Philologie d'Orient et d'Occident (437) Le 10/09/2019  Tokyo K.

κφρασις (3)  -  σκῆπτρα : cas indéterminé et pluriel distributif

Chant XVIII de l'Iliade

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Le château des Cars, en haut Limousin (photo, Florence Levet)

    Nous avons déjà consacré un billet au mot sceptre σκῆπτρον (du genre neutre < σκήπτω "s'appuyer sur") dans Homère (cf. billet 412). Surtout dans l'Iliade, le bâton provenant de Zeus est, selon Benveniste, «l'attribut du roi [grec: Agamemnon, Achille, etc.], des hérauts, des messagers, des juges, tous personnages qui, par nature et par occasion, sont revêtus d'autorité. On passe le σκῆπτρον à l'orateur avant qu'il commence son discours et pour lui permettre de parler avec autorité.» (Le Vocabulaire des institutions indo-européennes, tome II, 1969, p. 30). Du côté troyen, le mot sceptre n'est jamais employé. Le bâton de commandement du roi Priam se nomme skêpanion σκηπάνιον qui provient, celui-ci, de Poseidôn et dont Benveniste ne fait aucune mention dans son ouvrage.

   Le champs sémantique du mot dans l'Odyssée (9 occurrences uniquement au singulier: 8 fois à l'accusatif, une seule fois au nominatif) diffère sensiblement de celui de l'Iliade: à l'origine, loin d'être insigne royal ou symbole de pouvoir suprême, il n'est qu'un bâton, le bâton du voyageur, du mendiant. Ce sens vulgaire, sans doute plus ancien, le rapproche du bâton, voire, du bois grossier (δόρυ) d'Achille "qui ne portera jamais de feuilles ni de pousses, ayant laissé son tronc dans les montagnes" (Iliade, chant 1, v. 234-235).

   On sait que le nom neutre, originairement de l'inanimé, un des deux genres (animé et inanimé à l'étape hittite), rechignait à être un sujet de la phrase mais était enclin à être régi par un nom du genre animé. La tendance persistait.

   Dans l'Iliade, le mot au singulier sceptre, se trouve employé 25 fois dont une seulement au nominatif (σκῆπτρον), une au génitif (σκήπτρου), 8 au datif-instrumental (σκήπτρῳ), 15 à l'accusatif (σκῆπτρον) et au pluriel 2 cas indéterminés σκῆπτρα. Une seule des 15 occurrences au singulier dans l'Iliade signifie « bâton pour s'appuyer », employée pour Hèphaestos, dieu forgeron, le boiteux (XVIII - v. 416).

    Voici un σκῆπτρον dans une scène ciselée dans le bouclier d'Achille (chant XVIII)

                                  ...    βασιλεὺς δ᾽ ἐν τοῖσι σιωπῇ         (v. 556)

      σκπτρον ἔχων ἑστήκει ἐπ᾽ ὄγμου γηθόσυνος κῆρ.

      κήρυκες δ᾽ ἀπάνευθεν ὑπὸ δρυῒ δαῖτα πένοντο,             (v. 558)

         (Le maître, au milieu de ceux-ci [andains], en silence,

        Avec son sceptre se tenait sur les sillons, joyeux au cœur.

        Les hérauts, à l'écart sous un chêne, préparaient le repas.)

    L'occurrence σκπτρον à l'accusatif est ici tout à fait normale, quoique les deux mots βασιλες (maître des champs) et κήρυκες (cuisiniers) dénotent un sens peu ordinaire. Dans le même chant, plus en haut, voici σκπτρα au pluriel.

      κήρυκες δ᾽ ἄρα λαὸν ἐρήτυον· οἳ δὲ γέροντες

      εἵατ᾽ ἐπὶ ξεστοῖσι λίθοις ἱερῳ ἐνὶ κύκλῳ,

      σκπτρα δὲ κηρύκων ἐν χέρσ᾽ ἔχον ἠεροφώνων·

      τοῖσιν ἔπειτ᾽ ἤϊσσον, ἀμοιβηδὶς δὲ δίκαζον.                          (XVIII, v.505)   

   Chantraine, sans sa Grammaire homérique, s'interroge avec raison sur la qualité numérique - fatalité de l'indo-européen - du mot σκπτρα: les Anciens rendent la justice : σκῆπτρα δὲ κηρύκων ἐν χέρσ᾽ ἔχον ἠεροφώνων· / τοῖσιν ἔπειτ᾽ ἤϊσσον ... Ont-ils tous un bâton ? Ou le bâton passe-t-il de main en main lorsque chacun prononce son avis ? Cette seconde hypothèse semble la plus probable et σκῆπτραdoit être un « pluriel poétique », (...)(tome II, 1953, p. 33).

   Eugène Lasserre traduisit littéralement par le pluriel, mettant σκπτρα au nominatif - ce qui est tout à fait possible - : Les anciens étaient assis sur des pierres polies, (...). Leurs sceptres étaient aux mains des hérauts dont la voix ébranle l'air. Ils les prenaient ensuite, s'élançaient, donnaient leur avis à tour de rôle.

   Victor Bérard le rendit tout simplement par l'accusatif au singulier: Des hérauts la [la foule] contiennent. Les Anciens vont s'asseoir (...). Des hérauts à la voix claire ils reçoivent le sceptre, et chacun tour à tour pour donner son avis se lève, sceptre en main.

   L'anglais, astucieux, pouvait esquiver cet épineux problème grammatical : the elders (...), holding in their hands the staves of the loud-voiced heralds. Therewith then would they spring up and give judgment, each in turn. (A. T. Murray, Harvard University Press, Loeb Classical Library, 1925-1985) (À suivre)