Philologie d'Orient et d'Occident (414) Le 23/10/2018  Tokyo K.

Le genre grammatical (5) et ses conséquences (3)

La souplesse de l'accusatif neutre

 

   Nous avons vu dans le billet précédent qu'en grec homérique, le nom neutre dont la déclinaison est sommaire (les deux cas nominatif et accusatif sont identiques au singulier, au duel et au pluriel) se mettait rarement au nominatif (ainsi qu'au génitif). Sa flexion habituelle était pour le cas de l'accusatif dont la fonction était en principe de montrer une direction ou un but. Or l'accusatif, tant au genre inanimé (neutre) qu'à l'animé (masculin, féminin), présente dans la langue homérique une souplesse extraordinaire.

   Le mot féminin de βοὴν "cri (de guerre)" de βοὴν ἀγαθός "bon pour (pousser) le cri", épithète de Ménélas, est un accusatif dit "de relation". Il en est de même du mot masculin au pluriel: πόδας dans πόδας ὠκύς "aux pieds agiles", épithète ordinairement usitée pour Achille, guerrier le plus vaillant des Achéens. En fait, la traduction littérale de l'épithète est "agile quant aux pieds". Le mot ὠκύς, adjectif masculin singulier ne qualifie pas les "pieds" (πόδας) mais Achille ici absent. Les deux noms (βοὴν, πόδας) à l'accusatif ne signifient ni l'un ni l'autre une direction ou un but vers lequel on se dirige, mais, un rapport de causalité entre le nom et l'épithète.

   Pour la relation entre deux segments du syntagme adjectival, une autre occurrence de l'épithète d'Achille est plus éclairante: ἐλθεῖν εἰς Ἀχιλῆα πόδας ταχύν "aller vers (la tente d')Achille agile aux pieds" (Iliade. XVII-709). Il est évident que, ταχύν (nom. ταχύς), accusatif singulier, qualifie non pas πόδας mais Ἀχιλῆα mis à l'accusatif.

   Or, le mot au pluriel accusatif πόδας peut être coordonné, au lieu d'un autre nom, avec un verbe qui est dépourvu, en principe, de forme casuelle, personnelle et générique.

... υἱὸς ἀμείνων / παντοίας ἀρετάς, ἠμὲν πόδας ἠδὲ μάχεσθαι, "... fils meilleur / en toutes les qualités, et à pied et à combattre" (Iliade. XV 641-642)

   Πόδας (pluriel de ποῦς "pied") est compris pour "(la rapidité de ses) pieds", alors que ce nom est ici coordonné avec un verbe à l'infinitif qui est indéclinable, μάχεσθαι.

   Si la bonne prosodie le permet, le segment (ἠμὲν πόδας ἠδὲ μάχεσθαι) pourrait se dire en construction plus équilibrée: ἠμὲν πόδας ἠδὲ μάχην (μάχεσθαι "combattre" ~ μάχην "combat") ou ἠμὲν θέειν ἠδὲ μάχεσθαι (πόδας "pieds" ~ θέειν "courir"). D'où deux conclusions: l'infinitif peut permuter avec un substantif; le cas de cet infinitif, s'interpréter comme un accusatif.

   L'Odyssée abonde en vers délicats à analyser dont celui-ci:

   ... ἀνίη καὶ τὸ φυλλάσσειν / πάννυχον ἐγρήσσοντα, ... (XX 52-53)

   Victor Bérard traduit la parole bienveillante d'Athéna adressée à Ulysse en difficulté: rester toute la nuit aux aguets, sans dormir, c'est encore une gêne (Bibliothèque de la Pléiade, 1955). Pierre Chantraine: c'est là une gêne de veiller toute la nuit sans dormir (Grammaire homérique, t. II,  1981, p. 305)

   La traduction littérale de l'auteur de ce billet: C'est une gêne (ἀνίη) aussi (καὶ) de veiller (τὸ φυλλάσσειν) toute la nuit (πάννυχον) pour qui ne dort pas (ἐγρήσσοντα).

   P. Chantraine explique la composition article neutre + infinitif (τὸ φυλλάσσειν), comme une amorce de la syntaxe qui allait prévaloir. D'ailleurs, la construction article neutre + mots autres que noms (surtout, adverbes, prépositions) se rencontre déjà partout dans Homère: τὸ πρίν (Iliade, V, 54), τὸ πάρος (ibid. XVII, 720); τὸ πρόσθεν, τὸ πάροιθεν, τὸ πρῶτον, τὰ πρῶτα, etc. Puisqu'il n'y en a en l'occurrence que deux: nominatif et accusatif, quel est le régime casuel de ces articles neutres τὸ et τὰ ?

   Les auteurs du site Chicago Homer (http://homer.library.northwestern.edu/) disent de (τὸ) (τὸ φυλλάσσειν) qu'il s'agit de l'article neutre singulier, accusatif, alors que le mot ἀνίη est nominatif singulier féminin. Cela signifie: le syntagme nominal τὸ φυλλάσσειν, accusatif, fonctionne comme sujet de l'attribut nominatif ἀνίη.

   Une observation de P. Chantraine: ... lorsque le régime était au neutre, l'accusatif était volontiers employé là où l'on pourrait attendre un autre cas. Cette tendance doit remonter à l'indo-européen et s'observe, par exemple, dans un tour comme latin id gaudeo (id [acc. du pronom démonstratif neutre is "cela"], ibid. p. 49). Ressemblance étonnante avec syntagme japonais: so(-re) ureshi(-i)  (so-re: particule démonstrative neutre sans cas; ureshi-i "je m'en réjouis") (À suivre)