Philologie d'Orient et d'Occident (435)  Le 13/08/2019  Tokyo  K.

Ἔκφρασις (1)  -  Description du nouveau bouclier d'Achille

Chant XVIII de l'Iliade

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Confiture d'abricots, fait maison K. (Tokyo)

 

   Le chant XVIII est, selon nous, le plus original de l'Iliade. Désespoir d'Achille à la nouvelle de la mort de son fidèle ami Patrocle, à qui il avait prêté son armure afin de mettre en déroute les Troyens qu'épouvantait l'apparition imminente d'Achille sur le champ de bataille à la tête de l'armée grecque. Son désespoir est aggravé par le fait que ses armes confiées à son ami ont été saisies par Hector, le premier héros troyen, vainqueur de Patrocle. Sans armure, Achille n'a pas moyen de se mesurer avec Hector pour venger son ami mort.

   Pour consoler son fils Achille, la déesse Thétis accourt chez Hèphaestos, le Boiteux, dieu forgeron, rejeton de Zeus, qu'elle avait autrefois protégé des conflits familiaux de l'Olympe, pour lui demander de fabriquer d'urgence pour son fils en détresse l'armure enlevée: bouclier, cuirasse, casque, cnémides, voire, tout attirail de défense.

   L'imagination d'Homère est sans bornes; l'atelier de Hèphaestos est atemporel. Il ne s'agit pas d'une forge ordinaire, rudimentaire. Les automates mécaniques qu'on ne dirait pas de cette époque étaient déjà en fonction: Thétis trouve le Boiteux au travail dans son atelier "en sueur, s'empressant autour des soufflets. Car il fabriquait vingt trépieds en tout, (...) auxquels, sous chaque pied il a mis des roulettes d'or, pour qu'ils puissent pénétrer d'eux-mêmes (αὐτόματοι) l'assemblée divine (chant XVIII, v 372-376)". Homère savait déjà ce que c'était que "l'automate" ! Le terme αὐτόματοι (adj. αὐτόματος "qui se meut de soi-même") fonctionne ici comme un adverbe.

   La description des décorations appliquées sur l'armure semble plus fondée sur la vie de l'époque que la présentation irréelle de ces trépieds robotiques qui se meuvent d'eux-mêmes. La décoration la plus amplement détaillée est consacrée au nouveau bouclier d'Achille. Mario Meunier, dans sa traduction de l'Iliade, se demande, en notes, à propos du sens global du bouclier couvert de motifs décoratifs :

   Comment se représenter ce bouclier à la riche décoration? La représentation de l'univers en occupe le centre. Puis les deux villes, avec leurs scènes de paix et de guerre, décorent le premier cercle. Le deuxième s'orne de la représentation des travaux des champs. Troisième cercle, évocation de la vie bucolique. L'océan décore le dernier cercle. (Le Livre de Poche, 1956, p. 452)

    On imagine mal un bouclier, si grand soit-il, ciselé de tant de représentations réalistes. Ce qui, pourtant, nous intéresse le plus parmi ces scènes d'ailleurs insolites pour ce genre d'objet, est celle d'un tribunal populaire qui se déroule dans l'agora d'une ville apparemment en paix (v. 497 - 508).  Une querelle s'élève entre deux hommes au sujet de la compensation d'un homme tué (ou de la rançon - selon Mario Meunier, en payant rançon, il était possible de se soustraire au ressentiment des parents de la victime. ibid. p. 448). L'un dit, devant le public, avoir tout payé; l'autre nie avoir rien reçu.

 "Les deux souhaitaient recourir à un arbitre (ἴστωρ) pour en finir            (v. 501)

  La foule, partisans des deux côtés, acclamait l'un ou l'autre,

  Les hérauts les contenaient. Les anciens

  Étaient assis sur des pierres lisses, en cercle sacré,

  Tenant dans les mains des sceptres des hérauts qui font retentir la voix (v. 505)

  Ensuite s'élevant ensuite avec ceux-ci, ils rendaient à tour de rôle la justice

  Au milieu étaient déposés deux talents d'or

  À donner à celui qui, parmi eux, rendrait le meilleur jugement      (v. 508)(tr. K.)

   Plaignant, accusé, galerie (λαοὶ) divisée en deux parties, juges (γέροντες), huissiers (κήρυκες) et même un juge d'instruction (ἴστωρ): on a l'impression que ne manque aucun élément constituant d'un tribunal moderne. Deux talents d'or (deux lingots d'or plutôt que deux pièces de monnaie d'or), déposés par les deux parties plaignantes, couvriraient les frais de justice. Cette société soucieuse de l'équité publique semble se situer bien loin de celle qui, pour un différend, ne pouvait songer qu'à l'étalage de la force physique.

   Cette courte description du bouclier d'Achille, en douze lignes, rapides mais bien suffisantes, représentant une scène d'un procès archaïque, semble être un vrai havre de paix dans le monde de continuelles tueries de l'Iliade. (À suivre)