Philologie d'Orient et d'Occident (378)

                                                    Le 05/06/2017    Tokyo   K.

Un tour de l'Ouest de la France (3)

Île de Nantes, Place Pirmil, Prairie de Biesse

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Nantes: deux bâtiments qui penchent ! quai de la Fosse (photo par K.)

   À Nantes, la station de tram Commerce, située à l'ouest du Château des ducs de Bretagne, se trouve à l'intersection des deux lignes 1 et 2. La ligne 1 traverse la ville d'ouest en est, la ligne 2 descend du nord au sud. Les trams de la ligne 2, avant d'atteindre Place Pirmil sur l'autre rive (gauche) de la Loire, enjambent deux bras du fleuve, la Madeleine (rive droite) et Pirmil, qui entourent l'île de Nantes, dont la superficie est de dix à quinze fois plus grande que celle des deux îles (Saint Louis et la Cité) réunies sur la Seine à Paris. 

   Le nom de lieu pittoresque, Pirmil, qu'on peut retrouver dans le département de la Sarthe est expliqué par A. Dauzat et Ch. Rostaing (Dictionnaire étymologique des noms de lieux en France, Larousse, 1963): (...) impératif du verbe piler et mil, millet. Selon Éric Vial (Les noms de villes et de villages, Belin 1983, p. 161, à l'entrée latine Milium: mil): (...) PIRMIL (Sarthe): pile le mil. Pirmil serait donc issu d'une dissimilation: pi(l) + (le) + mil "pile (le) mil". Aussi imagine-t-on que le toponyme nantais Pirmil, de même que son homologue de la Sarthe, représentait à l'origine un lieu où s'effectuait le paisible travail agricole.

   En descendant de Commerce vers le sud, le tram de la ligne 2 marque un arrêt, juste à l'entrée nord de l'île de Nantes, à Vincent Gâche. Il s'agit du boulevard Vincent Gâche, nom d'un mécanicien nantais du XIXe siècle, autodidacte. (...) l'artère [le boulevard], qui fut créée sur l'île de "Grande Biesse" durant la première décennie du XXe siècle, a été l'un des principaux facteurs d'urbanisation de la prairie de Biesse (...) (Wikipédia). Le prolongement ouest du boulevard Vincent Gâche croise la rue Grande Biesse à angle droit.  

   Nantes était riche de ressources en sciences pratiques: Jules Verne en fit une représentation romanesque; le négrier Montaudouin (cf. billet 377), anobli par la traite des Noirs, sut fonder en recourant à l'indigo importé d'Amérique «la Grande Manufacture, une usine au sens moderne du mot, qui réalisa les premiers cotons teints» (Hugh Thomas, La Traite des Noirs 1440-1870, tr. par G. Villeneuve, Robert Laffont, 2006, p. 260). Quant aux anciens chantiers navals, ils ont été transformés en une immense promenade où faire circuler librement un éléphant géant et une araignée gigantesque, tous deux créations mécaniques de la compagnie Royal de Luxe, joies des enfants et même des adultes.

  L'île de Nantes est composée en réalité de plusieurs îles, petites et grandes dont la Biesse. Le comblement des bras, ainsi que la canalisation des rivières, s'est accéléré au cours du XVIIIe et jusqu'au XXe siècle avec la rapide croissance de la ville. L'Île Feydeau, unie à la rive droite, conserva son ancien nom d'île.

    Le dictionnaire de Dauzat-Rostaing n'a aucune entrée pour Biesse. Le livre de Dauzat (Les Noms de Lieux, origine et évolution. Delagrave 1963) n'en dit mot. Celui d'Éric Vial non plus (Les noms de villes et de villages, cité plus haut). Seul ce dernier pose, p. 224, Abbatia, parmi les supposés étymons latins concernant sanctuaires et couvents, tout en en faisant dériver: Labiette (Pas-de-Calais), La Biette (Nord). Une petite rivière nommée Labiette coulerait près de Béthune (Pas-de-Calais). Sur ma carte Michelin, cependant, je ne trouve aucun nom de rivière ni d'agglomération appelée La(-)biette.

   Il est possible que le toponyme nantais Biesse provienne, par aphérèse, de Abbatia qui désignait aussi bien l'abbaye que le terrain qu'elle occupait. Que quelqu'un d'averti me renseigne.

   Le 26 octobre 1440, trois condamnés à mort, dont un grand seigneur catholique déséquilibré, ancien compagnon d'armes de Jeanne d'Arc, furent amenés sur la Biesse, lieu d'exécution: On traverse les bras du fleuve sur plusieurs ponts avant de se rassembler sur les prairies de l'île de Biesse. (Michel Tournier, Gilles & Jeanne, Folio Gallimard, 1983, p. 151).

   Henri Habrias (cf. billet 376) m'a fait parvenir une hypothèse intéressante: Biesse pourrait bien venir du gaulois "betua" (bouleau) que l'on retrouve dans le breton "bezv" de même sens, alors que Takeshi Matsumura (cf. billet 361), dans son Dictionnaire du français-médiéval (Les Belles Lettres, 2015), donne "biés, bied" [FEW1, 312a  gaul. *bedu] "canal". Celle-ci, il me semble, est la meilleure solution étymologique de la Biesse nantaise. (À suivre)