Philologie d'Orient et d'Occident (381)

                                                         Le 18/07/2017    Tokyo   K.

Un tour de l'Ouest de la France (6) : Nantes et la Vendée

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Un écolier à Trentemoult (Nantes: photo par K.)

 

   Voici une tout autre vision de la ville que celle de Julien Gracq qui aurait vécu en symbiose très étroite avec Nantes (La Forme d'une ville, 1985, José Corti, p. 198).

   Ma vie d'enfant en Vendée était très différente de ma vie nantaise. A Fontenay-le-Comte, ma vie était celle d'un petit garçon dans une petite ville rurale qui, malgré la pauvreté, n'avait rien de tragique. D'ailleurs, tout le monde était un peu pauvre à Fontenay. À Nantes, le choc a été terrible : je me suis heurté à une vie citadine violente (...). (Michel Ragon. Les Livres de ma terre, Avant-propos de l'auteur: 2005, Omnibus)

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    Le 23 avril 2017, l'auteur du présent article a quitté tôt le matin Nantes par un bus qui allait l'emmener à Poitiers en trois heures. De Nantes (Gare SNCF Accès Sud) à Poitiers il y a une huitaine d'arrêts dont les principaux: Cholet, Bressuire, Parthenay, trois villes en Vendée-Poitou où, étudiant à Poitiers (cf. billet 376), il s'est déjà rendu soit à vélo (Bressuire et Parthenay) soit en voiture (Cholet).

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     Amateur de cyclisme à l'époque, avec un Peugeot blanc à 21 vitesses, il a effectué, un été, une randonnée à vélo de Poitiers à Bordeaux. Les étapes majeures pour aller étaient: Fontenay-le-Comte, Surgères, Saintes, Royan et, après le passage par ferry de la Gironde, St Laurent-le-Médoc, avant d'atteindre Bordeaux.

   Il avait ainsi passé sa première nuit dans une auberge à Fontenay-le-Comte. Un peu frotté avec les œuvres de Rabelais, il savait que le moine écrivain s'était chauffé les pieds à l'abbaye de Maillezais, construite à une dizaine de km au sud de Fontenay, mais démolie pendant la Révolution pour servir de carrière de pierres de construction.

   La Révolution a été essentiellement citadine et bourgeoise, favorisant de nouveaux systèmes d'échange des biens (l'esclavage étant momentanément suspendu). Or, en Vendée, loin de l'évolution des idées de plus en plus indifférentes à la vieille morale, se produisit une série de terribles insurrections contre-révolutionnaires: les Chouanneries. La métropole de la Vendée changeait définitivement de lieu, de Fontenay-le-Comte la campagnarde à Nantes l'internationale.

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    À 4 km au nord de Fontenay-le-Comte existe une jolie commune appelée Pissotte. Le nom surprend un peu. Selon le Dictionnaire étymologique des noms de lieux en France (Dauzat et Rostaing, Larousse, 1963), le toponyme ne signifie pas de vulgaire pissoir mais sources à mince débit. Le nom remonterait à Puysault, à Pixote (Villa). La forme actuelle Pissotte, avec connotation évidente, serait depuis la Révolution.

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    La Vendée, comme d'autres provinces, vivait plus ou moins dans la même opposition avec deux conditions sociales: aristocratie (et bourgeoisie) et paysannerie (laboureurs et serfs). Devant la mort, tous sont égaux, sermonnait le curé. Ces laboureurs et serfs sont "les paysans cossus et les valets esclaves" (Les Livres de ma terre. p. 825). Le mot esclave ne désigne ici nullement les traites négrières, signifiant simplement "l'homme de peine", souvent l'étranger.

   Les grands-parents vendéens estimaient se situer "(...) un peu plus haut que l'homme de peine qui tire la charrue, assimilé au bœuf ou à l'âne, mais moins haut que le laboureur" (ibid.). Comment leurs enfants avaient-ils pu supporter l'ascension des nouveaux bourgeois nantais se comportant à égalité avec leurs aristocrates ?

    Lorsque les Vendéens ont un reproche à faire à la nation, c'est à Nantes qu'ils s'adressent. (...) En juin 1793, l'ogre paysan qui brandit ses fourches et ses faux n'eut qu'une seule idée: dévorer la bourgeoisie de Nantes (ibid. p. 686).

   Cette folle et historique équipée tribale, ponctuée d'extravagances aussi cruelles que mythiques est en parallèle à la fuite de la mère avec son fils âgé de 14 ans, de Fontenay-le-Comte vers Nantes, décrite dans l'Accent de ma mère (Ragon, originairement chez Albin Michel, 1980. Nouvelle édition revue et augmentée de chapitres historiques chez Plon, 1989. Chez Omnibus, 2005. La pagination des citations est d'après cette dernière).

   La révélation de la pauvreté, proche de la misère, se fit lorsque nous émigrâmes à Nantes et qu'il nous fallut trouver à la fois logement et travail (ibid. p. 661). (...) des migrants, nous nous trouvions dans la même situation que les actuels immigrés: tout ce qui était bon à habiter se trouvait déjà pris. Il ne nous restait que les déchets" (ibid. p. 689).  (À suivre)