Philologie d'Orient et d'Occident (391)

                                                         Le 05/12/2017    Tokyo   K.

De la négation (2)

L'origine affirmative du négatif grec ο(2)

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Roses de Bologne par Misao Wada (cousu main)

   Dans le dernier billet (390), le sens non pas négatif mais disjonctif "autrement, d'une autre manière" attribué au mycénien o-u aurait dû surprendre un peu le lecteur averti. L'auteur de ces lignes se devra donc de s'expliquer au moyen de son petit article publié il y a une vingtaine d'années dans le numéro I de "Tôzai" 東西 (Orient et Occident, Limoges, Pulim, 1996). Tout en résumant une partie de l'article intitulé "Une origine de la négation", on essaie de se rendre compte de la façon dont le négatif grec οὐ pouvait signifier "autrement".

   Dans les tablettes d'argile dites mycéniennes, il y a deux systèmes syllabiques gravés dont l'un, dit depuis lors linéaire B, s'est révélé écrit en grec archaïque. On a vu ensuite que les documents ainsi obtenus concernaient non pas, comme on le supposait en l'occurrence, la politique, l'histoire, les mythes ou quelques légendes du pays mais uniquement la vie économique du royaume.

   [o-u-di-do-si] est une des formules qui se disent pour les contribuables qui "ne donnent pas" (ou didonsi = ou didousi) leur impôt (Michael Ventris & John Chadwick, Documents in Mycenaean Greek, Cambridge Univ. Press 1956). Le négatif οὐ est utilisé dans une autre formule à la voix moyenne: [o-u-di-do-to] (ou didontoi = ou didoto). Ici, on ne sait pas exactement si c'est une expression quasi identique à [o-u-di-do-si] ou une autre, employée au passif, c'est-à-dire, "they are not given" (on ne leur donne pas). Dans ce cas dernier, il ne s'agit pas de ceux qui "ne paient pas" mais de ceux à qui on ne distribue pas (de matériaux à ouvrer). Le sujet du verbe peut se transformer en son complément. 

   L'époque mycénienne est celle où se sont déroulés les événements chantés par Homère. Or l'aède ne dit mot de l'écriture, moyen de notation, ni de la monnaie, moyen d'échange. Le transfert de valeurs se faisait normalement par dons ou par trocs. Faute de monnaie courante, on aurait dû payer les impôts en nature. Ce qui tenait lieu de monnaie était principalement le blé, l'orge, la laine, l'huile d'olive, les chèvres, le vin, la toile etc., tous produits plus ou moins directs de la nature.

   Les contribuables s'organisaient par groupes de métiers. Parmi les groupes qui ne paient pas (o-u-di-do-si), le plus important est celui des ka-ke-we, c'est-à-dire, khalkêwes "ouvriers en cuivre, forgerons". Les deux déchiffreurs du linéaire B, Michael Ventris et John Chadwick, imaginent que le non-paiement d'impôts chez le groupe de forgerons s'expliquerait en partie par une réduction officielle d'impôt dont aurait bénéficié le groupe de forgerons (ibid, p. 292).

    En pareil cas, convient-il de dire "ils ne donnent pas", alors qu'ils ont droit à une réduction officielle ? Cet allégement des impôts était sûrement contrebalancé par leur autre travail dûment exercé ailleurs que dans leur atelier. Ils ont d'abord payé non pas en produits naturels tels que blé, vin, laine, tissu etc., mais en métaux travaillés. S'il leur arrive de manquer de quoi travailler (o-u-di-do-to), ils vont sans doute travailler ailleurs, dans un atelier commun, officiel.  Ils doivent s'acquitter ainsi de leurs contributions. Ce n'est pas qu'ils ne donnent pas, mais ils donnent d'une autre façon.

   Éminent spécialiste japonais de la civilisation mycénienne, Hidemichi Ôta (1918-) a étudié la liberté sociale en rapport avec le système tributaire mycénien qui s'établissait entre le roi et les petites communes (Mikêne-shakaï Hôkai-ki-no Kenkyû, Étude de l'époque des effondrements de la société mycénienne, Tokyo, Iwanami, 1968, chapitre III, sous-titre: le système tributaire et la liberté, p. 246-247). Il explique pour la formule utilisée dans les cas de réduction partielle d'impôts qu'il ne semble pas y avoir de différence substantielle entre la formule ou didonsi et le mot eleutheros "libre, affranchi (d'impôts)".

   Selon Ôta, la réduction d'impôts (ou didousi) aurait été effectuée en contrepartie des travaux occasionnels exécutés en réponse à une mobilisation adressée surtout aux groupes des forgerons. Le royaume était menacé, on avait un besoin pressant des forgerons pour fabriquer des armes. Les tablettes de la dernière année ont subsisté plus de trois mille ans. Les incendies occasionnés au moment des effondrements du royaume les ont préservées, cuites. (À suivre)