Philologie d'Orient et d'Occident (392)

                                              Le 19/12/2017    Tokyo   K.

De la négation (3)

Un chirurgien plastique et la négation africaine

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Papaye par Misao Wada (cousu main)

   Originaire du Cantal, un des rares départements dont le nom ne vient pas d'une rivière de son territoire (Cantal: nom d'un massif volcanique de l'Auvergne), Jean-Marie Servant (1947-2016, billet 341, 389) commença des études de médecine à Poitiers en 1966. L'époque coïncidait au moment où l'auteur de ces lignes s'est rendu pour la première fois en France dans la capitale poitevine.

    Pour ses dix-huit ans à peine, c'était déjà un petit sumo, mesurant plus d'un mètre quatre-vingts et pesant sans doute quatre-vingt-dix kilos. Autour de lui et d'une famille vietnamienne (cf. billet 379), il s'est vite formé un petit groupe de carabins dont faisait partie accessoirement l'auteur de ce billet. Jean-Marie, ayant été sportif, ne l'était plus. Lycéen, il se serait beaucoup entraîné au judo. Il était alors encore capable de se mesurer avec un judoka japonais sur la plage de St-Georges-de-Didonne, dans les environs de la banlieue de Royan, où se trouvait et se trouve encore la villa des parents de Bernard Robert, un des membres de la bande.

   Calme, souriant et doux, le géant Jean-Marie ne se donnait pas des airs de travailleur acharné. Il était plutôt amateur passionné de télé. Pourtant doté d'une mémoire extraordinaire (il disait que l'étude de la médecine consistait dans la faculté de la mémoire), il ne s'est guère donné de mal pour passer les concours successifs dans la suite de ses études. Dès la deuxième année, il est allé à Paris, laissant ses amis à Poitiers.  

   Dans les années 1970, établi comme chirurgien plastique à l'hôpital Saint Louis à Paris, il s'est rendu à Tokyo, à l'université Shôwa, pour faire un stage avec le professeur Takuya Onizuka, initiateur au Japon de la chirurgie plastique, qu'il continuait d'admirer. L'auteur de ce billet, l'ayant perdu de vue, n'était pas au courant de son passage à Tokyo.

   En 1986, nous nous sommes rencontrés tous les deux, à Paris, dans le XVe arrondissement. Désormais très au fait de bien des choses du Japon, il avait même lu le Dit de Genji, roman-fleuve écrit début du XIe siècle par une courtisane.

   Dans la conversation passant comme à sa façon habituelle un peu du coq-à-l'âne, il a parlé du mode de discussion qui se pratiquait entre les médecins stagiaires africains (des Maliens et Nigériens, pour la plupart) qui venaient travailler régulièrement sous sa direction à l'Hôpital Saint Louis. 

   Selon lui, leur discussion se déroulait dans leur langue (en bambara), sans recourir à la négation. Le procédé consiste, comme dans la tradition du palabre, à répéter presque mot pour mot chaque argument de l'interlocuteur. Répéter, c'est avouer d'abord que l'on admet l'opinion de l'autre. Mais, l'attention est toujours portée, des deux côtés, sur de petites différences qu'il pourrait y avoir entre ce que l'un dit et ce que l'autre répète. L'essentiel de la discussion se focalise justement sur cette série de petites différences. C'est là que réside la divergence d'opinions des deux antagonistes. Ces répétitions mutuelles se perpétuent longuement, à loisir, avant d'aboutir à une conclusion.

   Une discussion se compose donc, en bambara, de multiples affirmations qui peuvent différer légèrement les unes des autres. La différence de vue se présente alors sous un aspect doux, anodin, guère péremptoire. Jamais ici ne s'impose la négation tranchante, radicale. L'important, c'est de se rendre compte de ces légères différences entre plusieurs répétitions. Et les deux opinions, à force d'être répétées, convergent finalement sur un point.

   Jean-Marie n'est pas linguiste. Il est inimaginable qu'il y ait une langue qui soit totalement privée de moyens de la négation. Mais cet exemple montre combien la discussion (ainsi que la langue) peut, sans tomber par là dans le verbiage ou l'écholalie, se passer de négation catégorique. Ce mode de discussion a pourtant des inconvénients évidents: il faut du temps. Mais cette nécessité est largement compensée par le fait qu'on peut espérer établir un accord presque idéal entre deux opposants. Ainsi, la culture bambara nous apprend, à nous autres modernes pressés, que la langue peut être dépourvue de négation.

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   Dans ses actions auprès de Médecins du Monde où il a montré son sublime talent et sa générosité exceptionnelle, Jean-Marie s'est intéressé tout particulièrement au monde africain. Restait-il impressionné par cette absence apparente de négation dans les formes traditionnelles de discussion? (À suivre)