Philologie d'Orient et d'Occident (407) Le 17/07/2018  Tokyo K.

Deux mystiques de la langue (8)

La vision salutaire de Nishiwaki Junzaburô

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   Au feuillet 476 de la liste de comparaisons sino-grecques (cf. billet 406), le poète comparatiste Nishiwaki pose deux idéogrammes quasi synonymes: 泣 "verser des larmes" et 哭 "gémir" avec cette note:  

           泣 キフ ch'i  泣 哭  κωκύω コク

   Cette brève note fait réfléchir: tout d'abord on imagine que Nishiwaki se figurait que le japonais キフ (kifu actuellement kyū) et le chinois ch'i (= ) communiquaient - ce qui est d'ailleurs parfaitement juste - et que コク koku, lecture de 哭, se référait au verbe κωκύ-ω "pleurer, se lamenter". Nous ne nous estimons pourtant pas en droit de dire que selon le poète κωκύω partageait une origine commune avec les deux mots: 泣 et 哭.

   Le poète n'avait pu profiter du Dictionnaire Tôdô (1978) dans lequel la lecture archaïque de 泣 était présentée en "k'ıǝp", celle de 哭, en "k'uk", à une époque contemporaine des temps homériques. Nishiwaki avait presque cessé de travailler à la comparaison gréco-chinoise lors de la publication du Dictionnaire Tôdô, le meilleur outil pour comprendre ce que c'était que les formes diachroniques du chinois.

   L'idéogramme 泣 est composé de deux éléments signifiants: 氵(= "eau") et 立 (abréviation de 粒 "grains, gouttes"). L'ensemble veut donc dire "gouttes d'eau > pleurs, pleurer" (en chinois, substantif et verbe sont souvent exprimés dans une même forme indéclinable). L'observateur attentif trouvera que l'idéogramme 哭 ressemble à 吠 "aboyer, aboiement" (口 "museau" + 犬 "chien" cf. billet 406). En effet 哭 représente l'mage de "deux museaux (口口) sur un chien (犬)", signifiant "pleurer à grands cris, sangloter". 

   L'étymologie du grec κωκύω n'est pas claire. La forme permet cependant de présumer le redoublement d'un radical ko- ou ku-. Dans son Dictionnaire étymologique de la langue grecque (Klincksieck 1983), Chantraine donne, entre autres, un verbe lituanien kaûkti "hurler" et un substantif arménien kuk "gémissement" qui peuvent évoquer la forme archaïque chinoise k'uk 哭 "gémir". On pourrait retrancher de k'uk la consonne finale -k pour retrouver le chinois actuel "pleurer; gémir".

   Nous ne nous proposons pas ici d'établir, comme le poète illuminé en avait sans doute le dessein, une grande liste de correspondances entre le grec et le chinois. Mais en voici une toute minuscule:      

   δίδωμι "donner", *- indo-européen "prendre et donner" et chinois ancien dhiog 受 / 授 "recevoir / décerner" (cf. billet 12);

   ἰχθύς "poisson"et chinois ancien ŋıag 魚 "poisson" (cf. billet 11); 

   βοῦς "bœuf", skr. gauḥ et chinois ancien ŋıog 牛 "bœuf" (cf. billet 13);

   χήν "oie", skr. haṇsa, chinois ancien ŋăn 雁  "oie" (cf. billets 44, 350);

   κύων "chien", chinois ancien k'uǝn "chien" (cf. billet 406);

   βαύζω "aboyer", chinois ancien b(ıu)ăd 吠 "aboyer" (cf. billet 406);

   κοῖλος "creux", chinois ancien k'uŋ 空 "creux, ciel" (cf. billet 346);

   τίω "honorer" (<*kwei-), chinois ancien k(ı)ĕ(ng) 敬 "respecter" (cf. billet 347);

 πῦρ "feu" (<*peh2-ur), chinois ancien muə(r) 火 "feu" > -huǝ; huo; hua, ka [mV- mbV- (m)phV- hV- kV-] (cf. billet 348)

   Nishiwaki aurait été conscient du bien-fondé de ces correspondances, dont cinq, au moins, étaient même à l'origine des mots japonais: io "poisson", kari "oie", inu "chien", hoyu "aboyer", ho, h(o)i, hi, pi, bi "feu" tous considérés longtemps originaires de l'archipel nippon. Nishiwaki savait sans doute que gi- de gi-ssha "char à bœufs" et go- de go-zu, terme bouddhique, "tête de bœuf, garde des enfers" étaient, par skr. gauḥ, en rapport lointain avec le grec βοῦς.

   S'y ajoute une autre correspondance, subtile, entre le grec ὄνειαρ "vivres, nourriture" dont l'étymologie n'est pas définie (cf. billet 25), l'ancien chinois nuar 糯 "riz consistant de provision" et l'ancien japonais na 菜・肴 "victuailles, mets, poisson" (cf. billet 11). Le mot japonais ne subsiste que dans le vieux mot: na-ya "poissonnier" et, comme élément d'un composé, dans ma-na-ita "tranchoir, planche à découper le poisson". Le japonais peut être né du chinois nuar où la voyelle d'intervention -u- et la consonne finale -r sont perdues.

   Cette curieuse vision de l'unité des langues eurasiatiques proposée par le poète Nishiwaki qui, privé de preuves, surtout du Dictionnaire Tôdo qui lui aurait permis de voir plus juste les choses, nous inspire cependant mieux que la vision tamoule chère au ponte de la linguistique japonaise: Ôno Susumu. (À suivre)