Philologie d'Orient et d'Occident (411) Le 11/09/2018  Tokyo K.

Le genre grammatical (2) et ses fluctuations

 

   Il nous est pratiquement impossible de concevoir le critère de classement des anciens Indo-Européens qui divisaient des noms des choses en deux catégories: animée (= non-neutre) et inanimée (= neutre) (cf. billet 410). La terminologie (animé et inanimé) employée dans notre grammaire hittite (celle de Matsumoto Katsumi) rappelle vaguement où en était ce qui avait fondé au début la distinction entre les noms. La catégorisation aurait été faite pour distinguer deux sortes de noms: ceux d'action ou d'intérêt, fortement impliqués dans la vie des Anciens et tous les autres, indifférents.

    Lorsque le non-neutre s'est scindé en deux genres: masculin et féminin, au stade des langues anciennes classiques (sanskrit, grec, latin, gotique etc.), le bien-fondé du genre neutre et de l'opposition entre neutre et non neutre était presque entièrement oublié. «L'origine du genre indo-européen a toujours fasciné les chercheurs, mais la plupart d'idées sur la question sont nécessairement très spéculatives.» (A.-L. Sihler, New Comparative Grammar of Greek and Latin, Oxford Univ. 1995, p. 245, tr. K.)

   On remarque toutefois que la dénomination par paire masculin / féminin, ne tenant pas toujours à la différence naturelle ni à l'idée du couple, aurait pu être rendue aussi bien par 1 et 2 que A et B. Le nom féminin, différent du masculin et du neutre, y aurait plutôt été subordonné: (skr.) sakhi "ami"/ sakhī "amie"; ξένος "étranger" / ξένη "étrangère". C'était donc le masculin (= catégorie 1 / groupe A) qui représentait prioritairement le genre animé archaïque. Mais il s'agit d'une question de morpho-syntaxe. L'idée du genre féminin était assez éloignée de la féminité biologique.

   Personne ne peut arguer de la féminité de la lune ni de la masculinité du soleil. Dans une autre langue indo-européenne, la lune se dit der Mond (m.), le soleil die Sonne (f.). Pourvu de trois genres grammaticaux, l'anglais s'en est tôt débarrassé.

   Dans la plupart des langues asiatiques (dont le japonais), la grammaticalisation du genre n'aurait pas abouti. Là, c'est plutôt la catégorie du neutre (qui est, en français, intégrée dans le masculin) qui a fini par prévaloir. On reviendra plus tard sur ce sujet. 

   « Le genre n'est pas aujourd'hui une catégorie logique: si vache s'oppose à taureau, il n'y a aucune raison pour que table soit féminin et tableau masculin.» (Ferdinand Brunot et Charles Bruneau, Précis de la Grammaire Historique de la langue française, Masson et Cie, 1961, p. 195)

   En français donc, le genre d'un mot, sans être plus motivé logiquement, est-il fixé une fois pour toutes? Le mot fourmi, du lat. formica f. se dit la fourmi. Tous les anciens petits écoliers français qui pouvaient réciter la première fable de La Fontaine (XVIIe siècle): La Cigale et la Fourmi, se souviennent aussi d'un distique d'une autre fable: Dame Fourmi trouva le ciron trop petit, Se croyant, pour elle, un colosse (La Besace).

   Or, le Dictionnaire du français médiéval de Takeshi Matsumura (Les Belles-Lettres 2015) fait voir qu'autrefois, le mot se répartissait entre deux genres: au masculin formi, fromi, fremi, formïon, fremïon; au féminin formie, formille; au m(f) formiz, fromiz, fremiz. Dans le Sud de France, le mot fourmi n'était non plus féminin par principe. Louis Alibert donne dans son grand Dictionnaire occitan-français (Toulouse, I.E.O, 1965): formic au masculin et formiga au féminin. Simin Palay (Dictionnaire du béarnais et du gascon modernes [1932-34], CNRS, 1961): hourmic, hourmit, arroumìc au masculin; hourmigue, arroumigue au féminin (formica > fromiga [métathèse for-/fro-] > hromiga > romiga [f->h- et perte de h-] > arromiga [r- > arr- ] cf. Kudo, Lo Gascon modèrne, Tokyo 1988, p. 96-97). Yves Lavalade, lexicologue moderne, produit dans son Dictionnaire Français / Occitan (Pulim, 1997) deux féminins: la fermic et la furmic.

   Brunot et Bruneau écrivent à ce sujet: «Fourmi avait un masculin et un féminin; l'on distinguait le fourmi et la fourmie: nous avons conservé la forme masculine et le genre féminin » (ibid.). Voilà une solution bien équilibrée !

   On peut constater l'inanité des débats actuels sur le genre grammatical. L'identité française réside dans l'acquisition de la langue. Ça fait du bien de se creuser la tête à l'école pourquoi l'auto, la dot, la bru sont, malgré l'allure, au féminin, et le lièvre, l'incendie, le gendre au masculin, et de savoir que le masculin avait fini par intégrer dans son genre bien des mots neutres. Le genre grammatical n'a, dans nombre de noms, rien à voir avec le sexe biologique. (À suivre)