Philologie d'Orient et d'Occident (408) Le 31/07/2018  Tokyo K.

Deux mystiques de la langue (9)

Filiations ou parallélismes entre chinois et indo-européen

Au bonheur du filet à mots de Nishiwaki Junzaburô

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                         hai - ἅλς (Nishiwaki, Meijigakuïn, Tokyo)

   Dans le billet précédent (407) nous nous sommes demandé comment le chinois ancien muər (火 "feu") s'était transformé en huŏ moderne. La voyelle d'intervention -u- et la consonne finale -r, retranchées du prototype muər, il ne reste que , présumé radical. Les étapes de changement phonétique sont donc les suivantes: mǝ- > mbǝ- > (m)phǝ- > hǝ- [> kǝ-]. La correspondance du chinois muər avec le hittite pa-aḫ-ḫur "feu", si elle avait existé effectivement, se serait située au stade chinois: (m)phǝ-r. Une filiation génétique ou un simple parallélisme entre le chinois et le hittite ?

   Le passage de l'initiale m- > mb- > b- > h- laryngale [> k-] n'est pas rare en chinois: on a déjà vu l'ancien măg "cheval" changer en (mbă) > ba, jap. (u)ma; muəg "prune"en muəi (mbuəi)> məi, mei, bai, jap. (u)me (cf. billet 8).

   Au cours de sa comparaison gréco-chinoise, le poète Nishiwaki, n'ayant pu profiter du Tôdô (1978), excellent dictionnaire chinois-japonais en phonologie historique, a griffonné un exemple de correspondance bien étrange:  hai - ἅλς  αl > æl - el - hȫ - hē - hī - hai | ἅλμη (feuillet 221), où le poète tâche de tirer de ἅλς "mer" ou ἅλμη "eau salée", un constituant du chinois hai (hăi) "mer".

   Selon Tôdô, la forme la plus archaïque du mot 海 est muəg. L'idéogramme est un composé de deux éléments: signe氵"eau" et 毎 "chaque ou sombre". 海 hăi (jap. kai ou umi) signifie donc μέλαν ὕδωρ "de l'eau noire" ou μέλας πόντος "les eaux noires". Le processus de changement phonétique de 毎 (muəg) est selon Tôdô: muəg > mbuəi >muəi >məi (měi); celui de 海 (également muəg à l'origine): muəg > həi > hai >hăi: kai. L'élément 毎 peut être lu de trois manières: "mai, bai ou kwai.

   Nishiwaki a comparé la forme moderne hăi avec l'ancien grec ἅλς dont l'étymologie n'était pas "mer" mais "sel" (< lat. sal). Le hăi "mer" n'avait rien à voir avec le grec ἅλς.

   L'ancien chinois dhiog 受 / 授 "recevoir / donner" (cf. billet 12) peut-il être en rapport avec le hittite - "prendre" qui aurait donné au grec δίδωμι le sens de "donner"? - Le hittite, qui affecte à la racine *dō- le sens de « prendre », invite à considérer qu'en indo-européen, « donner » et « prendre » se rejoignaient, pour ainsi dire, dans le geste (cf. angl. to take to) (Benveniste, Le Vocabulaire des Institutions indo-européennes 1, 1969, p. 81)

   Libéré de la double contrainte vocalique  (-i-) et consonantique (-g), dhiog aura été à l'origine *dho-, proche de la racine i.-e. *-. La finesse chinoise sut garder deux sens: "recevoir et donner" dans le même son, tout en les différenciant par deux graphies: 受 "recevoir" et 授 "donner". Formé de扌"main" et de 受 "prendre", l'ensemble 授 signifie "donner, décerner". L'idéogramme dhiog était donc en anglais: to take to.


   Acheter et vendre, ces actes se sont longtemps rendus en chinois par un seul concept: échange des biens (en vue du gain). Un seul mot 買 [mĕg-măi-mbăi-mai-mǎi] l'exprimait. 買 est l'mage du filet (罒) étendu sur le coquillage (貝). On sait que le coquillage passait souvent pour monnaie. Or, le troc, pratique immémoriale, est passé à la transaction constituée de deux actes distincts: acheter et vendre.
   Le système d'écriture chinoise sépara un acte de commerce vendre de l'autre acheter, seulement par l'adjonction, au-dessus de ce dernier (買 "acheter"), du signe aplati 士 (simplification de 出 "aller colporter"). Ainsi est né le nouveau concept rendu par l'idéogramme 賣 "vendre". Actuellement 賣 est simplifié en 売 aux dépens de l'étymologie. L'extraordinaire est qu'en chinois les deux actes de transaction se trouvent à peine différenciés par son: mǎi pour acheter; mài pour vendre.


   Ἀπαμείβομαι "répliquer", créé à partir du verbe: ἀμείβω "prendre ou donner en échange", est un des verbes homériques les plus employés (surtout dans la locution: τὸν δ᾽ ἀπαμειβόμενος προσέπη - "en replique il lui dit"). Chantraine cherche son étymon dans *mei-. Beekes pousse vers l'indo-européen *h2meigw- "change". La ressemblance perceptible entre ces formes et l'ancien chinois mĕg- "échange" est aussi surprenante que troublante. Ainsi, le filet déchiré de Nishiwaki nous permet de pêcher bien des poissons. (À suivre)