d'Occident (370)

                                         Le 14/02/2017    Tokyo   K.

Quatre mots dialectaux de Bardèche (4)

D'où vient le mot biaude? (1)

Au souvenir du vénérable père de J.-P. Levet

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Crête-de-coq par Misao Wada (cousu main)

 

   Dans le dernier billet 369, j'ai dit que l'étymologie était en réalité une science peu sûre, car ce qui semblait le sens originel (ou la forme originelle) d'un mot n'était souvent qu'une acception (ou une forme) dans une phase transitoire de l'évolution du mot. Les deux mots de formation similaire: "viande" et "cep" aïnou (ce "on"+ e "manger"+ pe "chose" = "poisson", cf. billet 192) auraient évolué de la même manière jusqu'à certain palier de l'échelon sémantique: "ce qui sert à vivre" > "nourriture" (> "viande" ou "poisson").

   Un schéma identique n'assure point un seul et même étymon aux deux mots: viande et cep. Dans certaines langues asiatiques, ce genre de confusion logique se rencontre dans des emprunts supposés au latin: aïnou yukram "poumon"< lat. jecur "foie";  jap. (p)hitsuji "mouton" < lat. pecus, pecudis "menu bétail, bête, mouton". Ce sont des hypothèses proposées par le linguiste excentrique Pierre Naert (cf. billets 195, 197).

   Dans l'indo-européen lui-même, aucune filiation n'est constatée entre lat. piscis et ἰχθῦς "poisson". Ces deux synonymes seraient donc nés sous des cieux totalement différents. Il en est de même des homologues indo-européens de "viande". Au sujet de mon dernier billet 369, Jean-Pierre Levet m'a fait parvenir son avis:

   Ce que tu dis de l'histoire du mot "viande" est très juste. J'ai cherché l'étymologie du terme sanskrit mâmsa- "viande" et de son correspondant slave mjaso-. Leur sens premier semble être "chair".

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  La recherche étymologique, dans le cadre scientifique de la Grammaire comparée, est impossible entre indo-européen et aïnou (cf. billets 201-206). Entre les mots dialectaux français, l'analyse de filiation, évidemment facile, pose pourtant des difficultés. On va montrer une occurrence dont le problème est d'autant plus complexe qu'il est délimité. Il s'agit du mot biaude, le dernier qui reste à expliquer des quatre mots dialectaux mis en scène par Bardèche (cargolade, ouillade, comporte, biaude). D'où vient ce mot?

   Jean-Pierre Levet, à qui j'avais demandé son opinion sur cette étymologie, m'a communiqué cet avis juste après la publication du billet 367:

   Le problème étymologique de biaude est complexe. Je cherche dans des ouvrages de dialectologie et je te dirai demain au téléphone ce que j'aurai trouvé (presque rien pour l'instant). En revanche, je connais bien l'objet pour l'avoir vu souvent porté par les participants aux foires de Cosne d'Allier dans mon enfance.  

   Le Grand Dictionnaire encyclopédique Larousse en dix volumes (1982) donne au mot biaude un tout petit commentaire: [bjod] n. f. (fém. de bliaud). Tech. et Trad. pop. Syn. de BLOUSE. Le mot de référence: bliaud se retrouve dans le Dictionnaire du français médiéval de Matsumura Takeshi (DFMM, les Belles Lettres 2015) en forme de blïaut: s.m., tunique ajustée (pour les hommes) : [...] tunique à manche, serrée à la taille par une ceinture (pour les femmes). 

   Cette définition concise est enrichie dans le Grand Larousse à l'entrée: bliaud ou bliaut; n. m. Tunique de dessus, portée par les personnages des deux sexes, du IXe au XIIIe s. (Serré à la taille par une ceinture, le bliaud avait des manches ajustées au poignet pour les hommes, très évasées pour les femmes, surtout vers 1150. Un bliaut de damas blanc de l'empereur germanique Henri II [†en 1024] est conservé à Bamberg.) Commentaire agréable à lire! On y apprend que le bliaut pouvait être de tissu blanc.

   Le Dictionnaire occitan-français de Louis Alibert (Toulouse, IEO, 1966) fournit d'amples ressources dialectales pour l'entrée: biauda f. Blouse, Quer, Syn. blòda, Cent. Étym. obsc. anc. Occ. blial, brial, bliant, blizaut, brizaut. Occ. mod. brisaud, Cent. bisaud, -a, Rgt (Rouergat). Dans le même dictionnaire, à l'entrée blisaud: m. Blouse. Var. brisaud. Étym. inconnue. Cat. brial.

   Le Dictionnaire du Béarnais et du Gascon modernes(Simin Palay, CNRS, 1961) nous procure un petit renseignement à l'entrée à écriture félibre: biaùdo (G.); sf. - Blouse (prov. blaudo). Une dernière information, très précieuse, nous est venue de Jean-Pierre Levet, bon connaisseur de l'objet. Elle concernait la couleur de l'objet: il a dit que le vêtement était toujours et partout de couleur bleue (blau, -va, en occitan). (À suivre)