Philologie d'Orient et d'Occident (454) le 05/05, 20 Tokyo K.        

   Discussion en ligne et possibilité de la lecture homérique (1)

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Jardin du temple Jôsenji (Shibuya, Tokyo Photo par K. avril 2020)

   Nous avons organisé un petit groupe de lecture homérique en 1983, l'année suivant le décès du poète Nishiwaki Junzaburô (cf. du billet 47 au billet 67), plusieurs fois pressenti pour le prix Nobel de littérature (de 1968 à 1978) et grand lecteur des œuvres homériques. Nous voulions perpétuer le souvenir de son travail sur Homère. Nous étions au début une quinzaine, formant alors un grand groupe de la Faculté.

   Au fur et à mesure des activités que nous avons entreprises, nous nous sommes plus occupés du texte homérique que de la mémoire du poète. Nous nous sommes maintenant considérablement éloignés du grand lecteur des classiques d'occident, quoique nous nous souvenions de lui au cours des discussions. La compréhension du grec homérique des membres, la plupart venus de l'école biblique, n'était pas au niveau souhaité. Nous avons perdu la moitié des premiers adhérents du groupe. Néanmoins, nous avons continué, pendant près de quarante ans. Les premiers membres sont tous dispersés, sauf K, qui est l'auteur de ces billets.

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   Survient la maladie Covid-19 qui fait partout ravage dans le monde. Les écoles ainsi que les universités fermées en ce moment ont renvoyé la reprise d'activités scolaires aux calendes grecques. La discussion ne se fait que par la prétérition, modalité permettant de "voir le passé (et le futur) par allusions". Notre gouvernement, maladroit au début de la crise, ne pouvait agir, comme la Chine, la Corée ainsi que Taiwan qui ont  brillamment réussi à se maintenir en maîtrisant la situation causée par la première vague de l'épidémie. Dans notre pays, on n'est bien conscient ni du passé ni du futur. Dans cette déconfiture politique, comment rasseoir les bases de nos recherches?

    Bien avant que la maladie se répande presque dans le monde entier, nous avions imaginé un moyen de continuer notre activité par l'Internet, non pas dans des échanges à deux mais par la discussion entre plusieurs membres du groupe. Bien arriérés par rapport aux autres pays, nous ne connaissions ni Zoom, ni Team, applications sans doute pour arriver à notre fin. Nous n'avons plus confiance dans notre gouvernement qui ne cesse de répéter, avec ses équipes de spécialistes médicaux, "confinons-nous" pour retrouver l'ancien monde avec les écoles et les universités d'avant.

   L'auteur de ce billet, du moins, croit que notre société sera modifiée très profondément (cf. billet 452, "le monde ne sera jamais plus comme avant, il sera tout nouveau, diamétralement différent de l'ancien. Nous devons profiter de cette période de transition, pour créer, sans contamination ni confinement, une merveille toute pure.")

   Les écoles et les universités sont définies géographiquement, l'université de Tokyo est à Tokyo, Les universités d'Oxford et de Cambridge sont aussi près de Londres, dans ces villes fixes et non pas ailleurs. Les écoles sont en outre confinées chronologiquement. Les étudiants doivent donc y aller avant l'heure fixe, avant que les cours commencent. Les écoliers et les étudiants après le Covid-19 ne doivent-ils pas être foncièrement libérés de ces anciennes contraintes scolaires?

   C'est de ce point de vue que nous croyons que les notions du passé et du futur se rapprochent de celles de l'âge homérique. "L'écriture était donc connue, elle s'étalait sous les yeux des aèdes, ils ne pouvaient en ignorer l'existence. L'occasion s'est offerte maintes fois d'en parler, et cependant ils n'en disent rien, ils évitent d'en prononcer le nom; Ce parti pris a quelque chose d'étrange", disait Michel Bréal (1906, Pour mieux connaître Homère; l'éditeur Hachette ne précisant pas la date d'édition, nous avons vérifié sur Gallica) 

   L'épopée aurait été longtemps chantée oralement, sans disposer d'un texte. L'écriture, était évidemment nécessaire à la mise en forme des chants des aèdes. Sur ces textes, les Anciens commencèrent les exégèses dont nous profitons actuellement. Or le mot même de texte est bien ancien, mais tout nouveau par rapport à l'entité orale des œuvres d'Homère.

   Le mot texte doit remonter selon le Larousse au mot textus issu du verbe texere "tisser". Mais le mot remonte plus loin: à la racine indo-européenne: tek5; au participe passé: tashta "tissé (de tisser), tissu (de tistre)" du verbe sanskrit takshati hew, carve, split, fashion, make, create, invent. (MacDonell. A Practical Sanskrit Dictionary (Oxford, 1979, Première édition 1924). Ventris et Chadwick répertorient dans leur Documents in Mycenaean Greek (1956, Cambridge University Press, p 409) un mot dubitatif rendu par ?] -te-ko-to, qui peut être τέκτων "charpentier; menuisier; ouvrier" en grec homérique. (À suivre)