Philologie d'Orient et d'Occident (439) Le 08/10/2019  Tokyo K.

κφρασις (5)  -  Les anciens Grecs, que mangeaient-ils? (2)

Ce qui garnit la viande: - σῖτος, ἄλφιτα et ὀνείατα -

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L'île de Capri (photo par K. 2013)

 

   Dans les temps héroïques, la constitution des repas devait être quelque peu différente suivant les classes de guerriers. Nous l'avons vu dans le dernier billet (438), il y aurait eu au moins trois rangs dans la hiérarchie: les Anciens, grands chefs d'armée, tels Agamemnon, Achilles, Ulysse, Nestor etc; les héros moyens et les hommes sous leurs ordres. La différence n'était probablement pas qualitative mais quantitative surtout en ce qui concerne la boisson. Les tentes des chefs étaient fournies en vin qu'on faisait venir des vignobles connus des pays voisins.

   En principe ils mangeaient les mêmes choses. En revanche, les simples guerriers (et mêmes les sous-officiers) sous les Grands devaient préparer eux-mêmes leurs repas. Les Anciens ne s'occupaient pas de leur repas mais faisaient des sacrifices  aux dieux olympiens. Les dieux, se nourrissant d'ambroisie et de nectar qui leur procuraient l'immortalité, agréaient seulement l'odeur et la fumée qui montaient de la terre.

   Au début de l'Iliade, Chrysès, prêtre d'Apollon, outragé par Agamemnon qui ne veut pas lui rendre sa fille Chryséis, implore son dieu patron de le venger en ces termes:

   ... εἴποτέ τοι χαρίεντ᾽ ἐπὶ νηὸν ἔρεψα,

   ἢ εἰ δή ποτέ τοι κατὰ πίονα μηρί᾽ ἔκηα

   ταύρων ἠδ᾽ αἰγῶν, τόδε μοι κρήηνον ἐέλδωρ. 

   τίσειαν Δαναοὶ ἐμὰ δάκρυα σοῖσι βέλεσσιν. (Il. I.-v. 39-42)

   (Si tu t'es plu au temple que j'ai bâti pour toi, et si jamais j'ai brûlé, pour toi, des cuisses grasses de taureaux et de chèvres, exauce-moi ce vœu: fais payer aux Danaens mes larmes de tes traits) (tr. selon Eugène Lasserre 1965)

   À l'expression consacrée: πίονα μηρί(α) "cuisses grasses" employée dans ce vœu de l'adorateur qui déclencha le désastre des Grecs, Alexis Pierron (éd. 1869) laisse cette note truculente qui éclaire comment consommaient les habitants de l'Olympe l'offrande: Le mot μηρία signifie seulement les os des cuisses, ou tout au plus des morceaux de cuisses. (...) On se contentait ordinairement de les couvrir d'un peu de graisse, (...) L'épithète πίονα dit que Chrysès était un adorateur fervent, qui n'épargnait pas la graisse, et qui faisait monter d'épais nuages de fumée vers son dieu

   Entre les dieux et les héros existaient des demi-dieux. Pour Ulysse et ses hommes revenus de Hadès, Circé, déesse qui ne semble pas avoir le même appétit que les mortels, fait apporter de quoi manger, constitué de σῖτον, de κρέα πολλὰ et αἴθοπα οἶνον ἐρυθροόν (Od. XII. v. 19). Ici, κρέα πολλὰ "beaucoup de viande" et αἴθοπα οἶνον ἐρυθροόν "vin rouge couleur enflammé" ne font pas d'ambiguïté. Ce qui est délicat à traduire, c'est σῖτον (nom. σῖτος).

   Selon le grand Bailly de 1950, σῖτος est blé; blé moulu, farine, d'où pain par opposition à la viande. L'abrégé du Bailly (1901, donc antérieur au Bailly de 1950) est plus disert sur ce point: on y voit développé: aliments solides en général; par suite, nourriture, alimentation. On peut se demander alors sous quelle forme de "blé" se présentait le σῖτος dans la nourriture que Circé fit apporter pour Ulysse et ses hommes.

   Si σῖτος était ce qui garnit la viande, ce ne serait pas blé à l'état naturel. Ce ne serait non plus du pain, comme on l'imagine aisément. Ce serait sans doute du blé moulu, de la farine. On ne peut savoir si c'était cuit ou non. Alors, on se souvient de la strophe de l'Il. XVIII v. 559-560:

   (...) αἱ δὲ γυναῖκες, δεῖπνον ἐρίθοισιν, λεύκ᾽ ἄλφιτα πολλὰ πάλυνον 

   "les femmes (préparaient) dîner aux ouvriers, saupoudraient beaucoup de farine blanche" (cf. billet 438).

   Voici une note intéressante mais bien ambiguë de Pierron (éd. 1869) à la strophe: (...) Les mets sont des morceaux du bœuf immolé. Les femmes les préparent, en les saupoudrant de farine, en y mêlant de la farine. Cependant quelques anciens voyaient ici une préparation faite avec la farine même: galettes gâteaux, ou d'autres pains de ce genre. Ils donnaient à παλύνω le sens de pétrir.

   Ἄλφιτον "farine d'orge, parfois, farine de blé", signifie ordinairement au pluriel (ἄλφιτα) "aliments préparés avec de la farine (d'orge). Ce qui le met en rapport avec τὰ ὀνείατα "aliments, mets" (cf. billets 25, 438). (À suivre)