Philologie d'Orient et d'Occident (59)
                                      Le 07/09/2010, Tokyo     K.

 Nishiwaki Junzaburô et F. de Saussure
                        Le « visionnaire » Nishiwaki  (13)

      La lecture des Prolégomènes aux littératures anciennes (1948, billet 58) nous permet de constater le peu d'allusions aux œuvres homériques. Le poète qui avait clos la seconde partie (LE MONDE MODERNE) de ses Ambarvalia, par un morceau : L'Homme qui lit Homère (à la fin de la série des poèmes : Le Paradis perdu), n'a fait qu'une seule citation textuelle tirée de l'Iliade (vers 146-148 du chant 6), dans le second chapitre intitulé : la Fatalité et la ruine (la seconde section de la première division).

     - La génération des hommes est semblable à celle des feuilles. Le vent répand les feuilles sur la terre, et la forêt germe et en produit de nouvelles, et le temps du printemps arrive. C'est ainsi que la génération des hommes naît et s'éteint.
                                                               (Traduction Leconte de Lisle 1866).
     Cette unique citation d'Homère symbolise pourtant la fatalité du Visionnaire, thème principal des Prolégomènes.

     Le peu d'égards pour Homère est explicable sans doute par le fait que la thèse de Nishiwaki est une étude plutôt sociologique que linguistique du monde germanique (et non pas méditerranéen). Il n'aurait pu profiter que partiellement des enseignements d'Oxford, un des meilleurs centres des études classiques. Il a entrepris le travail à une douzaine d'années d'intervalle de son retour d'Angleterre, en se renseignant au Japon, surtout chez son disciple et collègue Kuriyagawa richement documenté dans la matière (cf. billet 57).

     Son champ d'investigations était animé par les langues classiques (latin et grec, Aristote : Ars Poetica en version latine), l'ancien germanique : vieil anglais, gaélique (celte), haut allemand, vieil irlandais, norois et langues romanes : français, italien et langue des troubadours. Nishiwaki était un véritable génie des langues. Comme langues de travail, il se servait de l'anglais, l'allemand et du français. Slave, arabe et sanskrit étaient absents de l'ouvrage. Tout en étant polyglotte, il n'était pas comparatiste professionnel.

     Ses livres consultés étaient pour la plupart en anglais, beaucoup en allemand. Pour la description de la société, des mœurs, de l'état d'esprit des hommes germaniques à l'époque romaine, il avait tout particulièrement recours à deux grands auteurs latins : Tacite (Germania) et Jules César (De Bello Gallico). On peut également citer plusieurs auteurs français du Moyen Âge : (Chanson de Roland), Marie de France, Wace (Roman de Brut), Chrétien de Troyes, Guillaume de Lorris et Jehan de Meung (Roman de la Rose), etc.
     Plusieurs auteurs français modernes linguistes, historiens et sociologues : B.-G Rolland d'Erceville (homme politique du XVIIIe siècle), Gaston Paris, Joseph Bédier, Léon Clédat, Alfred Jeanroy, Rémy de Gourmont, Albert Grenier, Fustel de Coulanges, Ferdinant Lot, Gustave Cohen, Gustave Lanson, Arsène Chassang, Jean-Jules Jusserand (écrivain diplomate : L'Epopée de Langland) et le sociologue et anthoropologue Lucien Lévy-Bruhl  (1857-1939) auquel je reviendrai prochainement.

     Avec le schéma de l'ouvrage (cf. billet 58) et cette liste d'auteurs consultés, on peut deviner quelle était en gros la teneur des Prolégomènes. Nishiwaki avait certes une connaissance approfondie de la phonétique historique de langues germaniques et romanes. Sa fréquentation des livres des comparatistes de langue allemande : les frères Grimm, Rudolf Thurneysen (1857-1940) ou Karl Vossler (1872-1949) en fait foi.

     Il semble ne pas avoir approché des travaux de certains comparatistes de l'école française : les grands absents sont Antoine Meillet (1866-1936) et surtout ses maîtres : Ferdinand de Saussure (1857-1913) et Michel Bréal (1832-1915). Le jeune Valéry (1871-1945) a salué l'Essai de sémantique (1897, Paris, Hachette) de ce dernier par la publication d'un bel éloge (Mercure de France XXV, janvier, 1898). Le livre de Bréal, qui confinait à la littérature, traduit en anglais, est devenu un classique dans la linguistique d'outre-Manche. 
     Le grand Saussure, suisse, après avoir achevé à Leipzig ses deux thèses (1879 et 1880), a quitté le milieu scientifique allemand où prévalait un certain rigorisme, qu'on peut assigner notamment à Karl Brugmann (1849-1919), Thurneysen ou Vossler, pour venir en France suivre les cours de Bréal et lui succéder à l'Ecole pratique des Hautes Etudes. 

    Nishiwaki, dont la poésie ne ressemble en rien à la linguistique de Saussure, aurait effleuré plus tard dans ses cours les théories linguistiques de Saussure. Je ne peux me retenir de relever certaines communautés d'idée entre leurs derniers travaux : anagrammes pour Saussure et comparaison des vocabulaires gréco-chinois pour Nishiwaki. Les deux travaux apparemment insignifiants n'ont-ils pas pour velléités d'établir de nouveaux codes de relation des images acoustiques (signifiants, cf. billet 1) ? Ne s'agit-il pas de l'ultime tentative de rénover la langue poétique ?      (A suivre)