Philologie d'Orient et d'Occident (413) Le 09/10/2018  Tokyo K.

Le genre grammatical (4) et ses conséquences (2)

L'accusatif indépendant et non subordonné

 

    Dans le billet précédent on a vu qu'en grec ancien, un nom neutre (soit au singulier soit au pluriel) ne se présentait jamais ou bien très rarement au nominatif. Le mot σκῆπτρον "sceptre" (singulier), ne se trouve dans l'Iliade qu'une seule fois au nominatif, alors que 15 occurrences de ce nom à l'accusatif; et dans l'Odyssée une seule fois également au nominatif contre 8 occurrences à l'accusatif.

      μή νύ τοι οὐ χραίσμῃ σκπτρον καὶ στέμμα θεοῖο· (Iliade, I-28)

      - que ne te porte secours ni sceptre ni bandelette du dieu -

   Dans cet exemple, la subjectivité du mot neutre skêptron pourrait ne pas sembler évidente pour le débutant, car le verbe χραισμέω (être utile, servir à + dat.) n'a pas l'air tout à fait intransitif mais offre plutôt l'apparence d'un impersonnel ayant besoin d'un complément oblique: skêptron

        ἕζετο κερδοσύνῃ, σκπτρον δέ οἱ ἔκπεσε χειρός. (Odyssée, XIV-31)

         - (Ulysse) s'assit par ruse, le sceptre lui tomba de la main -

   La traduction (le sceptre lui tomba de la main) est littérale. L'intransitivité du verbe ἔκπεσε (aor. de ἐκπίπτω "tomber, sortir") est claire. Mais quand on a deux substantifs sur la scène, Ulysse l'animé et sceptre l'inanimé, on veut établir une causalité d'actions entre les deux. C'est l'animé, actif, qui prend le dessus, l'inanimé, passif, ne s'animant pas. D'où notre traduction: (Ulysse) laissa tomber le bâton de sa main. Selon Robert Flacelière de l'édition de la Pléiade (1955): (il) laissa le bâton échapper de ses mains.

   Le sceptre, l'inanimé, s'adapte à Ulysse, l'animé qui est en position dominante dans la phrase. L'accusatif n'était cependant pas toujours en situation subordonnée.

    ναὶ μὰ τόδε σκπτρον, τὸ μὲν οὔ ποτε φύλλα καὶ ὄζους

    φύσει, ... (Iliade, I-234-235)

    - par ce sceptre, qui ne fera jamais pousser ni feuilles ni rameaux -

   Le syntagme adverbial: ναὶ μὰ "assurément, certes" n'exige comme complément aucun cas particulier: ni nominatif, ni accusatif ni vocatif. Ναὶ μὰ fonctionne ici comme un simple présentatif tel "certes, voilà". Alors, le syntagme nominal τόδε σκῆπτρον est-il au nominatif ou à l'accusatif ? Selon le Dictionnaire Bailly où ναὶ μὰ est toujours suivi par un accusatif: ναὶ μὰ θεόν (acc. de θεός "dieu"); ναὶ μὰ Δία (acc. de Ζεύς "Zeus"), τόδε σκῆπτρον est à l'accusatif. Mais s'il n'est pas régi par ναὶ μὰ, l'accusatif doit être sémantiquement et syntaxiquement indépendant. Quel est alors le sens propre à l'accusatif ?

   Dans son Essai de sémantique (Paris 1897), Michel Bréal, pour rendre compte du sens originel de l'accusatif en indo-européen, produit l'inscription d'une pierre milliaire de l'Italie méridionale: HINCE SVNT NOVCERIAM MEILIA L CAPVAM XXCIII (...)  "Les accusatifs Nouceriam, Capuam, (...), accompagnés chaque fois d'un chiffre, marquent la distance de la borne milliaire à ces villes. L'accusatif est donc employé ici comme cas du lieu vers lequel on se dirige." (Slatkine Reprints 1976, p. 227)

   L'accusatif signifie ici la direction vers laquelle on se dirige. D'où en latin: Romam eo "je vais à Rome", eo rus "je vais à la campagne"; en sanskrit: vanam gacchati "il / elle va dans la forêt"; en grec ancien: ἄστυ εἶμι "je vais en ville". Les verbes ire (eo) latin, gam (gacchati) sanskrit et εἶμι grec ne sont teints de rien de transitif. Ce n'est donc pas la force transitive du verbe qui appelle l'accusatif. L'accusatif indépendant se laisse approcher librement du verbe intransitif. La syntaxe est née de cette perpétuelle mise en équilibre entre le sujet et l'attribut.

   Il est intéressant de remarquer ici qu'à part Romam (féminin), les trois accusatifs: rus, vanam et astu, sont neutres. Avec la déclinaison sommaire propre aux nominaux neutres, tous les trois mots cumulent sous cette forme les deux fonctions: nominatif et accusatif. On voit que les mots inanimés (neutres) ne sont pas capables de se décliner pleinement. Songez que dans la langue hittite à deux genres: animé et inanimé (cf. billet 411), la moitié des nominaux étaient de l'inanimé (du neutre). Si ce genre grammatical, sobre de flexions, l'avait emporté en indo-européen sur l'autre plus productif, c'est-à-dire, sur le genre transformé plus tard en masculin et en féminin, au lieu d'y être assimilé, le profil de bien des langues d'Occident aurait pu ressembler à celui d'une langue de l'Extrême-Orient. (À suivre)