Philologie d'Orient et d'Occident

17 janvier 2017

Quatre mots dialectaux de Bardèche (2)

Philologie d'Orient et d'Occident (368)

                                         Le 17/01/2017    Tokyo   K.

Quatre mots dialectaux de Bardèche (2)

Aiglade: l'étymologie à la dérive

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Coquillages par Misao Wada (cousu main)

   Pour la définition de comporte: Récipient en bois servant à emporter la vendange hors de la vigne (GDEL)..., voici celle de Bardèche: Cuve de bois cerclée de fer servant au transport des raisins au moment des vendanges (cf. billet 367). Dans le Nouveau Dictionnaire français-japonais (Taishû-kan, 1987): comporte: n. f (shûkaku-budô-wo hakobu) oke: Cuve servant au transport des raisins récoltés. Oke est généralement en bois. Dans le Maxipoche 2014 (Larousse), aucune entrée.

   Or, le Dictionnaire occitan-français de Louis Alibert (Toulouse, IEO, 1966) donne à compòrta, dérivé de comportar, la définition: comporte; corbeille à fond mobile servant à transporter le fumier, les pierres, la terre. L'écart est de taille entre cuve et corbeille ainsi qu'entre raisins et fumier (..).

   L'étymologie du mot aiglade est également à la dérive.

   - - - - - -

   Avec Bernard R, médecin à Sorges (Périgord), originaire du Châtelleraudais, St-Gervais-les-trois-clochers, il m'est arrivé, à la fin de l'été 1967, de ramasser ensemble des moules sur une plage de la côte atlantique à St-Georges-de-Didonne, au sud de Royan. Il m'a fait parvenir, après le billet 367, ce courriel à propos de l'étymologie du mot "aiglade / éclade":

   Les moules aux éclats (c'est le terme utilisé) est un plat traditionnel sur la côte charentaise et simple à réaliser. Je l'ai fait une fois sur une plage près de Royan. Il s'agit de cueillir des moules et de ramasser des aiguilles de pin. On dispose les moules (sur leur tranche) sur une grosse planche de bois et on les recouvre d'une bonne couche d'aiguilles de pin. On met ensuite le feu aux aiguilles de pin. Les moules seront ainsi cuites et ouvertes... On les sert ainsi sur la planche de bois.... Le plus délicat est ensuite de les manger avec les doigts car on a les doigts tout noirs..!!!

     (De K. à Bernard.)

   Les moules aux éclats ? Mais quels éclats ? Les éclats de coquilles ? T’as lu mon billet ? Il s’agit là de la façon de préparer, non ? Mais c’est un plat vraiment délicieux !  

    (De Bernard à K.)

    Non! Les coquilles de moules n'éclatent pas. Mais le mot "éclats" fait peut-être référence au craquement du feu très vif qui se fait au moment où brûlent les aiguilles de pin. Vous avez certainement des moules et des pins au Japon. Pourquoi n'essaierais-tu pas ce plat qui est délicieux?  P.S.  J'ai lu ton blog.

    (De K. à Bernard)

    Il semblerait qu’il y ait au moins deux modes de préparation pour l’aiglade. Voici l'aiglade à l’île d’Oléron:

   Ce mode de cuisson, simple et rapide, remplace avantageusement la traditionnelle aiglade que j’avais pratiquée à l’Ile d’Oléron. Cette dernière, plus longue à mettre en œuvre, consiste à cuire des moules, préalablement rangées sur une planche autour de 4 clous de base, en mettant le feu à une épaisse couche d’aiguilles de pins déposée par dessus. (Moules à la plancha, Wiki)

   Et voici ce que dit Guillaume M, professeur d’histoire, militant de gauche, originaire de Marçay, Vivonne (cf. billet 68). Nous nous sommes livrés, voici trente ans, à la préparation du mets à l’île de Ré.

   Merci, c'est très intéressant effectivement. Je ne connaissais pas l'étymologie. Mais quand vous dites que le mot signifie aplanir, ce qui renvoie à la préparation, c'est indéniable, mais n'est-ce pas aussi (je n'ai aucune connaissance en la matière, simplement un constat de dégustation) aplanir et supprimer les différences sociales durant la dégustation, dans la mesure où il n'y a pas de part du riche ni de part du pauvre, il n'y a pas de préséance, ni de privilège. Quand le feu s'éteint, tout le monde mange (et se salit les doigts) "également" ?

   - - - - - - -  

   Cher Bernard, ta préparation (ainsi que celle de l’île d’Oléron) semble consister à ne pas séparer par une tôle les moules et les aiguilles de pin. Nous (c'est-à-dire, à l'île de Ré) on a rangé tout d’abord les moules sur le sol bien nivelé. Ensuite on les a couvertes d'une tôle sur laquelle on mettait des aiguilles de pin. (À suivre)


10 janvier 2017

Quatre mots dialectaux de Bardèche (1)

Philologie d'Orient et d'Occident (367)

                                         Le 10/01/2017    Tokyo   K.

Quatre mots dialectaux de Bardèche (1)

                                        (cf. https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-01424926)

Biaude, comporte, cargolade, ouillade

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Quatre citrouilles du jardin: Misao Wada (cousu main)

 

   Takeshi Matsumura, auteur du Dictionnaire du français médiéval (Les Belles Lettres 2015, cf. billet 361) et lauréat du grand prix de la Francophonie 2016 de l'Académie Française, m'a fait part d'un petit passage des Souvenirs de Maurice Bardèche (cf. http://www.lexpress.fr/informations/tres-occupes_605099.html), qui aurait connu une petite Zourabichvili (1929 -), d'une famille notable de Géorgie, l'actuelle Hélène Carrère d'Encausse, secrétaire perpétuel de l'Académie Française, qui a remis le prix à notre lexicographe début décembre dernier dans une salle de l'Institut de France.  

   Mon propos n'est pas ici d'éclaircir la nature des liens qui existaient entre la famille Zourabichvili et la famille Bardèche mais tout simplement de réfléchir sur les quatre mots dialectaux mis en scène par le polémiste engagé à l'extrême droite: biaude du Berry, son pays, trois autres: comporte; cargolade; ouillade, du Roussillon où Bardèche avait passé ses vacances avec sa femme Suzanne et son beau-frère Robert Brasillach.

   Voici la signification des quatre mots soulignés par Bardèche, rendue par Grand dictionnaire encyclopédique Larousse 1982 - abréviation GDEL et Dictionnaire du français médiéval Matsumura 2015 - abréviation DFMM.

   *biaude: n. f. (fém. de bliaud) Techn. et Trad. pop. Syn. de BLOUSE (GDEL). Il s'agit du vêtement bouffant de paysan, que Bardèche, lycéen, aurait portée à Bourges.

     blïaut: s. m., tunique ajustée (pour les hommes), - tunique à manche, serrée à la taille par une ceinture (pour les femmes) (DFMM)

   *comporte: n. f. (languedocien comporta; du lat. comportare, porter ensemble). Récipient en bois servant à emporter la vendange hors de la vigne, généralement porté par deux hommes (GDEL). « Cuve de bois cerclée de fer servant au transport des raisins au moment des vendanges » (Bardèche cité par Matsumura).

   *cargolade:«mets fait d’escargots grillés en plein air sur de la braise, traditionnellement accompagnés de tartines d’aïoli» (Bardèche cité par Matsumura)

   *ouillade: n. f.  «soupe aux choux, au lard et aux légumes» (Bardèche cité par Matsumura)  ouillat: n. m. (dér. rég. de oille; du lat. olla, marmite): soupe préparée dans un poêlon en terre (ouille) avec graisse, oignons hachés, ail, bouquet garni et bouillon de haricots, de pois secs ou de fèves; (Cuisine béarnaise) (GDEL)

   L'étymologie des deux mots: comporte et ouillade, est facile à deviner dans les notes du GDEL. Les deux viennent du latin: comporte du verbe comportare "porter ensemble" et ouillade du substantif olla "pot de terre, marmite". On voit aussi aisément que cargolade n'est que forme tronquée (es)cargolade. Je renvoie au prochain billet (le 24/01/2017) l'examen de biaude dont l'étymologie serait obscure et qui résiste bien à mon petit essai d'interprétation.

   Le mot (es)cargolade m’a aussitôt rappelé un mets que j'ai vu préparer, un été que j'ai passé à l'île de Ré, et qu'on y appelait aiglade (églade ; éclade): mets de moules grillées au feu de feuilles de pin.

   La préparation du mets est la suivante: on ramasse d'abord une grande quantité de moules, toujours abondantes aux rivages mouillés de l'île aux marées importantes. On part ensuite chercher dans un bois de pins des aiguilles de pin qui jonchent le sol, bien sèches. Le soir venu, on arrange les moules ramassées sur un terrain soigneusement nivelé avant qu'on les couvre d'une grande plaque de tôle de fer-blanc: 2 mètres carrés. On dispose dessus les aiguilles de pin, en un énorme monceau en forme de pyramide. Il ne reste qu'à enflammer cela. Les feuilles de pin, en se consumant, font des moules sous la tôle un mets savoureux et parfumé.

   Pour l'étymologie du mot aiglade (cf. occ. salada "salade" < salat "salé" < salar "saler" < sal "sel"), qui m'a longtemps intrigué, Takeshi Matsumura m'a donné quelques informations par courriel: l'étymologie de aiglade, éclade, églade ne semble pas assurée. On a une leçon de Höfler et Rézeau (Manfred Höfler et Pierre Rézeau, Variétés géographiques du français. L'Art culinaire, Paris, Klincksieck, 1997, p. 78), selon laquelle, si le mot est lié avec le verbe egya (poitevin-saintongeais) "répartir, arranger, disposer" il pourra remonter au latin aequare «aplanir, niveler, égaliser».

   Mon lecteur francophone, même si vous n'êtes pas attentif, vous ne manquerez pas de remarquer que la clé de l'étymologie de "aiglade" n'est pas dans le menu mais dans sa préparation. (À suivre)

20 décembre 2016

Ne pas se fier à Platon pour lire Homère (5)

Philologie d'Orient et d'Occident  (366)

                                         Le 20/12/2016    Tokyo    Kudo

Il ne faut pas se fier à Platon pour lire Homère (5)

L'enclise et le hiatus

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Magnolia par Misao Wada (cousu main)

     Peu versé dans la scansion, je l'étais encore moins dans les règles d'accents. Les termes tels: paroxyton, proparoxyton, périspomène m'ont été longtemps étrangers. J'essaie donc dans ce billet de m'instruire sur les bases de l'accentuation en grec ancien. Des vers du 401 au 500 du chant XVI de l'Iliade se dégagent çà et là quatre mots portant deux accents dont le second n'est pas noté dans le dictionnaire. Ce sont:

  Τληπόλε/μόν τε Δα/μαστορί/δην Ἐχί/ον τε Πύ/ριν τε  (v. 416) (< Τληπόλεμος. nom propre)

  Ἥρην/ δὲ προσέ/ειπε κα/σιγνή/την λο/χόν τε· (v. 432)          (< ἄλοχος "épouse")

  πέμπειν/ μιν θάνα/τόν τε φέ/ρειν καὶ/ νήδυμον/ ὕπνον (v. 454) (< θάνατος "mort")

  ἔνθά ἑ/ ταρχύ/σουσι κα/σίγνη/τοί τε ἔ/ται τε  (v. 456)            (< κασίγνητος "frère")

   Tout d'abord j'ai cru qu'il s'agissait d'une question de scansion : le temps fort exigerait le second accent aigu. Mon idée a été aussitôt infirmée par les derniers pieds des vers 416 (Πύ/ριν τε) et 456 (ἔ/ται τε) par rapport au vers 432 (ἄλο/χόν τε). Alors c'est toujours Jean-Pierre Levet, l'incomparable helléniste, qui vient me porter secours:

   « Les quatre mots qui t'intéressent ont tous un accent propre sur l'antépénultième, ce sont des proparoxytons. Lorsque de tels mots sont suivis d'un enclitique monosyllabique, en l'occurrence τε, ils reçoivent un second accent, un aigu sur la finale, appelé accent d'enclise, qui est lié à la présence de l'enclitique atone. » 

   Le grec avait horreur de la succession de plus de trois brèves sans accent: πέμπειν θάνατον; mais avec τε l'enclitique, on a: πέμπειν θάνατόν τε. Car, si -τον reste inaccentué, on aura trois temps sans accent: θά-να-τον τε.

   Le phénomène ne se rencontre pas seulement dans la langue épique d'Homère mais aussi dans la prose de Platon: δίκαιόν που, λέγεταί γε  (Émile Chambry, La République X, Les Belles Letttres, 1982, p. 90) ; ἀλόγιστόν τε, φρόνιμόν τε (ibid., p. 99).

   L'accent, qui se place en comptant les syllabes à rebours, à partir de la dernière, ne peut remonter au delà de trois brèves: ἀ(4)-θά(3)-να(2)-θος(1) "immortel". Dans la conjugaison, l'accent remonte le plus haut possible, c'est-à-dire jusqu'au 3e temps. Pour παιδεύω, « on part de *eu (diphtongue) suivie de la désinence de la première personne du singulier, la longue ω (<*o-H2). Une longue valant deux brèves, l'accent ne peut donc remonter au-delà de eu » (Jean-Pierre Levet). On voit que l'accent est la cheville ouvrière de la conjugaison.

   Voici une autre difficulté, cette fois, de métrique, dont la solution contient de précieux enseignements. Il s'agit du vers 404 du chant XVI de l'Iliade:

     ἡνία/ ἠΐχ/θησαν· ὁ/ δ᾽ ἔγχεϊ/ νύξε πα/ραστὰς

     "Les rênes se laissèrent choir. Alors lui, approchant, frappa"

   M. Tanaka, qui excelle à bien scander (cf. fin du billet 278), s'est justement interrogé pourquoi ἡνία se trouvait en hiatus avec ἠΐχ-... On était convenu de voir dans ἡνία non pas un singulier du féminin (car le verbe ἠΐχθησαν "tombèrent" est au pluriel), mais un pluriel du neutre de ἡνίον. Alors, -α de ἡνία devait être bref. Or, α bref (+ η) devient normalement α long ou doit s'élider. Mais ce n'est pas le cas ici. Et alors ? Voici la réponse de Jean-Pierre Levet:

   Il faut scander ἡνία comme un dactyle [∪∪], donc l'alpha doit être bref. Un alpha bref d'origine, ce qui serait le cas si l'on était en présence du pluriel du neutre ἡνίον, devant la voyelle e longue initiale du mot suivant devrait s'élider, on aurait donc ἡνί', si bien que le vers serait faux. La présence d'un digamma devant ἠΐχθησαν est impossible, quelle que soit l'étymologie retenue, donc la voyelle α est bien en hiatus réel au temps faible d'un pied. Il ne peut donc s'agir que d'une voyelle longue abrégée (toute longue en hiatus au temps faible d'un pied s'abrège; dans la même position, toute brève s'élide). Le nominatif singulier ne convient pas, puisque l'accord verbal se fait au pluriel.

   Dès lors une seule possibilité demeure : faire de ἡνία, avec un α long [< αε] s'abrégeant métriquement, un duel (la finale du duel [ā] est issue de la contraction d'une séquence *αε). L'accord entre un nom au duel et un verbe au pluriel est fréquent chez Homère, il prouve que le duel tendait à être considéré comme une sorte de pluriel.

   L'hiatus ἡνίă ἠΐχ- venait donc de: ἡνίă(ε +ἠΐχ-). On n'aurait pas trouvé cette belle énigme dans la prose non rimée de Platon. (Fin pour ce thème)     

   Joyeux Noël et Bonne Année!

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06 décembre 2016

Ne pas se fier à Platon pour lire Homère (4)

 Philologie d'Orient et d'Occident (365)    

                                                                               Le 06/12/2016  Tokyo  K                                   

Il ne faut pas se fier à Platon pour lire Homère (4)

De la syntaxe attique à la parataxe homérique

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Bouquet de Zinnia par Misao Wada (cousu main)

 

    L'enseignement de Jean-Pierre Levet (cf. billet 364) sur la différence entre indicatif et subjonctif de l'époque homérique est mieux illustré par l'occurrence suivante du chant V de l'Iliade (du vers 136 au 141).

   L'acharnement de Diomède, héros achéen blessé, sur les Troyens est comparé non pas à la précipitation des loups sur des agneaux (ὡς δὲ λύκοι ἄρνεσσιν ἐπέχραον "ainsi les loups se précipitèrent sur les agneaux" XVI-352) mais à l'assaut d'un lion sur des moutons à la riche toison. On peut ici mieux distinguer les deux modes, l'un exprimant la ponctualité à l'indicatif (en bleu), l'autre l'intemporel au subjonctif (en rouge).

      [... /] μιν [.. /..] ἕ/λεν μένος/ ὥς τε λέ/οντα                   (Iliade V,  v.136)

      ὅν ῥά τε/ ποιμὴν/ [...] ἐ/π᾽ εἰροπό/κοις ΐ/εσσι               (v. 137) 

      χραύσῃ / μέν τ᾽ [.. / ... / ... /] οὐδὲ δα/μάσσῃ·                (v. 138)
           - - - - - - - -                                                            (v.139 - v.140) 

      α [... / ... / ... / ... / ..] κέ/χυνται,                                 (v. 141)

 "une ardeur [...] s'empara de lui comme d'un lion (v. 136) lequel un berger, [...], près des brebis à l'épaisse toison," (v. 137) égratigne mais [...] ne soumet certes pas"(v. 138) - - - - - - - - - - (v.139 - v.140), qui, [...], se sont répandues pêle-mêle (v. 141)" (tr. K.)

   - - - - - -

   La distinction entre objectivité (indicatif) et subjectivité (subjonctif) est difficile à saisir. Mais plus on remonte dans le temps, mieux on voit que les anciens tenaient à exprimer non pas leurs constats neutres de la situation mais leurs propres sentiments: volonté, ordre, souhait, désir, prière ou crainte. En sanskrit, on disposait, en dehors du subjonctif qui a été vite remplacé par l'optatif, de plusieurs modes subjectifs: injonctif, désidératif, optatif, précatif, sans parler de l'impératif.

   L'éminent linguiste américain William D. Whitney nota dans sa Grammaire sanskrite (Harvard univ. press, 1889, § 574): le subjonctif dont l'idée fondamentale était probablement celle de "réquisition", ayant coexisté en védique avec l'optatif dans les propositions indépendantes, finit par être évincé en période sanskrite par ce dernier mode (trad. K.). Chantraine, dans sa Grammaire homérique (t. II, Syntaxe, Klincksieck, 1981, p. 206) note: l'emploi du subjonctif dans les propositions principales est sensiblement plus étendu chez Homère qu'en ionien-attique. Pour la langue homérique, on peut supposer que les éléments de phrase étaient plutôt indépendants. Moins de propositions subordonnées, moins donc de conjonctions, de prépositions. Et les pronoms "relatifs" homériques, comment en étaient-ils?  En sanskrit, ils n'en sont qu'aux balbutiements.

   On voit en effet à l'occurrence citée ci-dessus (Iliade, V- v. 136-141) qu'entre le relatif féminin pluriel αet son antécédent ΐεσσι "brebis" (v. 137) s'interposent trois vers (v. 138, 139, 140). Ce qui prouverait que la relative introduite par α était une proposition quasi indépendante. Une phrase relative semblable se retrouve au chant XVI (v. 353).

    ὡς δὲ λύ/κοι ἄρ/νεσσιν ἐ/πέχραον/ [ἢ ἐρί/φοισι             (XVI, v. 352)

    σίνται ὑ/π᾽ ἐκ μή/λων αἱ/ρεύμενοι/], α τ᾽ ἐν ὄ/ρεσσι          (v. 353)

    ποιμένος/ ἀφραδί/ῃσι δι/έτμαγεν·/ οἱ δὲ ἰ/δόντες               (v. 354)

"ainsi, les loups se précipitèrent sur des agneaux [ou sur des chevreaux (v. 352), pillards, les détachant du groupe], qui, sur les montagnes (v. 353), par imprudence du berger, se sont répandues. Eux le voyant (v. 354)" (tr. K.)

   L’antécédent du relatif féminin au pluriel α ne doit pas être μήλων, génitif au pluriel, car le mot est un neutre, ni ἐρίφοισι(ν), datif masculin au pluriel, mais le terme qui se trouve plus loin: ἄρνεσσιν "agneaux".

   Voici là-dessus l'enseignement de Jean-Pierre Levet:

   ... le substantif ἀρήν [ὁ, ἡ] est épicène : il désigne aussi bien le petit animal mâle que femelle. Tout se passe comme si ἣ ἐρίφοισιν "ou sur des chevreaux" représentait une sorte de simple parenthèse (ἔριφος n'est pas épicène, mais seulement masculin).

   Si l'on enlève cependant aux deux vers (v. 352-353) non seulement ρίφοισιν mais six pieds entiers: ρί/φοισι | σίνται /πκ μή/λων α/ρεύμενοι, on a deux vers réduits en un seul, plus raisonnable et aussi bien rimé:

  ς δ λύ/κοι ρ/νεσσιν /πέχραον/, α τν /ρεσσι  "ainsi, les loups se sont précipités sur des agneaux, qui, sur les montagnes ..."  (À suivre)

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22 novembre 2016

Ne pas se fier à Platon pour lire Homère (3)

Philologie d'Orient et d'Occident (364)

                                                Le 22/11/2016     Tokyo  K.

Il ne faut pas se fier à Platon pour lire Homère (3)

Le subjonctif au temps d'Homère

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Poireaux "d'Occident" par Misao Wada (cousu main)

 

   Dans la syntaxe homérique (Jean Bérard: Odyssée, 4e éd. Classiques Hachette, 1985, p. 420), l'auteur inventorie trois traits principaux qui distinguent la langue d'Homère de celle de Platon: - 1) l'autonomie des mots dans la phrase, - 2) l'emploi de la coordination au lieu de la subordination, - 3) certains emplois (des cas; des temps et des modes; des conjonctions, prépositions et particules; des pronoms et des adjectifs).

   Le troisième trait me semble difficile à distinguer des deux premiers. On pourrait le ramener suivant les cas, soit au premier soit au second. Certains emplois des cas, par exemple, concernent l'autonomie des mots, ceux des temps et des modes, la coordination. Les trois traits caractéristiques de la langue homérique se résument donc à deux: l'autonomie des mots et la coordination (= la parataxe).

   Accordées au genre des mots auxquels elles se réfèrent, les particules (ὁ, ἡ, τό, etc.,) s'emploient comme articles définis dans la langue attique. Par contre dans la langue homérique, elles étaient bel et bien des pronoms. En plus, on a vu des prépositions fonctionner comme adverbes (ὑπό "en dessous", ἐπί "au-dessus; en outre", κατά "en bas" etc.,); des préverbes ne pas dépendre des verbes dont ils feraient plus tard partie.

    - - - - - -

   L'autonomie des mots et des phrases favorise la construction paratactique. Tant qu'une phrase peut fonctionner seule, sans rapport de causalité avec d'autres propositions, elle n'a à être accompagnée d'aucune conjonction les reliant logiquement. Dans les deux derniers billets (362, 363), on a évoqué l'éventualité de l'indépendance du subjonctif, afin d'accuser la contradiction du "subjonctif", terme seulement issu de la grammaire latine (< subjunctivus "attaché sous"), dit "mode de la subordination".

    Dans la phrase: Vienne le soir, l'eau est violette, la première proposition peut être paraphrasée: Lorsque le soir vient, .... Si le soir vient, ..., Au moment où .... Par ailleurs la phrase au subjonctif excelle à exprimer l'état d'âme de l'énonciateur (souhait, appréhension ou crainte, etc.,); elle se distingue d'un énoncé aux propositions juxtaposées à l'indicatif: Le soir vient, l'eau est violette où le sentiment du locuteur n'est pas en jeu.

    En grec homérique, il y allait non pas de l'analyse textuelle mais de la synthèse orale, car Homère n'a pas écrit mais chanté. On peut donc supposer que le subjonctif avait plus d'expressivité dans l'oralité que dans l'écriture. Dans le texte (< sansk. tashta- "façonné"), l'écriture, avec sa logique implacable, aurait fini par priver le subjonctif de ce qui était oral, de ce qu'il y avait d'irréductible à l'analyse logique.

    - - - - - - -

    Qui peut saisir la différence entre l'indicatif et le subjonctif dans les vers suivants?

    ὡς δ᾽ τἀπ᾽ Οὐλύμπου νέφος ρχεται (ind.) οὐρανὸν εἴσω (Iliade, XVI-364)

         (Ainsi, lorsque, de l'Olympe, le nuage va vers le ciel)   

    αἰθέρος ἐκ δίης, τε τε Ζεὺς λαίλαπα τείν(sub.),                (v. 365)

         (De la région divine, lorsque Jupiter déploie une nuée d'orage) 

 

    ἤματ᾽ ὀπωρινῷ, τε λαβρότατον χέει (ind.) ὕδωρ                (v. 385)

         (Par un jour d'automne, lorsque [Jupiter] verse une eau véhémente)

    Ζεύς, τε δή ῥ᾽ ἄνδρεσσι κοτεσσάμενος χαλεπήνῃ (sub.),   (v. 386)

         (Lorsque Jupiter, indigné, s'irrite contre les hommes)

 

   Voici la réponse de Jean-Pierre Levet (cf. billet 363):

   [...] le subjonctif a deux grandes valeurs: [...] soit la finalité soit l'éventualité. Dans les vers 385, 386 et 387 [...], il s'agit de l'éventualité, qui correspond à une répétition dans le présent-futur, en l'occurrence dans le présent. La conjonction de subordination τε signifie "quand, lorsque", d'où avec le subjonctif (toujours accompagné de ἄν, ὅταν en attique) "toutes les fois que". C'est le sens qu'il faut reconnaître au vers 386. [...]. Mais au vers 364, τε est utilisé avec l'indicatif (ρχεται). La différence entre l'indicatif et le subjonctif est nette: l'indicatif montre que l'image engagée dans la comparaison est comprise comme une image ponctuelle, dont la généralité est ressentie comme intemporelle et non pas comme répétitive. On voit bien que subjonctif et indicatif n'ont pas la même valeur. Il n'y a pas de variante dans les deux séries de vers, cela montre que la différence entre indicatif et subjonctif a été bien comprise pendant la transmission du texte. [...]   (À suivre)

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08 novembre 2016

Ne pas se fier à Platon pour lire Homère (2)

Philologie d'Orient et d'Occident (363)

                                            Le 08/11/2016  Tokyo  K.

Il ne faut pas se fier à Platon pour lire Homère (2)

             Dédié à la mère de Clément Lévy décédée fin octobre à Toulouse

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Source à trois cours, Yatsugatake (photo prise par Kyoko, le 2 juin, 2012)

 

      Les épopées homériques ont été composées environ six siècles avant Platon, il s'agit à peu près du temps qui sépare les chansons de geste des œuvres de l'époque classique. D'Homère à Platon, il faut traverser la même distance chronologique que de la Chanson de Roland aux comédies de Molière. Au temps d'Homère, très éloigné donc de celui de Platon, le subjonctif n'était pas un mode "subjugué, subordonné" qui nécessitât toujours une particule conjonctive de subordination telle: κέ(ν), ἄν, ἵνα (afin que), ὡς (ἂν) (pour que), ἔστε ἂν (jusqu'à ce que), ὅπως ἂν (afin que), etc., éléments essentiels, à l'âge classique grec, des propositions subordonnées.

   Un emploi du subjonctif aoriste dans le Banquet (Συμπόσιον, 211c) aurait attiré l'attention de Takashi Yamamoto, traducteur japonais de l'œuvre de Platon (cf. billet 362). Peu conscients ou peu habitués à la grammaire homérique où le mode subjonctif était quasi indépendant, les anciens commentateurs de Platon ont diversement corrigé le passage, tantôt avec tantôt sans conjonction justifiant l'emploi du subjonctif.   

   Au dernier billet publié dans ce blog, Jean-Pierre Levet, illustre helléniste de Limoges, a bien voulu apporter un savant commentaire que je me permets ici de reproduire:

   Le titre de ta feuille de blog est fort bien choisi et très significatif. Comme l’a enseigné Bérard, que tu cites opportunément, le subjonctif homérique pouvait équivaloir à un futur dans tous les types de propositions (subordonnées, indépendantes, principales), alors que, à l’époque classique, le subjonctif n’a conservé cette valeur que dans les subordonnées derrière une conjonction accompagnée de la particule ἂν.

   Cette valeur du subjonctif provient de sa capacité à exprimer, outre la volonté, l’éventualité. Il y a quelques rares traces du subjonctif en sanskrit védique (par exemple asati [(qu'il) soit] de la racine AS [être], < *h1es-e-ti, qui donne aussi latin erit [futur]). On estime que le subjonctif s’est à peine développé en sanskrit avant de disparaître complètement dans les textes classiques.

   Je suis entièrement d’accord avec ton explication du vers 273 du chant XVI de l’Iliade, même si une autre explication semble théoriquement possible : ce subjonctif γνῷ pourrait avoir une valeur finale comme τιμήσομεν [= τιμήσωμεν] (subjonctif aoriste athématique archaïque à voyelle brève) derrière la conjonction ς accompagnée de ἂν. Mais la construction de l’ensemble de la phrase et notamment la place de δέ καὶ derrière γνῷ rend plus plausible l’interprétation de γνῷ comme un subjonctif à valeur éventuelle (c’est-à-dire de futur) : « et alors l’Atride saura… ».

   - - - - - - - -

   Le rapprochement avec le Banquet (211c) est particulièrement intéressant. Le texte des manuscrits est incertain et la présence de ἵνα correspond à une correction d’éditeur. La lecture γνῷναι (elle aussi correction d’éditeur) impliquerait que cet infinitif ait une valeur de but « pour savoir finalement… », mais une telle correction ne s’impose pas.

   Le subjonctif est appelé par la conjonction ἔστε (avec ἂν) signifiant « jusqu’à ce que ». Bien qu’il soit éloigné dans cette phrase de la conjonction, le subjonctif γνῷ pourrait s’expliquer de la même façon (dépendance de ἔστε ἂν) « et < jusqu’à ce qu’> il sache… ». L’adjonction de ἵνα καὶ modifierait le sens de la phrase et la valeur du subjonctif (volonté et non plus éventualité) : « pour qu’il connaisse… ». (...) L’édition dont je dispose (Léon Robin, aux Belles Lettres, 1966, p. 70) donne simplement καὶ γνῷ (...).

   Les corrections diverses apportées par certains éditeurs montrent la difficulté d’interprétation du texte parce que γνῷ semble trop éloigné de ἔστ᾽ ἂν [...] τελευτήσῃ.

   - - - - - - - - -

   Cette leçon me permet de présumer qu'en ce qui concerne le passage 211c, le manuscrit originel de Platon doit être proche de c) où, sans conjonction appelant un subjonctif, on voit coordonnés mais indépendants deux verbes au subjonctif.

a) ἔστ᾽ ἂν [...] τελευτήσῃ (sub.), [...], καὶ γνῷ (sub.) (Léon Robin 1966, 211c)

b) καὶ [...] τελευτῆσαι (inf.),[...], ἵνα γνῷ (sub.)        (Léon Robin 1989, 211c)

c) καὶ [...] τελευτήσῃ (sub.), [...], καὶ γνῷ (sub.)                            (À suivre)

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25 octobre 2016

Ne pas se fier à Platon pour lire Homère (1)

Philologie d'Orient et d'Occident (362)   Le 25/10 2016 Tokyo  K.

Le subjonctif, mode subalterne?

Il ne faut pas se fier à Platon pour lire Homère (1)

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Lys de Pâques par Misao Wada

 

   K. est maintenant le responsable d'un petit cercle matinal de lecture homérique, qui se tient une fois par semaine (durant une heure et demie) à l'Institut des langues de l'université Meiji-gakuïn, Tokyo. Tout au début on se réunissait le mercredi matin, plus tard le mardi matin, enfin actuellement le samedi matin. Le jour de la réunion était fixé en fonction des possibilités de participation de l'extérieur.

   Le cercle s'est formé dès la rentrée 1983, en avril, après le décès de Nishiwaki Junzaburô (1894-1982, cf. billets 47-67), alors professeur émérite de l'université, poète nobélisable, connu pour être un grand lecteur d'Homère.

   La qualité des participants a changé considérablement: au début, des universitaires surtout, soit enseignants soit doctorants, maintenant davantage de chercheurs indépendants passionnés des épopées grecques plutôt que des universitaires encadrés à l'ancienne. La quantité d'adhérents a également fluctué: d'une quinzaine au maximum à trois au minimum. Après ses débuts en avril 1983, le cercle continue d'honorer le souvenir du poète Nishiwaki intéressé par la langue d'Homère. On a eu, en tout, plus d'une centaine de participants en trente-trois ans dont K. a vécu toutes les péripéties. 

   Jean-Pierre Levet (cf. billets hors-série et 359), éminent helléniste de France (Limoges), continue de bien vouloir veiller sur le cercle, de loin ou sur place. En 1988, invité à Tokyo, il nous a donné des leçons sur le chant IX de l'Iliade. Les membres actuels sont au nombre de huit. On en est maintenant au second tour de lecture, au chant XVI de l'Iliade.

   Le début de la lecture a été difficile. Novice, K. mettait deux ou trois jours pour préparer cinq vers par semaine. On a deux lecteurs chaque fois, choisis d'avance parmi nous à tour de rôle: l'un explique la scansion des vers du jour, l'autre analyse le texte. Celui qui a étudié la mesure dirige la lecture à haute voix. Les cinq lignes par séance sont vite passées à quinze, trente, quarante... et maintenant la cadence s'est stabilisée aux environs d'une trentaine de lignes. On est habitué à ce rythme depuis plusieurs années.

     - - - - - -

    Takashi Yamamoto (1945-), professeur émérite de l'université de Tokyo, philosophe spécialiste des idées grecques, vient de publier aux Presses de Tôdai (PUT) une belle traduction du Banquet (Συμπόσιον) de Platon. Dans une plaquette mensuelle des PUT (UP 10/2016), il discute un emploi du subjonctif dans un passage (211C) où est révélée par la sage Diotime l'ultime voie pour la Beauté.

    Diversement corrigée, la phrase traduite doit être: καὶ γνῷ αὐτὸ τελευτῶν ὃ ἔστι καλόν que je traduirais: et alors, on connaîtra enfin la beauté elle-même (γνῷ, aoriste 2 subjonctif, de γιγνώσκω "connaître"). Selon Yamamoto, les anciens commentateurs, perplexes, gênés par l'emploi du subjonctif, auraient mué le subjonctif en infinitif (γνῶναι) ou ajouté ἵνα, justification du subjonctif. Ce qui fait supposer qu'il a traduit Συμπόσιον dans un manuscrit où ne figurent ni la conjonction ἵνα ni l'infinitif γνῶναι.

   Le traducteur met justement en question les deux variantes: ἵνα γνῷ (reprise dans le texte de l'édition de Léon Robin, aux Belles Lettres, 1989) et ἵνα καὶ γνῷ (p. 70), notées dans l'édition de 1966, alors que la version καὶ γνῷ ou γνῷ καὶ à laquelle le traducteur aurait eu recours est sans conjonction justifiant l'emploi d'un subjonctif.   

   Ses arguments longuement développés afin d'expliquer l'emploi du subjonctif γνῷ non subordonné auront été vains, car, on sait que, dans la langue homérique, le subjonctif aoriste n'était pas un mode subordonné à la principale. «Le subjonctif pouvait exprimer, à l'origine, non seulement la volonté, mais encore l'éventualité et prenait alors un sens voisin du futur. Cet emploi ne s'est conservé, à l'époque classique, que dans les subordonnées (...). On le trouve encore, chez Homère, dans les principales avec ou sans ἄν.» (Jean Bérard, Odyssée, Hachette, 1955, p. 425)

     En effet, au chant XVI, le subjonctif se présente dans une proposition indépendante:

    γνῷ δὲ κα Ἀτρείδης εὐρυκρείων Ἀγαμέμνων / ἣν ἄτην, (...)

    "Et l'Atride Agamemnon, au large pouvoir, saura / son aveuglement (...)"

                                                             (v. 272-3; également, I. v. 411-2)

    Le "subjonctif", subjugué, subordonné, conjonctif (setsuzoku-hô), dont l'idée est sûrement ancienne mais la dénomination seulement latine, n'existe pas en sanskrit où il y a pléthore de modes subjectifs, indépendants. (À suivre)

 

11 octobre 2016

Le français médiéval, une langue morte ?

Philologie d'Orient et d'Occident (361)

                                            Le 11/10  2016  Tokyo    K.

Le français médiéval est-il une langue morte?

Dictionnaire du français médiéval (Les Belles Lettres 2015)

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Lys sauvage et Libellule par Misao Wada (cousu main)

 

   «Se consacrant au recueil des mots du français médiéval, langue morte dont personne ne fait usage, il a mis cinq ans et demi à publier en France son dictionnaire, épais de sept centimètres, avec cinquante-six mille entrées. Voilà en effet un demi-siècle que ce genre de publication n'a pas vu le jour. Son travail vient d'être couronné, en juin dernier, du grand prix de la francophonie de l'Académie française.» (tr. K.) Ainsi est présenté, dans le quotidien Asahi du 26/09, Takeshi Matsumura, lexicographe et médiéviste (cf. billet 360).

   Son nom dira quelque chose aux lecteurs attentifs de nos derniers billets. Ce n'est pas sa maestria de lexicographe qui est ici discutée, mais le point de vue innocent et naïf du journaliste qui a rapporté le fait.

   D'une utilité évidente pour la compréhension des textes médiévaux français, depuis les Serments de Strasbourg en 842 jusqu'à la fin du XVe siècle, le Dictionnaire du français médiéval (3500 p. Paris, Les Belles Lettres 2015) peut parfois illuminer la langue des siècles postérieurs qui perpétuent, plus ou moins, un état ancien de la langue. Ainsi a-t-on vu dans le billet 358 que le Dictionnaire Matsumura nous avait permis de supposer, dans un fragment de Pascal, qu'on peut disposer d'une autre interprétation du verbe «détourner» au sens intransitif (attesté dans le Dictionnaire) pour le syntagme verbal «n'en point détourner», compris normalement comme transitif par brachylogie.

   On a également vu dans le billet 360 que, pour faire la différence entre «spill» et «distribuer» pour le verbe répandre (répandre ou verser selon l'intention), ce nouveau Dictionnaire du français médiéval, mieux que le Dictionnaire de l'Académie française 1694 ou celui de Furetière 1690, nous évoquait l'idée: répandre = distribuer, avec sa mise en évidence du sens de «respandre» associé à des occurrences fort à propos. Sans cette acception ancienne: «distribuer», la petite phrase du fragment (Plaidoyer de M. le M. sur le cordelier par force) serait encore pour nous une énigme.  

   Pourquoi l'entrefilet au premier abord anodin rédigé par le journaliste interviewant notre lexicographe a-t-il été si choquant ? Ce n'est certes ni l'absence d'une analyse de texte comme celle qu'on a ci-dessus esquissée ni l'entrée un peu cavalière de l'article. Ce sont sans doute les deux mots «langue morte» qui m'ont révolté. 

   Pourquoi traiter une langue dont beaucoup, il est vrai, n'ont pas cure actuellement, d'une «langue morte dont personne ne fait usage» ? Est-ce que le français du Moyen Âge est une langue éteinte ? Je viens de montrer le contraire. La langue du Moyen Âge, quoique inaudible de nos jours dans les grandes villes de l'Hexagone, n'a jamais disparu. Elle peut être ressuscitée à toute occasion qui se présente.

   Il y a quelques jours, sur notre campus universitaire à Tokyo, j'ai trouvé le texte d'une conférence qui vient d'être donnée par un universitaire français (Gabriel Gallezot, Univ. de Nice), sous le titre de «Lettrure scientifique à l'ère du numérique». En voici les premières lignes:  

   Le concept de littératie (ou littéracie) forgé à partir du terme anglo-saxon literacy aurait pu être remplacé par un terme français du XIIIe siècle qui désignait tous les savoirs du lettré: la lettrure (letreüre).

    Le mot letreüre figure bel et bien dans le Dictionnaire du français médiéval avec deux acceptions érudition et instruction, et une occurrence. Selon Matsumura, le mot existerait non pas depuis le XIIIe mais depuis le XIIe siècle. Précision.

    L'innocence (qui frise l'ignorance) du journaliste du quotidien Asahi, partagée un peu partout actuellement, est pernicieuse, car elle détourne les jeunes de l'étude de langues anciennes, archaïques ou dialectales qui sont toujours des inspirations nouvelles et des moyens de communication avec la sagesse antique. Aucune langue n'est morte. La langue n'est pas mortelle. Éteinte, elle ne fait que le mort, elle se repose. Le linéaire A, langue non encore déchiffrée, attend le même sort que celui de sa consœur B, déjà ressuscitée, après avoir fait un petit somme d'un peu plus de trois mille ans. Ce qui a existé existera. (K.)

27 septembre 2016

Une nouvelle traduction des Pensées (5)

Philologie d'Orient et d'Occident (360)  Le 27/09  2016  Tokyo  K.

"Répandre ou verser, selon l'intention"

Une nouvelle traduction des Pensées de Pascal (5)

001142  Pierrot et sa sœur par Misao Wada (cousu main)

 

      Carrosse versé ou renversé selon l'intention.

     Répandre ou verser selon l'intention.

     Plaidoyer de M. le M. sur le cordelier par force.

     (Lafuma, Pascal Œuvres complètes, éd. du Seuil, 1963, p. 582, fragment 579-53)

   La petite phrase au milieu: «Répandre ou verser selon l'intention» est présentée dans la traduction de Shiokawa Tetsuya: 注ぐ、もしくは注ぎ込む。意図の有無による。sosogu, moshiku-wa sosogi-komu. Ito-no umu-ni yoru (éd. Iwanami, t. II, 2015, p. 313)

    Contre cette version s'insurge Matsumura Takeshi, lexicologue-médiéviste (cf. billet 356): En lisant ces phrases, les lecteurs pourront-ils comprendre ce que veut dire Pascal ? Leur est-il possible de voir quelle différence d'intention il y a entre le verbe «注ぐ sosogu» et le verbe «注ぎ込む sosogi-komu» [tous les deux signifiant "verser"]? (halshs-01220083, p. 10). Pour étayer son assertion, le lexicographe japonais (auteur du Dictionnaire du français médiéval, 3500 p, Les Belles Letttres, 2015) reproduit un conseil, pertinent en l'occurrence, du Dictionnaire de l'Académie française de 1694 (Nous modernisons la graphie, ainsi de suite):

     Et on dit à un homme qui porte un plat, un vase plein de bouillon ou de quelque autre liqueur, Prenez garde de répandre, non pas, Prenez garde de verser. (ibid.,)

    Son raisonnement consistant à trancher entre répandre et verser semble bien supérieur à celui du traducteur qui met dans une perplexité totale la plupart des lecteurs japonais souhaitant appréhender deux termes presque synonymes: sosogu et sosogi-komu. D'autre part, l'emploi en parallèle du mot intention et l'existence d'une association d'idée (versé, renversé / verser) sont bien visibles dans les deux premières phrases: Carrosse versé ou renversé selon l'intention. Répandre ou verser selon l'intention.  

    Or, il nous semble y avoir une autre association d'idée pascalienne, anticipée cette fois, dans répandre (ou verser selon l'intention). Il s'agit de l'allusion au texte concernant la troisième phrase du fragment: Plaidoyer de M. le M. sur le cordelier par force.

   À propos de cette phrase énigmatique, Michel Le Guern (1937-2016) formule cette longue note:

        Les Plaidoyers et harangues d'Antoine Le Maistre [= M. le M., ancien avocat] avaient été publiés (...) après sa conversion et sa retraite à Port-Royal-des-Champs. Dans le sixième plaidoyer, «Pour un fils mis en religion par force», on trouve l'expression (...): «Dieu qui répand des aveuglements et des ténèbres sur les passions illégitimes» (le mot répand est souligné par l'auteur, Pléiade II, p. 1497).

   Le traducteur Shiokawa rend justement, dans son commentaire sur le fragment, ce «répand» par sosogareru, forme de respect pour sosogu (verser). (op. cit., p 314).

   Pour le verbe répandre, Gaston Cayrou, dans son Français classique (Paris, Didier, 1948), ne fournit qu'une définition prise au Dictionnaire de l'Académie (1694), avec une occurrence chez Molière: v. tr. - «Sign. au fig... Distribuer à plusieurs personnes.» Aux pauvres, à mes yeux, il allait le répandre. (Mol., Tart., v. 298. - Il s'agit des libéralités de Tartuffe).

   Littré (1863), en dehors des acceptions: épancher, laisser tomber un liquide; répandre de l'eau sur la table; abs. Prenez garde de répandre, fournit un autre sens: départir, distribuer à plusieurs personnes; Répandre des bienfaits.

    Pour le XVIIe siècle, le lexicologue Furetière (1690) est plus prolixe que les Académiciens. Répandre: épancher, faire tomber de la liqueur. Les tables de bois de rapport se gâtent, quand on répand de l'eau dessus. Ces occurrences sont de la même catégorie que «Prenez garde de répandre».

    Furetière poursuit son enquête sémantique: (répandre) se dit aussi de la distribution de plusieurs choses; les Capitaines Romains répandaient de l'argent parmi les soldats pour se faire élire Empereurs; se dit figurément en choses morales; Dieu a répandu bien des grâces sur cette famille. Cette acception ne se rejoint-elle pas à l'expression d'A. Le Maistre: Dieu qui répand des aveuglements et des ténèbres sur les passions illégitimes? Quand Dieu répand, l'intention n'est pas humaine mais divine. Le traducteur Shiokawa aurait eu bien raison de traduire "répandre" par le mot 注ぐ sosogu, s'il avait su nettement marquer entre répandre et verser, sans perdre de vue l'ensemble du fragment. (Fin pour Une nouvelle traduction des Pensées de Pascal).

15 septembre 2016

Les serments de Strasbourg (9)

Philologie d'Orient et d'Occident (Hors-série)

La naissance d'une langue nationale

Réflexions politico-linguistiques sur les Serments de Strasbourg (9)     Le 15/09  2016   Tokyo   K.

 

La nouvelle langue, un instrument de libération spirituelle

   Pour les premiers œuvres littéraires, le retard constaté dans le Sud, par rapport au Nord, viendrait de ce que l'occitan ne s'était pas dégagé de l'emprise de la culture latine, ce qui ne veut évidemment pas dire que l'occitan était toujours sous la domination latine. En Italie, pays limitrophe de l'Occitanie, l'emploi officiel du latin dura plus longtemps et il se constitua, selon les différences géographiques, ethniques, politiques, etc., plusieurs langues locales importantes. La conscience linguistique d'un parler populaire et national, distinct du latin, n'apparut donc en Italie que beaucoup plus tard. Les premières tentatives faites pour se libérer du latin se trouvent dans les formulaires juridiques de la fin du Xe s., mais le véritable début de la littérature en langue vulgaire ne se situe qu'au début du XIIIe s., avec l'œuvre poétique de François d'Assise (1224). Le premier et le plus grand poète italien, Dante, fut très influencé par les troubadours.

   Ainsi dans la France du Nord, dans le Midi et en Italie, avec le temps, la langue vulgaire telle qu'elle s'était constituée s'affermit et se structura suffisamment non seulement pour servir à communiquer, mais encore pour être le support d'une littérature riche, dynamique et florissante. Après les premiers balbutiements se succédèrent des chefs-d'œuvre poétiques qui constituèrent dans chaque histoire littéraire un âge d'or. La première manifestation en langue vulgaire peut donc être interprétée dans chaque pays comme une déclaration d'indépendance littéraire, qui révéla d'emblée les qualités et les capacités jusqu'alors latentes de la langue populaire. Pour employer une expression de P. Zumthor, pour ceux qui l'écrivaient, la nouvelle langue était «un instrument de libération spirituelle».

   À l'ouest de l'Empire d'Occident, à l'exception de l'Espagne, dont la littérature fut dès le début sous l'influence arabe, plus on était éloigné de Rome, plus on avait de chances de voir se créer et s'épanouir la muse de la nation. En d'autres termes, plus grande était la distance qui séparait de la capitale de l'ancien empire latin, plus on se dégageait de la culture latine et plus on le faisait avec facilité.

   Ainsi dans l'Europe du moyen âge, les premières manifestations littéraires en langue vulgaire se lièrent d'une façon étroite avec la première prise de conscience nationale. Les événements politiques et les événements linguistiques sont indissociables[1]. (Fin)

   - - - - - - - - -

Remerciements

   Publié en 1991 dans les Mélanges en hommage au professeur Pierre Bec (1921-2014) du C.É.S.C.M. de Poitiers, cet article a été reproduit cette année sur canalblog avec de légères retouches.

   Rapatrié à la fin des années 80, je m'interrogeais sur l'avenir de France que je venais de quitter et qui s'attendait à de grandes transformations dont on voyait difficilement la suite. Ce qui m'occupait le plus alors était de l'ordre linguistique. Quel serait le sort réservé à la langue française dans une nouvelle structure européenne ? D'instinct, je suis allé chercher une solution à l'époque de la première structuration d'Europe.

   Mes remerciements vont tout d'abord au regretté professeur Shigeru Shimaoka, de l'université Waseda, Tokyo, qui m'encouragea constamment en me donnant libre accès chez lui aux quatre grands volumes de Grammaire istorique (sic) des parlers provençaux modernes (Mâcon, 1930-1941) de Jules Ronjat.

   Mon ami Jean-Pierre Levet, helléniste comparatiste, professeur de l'université de Limoges, a bien pris la peine de lire et de corriger mes manuscrits. L'essentiel de la dernière note [1] est de lui. L'auteur lui présente également ses sincères remerciements.   Le 11/09, 2016. Tokyo. Susumu KUDO

  



[1] Une constatation semblable peut être faite à propos d'autres faits de même nature: ainsi, lorsque Gerbert d'Aurillac (Sylvestre II), à la fin du Xe s., concevra l'idée d'une nouvelle union impériale de l'Europe, il aura, comme cela a été enseigné, neuf siècles avant Franz Bopp, l'intuition de l'existence de ce que l'on appellera, au XIXe s., la grammaire comparée des langues indo-européennes, et qui concernera dans sa pensée les langues romanes et les langues germaniques, est-il possible aujourd'hui de s'interroger sur ce que seront les événements linguistiques qui risquent d'accompagner le renforcement des liens économiques, voire politiques, qui existent entre les divers pays d'Europe, et en particulier sur le sort qui sera réservé à la langue française dans la Communauté européenne ?