Philologie d'Orient et d'Occident (Hors-série)

La naissance d'une langue nationale   Réflexions politico-linguistiques sur les Serments de Strasbourg (1)      Le 06/09  2016  Tokyo    Susumu KUDO

 

   Cet article est extrait des Mélanges de langue et de Littérature occitanes en hommage à Pierre Bec, Professeur émérite de l'université de Poitiers, Directeur honoraire du Centre d'Études Supérieures de Civilisation Médiévale, publiés en 1991 par ses amis, ses collègues, ses élèves. Poitiers C.É.S.C.M.

 

   Constitué d'un petit nombre de lignes[1], le texte des Serments de Strasbourg est particulièrement important.

   À la suite de nombreux autres érudits[2], Pierre Bec a bien montré combien il était difficile d'identifier avec exactitude le dialecte choisi pour la rédaction de cette pièce capitale: «le premier texte écrit est un document de caractère juridique, au style formulaire et fortement latinisé. Les Serments de Strasbourg (842) n'en constituent pas moins le plus vénérable document roman. C'est d'ailleurs à peu près tout ce qu'on peut dire, d'un point de vue philologique, car le dialecte en est très difficilement localisable. Les hypothèses émises sont en effet aussi abondantes que contradictoire puisqu'on hésite entre des dialectes (et même des langues) aussi dissemblables que le picard, le lorrain, le franco-provençal, le poitevin et l'occitan, pour supposer, en dernière hypothèses, une sorte de pré-français ou de roman commun artificiels ...»[3]

   Aussi à l'analyse purement philologique peut-on être tenté d'associer une réflexion dans laquelle considérations politiques et éléments linguistiques se mêleront intimement.

   «Quelles langues parlaient les souverains carolingiens?», se demanda naguère Ferdinand Lot. Cette question, Paul Zumthor la reprend dans son livre sur Charles le Chauve[4] et il essaie d'y répondre avec précision. Charlemagne, qui aimait beaucoup le dialecte germanique dans lequel il avait été élevé et dont il était nourri, s'en servait quotidiennement, ce qui ne l'empêcha pas de s'intéresser plus tard, mais d'une manière assidue, au latin et de faire de grands efforts pour l'apprendre. Son fils, Louis le Pieux, né en Aquitaine, en Chasseneuil, près de Poitiers, était parfaitement bilingue : il parlait germanique et gallo-roman. Des trois fils de Louis le Pieux qui intervinrent dans le partage de l'Empire, Lothaire, l'aîné, qui, dans sa vieillesse, se retira près de Trèves en Allemagne, connaissait le germanique en même temps que le roman d'Italie, encore très proche du latin populaire. Louis le Germanique, quant à lui, «semble n'avoir été qu'un peu frotté de gallo-roman»[5], tandis que Charles, le cadet, en dehors d'une bonne connaissance du latin, pouvait avoir quelques rudiments de grec. P. Zumthor estime que c'est lui qui «fut sans doute le premier roi qui parla principalement le gallo-roman septentrional, ancêtre du français (...), encore que le germanique soit resté de tradition dans la dynastie»[6]

   Pour trouver le premier roi de France qui n'ait plus su parler le germanique, langue de tradition des rois carolingiens, il faut attendre, d'après Ferdinand Brunot[7], l'avènement, en 987, d'Hugues Capet, dont l'élection au trône par les Grands marqua un changement de dynastie.

   Il est donc impensable que ce soit une autre langue que le germanique qui ait été employée non seulement entre Louis et Charles à Strasbourg en 842, mais encore entre eux et leur frère aîné Lothaire à Verdun, l'année suivante.

   Alors pourquoi donc les Serments n'ont-ils pas été prêtés seulement en germanique, mais en deux langues différentes ? Et pourquoi le gallo-roman, au lieu du latin, auquel il eût été si naturel de recourir, a-t-il été utilisé à cette occasion ? Ce mystère a retenu l'attention de plusieurs savants, dont Renée Balibar: «Comment le parler des serfs et des vaincus en Gaule par les Francs a-t-il pu passer dans la bouche d'un petit-fils de Charlemagne au lieu de la langue familiale tudesque[8]. (À suivre)

 

 

 



[1] Quatre dans l'édition de Karl Bartsch, Chrestomathie de l'Ancien Français, 12e éd., Leipzig, 1920, p. 3; cinq dans la présentation de P. Bec, Manuel pratique de philologie romane, t. II, Paris, 1971, p. 39.

[2] Voir, par ex., P. Bec, op. cit., p. 39; - Ch. Camproux, Les Langues Romanes, 2e éd., Paris, 1979, p. 69-70.

[3] P. BEC, op. cit., p. 39

[4] Charles le Chauve, Paris, Tallandier, 1981

[5] P. Zumthor, op. cit., p. 91.

[6] Loc. cit.

[7] Histoire de la Langue Française, t. I, Paris, 1905, p. 58.

[8] Institution du français, Paris, 1985, p. 24.