Philologie d'Orient et d'Occident (377)  Le 22/05/2017   Tokyo   K.

   Un tour de l'Ouest de La France (2)  Nantes et ses noms de rues

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La rue de la Juiverie vue de son extrémité est: la Sainte Croix au fond (par Hitoshi Wada)

    À Nantes, le nom d'une rue surprend: rue d'Enfer. Cette petite rue au nom sinistre forme sur la carte de la ville, du côté nord de l'Hôtel de Ville, un triangle avec deux autres rues: Léon Blum et Garde-Dieu

   Henri Habrias (cf. billets 373, 376) me fit parvenir l'hypothèse étymologique la plus plausible du nom d'Enfer par Stéphane Pajot (1966-), journaliste: "Nantes, Histoire des noms de rues".

   Stéphane Pajot explique: Un maître apothicaire, Caron, habitait cette rue au XVIe siècle. Sa maison fut appelée la barque à Caron, donc la maison de l'Enfer et, par extension, la rue de la maison de l'Enfer, (...). L'usage transforme cette expression un peu longuette en rue d'Enfer au cours du XVIIe siècle. (...).

   En effet, dans la mythologie grecque, Χάρων (Caron) est nocher des Enfers.

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   L'hôtel où on a passé plusieurs nuits à Nantes au mois d'avril, à l'occasion de la IXe édition du Salon Pour l'Amour du Fil (cf. billet 375), se trouve sur la rive droite de la Loire, du côté nord de la Gare, allée Commandant Charcot. À l'extrémité ouest de l'allée est situé le Château des ducs de Bretagne, à l'est le Jardin des Plantes. Ce Jardin est, par sa compacité, une petite réplique de son homologue parisien près de la gare d'Austerlitz.

   Le lycée Georges Clémenceau fréquenté par le jeune Julien Gracq jouxte l'ouest du Jardin, dont il est seulement séparé par la rue Stanislas Baudry qui descend vers la Gare. Le côté nord-ouest du Jardin est délimité par la longue rue Gambetta sur laquelle débouche la rue minuscule Guillaume Grou. Ces deux rues, longue et petite, forment également un triangle avec la rue Gaston Turpin née du pied de la Gambetta pour évoluer vers le nord-est.

   Guillaume Grou fut un des négriers nantais qui, après s'être enrichis dans la traite négrière, laissèrent leur nom dans la ville. La ville semble s'être peu souciée de son passé esclavagiste. Une exposition "les Anneaux de la Mémoire" (1992-1994) publia, cependant, des images de l'entrepont d'un navire négrier. Tout récemment, une passerelle piétonne sur la Loire a été dédiée au souvenir de Victor Schœlcher, parisien, abolitionniste convaincu du XIXe siècle.

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   Un après-midi, Henri Habrias m'a fait visiter à la suite plusieurs merveilles du centre-ville. Place Royale, Passage Pommeraye, Opéra Graslin, Cours Cambronne, tous ces sites symbolisant les richesses de la ville. Après le Cours Cambronne, on a débouché sur le Quai de la Fosse, là où furent particulièrement intenses les activités des constructeurs navals et des armateurs, c'est aussi là que se trouvait le point de départ des navires qui allaient transporter, pour deux cents ans (du XVIIe au milieu du XIXe siècle), des marchandises humaines payables à la livraison.

   Sur le Quai de la Fosse a été construit récemment (2012) le Mémorial de l'abolition de l'Esclavage, entre le pont Anne de Bretagne et la passerelle Schœlcher. Or au point où la rue Flandres(-Dunkerque-40) va rencontrer verticalement le Quai de la Fosse, entre le Cours Cambronne et le Mémorial, débouche la rue Montaudouine. Encore une trace onomastique commémorant une des familles qui ont cherché à embellir la ville par leur métier de trafiquant non pas d'opium mais de chair humaine: les Montaudouin.

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   Par rapport aux villes portuaires: Nantes, St Nazaire et Lorient (siège de la Compagnie des Indes Orientales), Angers, ville intérieure, capitale du grand duché d'Anjou, dotée de son redoutable château fort et de ses riches tapisseries, mais privée de débouché à taille industrielle sur l'océan fut définitivement surclassée par ces villes sur la côte atlantique.

     Il est bien possible que la révocation de l'Édit de Nantes (1685, cf. billet 376), incitant les marchands entrepreneurs du royaume à s'expatrier dans le négoce, ait fini par les obliger à se livrer au trafic d'esclaves déjà engagé par d'autres pays d'Occident. Officiellement, les négriers nantais, ne se mettant à armer leurs navires qu'une vingtaine d'années après la révocation de l'Édit, se savaient déjà devancés de loin par les Portugais (Lisbonne) et les Anglais (Liverpool, Londres) dans cette quête d'hommes de peine Africains. (À suivre)