Philologie d'Orient et d'Occident (397) Le 27/02/2018   Tokyo  K.

De la négation (7) : Le négatif aïnou (2)

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Neige, Paris, début février 2018 (photo: Patrick Corneau)

   En japonais moderne, -nai (na négatif + i) est l'auxiliaire le plus employé pour la négation: ika-nai "ne pas aller", alors qu'en ancien japonais, -nu et -zu jouaient son rôle: ika-nu; ika-zu. Le négatif -nu est en rapport sur le plan étymologique avec -na, tous les deux présentés par le schéma phonologique [nV] (V = voyelle). Le -zu vient de la composition: -ni-su (nV négatif + su "faire") > (n)zu > -zu. L'élément d'origine -na s'emploie aussi pour le prohibitif: iku-na "ne va pas".

   En aïnou, langue paratactique, privée de syntaxe à l'indo-européenne et d'exposant temporel, l'interdiction s'exprime par iteki, mot étrange sans aucune référence au négatif somo (cf. billet 396). L'aïnou dispose donc, comme en grec (οὐ négatif; μή prohibitif) ainsi qu'en sanskrit (na négatif; prohibitif), de deux négatifs. Mais quel est alors le sens originel de iteki?

    Avec son Dictionnaire de dialectes aïnou (Tokyo Iwanami, 1964), Hattori Shirô put doter cette langue moribonde, restée longtemps sans écriture, de vrais matériaux de recherche par lesquels on peut espérer avoir des éclaircissements sur le problème. Deux phrases:"ne va pas" et "ne mange pas trop" s'expriment, selon le dialecte, de façon suivante:

        "Ne va pas"                  "Ne mange pas trop"                        dialecte

        'itékke 'omán.               'ipekásuko wén na                              Yakumo

        'iték 'oman.                  'ipé kasúy yakún wén                          Horobetu

        'itéki 'árpa.                   'ikíya 'éypekasu na                             Saru

        'itékke 'omán.               'e'íkostek porónno 'ipé yak ...              Obihiro  

        'etekke 'oman               'etekkeka poronno 'ipe.                       Bihoro  

        'echíki 'omán.               'echiki porónno 'anére.                        Asahikawa 

        'itéki payé yán.             'itéki porónno 'e yán. ('e="manger")    Nayoro

        'etékkaka 'omán.          'etékkaka porónno 'ipé.                        Sôya

    Dans le Dictionnaire aïnou-japonais, dialecte Saru (Tamura Suzuko, Tokyo Sôhûkan, 1996) ne figure point le mot oman qui signifie un peu partout ailleurs "aller". Dans le dialecte Saru, c'est arpa "aller" dont le sujet doit être au singulier. Pour un sujet au pluriel, le vocable utilisé est paye qui s'emploie également à Nayoro comme on le voit dans le tableau. La particule yan sert à accentuer, d'après Mme Tamura, une phrase prohibitive ayant pour sujet plus de deux personnes ou une personne de respect: payé yán (dial. Nayoro). Ces petites différences régionales mises à part, la question de priorité, entre huit prohibitifs d'iteki, reste entière. Il serait imprudent de remonter dans la diachronie avec ces vocables synchroniques.

   Or, les phrases en dialecte rendant "ne mange pas trop", nous renseignent sur d'autres aspects du problème. "Manger" se dit normalement ipe; "trop", kasu. La négation est parfois rendue par l'adjectif qualificatif wen "mal, mauvais, pauvre". À Yakumo et à Horobetsu, on choisit le type d'expression: trop manger (est) mauvais

   Ainsi «'ipekásuko wén na» et «'ipé kasúy yakún wén » sont analysables: ipe kasu-ko (ko particule conjonctive) wen na (na particule emphatique "n'est-ce pas"); ipe kasuy (= ipe kasu. Hattori 1964, p.329, cf. ku itak "je parle" > kuytak) yakún (particule conjonctive "et alors") wén. Ces deux exemples montrent combien la négation peut être construite sans négatif spécialisé.

   Selon le Dictionnaire Hattori (p. 329), 'e'íkostek (= 'eykostekko "trop") est équivalent à porónno "beaucoup": 'etekke 'eykostekko 'ipe = 'etekkeda poronno 'ipe "ne mange pas trop".

   Le ('echiki porónno) 'anére peut s'analyser: an "se"+ e "manger"+ re (un causatif): 'echiki porónno 'anére signifie donc: "ne te nourris pas trop". Le 'e'íkostek porónno 'ipé yak ... "trop, beaucoup manger, alors..." serait plutôt une manière de prévenir d'un risque qu'une interdiction. Pour les deux prohibitifs: 'etekkeka (Bihoro, Sôya); 'echiki (Asahikawa), ils sont indiscutablement de la même origine que 'itéki (Nayoro).

   Reste la phrase 'ikíya 'éypekasu na ('ikíya + e ipe kasu + na interjectif affirmatif). Il ne fait pas de doute que le mot de Saru:'ikíya pouvait avoir la même signification du prohibitif iteki. Pour ce mot à trois syllabes 'ikíya, Hattori suggère le sens "de peur que, par crainte (appréhension) que...". Les expressions: Il est à craindre que tu viennes ou Je crains que tu viennes ne pourraient-elles pas équivaloir en français à: "Ne viens pas"? On peut imaginer que les anciens avaient eu de la difficulté à exprimer catégoriquement la négation (cf. billet 392). La négation n'était pas une entité sémantique qui s'opposait à part entière à l'affirmation, étant une mince dérivation de cette dernière. (À suivre)