Philologie d'Orient et d'Occident (443) Le 03/12/2019  Tokyo K.

κφρασις (9)  -  Les anciens Grecs, que mangeaient-ils ? (6)

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Oden, pot au feu japonais (photo K, déc. 2019, Tokyo)

 

      Ἀτρεΐδη ἦ ἄρ τι τόδ᾽ ἀμφοτέροισιν ρειον /ἔπλετο (...)  (Il. XIX, v 56 - 57)

    "- Atride, était-il donc avantageux, pour nous deux ?" 

   56 - Ἄρ τι, aliquo certe modo, c'est-à-dire omnino: tout à fait. D'autres lisent, ἄρτι: nuper, naguère. - Τόδ(ε), ceci: ce que nous faisons en ce moment. Ἄρειον, préférable. Le texte de Marseille donnait le mot ordinaire ἄμεινον [meilleur]. Le texte de Chios avait une variante plus forte: ὄνειαρ, bona res. (Alexis Pierron 1869)

   Ce qui attire notre attention est la note de Pierron sur plusieurs variantes du dernier mot (Iliade, chant 19, vers 56) ρειον "plus brave, meilleur"; μεινον "meilleur". Surtout, la plus remarquable est celle de Chios, ὄνειαρ, bona res "bonne chose".

   Jean-Pierre Levet, de Limoges, nous fait parvenir sur la note de Pierron, cette mention philologiquement détaillée qui convient à la question d'alimentation qui nous passionne actuellement. Nous nous permettons de la reproduire ici intégralement, avec sa permission. Son hypothèse sur l'origine du terme est évidemment oneyar [ὄνειαρ]. Jean-Pierre Levet, alors qu'il hésitait pour l'étymologie de ὄνειαρ, entre une forme indo-européenne *(h3n-eh2) (cf. billet 440) et une non indo-européenne, imaginait une possibilité comme na oriental (cf. billet 25), il semble ici décidément pour l'hypothèse indo-européenne. Jean-Pierre nous a donné une bonne solution.

   J'ai bien étudié le vers 56 du chant 19. Quel qu'en soit le mot final, la scansion est la même avec une coupe secondaire trihémimère et une coupe principale trochaïque. L'hésitation sur le texte me paraît très intéressante. Areion et ameinon sont deux comparatifs. Ils renvoient logiquement au choix que les deux chefs (l'Atride [Agamemnon] et Achille) ont fait. Ont-ils pris le meilleur (le comparatif portant sur une alternative simple équivaut à un superlatif) parti? Leur décision a-t-elle été la bonne? L'un et l'autre de ces comparatifs renvoient au rôle des chefs de l'armée, mais dans cette perspective ti se comprend mal. Je suppose donc - mais sans certitude - que le texte primitif était oneyar [ὄνειαρ],"une chose utile " "en quelque chose", c'est-à-dire "en quoi que ce soit" (ti indéfini). Les variantes renvoient, me semble-t-il, à la psychologie des chefs (la délibération et le choix), alors que oneyar implique la constatation d'un fait sur lequel on s'interroge. Les auteurs des variantes (les comparatifs) ont dû être influencés par la psychologie des chefs, Achille invitant l'Atride à faire une sorte d'examen de conscience sur leur choix commun. En réalité, la décision n'a pas été prise par Achille à l'origine, mais bien par Agamemnon. Achille lui demande donc, à mon avis, si les événements ont été pour les deux (amphoteroisi) en quoi que ce soit une bonne chose. Dans cette interprétation, amphoteroisi ne renvoie pas à l'idée d'un choix délibéré conjoint, mais à quelque chose de profitable  pour les deux. À l'appui de cette interprétation, je pense à kerdos du vers 63 [κέρδος "gain, profit"; dans le texte, κέρδιον, nom/acc. sing. neutre, de l'adjectif κερδίων "plus avantageux". Ἕκτορι μὲν καὶ Τρωσὶ τὸ κέρδιον "Plus avantageux pour Hector ainsi que pour les Troyens"]. Le profit a été pour Hector et pour les Troyens et non pas pour l'Atride et pour Achille. L'introduction d'un comparatif a pu être conditionnée par une mauvaise interprétation (le renvoi à une décision commune) de la mention d'amphoteroisi. [le texte de Jean-Pierre Levet mis en italique par l'auteur de ce billet, K.]

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   Avant l'attaque imminente de l'armée achéenne exhorté par Achille contre les Troyens  (au début du chant 19 de l'Iliade), Ulysse dit à Achille, ces paroles pertinentes, où, σίτος signifie invariablement "nourriture" en général, et non pas céréale: "blé, farine".

    Μὴ δ᾽ ὃυτως, (...) vήστιας ὄτρυνε προτὶ Ἴλιον υἷας Ἀχαιῶν (v. 156)

 Ἀλλὰ  πάσασθαι ἄνωχθι  θοῇς ἐπὶ νηυσὶν Ἀχαιοὺς (v. 160) / σίτου καὶ οἴνοιο.  (..) (v.161)

    Οὐ γὰρ ἀνὴρ πρόπαν ἦμαρ ἐς ἠέλιον καταδύντα (v. 162)

    ἄκμηνος σίτοιο δυνήσεται ἄντα μάχεσθαι. (v. 163)

   Ὃς δέ κ᾽ ἀνὴρ, οἴνοιο κορεσσάμενος καὶ ἐδωδῆς, (v. 167)

    ἀνδράσι δυσμενέεσσι πανημέριος πολεμίζῃ, (v. 168)        (À suivre)