Philologie d'Orient et d'Occident (401)  Le 24/04/2018  Tokyo K.                        

Deux mystiques de la langue:

Ôno Susumu et Nishiwaki Junzaburô (2)

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Note plurilingue de Nishiwaki Junzaburô 2 (Meiji-gakuïn, Tokyo)

   En 1925, de retour d'Angleterre où il avait laissé inachevées ses études à Oxford, Nishiwaki Junzaburô (1894-1982) fit une brève escale à Paris, pour y tenter de publier un recueil de 77 poèmes confectionnés en français pendant son séjour en Europe. Un petit succès avec Spectrum, ouvrage poétique en langue anglaise, publié à compte d'auteur à Londres au début 1925, lui avait fait oser le coup en France qui, évidemment, n'aboutit pas. Ses poèmes en français, rassemblés sous le titre, Une Montre sentimentale, sont maintenant réunis dans le vol. III de ses Œuvres Complètes chez la Maison d'éditions Chikuma-shobô, Tokyo, 1971. En voici un exemple:

         "Philosophie"

   De quoi suis-je éloigné ?

   Éloigné des villes /  Des chapeaux  /  Des platanes /  De la limonade / 

   De la mer / Des hôpitaux de la croix rouge / De l'automne / Des charpentiers /

   Et de paris [de Paris, éd. 1994]     - UNE MONTRE SENTIMENTALE -

   Certaines audaces stylistiques semblent un peu faciles, mais ce petit morceau rend bien l'atmosphère plutôt gaie et le comique propres à l'entre-deux-guerres.

    Or, en 1933, plusieurs années après son retour au pays, Nishiwaki, déjà professeur en Lettres à Keio (cf. billet 400), publia Ambarvalia, recueil poétique, haut en couleur et chargé d'inspirations gréco-latines qui tranchaient sur le fond traditionnel. Sa vision pouvait désormais dépasser les frontières, s'élargir sur l'extérieur et lancer des passerelles eurasiatiques.

    Rien ne laissait alors prévoir qu'il s'intéresserait tard dans sa vie à l'origine des langues ni qu'il entreprendrait un curieux travail de comparaison des idéogrammes chinois avec le grec ancien (cf. billet 48). Une petite strophe d'Ambarvalia en dit cependant long sur son penchant futur de comparatiste passionné des langues.

     Wa-ga omohide-wa wa-ga kokoro-no naka-de anemone-no gotoku senritsu-suru (Mes souvenirs frémissent dans mon cœur comme des anémones) Wa-ga gengo-wa dōrian-no go-demo-nai arutai-no gen-de aru,...  (Ma langue à moi n'est même pas dorienne mais altaïque ...)   (Prologue du théâtre planchettes: "SHYLOCKIADE")

   De 1922 en 1925, pendant que Nishiwaki était en Angleterre, James Frazer (1854-1941) régnait, dans la paléo-sociologie, avec son fameux Rameau d'or (The Golden Bough 1890), alors qu'en France, dans la socio-anthropologie, Lévy-Bruhl (1857-1939. cf. billet 60), Marcel Mauss (1872-1950), Marcel Granet (1884-1940), travaillaient en émules du savant anglais. Dans ses Prolégomènes (sa thèse d'État, 1948, cf. billets 61-62), Nishiwaki en cita quelques-uns tout en restant à l'écart des travaux des linguistes tels Bréal (1830-1915), Saussure (1857-1913) et Meillet (1866-1936) dont un peu de fréquentation lui aurait évité des inepties dans son analyse phonétique des échantillons de la comparaison gréco-chinoise.

    Les travaux anglo-français en paléo-sociologie (surtout le Rameau d'or) ont intéressé Nishiwaki, ainsi que Yanagita Kunio (1875-1962), père de la socio-ethnologie au Japon. Matsumoto Nobuhiro (1897-1981), ethnologue, mythologue et spécialiste des langues océaniques d'Asie, fut un des nombreux adeptes du maître Yanagida qui lui conseilla d'aller étudier en France, ce qu'il fit en 1924-28, auprès de Granet et de Mauss, chez qui il acheva et soutint ses thèses.

   Ce qu'il y avait de curieux entre Nishiwaki, poète polyglotte, et Matsumoto, théoricien de l'origine sudiste (austronésienne) de la langue japonaise est que tous les deux, diplômés de la même école et ayant suivi presque le même parcours académique en Europe (l'un en Angleterre, l'autre en France avec deux ans de décalage) et enseignant presque en même temps à la Faculté Keio, ils ne se communiquaient pas entre eux, à ce qu'il semble. Ôno Susumu (cf. billet 400) qui chercha et crut trouver l'origine du japonais dans l'Asie du sud était manifestement de la rive Matsumoto.

   Nishiwaki, rentré au pays sous l'emprise surréaliste (Le Manifeste de Breton, 1924), créant ensuite une tonalité poétique toute neuve, revint tard dans sa vie à ses cohérences classiques: « On ne connaît absolument aucun moyen d'établir une linguistique comparée entre le chinois et les langues indo-européennes. Le chinois n'est pas une langue indo-européenne. Mais il y a lieu de croire que le chinois archaïque se fonde, par son lexique et sa grammaire, sur le substrat historique éclaté (d'un indo-européen) » (Préface aux Notes d'études comparatives des mots chinois et grecs. Meiji-gakuïn, 1982, tr. en français par K.) (À suivre)