Philologie d'Orient et d'Occident (383) Le 15/08/2017     Tokyo  k.

Un tour de l'Ouest de la France (8) : La Vendée   

- La Terre qui meurt - René Bazin 1898

           - La terre qui ne meurt pas - Philippe Pétain 1940

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Lis sauvage du Japon par Misao Wada (cousu main)

 

   Dans les années 1900, en Vendée, un jeune ouvrier agricole (valet de ferme), vaillant mais sans terre ni héritage, ni position sociale, ne bénéficie que de minces possibilités de sortir de sa misère. L'une consiste à s'ouvrir, s'exposer à l'extérieur, tenter sa chance à l'étranger, comme on l'a vu avec André Lumineau, valet de la métairie Lumineau, qui émigra en Amérique pour travailler la terre (cf. billet 382).

    Datée de l'année qui suit la publication de l'Essai de sémantique de Michel Bréal (1897), la parution du roman de René Bazin coïncide curieusement avec la crise de Fachoda, conflit diplomatique de taille, au Soudan, entre les deux puissances européennes: l'Angleterre et la France. À la tête du peloton des pays impérialistes (Pays-Bas, Belgique, France, Portugal, Italie, Allemagne etc.,) qui rivalisaient pour mettre l'Afrique en coupe réglée, l'Angleterre étendait rapidement son aire d'influence du sud vers le nord du continent noir.

   La France progressant lentement du nord au sud, une collision était prévisible et finalement inévitable. La vague d'antimilitarisme de l'époque (il s'agit du temps fort de l'affaire Dreyfus) empêcha le jusqu'auboutisme d'aboutir. La France était déjà une des grandes puissances colonialistes du monde. Elle l'était non seulement en Afrique, en Amérique, dans le Pacifique mais aussi en Asie. On voyait donc des colons s'expatrier, des instructeurs s'affairer, des missions religieuses s'activer, si besoin était, à évangéliser les indigènes, enfin, des soldats les protéger tout en assurant la police du pays.

   Au début du XXe siècle, la France était particulièrement dynamique tant dans la culture, la science que dans la politique. Les Français moyens, nullement sceptiques sur la supériorité de leur outil linguistique, ayant entière confiance en l'universalité de leur langue, ne pouvaient concevoir le besoin d'apprendre d'autres langues que la leur.

   Ainsi une scène de stupéfaction dans une rue d'Hanoi: un sous-off, rouge de colère, engueulant un indigène stupéfait, parce que celui-ci ne comprenait pas le français (Michel Ragon, Ma Sœur aux yeux d'Asie, éd. Omnibus, 2005. p. 984).

   Les missionnaires [exclus, depuis 1905, de l'enseignement public en France] croyaient bien faire d'enseigner d'abord la langue liturgique, il fut un temps, en Indochine, où les Annamites occidentalisés parlaient plus facilement le latin que le français (ibid. p. 959). Car en métropole, on s'éloignait de plus en plus des langues classiques qui étaient le fondement de la langue française.

   Pour s'engager dans les troupes coloniales, il fallait «présenter une denture suffisante» et mesurer au minimum un mètre cinquante-quatre (ibid. p. 866). Le père du narrateur de Ma Sœur aux yeux d'Asie, ancien valet de ferme, mesurant un mètre cinquante-huit, est engagé dans l'infanterie coloniale à Rochefort en 1907. Et le voilà en Indochine.

   Le français qu'utilisait son collègue indigène, le caporal Caï, l'a fait littéralement tomber des nues, lui qui croyait, du haut de la langue française, que les indigènes sont des singes habillés en gonzesses qui poussent des cris incompréhensibles et qui sentent mauvais (ibid. p. 948-949). Lorsque le père vendéen du narrateur a failli se fâcher en croyant savoir que le nuoc-mam, sauce toute banale de la région, était un jus de poisson pourri, le macaque Caï a su rétorquer: - J'ai bouffé une fois du fromage de Français. C'était pourri kif-kif, et ça gigotait de vers blancs (ibid. p. 948).

   À la question du père: Pourquoi on nous appelle Fankouaï ? La réponse du caporal:  Kouaï, ça veut dire diables de l'Ouest. Fan Kouaï, c'est les Français, diables de l'Ouest. (ibid. p. 949). Et qui ignore les langues orientales se fait ainsi ridiculiser.

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   En juin 1940, le jeune narrateur qui venait d'avoir seize ans a fui à bicyclette, à l'approche de l'armée allemande, de Nantes à Fontenay-le-Comte, pays de sa mère. Il s'y fait présenter sa sœur d'Asie, Odette, reprise du sana, très littéraire, rejeton secret de son père qui était de la coloniale d'Indochine. Enfouis dans un amas de lettres d'Asie, les deux enfants se mettent à la recherche des vraies images de leur père défunt. (À suivre)