Philologie d'Orient et d'Occident (441) Le 05/11/2019  Tokyo K.

κφρασις (7)  -  Les anciens Grecs, que mangeaient-ils? (4)

La garniture de la viande: - στος, λφιτα, νείατα et autres

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Un manoir à Sorges, en Haut Périgord (photo. K. 11 / 2018)

   Parmi les noms grecs de mets non protéiformes, c'est-à-dire, de céréales qui servaient de garniture à la substance organique naturelle (κρέας : morceau de viande, plur. τὰ κρέα "chair à manger"), il y a trois mots qui sont sans doute tous d'origine céréalière:

   σῖτος: blé; blé moulu, farine, d'où pain p. opp. à la viande (plur. τὰ σῖτα, aliments, vivres) (selon le grand Bailly): Pour l'étymologie (Chantraine): Obscure. "Σῖτος ne désigne pas un végétal, mais les céréales qui fournissent une nourriture usuelle". (...) semble avoir été emprunté au linéaire A; (...) serait un emprunt "minoen".

   (Beekes): 'corn (especially wheat), bread , food)'. (...) Often explained as a loanword from other IE languages, (...).  Nevertheless, the word looks IE, (...).

   λφιτον: farine d'orge; d'ordinaire plur. τὰ ἄλφιτα: aliments préparés avec de la farine d'orge (l'abrégé du Bailly, 1901); ἄλειαρ "farine de froment" (< ἀλέω "moudre"), les trois mots sont au  genre neutre.

   ἄλφι: n. "gruau" surtout d'orge (...). plur. ἄλφιτα (...); on en saupoudrait peut-être la viande (...); (...)  Pour l'étymologie de ce mot, Chantraine cite L. A. Moritz, qui "pense que ἄλφιτα signifie proprement gruau, ce qui semble juste". Beekes: 'barley-groats'. IE? *h2elbhi 'barley'.

   Pour les deux autres mots que nous avons vus dans le billet précédent 440, εἴδατα (sing. εἶδαρ "nourriture", sans doute < ἔδω "manger") et ὀνείατα "aliments, mets" (au sing. ὄνειαρ "utilité, profit") n'auraient pas de rapport avec un nom de grain. 

    Pour les noms signifiant la garniture de la viande, il y a d'autres mots en dehors des cinq précédemment examinés: il s'agit de οὐλαι (αἱ) "grains d'orges" et οὐλοχυται "grains d'orge (des sacrifices)". Ce dernier terme serait composé de οὐλαι (αἱ) "grains d'orges" et de χέω "verser, répandre".

(...) γέρων δ᾽ ἱππηλατα Νέστωρ / χέρνιβά τ᾽ οὐλοχύτας τε κατήρχετο, πολλὰ δ᾽ Ἀθήνῃ / εὔχετ᾽ ἀπαρχόμενος, κεφαλῆς τρίχας ἐν πυρὶ βάλλων./ αὐτὰρ ἐπεί εὔξαντο καὶ οὐλοχύτας προβάλοντο, αὐτίκα Νέστορος υἱὸς ὑπέρθυμος Θρασυμήδης / ἤλασεν ἄγχι στάς. πέλεκυς δ᾽ ἀπέκοψε τένοντας /αὐχενίους, λῦσεν δὲ βοὸς μένος. αἱ δ᾽ ὀλόλυξαν/θυγατέρες νυοί τε καὶ αἰδοίη παράκοιτις  (Od. III  444 - 451)

   "le vieux conducteur Nestor commença des ablutions de grains d'orge et pria beaucoup en offrant des prémisses, en lançant dans le feu quelques poils de la tête. / Et alors, ils prièrent en jetant des grains d'orge, aussitôt, Thrasymède, l'impétueux fils de Nestor, s'approchant, frappa. La hache trancha les tendons cervicaux, délia le bœuf puissant sous des cris perçants des filles brus de l'intendante". (tr. K.)

   Cette scène n'est évidemment pas celle d'un banquet ni d'un repas seigneurial mais de sacrifices aux dieux (pour Athènes). Murray (éd. Loeb, 1985) explique ainsi la scène.

   Apparemment, le dessein original de ce rite, non plus compris dans le temps homérique, était de reconstituer symboliquement l'animal par grillage des morceaux représentatifs de ses quelques membres ensemble avec ses os et graisses (Walter Burkert, Greek Religion. Cambridge, Mass. and Oxford, 1985)

   Voici un autre mot κρῖ dont l'origine n'est pas claire: Beekes évoque même une hypothèse égyptienne.

   (...) καὶ εὐχετόωντο θεοῖσιν, | φύλλα δρεψάμενοι τέρενα δρυὸς ὑψικόμοιο. οὐ ὰρ ἔχον κρῖ λευκὸν ἐυσσέλμου ἐπὶ νηός. (Od. XII-356-358)

    (...) ils priaient les dieux, arrachant des feuilles tendres du chêne haut feuillu. Car ils manquaient d'orge blanche sur leur navire au bon tillac. (tr. K.)

    Il ne s'agit non plus d'un repas ordinaire mais d'une cérémonie sacrificielle. Pendant que Robert Beekes présentait ὄνειαρ par la formule h3neh2 (Etymological Dictionary of Greek, cf. billet 16). notre vieil ami médecin Bernard Robert à Sorges, Périgord, souvent en mission étrangère, nous a fait parvenir ce message:

À propos de nourriture sais-tu que la farine d’orge mélangée avec du thé au beurre salé (bouillie appelé « tsampa » en tibétain) était le mets principal du peuple tibétain? Ce mets est encore consommé au Tibet et en Inde du Nord (Spiti, Ladakh et Zanskar) là où nous allons en mission. (À suivre)