Philologie d'Orient et d'Occident (405) Le 19/06/2018  Tokyo K.

Deux mystiques de la langue

Ôno Susumu et Nishiwaki Junzaburô (6)

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Poisson 魚 et noms de poissons par Nishiwaki Junzaburô (Archives Meiji-gakuïn, Tokyo)

   Dans la préface à la première édition de L'Origine de la langue japonaise (1957), Ôno Susumu (1919-2008) remercie nommément plusieurs scientifiques contemporains qui ont dû lui servir de conseillers techniques pour son livre: Dr. Furuhata Tanemoto (1891-1975), ponte de la médecine légale, hématologue à l'Université de Tokyo, Médaille Culturelle en 1956, plus tard responsable de graves erreurs de jugement réitérées selon ses méthodes dans plusieurs cas majeurs; trois anthropologues anatomistes, dont Suzuki Hisashi (1912-2004) ostéologue; deux archéologues qui ont collaboré: Esaka Teruya (1919-2015), professeur d'Histoire à Keiô, comme l'était Matsumoto Nobuhiro (cf. billet 401) à l'école duquel il appartenait, et Serizawa Chôsuke (1919-2006), grand ponte de l'archéologie japonaise, détrôné dans l'affaire Fujimura (cf. billets 279, 280), scandale de poteries paléolithiques falsifiées qui faillit assurer au falsificateur éhonté la gloire d'avoir reculé de plusieurs centaines de milliers d'années la date d'apparition de la première peuplade dans l'archipel.

   Les accompagne ensuite un groupe de quatre linguistes, parmi lesquels figure d'abord et à bon droit Hattori Shirô (cf. billets 397, 404), Médaille Culturelle en 1983, auquel Ôno Susumu n'a pourtant pu se référer qu'à moitié. Car si sa Phonétique (Hattori, Iwanami, 1951) était disponible, son Dictionnaire des dialectes aïnou (1964) n'avait pas encore paru. Le second linguiste mentionné après Hattori, Matsumoto Nobuhiro, était plutôt ethnologue que linguiste. Les deux autres linguistes étaient Shibata Takeshi (1918-2007), dialectologue, et Ikegami Jirô (1920-2011), spécialiste des langues altaïques, dont une fréquentation plus sérieuse aurait dû permettre à notre Ôno Susumu de s'orienter, pour la genèse de la langue japonaise, vers le nord-est du continent plutôt que vers le sud-ouest de l'Asie.

    Ce petit examen des scientifiques remerciés dans la préface nous dit d'abord que la plupart des experts auxquels l'auteur avait eu recours étaient spécialistes d'autres disciplines que de la linguistique: la médecine, l'anthropologie, l'archéologie et enfin l'ethnologie dont Matsumoto, plus âgé que Ôno d'une vingtaine d'années et collègue du poète Nishiwaki indifférent, faisait sa spécialité.

    Aux dix savants nommés dans la préface de l'Origine du japonais, s'ajoute un releveur d'empreintes digitales de la Police Métropolitaine: Okamoto Kazuo. De ces onze chercheurs aux spécialités diverses, deux seulement sont des linguistes pouvant intervenir sur le domaine en question (les origines de la langue). Parmi les linguistes, Ôno n'avait en somme à ses côtés que Ikegami Jirô, altaïste, dont l'orientation de recherches semblait l'attirer peu, et Hattori, phonéticien, très fort dans les langues tant du sud que du nord, mais occupé alors par la polémique autour de sa glottochronologie, dont la méthode était critiquée par un redoutable linguiste de Kyoto à l'esprit mathématique: Izui Hisanosuke (1905-1983).

   Démunie d'une méthode comparative rigoureuse (n'ayant pour occurrence de la comparaison que le ryûkyû), notre linguistique historique n'était pas une science exacte. Non indépendante, elle n'était que vaguement séparée de l'anthropologie et de l'ethnologie. Yanagita Kunio (1875-1962. cf. billet 401), ce beau mélange de génies littéraire et linguistique, fut longtemps le meilleur linguiste et ethnologue du pays. C'est par Matsumoto, disciple de Yanagita, que Ôno put approcher de Yanagita, qui décrivit dans son livre publié juste avant la mort (La Route maritime: Kaijô-no michi 1961), la route d'introduction de la langue et des hommes dans l'archipel par la mer du sud.

   Nullement les visions des trois hommes: Yanagita, Matsumoto, Ôno ne s'accordent. Yanagita surpasse de loin les deux autres en perception des choses. Matsumoto, soit par complaisance soit par nature, semble adhérer, avant et pendant la Guerre Pacifique, aux idées impérialistes justifiant son intérêt pour les pays d'Asie du sud. Le jeune Ôno, prisonnier du Temps, ne voyait pas, seul, ce qui était en dehors du visible dont le vieux Yanagita avait parfaitement l'intuition. Ces trois hommes, cependant, même appartenant à des générations séparées l'une de l'autre par plus de vingt ans de distance, avaient en commun un certain nationalisme.

   Or, notre poète Nishiwaki n'était pas fait de la même farine, déplorant sa vie dénuée du nécessaire, inquiet du sort de son maître français en langues anciennes qui l'avait laissé sans nouvelles (cf. billet 66) sous le ciel de Tokyo d'où pleuvaient des bombes au napalm. Cosmopolite même au moment de la catastrophe, il ne s'était jamais montré nationaliste. (À suivre)