Philologie d'Orient et d'Occident (21)  Le 27/04/2010, Tokyo K.

Quand on se représente la phonologie du proto-chinois

(i = i antérieur, ı = i central, ŋ = ng = g nasal)

     D'après ce que nous enseigne le dictionnaire du Dr Tôdô, le groupe vocalique im-bo 韻母 du mot ŋıag 魚 (forme de l'époque du Shī-jīng), par exemple, se présente en: -ıag. Cette unité qui appartient au groupe vocalique -ag est donc composée des trois éléments suivants: -ı- d'intervention (semi-voyelle), -a- voyelle de noyau et -g final.
     Nous nous intéressons tout particulièrement ici aux « voyelles de noyau », car les six voyelles e, ə, a, ɔ, o, u (cf. billet 19) sont les noyaux autour desquels ont été constituées une trentaine de catégories vocaliques primitives du chinois. C'est l'état phonologique du chinois poétique antérieur au VIIe siècle avant J.-C.
     Qu'en aurait-il été encore plus avant, c'est-à-dire à l'époque où les humains de l'est et de l'ouest parcouraient le continent en tous sens, librement, sans frontière autre que naturelle ? N'y a-t-il pas de moyen de le savoir ou, du moins, de l'imaginer ?

     Nous avons déjà dit dans le billet 19 que, dans la prosodie ancienne du chinois, un seul groupe vocalique pouvait contenir une dizaine de variantes: « -uan, -ăn, -uăn, -aen, -uaen, -ian, -ıan (i central), -iuan, -ıuan, étaient regroupés dans une seule et même catégorie vocalique -an ». Cela veut dire qu'en phonologie prosodique, les sous-groupes -uan, -ăn, -uăn, -aen, -uaen, -ian, -ıan, -iuan, -ıuan et -an étaient catalogués dans un seul groupe -An.
     La notation A est ici conviée à représenter non seulement un simple [a] mais d'autres unités composées de plusieurs voyelles dont le facteur commun est la voyelle a. Dans la langue poétique de chinois archaïque, l'entité -An pouvait se diversifier en plusieurs groupes vocaliques, tout en gardant l'unificateur commun qu'était a.
   Le Dr Tôdô pense que l'absence de voyelles d'intervention (i ou u: semi-voyelles) dans un groupe vocalique tient au caractère archaïque des rimes (p.1598). La palatalisation (yô-on 拗音 en japonais) était un phénomène tardif.
    Ainsi, nous croyons pouvoir supposer, dans l'ancien chinois antérieur au Shī-jīng, l'existence d'entités vocaliques virtuelles, telles que -Ak, -Ar par exemple: -Ak pour -ak, -uak, -ăk, -uăk, -ıak, -ıuak, -ıăk, -iăk ; -Ar pour -ar, -uar, -ăr, -uăr, -ıăr, -ıar, -iar, -ıuar, -iuar, tous ces sous-groupes dont la valeur phonétiquement réelle est établie par l'examen minutieux des docteurs en kanji (p.1595 sq. du dictionnaire Tôdô).

    Nous avons déjà dit également que les éléments vocaliques: ı, i, u étaient des voyelles d'intervention, des semi-voyelles. L'écart phonologique entre ı et i était minime. Pour les finales consonantiques, les nasales: m, n, ŋ  sont persistantes, tandis qu'il y en a beaucoup qui n'étaient pas, au départ, des phonèmes distincts: nıag « femme » et niak « jeune » se ramenaient au même « toi ». Le r de ŋar « moi » était caduc, car il a vite perdu son identité ( > ŋa).
     Ce qui compte phonologiquement dans un groupe vocalique, ce sont les six voyelles de noyau: e, ə, a, ɔ, o, u. Les deux voyelles ɔ (o ouvert) et o ramenées au seul o, on n'en compterait que quatre authentiques, u étant une semi-voyelle: e, ə, a, o. Ce vocalisme nous rapproche sensiblement de celui de l'indo-européen (trois voyelles supposées: a, i, u) et de l'ancien japonais (trois également: a, i, u, selon le Dr Katsumi Matsumoto, Kodai-Nihongo-Boïn-ron, « Le vocalisme en ancien japonais », 1995, Tokyo, Hitsuji-Shobô, p. 88).

(A suivre)