Philologie d'Orient et d'Occident (379) Le 20/06/2017 Tokyo K.                                

Un tour de l'Ouest de la France (4) : Deux Nantais

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Nantes: Place du Bouffay (Photo par K. 2017)

   L'auteur de ce billet, lorsqu'il était étudiant en Lettres à Poitiers dans les années 60, avait comme camarades un groupe d'étudiants en médecine, parmi lesquels il y avait trois Vietnamiens, tous d'une intelligence remarquable, qui étaient de la même famille. Deux filles: Marie l'aînée, Cécile la cadette et leur frère Paul. Partis très jeunes de leur pays, l'aînée seule semblait connaître le vietnamien, leur langue d'origine.

   Parfaitement à l'aise en français, les trois ne connaissaient cependant ni la lecture ni le sens du caractère chinois apposé sur leur bague en or. Il s'agissait du signe représentatif de leur nom d'origine: 金 Kiem "or" pour Marie, 白 Pak ou Bak "blanche" pour Cécile et 讃 Tsan "célébration (par parole)" pour Paul. Leur père, jadis haut fonctionnaire au Vietnam du sud, tenait alors avec leur mère un restaurant vietnamien à Paris.

   Tous les trois ont commencé leur carrière de médecin. Marie s'est rendue à Nantes comme anesthésiste au CHU; Cécile, généraliste à Paris; Paul, spécialiste à Cholet. Marie et sa famille ont d'abord habité rue Parmentier, et puis ils ont déménagé quelque part plus au centre-ouest de Nantes.
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   Mon dernier séjour à Nantes, allée Commandant Charcot, m'a donné l'occasion d'aller à pied revoir la rue Parmentier où j'ai été une fois en voiture, bien avant. La rue était là où je l'avais repérée sur le plan, mais à s'y méprendre, tout autre que celle que j'imaginais.

   De retour à mon hôtel, cependant, il m'est venu le nom d'une autre rue, celui de Villebois Mareuil. C'était là que se trouvait la deuxième demeure de Marie, plus près du centre-ville et de l'île de Versailles sur l'Erdre, la plus grande des rivières qui se jettent du côté nord dans la Loire. Cette fois, au lieu d'aller voir la rue Villebois Mareuil, je me suis contenté de me renseigner sur le personnage de Villebois Mareuil dont je venais de voir la statue, en promenade avec M. Habrias (cf. billet 376), place de la Bourse contiguë à celle du Commerce.
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   Selon Marie, les institutrices françaises avaient été extrêmement efficaces et gentilles. Elles s'occupaient, m'avoua-t-elle, de cette petite Asiatique pour lui faire répéter, après les leçons, les conjugaisons, les règles de grammaire et d'arithmétique ou la terminologie des sciences naturelles, pour ainsi dire, tout ce qu'il fallait pour ne pas redoubler son année, ce qui était absolument nécessaire à la plus grande de sa fratrie qui la talonnait de près à l'école. Elle a bien travaillé sans perdre sa gaieté naturelle! La société française des années 60 était policée, bienveillante.

   Ce qui m'étonne en France, c'est qu'en principe, un étranger peut accéder, par son travail, sa tenacité et sa compétence, à une des plus hautes positions sociales en une seule génération. Quoi qu'on dise, il est inimaginable qu'un immigré étranger au Japon puisse être chef de cabinet d'un ministre, ni ministre, encore moins premier ministre.
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   Revenons à notre Villebois Mareuil (né en 1847 à Nantes, mort en 1900 en Afrique du Sud) qui me semble avoir curieusement reflété la position nationale et internationale de Nantes, ville ouverte aux aventures maritimes, mais en retard par rapport aux pays voisins (Portugal, Espagne, Angleterre et même Pays-Bas cf. billet 377). Son combat au côté des Boers (colons hollandais de l'Afrique australe) contre les Anglais accuse son anachronisme.

   Nantes, à l'abri de la haute mer où se heurtaient depuis longtemps les intérêts d'autres puissances européennes, s'est ouverte un peu tard sur l'extérieur, et avec une vision du monde périmée. Le Nantais s'est lancé dans l'Afrique moderne avec le panache des seigneurs du Moyen Âge, sans tenir compte des expériences acquises en Afrique du nord par l'historien Tocqueville (1805-1859) ou par le "pacha" Bugeaud (1784-1849), gouverneur très problématique de l'Algérie, dont la statue est érigée non pas à Limoges* où il est né mais à Périgueux.
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   M. Habrias m'a informé que le 10 mai 2017, le président François Hollande annonçait la création d'une Fondation pour la mémoire des traites de l'esclavage (cf. billet 377) et de leurs abolitions dont la présidence était confiée à Jean-Marc Ayrault, l'ancien premier ministre et maire de Nantes. C'était le denier acte du président sortant. (À suivre)

* « Bugeaud n'a pas de statue à Limoges, mais une rue (le cours Bugeaud) porte son nom. L'ancien bâtiment de l'Université rue de Genève, (...) , dans son parc arboré, est une ancienne propriété de Bugeaud, un pavillon de chasse, qui était alors en pleine campagne, avec ses arbres et son petit ruisseau! » (Jean-Pierre Levet, le 18/06/2017)