Philologie d'Orient et d'Occident (393)

                                              Le 02/01/2018    Tokyo   K.

De la négation(4): οὐ non négatif et ἑτέρως disjonctif

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Fuchû (Tokyo) en automne (photo par K.)

   La langue japonaise ne distingue pas entre [l] et [r]. Les trois mots bien distincts en français: riz long, riz rond et lit long sont perçus uniformément en japonais. Le kana est un système phonétique d'écriture, issu d'idéogrammes chinois, utilisé depuis plus de mille ans pour noter le japonais ainsi que d'autres langues quoiqu'imparfaitement. Les familiers du kana ne seront pas si dépaysés s'ils sont, sans en être prévenus, placés devant les signes mycéniens gravés sur les tablettes d'argile. L'écriture mycénienne a longtemps rebuté, depuis sa découverte au début du XXe siècle, les archéologues et les linguistes qui tentèrent de la décoder. Or, John Chadwick (cf. billet 391), qui, avec Michael Ventris, réussit à déchiffrer le linéaire B, s'y connaissait en kana.

   Dans le système kana, "oiseau" 鳥, 鶏 est rendu par to-ri とり< 止 tori (turi, tui en ryûkyû; teu en ancien chinois. cf. billet 44). Conformément à la structure syllabique CV (consonne + voyelle), les quatre phonèmes: t-o-r-i y sont représentés en deux syllabes. Au génitif, le mot est noté par trois syllabes: とりの to-ri-no (no の< 乃, particule du génitif). Les principes CV ressemblent à ceux du mycénien: "père" se rend par deux syllabes pa-te (= πατήρ); "roi" par trois syllabes: wa-na-ka (= Fἄναξ); "trépied", également par trois syllabes ti-ri-po (= τρίπους).

   Le système kana qui convient bien au japonais à la structure CV ne transcrit pas facilement une langue telle que le grec: Fἄναξ est rendu en (w)a-na-ku-su ワナクス, πατήρ pa-tê-ru パテール. La graphie du linéaire B ne peut rendre mieux le grec homérique. La transcription ti-ri-po qui correspond à tripo(u)s, fait bien voir que le segment phonétique tri- n'existe pas dans le syllabaire. De plus, la consonne finale, -s en l'occurrence, n'est pas notée. Ἥεκτωρ est rendu par e-ko-to; ὕδωρ "eau", par u-do.

   Pas de correspondant pour la syllabe gV (rendu par kV), ni de spécifiant pour gr-, gl-, ks-, dr-, th-, ph- etc. Ni de distinction entre l et r (rendu par le seul r, comme en japonais). Ce qui fait que Glaukos, nom de plusieurs guerriers homériques est rendu en mycénien par ka-ra-u-ko (Ventris & Chadwick: Documents, 1956). L'insuffisance de l'écriture mycénienne pour rendre le grec archaïque est plus sérieuse que celle de kana pour d'autres langues que le japonais, toutes les deux étant basées sur les principes similaires.

   La finale mycénienne -o peut être donc interprétée de diverses façons: -or (e-ko-to > Hector), -os, on, oi-, ôn, -ous (te-o > theos nom. sg, theon acc. sg, theoi nom. pl. theôn, gén. pl. ti-ri-po > tripous).

   Les différences de quantité vocalique (brève ou longue), malgré leur importance en grec, n'ont pas de notation dans la graphie mycénienne. Theodôrâ est rendu par te-o-do-ra (Michel Lejeune, Phonétique historique du mycénien et du grec ancien, Paris Klincksieck 1987 § 219). On n'a donc aucune information directe sur la quantité des voyelles en mycénien. Car elle n'est jamais notée en linéaire B (cf. ibid. § 222).

    Or, Ventris et Chadwick avaient pu déchiffrer sur une tablette de Pylos (Documents, p. 293) une formule suivante: o-da-a2 ka-ke-we a2-te-ro we-to di-do-si.

   L'élément initial o-da-a2 (ὧδε ἄρα?)"ainsi maintenant" est expliqué dans le lexique des Documents comme une phrase adverbiale et/ou conjonctive, toujours au début d'un paragraphe, ayant souvent pour fonction d'introduire un sujet complémentaire. Dans la séquence ka-ke-we a2-te-ro we-to di-do-si (ka-ke-we = khalkewes "forgerons", we-to = etos "année", di-do-si = didousi "donnent"), l'élément a2-te-ro seul fait problème.

   L'élément -a2-, étant spécialisé dans la valeur ha (Lejeune, Phonétique historique du mycénien 1987, § 81), permet de reconstituer hatero- (= ἕτερο-). On a toujours considéré que l'adjectif qualifiait soit ka-ke-we (hateroi kakewe "autres forgerons"), soit we-to (hateron etos "l'autre année, l'année suivante"). La formule "hateron wetos didonsi", affirment les deux auteurs des Documents, (exprime) évidemment une concession moins généreuse que la formule "ou didonsi" (p. 294).

   Moins généreuse, certes. Mais lorsqu'elle n'en reste pas moins une formule accordant quelque largesse fiscale à des contribuables, pourquoi n'interprète-t-on pas la finale de la graphie mycénienne -ro- en tant que -, voire, -rôs (ἑτέρως "différemment, d'une autre façon")? Les forgerons ne payaient-ils pas l'année (l'annuité) d'une autre manière? Ne s'agit-il pas d'une formule presque identique à ou didousi (cf. billet 391)? (À suivre)

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   Jean-Pierre Levet, professeur émérite de l'université de Limoges, nous fit parvenir son avis:

   Ta démonstration m'a totalement convaincu. hatero doit être lu haterôs et équivaut à ou (= "autrement", "d'une autre façon", étant entendu qu'il doit y avoir deux possibilités de paiement de l'impôt, soit en payant ce qui est demandé, soit en travaillant pour l'Etat pylien). Le substantif wetos est un accusatif d'extension dans le temps (= "pendant l'année"). Une preuve supplémentaire en faveur de ton interprétation est à trouver dans le verbe didosi qui est un présent. Si le texte signifiait "donnent l'autre année", on n'aurait pas un présent, mais un futur, dont la forme est bien attestée dans les tablettes, dososi (=dôsousi) ("donneront l'autre année" dans un cycle de deux ans, mais cette année ils donnent autrement, c'est-à-dire en travaillant pour l'Etat pylien).