Philologie d'Orient et d'Occident (93)
                           Le O4/O1/2011, Tokyo        K.

                      Vinteuil, professeur de piano
              Proust et la photographie (3)        Proust (27)

                                                                           

    Dans le roman de Proust, l'utilisation la plus impressionnante de photos est celle qui servait à représenter en portrait M. Vinteuil, ancien professeur de piano des sœurs de la grand-mère du Narrateur. Son épouse décédée, M. Vinteuil s'était retiré avec sa fille aux environs de Combray, à Monjouvain, Mons jovis « Mont de Jupiter » (Diespiter « jour du chef de famille », selon Ernout-Meillet, le Dictionnaire étymologique de la langue latine, 1985, Paris, Klincksieck), Mons gaudii « Mont de jouissance, de joie » ou Mons juventae « Mont de jeunesse ». Quelle qu'en soit la vraie origine, les trois étymologies sont significatives.

     D'après une carte postale d'Illiers, le toponyme Monjouvain a une réalité géographique au sud-ouest du bourg, dans le nom du moulin de Monjouvain ou Montjouvain sur la Thironne, petite rivière qui passe à Thiron. Ce nom de Thiron, une petite localité située à 20 kilomètres à l'ouest d'Illiers, me rappelle « un certain petit M. Thirion » (À la recherche du temps perdu, Gallimard, « Bibliothèque de La Pléiade », t. 2, p. 294) avec qui s'est remariée une tante (future Marquise de Villeparisis) du baron de Charlus (cf. billet 82).

     Au billet 71, on s'est un peu promené dans les environs d'Illiers, un des réservoirs romanesques les plus importants de toponymes ou de patronymes proustiens. Il y avait Combres (non pas Combray), Méréglise (non pas Méséglise), Tansonville, Dampierre (non pas Dompierre, ville de garnison), Saint-Loup, Chanteloup (non pas Chantepie), Bailleau-le-Pin (pays de Françoise, cuisinière), Vieuxvicq (vetulus vicus « vieux village ») dont le clocher avoisine, dans le roman, ceux de Martinville (op. cit., t. 1, p. 181), etc. 

     Si français qu'il paraisse être, le nom de Vinteuil n'est pas très répandu ni comme toponyme ni patronyme. Dauzat n'en signale aucun exemple dans son Dictionnaire étymologique des noms de famille et prénoms de France (1980, Larousse). Le radical -euil (< -oialos « clairière, lieu défriché »), d'origine celte, utilisé dans nombre de toponymes, serait antérieur à l'élément gallo-roman -acum (cf. billet 70).
     En réponse à Gilberte (Swann) de Forcheville qui voulait se renseigner sur un des amis intimes de Swann, Mme de Guermantes fit remarquer deux charmants provinciaux qu'elle estimait, le marquis du Lau, gentilhomme du Périgord, et Quasimodo de Breteuil (op. cit., t. 3, p. 587). Selon Dauzat, Breteuil est de Brito (Brittus, nom d'homme gaulois)-oialo.
     Le Dictionnaire géographique de la France (Larousse, 1979) fait état de trois Breteuil, toutes localisés dans le nord : Yvelines, Oise et Eure. Un grand nombre de toponymes au radical -euil sont situés autour de Poitiers : Bonneuil, Iteuil, Mareuil, Jazeneuil, Nanteuil, Boisseuil et Chasseneuil. Proust est né à Auteuil. Le héros de sa première tentative romanesque s'appelait Jean Santeuil. Dans le roman, il y a les toponymes Argenteuil, Verneuil. Le radical -euil ne provient pas toujours de -ialos celte. Les noms du général de Beauserfeuil (beau-cerfeuil) et du président Toureuil n'auraient pas de rapport avec ce radical.
     Le radical -euil est rendu dans le midi par -eu(i)lh. Mme Simonnet, logeuse parisienne de Shimazaki (cf. billet 76), est née près de Limoges, à Vicq-sur-Breuilh. Ce Breuilh (brogilo « petit bois ») (Éric Vial, Les noms de villes et de villages, 1983, Belin, p. 52) ne vient pas non plus de -ialo. Venteuil ou Vendeuil seraient venus du composé celte vindo-oialo « clairière blanche, terre inculte » (ibid. p. 70).
     Vinteuil peut être de la même étymologie que Venteuil.

     À partir du moment où une amie de sa fille, très douée en musique mais de mauvaise réputation, vint habiter chez lui à Montjouvain, Vinteuil commença à éviter les personnes qu'il connaissait, et dépérit à vue d'œil. Les douleurs et chagrins qu'il souffrait à cause de sa fille à laquelle il vouait une sorte de culte eurent finalement raison de lui.
     Après son décès, ce fut Vinteuil dans un portrait qui regardait les ébats amoureux des deux filles sacrilèges. L'amie de Mlle Vinteuil cracha sur la photo. Le Narrateur, voyeur dans les buissons, était le seul témoin de cette scène de sadisme à Montjouvain.  (À suivre)