Philologie d'Orient et d'Occident (406) Le 03/07/2018  Tokyo K.

Deux mystiques de la langue

Nishiwaki le lexicomane (7)

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"Je" chinois et grec selon Nishiwaki (Archives Meiji-gakuïn, Tokyo)

   L'auteur de ce billet ne sait pas exactement quand notre poète Nishiwaki (1894-1982) a entamé son curieux travail de comparaison entre le chinois et le grec ancien. Niikura Shun'ichi (1930-), auteur d'une biographie du poète, estime que son maître s'est mis à laisser les résultats de ses "recherches" d'abord dans les cahiers qui lui servaient de journal ou simplement dans des feuilles blanches, dès l'année de sa retraite de l'enseignement universitaire à l'âge de 68 ans. Il se serait intéressé un peu plus tôt à ce devoir de clerc, car l'Université Keio possède plusieurs de ses cahiers qui datent du début des années 60.

   Son travail impressionne par son volume. Une dizaine de milliers de feuilles remplies de correspondances supposées, selon lui, entre le chinois classique et le grec ancien. L'auteur de ce billet possédait environ un huitième de l'ensemble fait avant 1979, l'année présumée de la fin de ses recherches lexicales. Le document  est conservé actuellement intact (et sous la forme de 1273 pellicules) à l'Institut des Langues et Cultures de l'Université Meiji-Gakuïn à Tokyo.

   Tout semble sortir de son idée fin de siècle: On ne connaît absolument aucun moyen d'établir une linguistique comparée entre le chinois et les langues indo-européennes. Le chinois n'est pas une langue indo-européenne. Mais il y a lieu de croire que le chinois archaïque se fonde, par son lexique et sa grammaire, sur le substrat historique éclaté (d'un indo-européen). (Préface aux Notes d'études comparatives des mots chinois et grecs. cf. billet 401)

   La distance spatiale entre les deux langues ne rend pas la comparaison impossible, mais ses erreurs de méthode (du point de vue de la grammaire comparée) semblent patentes. Nishiwaki met sur le même plan deux langues chronologiquement très éloignées: l'une est le grec ancien (dont l'homérique), l'autre le chinois beaucoup moins ancien. Ôno a mis en parallèle les particules japonaises du VIIIe siècle et celles de tamoul des environs de l'ère chrétienne (cf. billet 403). Nishiwaki a fait de bien plus belles erreurs! Mais contrairement à la théorie d'Ôno, ce qu'a laissé Nishiwaki est une œuvre poétique. Ce ne sont pas des élucubrations savantes.

    Pas même une recherche étymologique, le travail de Nishiwaki est une immense liste d'associations d'idée. Le lien entre deux mots chinois et grec est chez lui souvent phonétique. Un petit exemple: au feuillet 1108 figure un pronom personnel "je":

 gyo go ga - deux graphies 吾 et 我 représentant "je": gyo, go, ga, lectures

      wu    wo  wu, lecture moderne pour 吾; wo pour 我 selon Shin-jikan 1939;

              ê     -   ê, selon l'image du billet 402, serait de ἐγώ !

          ἐγώ     -  correspondant grec

     [g-gw-w] -  par cette analyse, Nishiwaki rapproche ἐγώ de wu, wo "je"

   On sait maintenant, par le dictionnaire Tôgo (1978), que wu remonte à [ŋag-ŋo], wo à [ŋar-ŋa] (formes 2800 BP - 200 AD: ce qui inclut à peine l'époque homérique). Selon A. L. Sihler (1995), ἐγώ remonte à un indo-européen egoH (H laryngale), ce que le poète ne savait évidemment pas. Son flair linguistique est pourtant excellent, surtout lorsqu'il sait analyser ἐγώ en [g-gw-w]. Avec ce flair, il savait extraire, au feuillet 941, le radical -χθ- du mot χθύς "poisson", "gü" 魚 [gü-gö] en chinois qui peut être rapproché de [χθ-χ].

   Feuillets 448 et 1198: Nishiwaki explique l'idéogramme 吠 par le grec λακτέω "aboyer", ce qui est une imagination, à notre sens, un peu à côté quoiqu'il connaisse très bien le grec ancien. Le sens du caractère 吠, prononcé actuellement fèi "aboyer", se compose des deux éléments graphiques du mot 吠: 口 "museau" et 犬 "chien". Or, selon le dictionnaire Tôgo, la prononciation la plus archaïque de 吠 est [bıuăd]. Si on enlève à cette prononciation, les deux voyelles d'intervention qui ne sont pas originelles: -ıu- et la consonne finale -d ayant tendance à disparaître, on aura ba(d) qui rappelle justement βαΰζω onomatopéique (< βαΰ, aboiement) et lat. baubor "aboyer".

   κύων βαΰζει "le chien aboie" en grec se serait rendu en ancien chinois par k'uǝn ba(d), en ryûkyû par /h/inu /h/abijuN (/h/: une laryngale) et par inu hoyu (<*ba+yu, cf. oboyu "se figurer" < *obayu < omohayu) en ancien japonais. Le lien entre κύων et k'uǝn semble réel, également celui entre /h/inu et inu. Pourquoi pas entre le chinois k'uǝn et le ryûkyû /h/inu? L'imagination du poète Nishiwaki, communicative, nous dégage allègrement du monde étriqué des linguistes. (À suivre)