Philologie d'Orient et d'Occident (399)  Le 27/03/2018 Tokyo K. 

   De la négation (9): La négation aïnou et l'indo-européen

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Une bicyclette (Shibuya, Tokyo, le 24 / 02, 2018. photo K.)

   Pour les deux particules négatives aïnou somo (οὐ) et iteki (μή), l'auteur de ce billet présume que l'une, somo, en lien étymologique avec la particule emphatique sino "très"(síno, sóno, sonno, sónno, selon les dialectes, v. Hattori 1964 p. 300-2) remonte au pronom personnel indéfini (a)sinuma (cf. billet 396) et que l'autre, iteki, négatif prohibitif,  communique avec la particule adverbiale ikiya "de crainte que ..." (cf. billet 397).

   Il y a lieu de croire que la particule ikiya (i-ki  "faire" + ya, particule interrogative) peut introduire, suivant J. Batchelor (cf. billet 398), comme une formule de prière "faites que + sub.". L'itinéraire sémantique de la prière à l'interdiction aurait passé par des étapes telles: constat, doute, crainte, rejet et finalement négation.

   À ce propos, Jean-Pierre Levet (cf. billet 393), éminent helléniste comparatiste, a fait parvenir à l'auteur le message suivant:

   « Ton idée me paraît tout à fait juste. Il existe un parallèle en indo-européen. [...] le subjonctif indo-européen, qui est de création relativement récente, a deux grandes valeurs: il exprime soit l'éventualité soit la volonté. Les verbes grecs de crainte, par exemple φοβέομαι [avoir peur, craindre], se construisent avec la négation prohibitive μή accompagnée du subjonctif. Ce subjonctif s'analyse comme exprimant la volonté: "je crains <et je ne veux pas, parce que je ne veux pas> que cela arrive" [= je crains et (ou parce que) je ne veux pas que cela arrive].

   La même explication s'applique en latin à ne avec subjonctif, par exempletimeo ne veniat = "je crains qu'il vienne <et je ne veux pas qu'il vienne, parce que je ne veux pas qu'il vienne>". Ce rapprochement possible avec l'aïnou me passionne.

   Pour le rapprochement que tu suggères à propos de ki de l'aïnou, deux racines indo-européennes sont possibles: *ker/kr (latin creare etc.) et *kwer  avec une labiovélaire (sanskrit karoti etc.), qui ont pu se confondre dans une langue faisant passer les labiovélaires à des gutturales

    Le savant français s'est ensuite expliqué en détail son bref commentaire.

   « La tournure grecque μή plus subjonctif correspond à l'expression, derrière un verbe de crainte, en parataxe, d'une volonté négative: "je crains qu'il vienne", par exemple, = "je crains < et > < je veux > (valeur du subjonctif) qu'il ne vienne pas". C'est parce que "je veux qu'il ne vienne pas" que "je crains qu'il vienne".

   Si l'on traduisait par "je crains qu'il ne vienne pas", cela signifierait au contraire que "je souhaite qu'il vienne" et que donc "je crains qu'il ne vienne pas". On aurait alors en grec μή οὐ plus subjonctifSi μή semble se comporter comme une conjonction (je crains qu'il vienne), ce n'est pas le cas étymologiquement. C'est bien fondamentalement une négation prohibitive accompagnant un subjonctif de volonté

   Quand on a μή οὐ, alors μή fonctionne comme une véritable conjonction suivie de la négation οὐ: "je crains que.... ne pas". La tournure avec μή sans οὐ, qui s'interprète donc en une parataxe, est sans doute plus ancienne que celle que constituent μή et οὐ (ou ne non en latin, à côté de ne), qui relève, elle, d'un stade syntaxique

   "Je crains qu'il vienne" avec μή est, du point de vue du sens, le contraire de "je crains qu'il ne vienne pas" (avec μή οὐ, ce qui correspond en réalité à "je crains <et> je veux, je voudrais qu'il vienne").  Ce qui, me semble-t-il, doit être retenu, c'est que la crainte dans l'héritage latin et grec de l'indo-européen s'exprime derrière le verbe signifiant craindre par le subjonctif de volonté précédé de la négation μήne en latin, alors même que la crainte porte sur un énoncé affirmatif "qu'il vienne", ce qui montre bien le rapprochement entre l'expression de la crainte et l'emploi de la négation. Est-ce que cela se compare structurellement avec l'expression de la crainte et de la négation en aïnou? »

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   Impossible de ne pas admettre, à propos de la négation, qu'existent des visions très communes dans les deux langues. Cependant il est surprenant de voir que l'analyse de l'indo-européen peut expliquer l'aïnou, langue non indo-européenne. (Fin pour la négation)