Philologie d'Orient et d'Occident (409) Le 14/08/2018  Tokyo K.

Deux mystiques de la langue: Ôno et Nishiwaki (10)

Le document Nishiwaki: sa nature et sa valeur

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(羊 "mouton", Nishiwaki Junzaburô, Archives Meijigakuïn, Tokyo)

    Le document manuscrit établissant les comparaisons gréco-chinoises de Nishiwaki, ne comprenant aucune sorte d'évidence chronologique ni de méthodologie scientifique, ni d'équilibre littéraire, ne serait qu'un horrible gribouillis pour ceux qui ne possèdent pas de notion des deux langues. Longtemps son lexique resta un casse-tête chinois pour ses amis ne sachant qu'en faire. Ce manuscrit sur feuillets libres était aux antipodes des ouvrages vulgarisant la théorie tamoule du Docteur Ôno, tirés à des dizaines de milliers d'exemplaires chez Iwanami, une des maisons les plus prestigieuses du pays.

   La différence entre ces deux hommes: le poète Nishiwaki aurait eu une intime conviction de la filiation gréco-chinoise et de l'éventualité d'un grand eurasiatique (cf. billet 401), alors que Docteur Ôno, étriqué dans sa conception des langues du monde, cherchait, au moyen de toutes les sciences paralinguistiques, le prototype du japonais dans une langue dravidienne.

   Au feuillet 148 de son lexique, Nishiwaki fait de 羊 yáng (sino-jp. yau, , jp. hitsuji, idéogramme calqué sur les deux cornes de l'animal), le correspondant chinois du grec οἶς (ὄϊς) "mouton". Son assertion, toujours invérifiable en soi puisqu'elle n'est appuyée par nulle évidence chronologique, invite le lecteur à une rêverie mêlée de perplexité.

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   Dans un article intitulé « Próbaton et l’économie homérique », Émile Benveniste nous présente deux formes de richesse dans la Grèce homérique (Le Vocabulaire des Institutions indo-européennes 1, chap. 3). Voici ce qu'il dit: πρόβατον, singulatif (sic) de πρόβατα ["bétail" en général], doit être rapproché de πρόβασις "richesse (meuble)"; c’est en tant que "richesse marchante" par excellence, opposée aux biens qui reposent dans les coffres (κειμήλια), que le mouton s’appelle "πρόβατον" ["menon" < προβαίνω "marcher en avant"].

    Selon Benveniste, le hittite: haui- ou hawa/i (> gr. οἶς, lat. ovis "mouton") avait une autre dénomination iyant "mouton", qui correspondrait à πρόβατον. Ce mot hittite analogue à πρόβατον est expliqué depuis Holger Pedersen (1867-1953), linguiste danois, par "allant" (cf. Benveniste, Hittite et indo-européen, 1962, p. 12).

   Or, selon le Tôdo, l’idéogramme chinois 羊 "mouton" se prononçait, 3000 ans BP, ġiaŋ-, ensuite adouci en yiaŋ et actuellement, yáng. Si on enlève aux deux formes antiques: ġiaŋ et yiaŋ, la voyelle d’intervention -i- et la consonne finale -ŋ (ng), on a: ya(n)- qui se concilie difficilement avec hittite haui- ou hawa/i mais facilement avec iyant "allant / marchant", synonyme de haui- ou hawa/i. Il est un peu délicat de dire que l’idéogramme 行 "marcher, aller", dit d'abord haŋ ou hăŋ (est glottal) actuellement xíng "marcher" et háng "aller", pouvait être en rapport génétique avec yáng "mouton".

   Entouré de mers poissonneuses, le Japon n'était pas carnivore mais piscivore. Là, le mouton hitsuji, d'origine continentale, n'a jamais été un animal d'utilité alimentaire. Son élevage n'a débuté qu'au XIXe siècle. L'étymologie difficile (hige-tu-ushi "bœuf à la barbe"? > hi-tsu-ji) fait cependant état de sa longue existence sur le sol japonais. C'est la chèvre "yagi en japonais" qui s'est trouvée dénommée par l'emprunt chinois yáng (yiaŋ) "mouton". Les caprins et les ovins sont de la même espèce bovine.

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   Pour iyant "allant / marchant", l'auteur de ce billet propose, selon William Dwight Whitney (1827-1894, The Roots of Verb Forms 1885), la racine sanskrite: √I "aller" (présent: éti, yanti, ... iyant). En hittite existe un verbe: iya- "faire"; p.p. iyan "fait": iyan harmi "j'ai fait" (Hittite et indo-européen, 1962, p. 54). Pour l'éventualité iya- "marcher, aller", voir E. H. Sturtevant (1875-1952), A Comparative Grammar of the Hittite Language, éd. revisée 1951, p. 46, 164, i-ya-at-ta "il va, il marche"; p. 165, i-ya-an-ta "ils marchent".

  Jean-Pierre Levet (cf. billets 393, 399) a retrouvé la racine sanskrite YĀ (présent yāti), qu'il explique à partir de la racine *H1ey- "aller", correspondant au grec εἶμι, lat. eo/ire, sansk. emi/eti, au degré zéro complété par un suffixe radical *-eH2, soit donc en proto-indo-européen *H1y-eH2-, la laryngale initiale n’ayant laissé aucune trace. 

   Si on tient compte du sens du motLe chinois, yáng (yiaŋ) "mouton" ira mieux avec le hittite iyant "allant" que le participe iyan "fait". C'est tout ce qu'on peut dire. Si Benveniste, né à Alep en Syrie, avait mieux connu les langues de l'Extrême-Orient, il aurait eu une tout autre idée du proto-indo-européen. (Fin pour "Deux Mystiques de la langue")