Philologie d'Orient et d'Occident (367)

                                         Le 10/01/2017    Tokyo   K.

Quatre mots dialectaux de Bardèche (1)

                                        (cf. https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-01424926)

Biaude, comporte, cargolade, ouillade

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Quatre citrouilles du jardin: Misao Wada (cousu main)

 

   Takeshi Matsumura, auteur du Dictionnaire du français médiéval (Les Belles Lettres 2015, cf. billet 361) et lauréat du grand prix de la Francophonie 2016 de l'Académie Française, m'a fait part d'un petit passage des Souvenirs de Maurice Bardèche (cf. http://www.lexpress.fr/informations/tres-occupes_605099.html), qui aurait connu une petite Zourabichvili (1929 -), d'une famille notable de Géorgie, l'actuelle Hélène Carrère d'Encausse, secrétaire perpétuel de l'Académie Française, qui a remis le prix à notre lexicographe début décembre dernier dans une salle de l'Institut de France.  

   Mon propos n'est pas ici d'éclaircir la nature des liens qui existaient entre la famille Zourabichvili et la famille Bardèche mais tout simplement de réfléchir sur les quatre mots dialectaux mis en scène par le polémiste engagé à l'extrême droite: biaude du Berry, son pays, trois autres: comporte; cargolade; ouillade, du Roussillon où Bardèche avait passé ses vacances avec sa femme Suzanne et son beau-frère Robert Brasillach.

   Voici la signification des quatre mots soulignés par Bardèche, rendue par Grand dictionnaire encyclopédique Larousse 1982 - abréviation GDEL et Dictionnaire du français médiéval Matsumura 2015 - abréviation DFMM.

   *biaude: n. f. (fém. de bliaud) Techn. et Trad. pop. Syn. de BLOUSE (GDEL). Il s'agit du vêtement bouffant de paysan, que Bardèche, lycéen, aurait portée à Bourges.

     blïaut: s. m., tunique ajustée (pour les hommes), - tunique à manche, serrée à la taille par une ceinture (pour les femmes) (DFMM)

   *comporte: n. f. (languedocien comporta; du lat. comportare, porter ensemble). Récipient en bois servant à emporter la vendange hors de la vigne, généralement porté par deux hommes (GDEL). « Cuve de bois cerclée de fer servant au transport des raisins au moment des vendanges » (Bardèche cité par Matsumura).

   *cargolade:«mets fait d’escargots grillés en plein air sur de la braise, traditionnellement accompagnés de tartines d’aïoli» (Bardèche cité par Matsumura)

   *ouillade: n. f.  «soupe aux choux, au lard et aux légumes» (Bardèche cité par Matsumura)  ouillat: n. m. (dér. rég. de oille; du lat. olla, marmite): soupe préparée dans un poêlon en terre (ouille) avec graisse, oignons hachés, ail, bouquet garni et bouillon de haricots, de pois secs ou de fèves; (Cuisine béarnaise) (GDEL)

   L'étymologie des deux mots: comporte et ouillade, est facile à deviner dans les notes du GDEL. Les deux viennent du latin: comporte du verbe comportare "porter ensemble" et ouillade du substantif olla "pot de terre, marmite". On voit aussi aisément que cargolade n'est que forme tronquée (es)cargolade. Je renvoie à un prochain billet l'examen de biaude dont l'étymologie serait obscure et qui résiste bien à mon petit essai d'interprétation.

   Le mot (es)cargolade m’a aussitôt rappelé un mets que j'ai vu préparer, un été que j'ai passé à l'île de Ré, et qu'on y appelait aiglade (églade ; éclade): mets de moules grillées au feu de feuilles de pin.

   La préparation du mets est la suivante: on ramasse d'abord une grande quantité de moules, toujours abondantes aux rivages mouillés de l'île aux marées importantes. On part ensuite chercher dans un bois de pins des aiguilles de pin qui jonchent le sol, bien sèches. Le soir venu, on arrange les moules ramassées sur un terrain soigneusement nivelé avant qu'on les couvre d'une grande plaque de tôle de fer-blanc: 2 mètres carrés. On dispose dessus les aiguilles de pin, en un énorme monceau en forme de pyramide. Il ne reste qu'à enflammer cela. Les feuilles de pin, en se consumant, font des moules sous la tôle un mets savoureux et parfumé.

   Pour l'étymologie du mot aiglade (cf. occ. salada "salade" < salat "salé" < salar "saler" < sal "sel"), qui m'a longtemps intrigué, Takeshi Matsumura m'a donné quelques informations par courriel: l'étymologie de aiglade, éclade, églade ne semble pas assurée. On a une leçon de Höfler et Rézeau (Manfred Höfler et Pierre Rézeau, Variétés géographiques du français. L'Art culinaire, Paris, Klincksieck, 1997, p. 78), selon laquelle, si le mot est lié avec le verbe egya (poitevin-saintongeais) "répartir, arranger, disposer" il pourra remonter au latin aequare «aplanir, niveler, égaliser».

   Mon lecteur francophone, même si vous n'êtes pas attentif, vous ne manquerez pas de remarquer que la clé de l'étymologie de "aiglade" n'est pas dans le menu mais dans sa préparation. (À suivre)