Philologie d'Orient et d'Occident (402)  Le 08/05/2018  Tokyo K.                      

Deux mystiques de la langue:

Ôno Susumu et Nishiwaki Junzaburô (3)

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Note plurilingue de Nishiwaki (3) 言 "parole" (Meijigakuïn, Tokyo)

   Les deux grands mystiques de la langue, Ôno Susumu (1919-2008) et Nishiwaki Junzaburô (1894-1982), n'ont rien eu en commun dans leur vie que de mourir, tous les deux, à l'âge de 88 ans. Ils ont vécu pourtant, d'une manière bien différente d'ailleurs, la même Guerre du Pacifique, Nishiwaki poète universitaire quadragénaire, Ôno étudiant en lettres dans la fleur de la jeunesse. Tabibito Kaherazu (Voyageur de non retour), recueil poétique à la voix sombre de Nishiwaki publié en 1947, juste après guerre, fait contraste avec le florilège flamboyant d'antiquités gréco-latines à la tonalité claire et bien colorée: Ambarvalia (1933, cf. billet 401).

   Le jeune Ôno s'était inscrit dans le département de philologie de l'Université Impériale de Tokyo alors que la situation commençait à se dégrader tant à l'intérieur (bombardements) qu'à l'extérieur (repli en Asie du sud, en Chine-Mandchourie ou dans le Pacifique). Il n'y aurait donc pas de doute que l'évolution du conflit avait entravé la poursuite des études pour quiconque était encore à l'abri jusque-là. Le sentiment d'urgence avait sans doute fini par imposer au jeune Ôno ce qu'il allait rechercher dans l'avenir.

   Ces temps agités ne lui permirent évidemment pas de se doter à loisir des outils linguistiques nécessaires à son travail futur, alors que Nishiwaki, aimant naturellement les langues (modernes et anciennes) dans une période relativement calme, avait pu se payer le luxe d'aller étudier à Oxford. De ce point de vue, notre Ôno Susumu, gêné par la Guerre au moment crucial du début de ses études, se trouvait un peu comme l'impossible Yoshimoto Ryûmei (1924-2012, cf. billet 219), polémiste iconoclaste, invectivant à souhait tous ses adversaires, triomphant dans son monolinguisme invétéré, c'est-à-dire, dans le langage oral du quartier dont il était originaire.

   Nishiwaki était un provincial très tôt civilisé, cosmopolite, alors que Ôno, né dans un quartier traditionnel de Tokyo, était un citadin avec un esprit de clocher particulier.

   Ses études (il travaillait bien, disait Kôno Rokurô, cf. billet 401) furent appréciées par la direction de la maison d'éditions Iwanami qui préparait une nouvelle édition commentée des grands classiques du pays. Il s'occupa du commentaire du Man'yô-shû (1957); du Nihon-shoki (1994), tout en étant auteur du Nihongo-no kigen, 1957 (Iwanami, Origine de la langue japonaise). Il se consacra, entre-temps, à compiler un Kogo-jiten, 1974 (Iwanami, Dictionnaire d'ancien japonais), où s'est épanoui son génie de philologue.

   Voici comment il commenta l'emploi du mot mo-no "chose" dans le Nihon-shoki: « Le sens originel de mono consiste dans le fait qu'on peut en percevoir l'existence. Il y avait mono tangible, qu'on peut toucher de la main et mono intangible, dont on ne peut s'assurer par la main. Ce dernier n'est autre que oni: ogre, esprit maléfique » (vol. 1, p. 111, tr. K.). Le commentaire rend cependant bien compte du fameux dérivé: mono-no-ke "esprit maléfique, invisible".

    Marque de son caractère curieux, il s'intéressait dès très tôt à une langue dravidienne, le tamoul, perçue comme prototype du japonais. Son intérêt pour le tamoul eut pour effet de faire douter parallèlement de la véracité de ses commentaires qui manquent parfois de consistance. Ôno fait dériver, par exemple, dans sa nouvelle édition de Nihongo-no kigen (1994), la particule casuelle (nominatif/génitif) -ga du VIIIe siècle, du tamoul aka, akam qui aurait existé vers le IIe siècle avant l'ère chrétienne. Comment aurait pu se produire cette dérivation, puisque -ga japonais devait se prononcer en ancien japonais non pas en -ga guttural mais en -ga nasal [-ng] ? L'ancien casuel -ga avait plutôt à voir avec na (mi-na-to "porte/lieu des eaux, port"; ma-na-ko "cœur d'œil, prunelle") alternant avec -no, génitif (/nominatif).

   Disciple de Hashimoto Shinkichi (1882-1945, phonologue originaire du département de Fukui) qui ne croyait pas à l'existence de la nasale [ng] en ancien japonais (Iwanami, Kokugo on'in-no kenkyû "Étude de la phonologie japonaise" 1950, p. 69), Ôno, métropolitain, n'aurait pu faire la juste distinction entre la gutturale g [g] et la nasale g [ng] qui était en train de disparaître dans la capitale.

   On excusera Nishiwaki, poète, de ne pas tenir compte, dans sa comparaison fantaisiste du chinois avec le grec ancien, du décalage de mille ans. Mais, on ne permettra pas au linguiste et historien d'émailler son hypothèse de ce genre d'aberrations. (À suivre)