Philologie d'Orient et d'Occident (361)

                                            Le 11/10  2016  Tokyo    K.

Le français médiéval est-il une langue morte?

Dictionnaire du français médiéval (Les Belles Lettres 2015)

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Lys sauvage et Libellule par Misao Wada (cousu main)

 

   «Se consacrant au recueil des mots du français médiéval, langue morte dont personne ne fait usage, il a mis cinq ans et demi à publier en France son dictionnaire, épais de sept centimètres, avec cinquante-six mille entrées. Voilà en effet un demi-siècle que ce genre de publication n'a pas vu le jour. Son travail vient d'être couronné, en juin dernier, du grand prix de la francophonie de l'Académie française.» (tr. K.) Ainsi est présenté, dans le quotidien Asahi du 26/09, Takeshi Matsumura, lexicographe et médiéviste (cf. billet 360).

   Son nom dira quelque chose aux lecteurs attentifs de nos derniers billets. Ce n'est pas sa maestria de lexicographe qui est ici discutée, mais le point de vue innocent et naïf du journaliste qui a rapporté le fait.

   D'une utilité évidente pour la compréhension des textes médiévaux français, depuis les Serments de Strasbourg (hors-série) en 842 jusqu'à la fin du XVe siècle, le Dictionnaire du français médiéval (3500 p. Paris, Les Belles Lettres 2015) peut parfois illuminer la langue des siècles postérieurs qui perpétuent, plus ou moins, un état ancien de la langue. Ainsi a-t-on vu dans le billet 358 que le Dictionnaire Matsumura nous avait permis de supposer, dans un fragment de Pascal, qu'on peut disposer d'une autre interprétation du verbe «détourner» au sens intransitif (attesté dans le Dictionnaire) pour le syntagme verbal «n'en point détourner», compris normalement comme transitif par brachylogie.

   On a également vu dans le billet 360 que, pour faire la différence entre «spill» et «distribuer» pour le verbe répandre (répandre ou verser selon l'intention), ce nouveau Dictionnaire du français médiéval, mieux que le Dictionnaire de l'Académie française 1694 ou celui de Furetière 1690, nous évoquait l'idée: répandre = distribuer, avec sa mise en évidence du sens de «respandre» associé à des occurrences fort à propos. Sans cette acception ancienne: «distribuer», la petite phrase du fragment (Plaidoyer de M. le M. sur le cordelier par force) serait encore pour nous une énigme.  

   Pourquoi l'entrefilet au premier abord anodin rédigé par le journaliste interviewant notre lexicographe a-t-il été si choquant ? Ce n'est certes ni l'absence d'une analyse de texte comme celle qu'on a ci-dessus esquissée ni l'entrée un peu cavalière de l'article. Ce sont sans doute les deux mots «langue morte» qui m'ont révolté. 

   Pourquoi traiter une langue dont beaucoup, il est vrai, n'ont pas cure actuellement, d'une «langue morte dont personne ne fait usage» ? Est-ce que le français du Moyen Âge est une langue éteinte ? Je viens de montrer le contraire. La langue du Moyen Âge, quoique inaudible de nos jours dans les grandes villes de l'Hexagone, n'a jamais disparu. Elle peut être ressuscitée à toute occasion qui se présente.

   Il y a quelques jours, sur notre campus universitaire à Tokyo, j'ai trouvé le texte d'une conférence qui vient d'être donnée par un universitaire français (Gabriel Gallezot, Univ. de Nice), sous le titre de «Lettrure scientifique à l'ère du numérique». En voici les premières lignes:  

   Le concept de littératie (ou littéracie) forgé à partir du terme anglo-saxon literacy aurait pu être remplacé par un terme français du XIIIe siècle qui désignait tous les savoirs du lettré: la lettrure (letreüre).

    Le mot letreüre figure bel et bien dans le Dictionnaire du français médiéval avec deux acceptions érudition et instruction, et une occurrence. Selon Matsumura, le mot existerait non pas depuis le XIIIe mais depuis le XIIe siècle. Précision.

    L'innocence (qui frise l'ignorance) du journaliste du quotidien Asahi, partagée un peu partout actuellement, est pernicieuse, car elle détourne les jeunes de l'étude de langues anciennes, archaïques ou dialectales qui sont toujours des inspirations nouvelles et des moyens de communication avec la sagesse antique. Aucune langue n'est morte. La langue n'est pas mortelle. Éteinte, elle ne fait que le mort, elle se repose. Le linéaire A, langue non encore déchiffrée, attend le même sort que celui de sa consœur B, déjà ressuscitée, après avoir fait un petit somme d'un peu plus de trois mille ans. Ce qui a existé existera. (K.)