Philologie d'Orient et d'Occident (410) Le 28/08/2018  Tokyo K.

Le genre grammatical (1)  Madame la ministre

 

 Le Point: Dois-je vous appeler Madame le Ministre ou Madame la Ministre ?

 Françoise Nyssen: Madame la ministre, bien sûr.

 (Propos recueillis par Christophe Ono-Dit-Biot. - Le Point, 26 octobre 2017: nous soulignons)

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   Ce qui nous émeut ici n'est pas sa réponse concernant le genre du mot ministre (la ministre) mais sa petite adjonction adverbiale: bien sûr. Quant à l'emploi de la majuscule (Ministre), il a probablement été voulu par la rédaction de l'hebdomadaire Le Point qui devinait la pensée de la ministre.

   L'adverbe qui a pour fonction de modifier le sens d'un verbe, d'un adjectif, d'un autre adverbe peut donner à l'ensemble de la phrase une tonalité bien particulière. Catégorie grammaticale généralement privée de genre, il se trouve souvent révélateur d'une pensée implicite du locuteur. L'adverbe en l'occurrence "bien sûr" trahit donc Françoise Nyssen (cf. billet 394), ministre de la Culture, qui semble être convaincue que le sexe biologique du sujet doit être reflété dans le genre grammatical de l'attribut.

   En français, on peut bien dire la ministre, mais difficilement la maire, quoiqu'il y ait en France nombre de femmes en fonction de maire. L'homonymie est gênante. La règle régissant la langue n'est pas la logique mais l'usage, qui est parfois bien illogique.

   L'usage ressort de l'histoire qui n'est pas toujours raisonnable. Le hittite (cf. billet 409), la plus ancienne langue reconnue comme de la famille indo-européenne, n'avait que deux genres grammaticaux, ayant ainsi précédé le grec à trois genres. Un substantif hittite était donc soit de l'animé soit de l'inanimé. La distinction hittite entre deux genres tient à la formation du pluriel, de même qu'en grec entre le neutre et le masculin.

   Ces deux genres animé et inanimé se sont subdivisés, dans les langues indo-européennes classiques telles que le grec, le sanskrit, le latin ou le gotique, en trois: masculin, féminin et neutre: l’ancien animé s'est scindé, comme il se doit, en masculin et en féminin; l’inanimé s'est mué en grande partie en neutre.

   Lors de la simplification des trois genres latins en deux (masculin et féminin) en bas-latin et en français, les similarités des déclinaisons du masculin et du neutre ont fini par faire intégrer au genre masculin la plupart des mots neutres, les premières idées génériques étant oubliées.

   Le mot français "ministre m(f)" peut remonter étymologiquement à trois mots latins: 1. minister m. «serviteur, domestique; ministre d'un culte, prêtre; celui qui assiste, exécute, conseille». 2. ministerium n.«service, office de serviteur; ministère, service d'un culte; charge, fonction, office, service; aide, assistance». 3. ministra f. «servante, domestique, suivante; prêtresse. // celle qui aide, qui sert, qui exécute»  (Selon A. Cariel, Dictionnaire Latin-Français, Hatier 1960)

   Le lat. minister "serviteur, inférieur" (< minus "petit", minor "moindre", comparatif de parvus "petit") fait couple avec magister "celui qui commande, maître" (< magis "plus", major "plus grand", comparatif de magnus "grand"). Magistra "maîtresse, institutrice", féminin de magister, persiste en forme de maîtresse depuis le XIIe siècle (selon le Petit Robert 1993); ministra, féminin de minister, n'a pu survivre en ministresse. Le mot menistre "servante" signalé dans le Dictionnaire du Français médiéval (Matsumura, Belles-Lettres, 2015) peut être un survivant direct du lat. ministra.

   À propos des mots: ministre (< minister "serviteur" et ministerium "service") et maître (< magister "maître"), deux évidences à noter. Tout d'abord, au cours de la mutation du latin en français, se produisit un renversement de sens: minister, maintenant haut fonctionnaire, n'est plus subalterne ni inférieur, alors que magister s'abaisse du haut où il était. Un avocat ou un notaire continue à être appelé Maître, mais le féminin Maîtresse avec le suffixe peu brillant -esse ne sert de titre qu'à l'école. Et alors, Madame la Ministresse ?

    On oublie souvent que le mot ministre garde toujours, en dehors du sens "serviteur" (minister), la signification du neutre lat. ministerium "service, fonction". Évidemment, personne ne peut incarner une fonction, on se la voit seulement confier.

   Le nom de fonction doit être neutre. Or en français, le neutre est intégré dans le masculin. Sur la féminisation des noms de fonction, le débat donc porte à faux. Pour parer à cette carence d'idées, les langues anciennes sont toujours de bons conseils. (À suivre)