Philologie d'Orient et d'Occident (434)  Le 30/07/2019  Tokyo  K.

Formalisme d'Orient et phonétisme d'Occident (9)

Voyelles longues en grec antique - un enseignement

de Jean-Pierre Levet

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Petite récolte d'abricots chez K, Tokyo

 

   En pékinois moderne, un son [ma] peut se diversifier selon quatre intonations en au moins autant de mots différents, représentés par quatre idéogrammes: (haut plat) 母 "mère", (ascendant) 麻 "chanvre; être paralysé", (bas plat) 馬 "cheval", (descendant) 罵 "injures, injurier". On peut donc se passer d'idéogrammes pour saisir l'idée. L'aspect visuel et l'intonation sont deux dimensions facultatives pour communiquer. L'immuabilité relative de la forme (des idéogrammes), indépendante de changements phonétiques, assure l'homogénéité linguistique. Or, ces tons distinctifs, quatre en pékinois, neuf dans le dialecte de Canton 広東 (Tôdô Akiyasu, la Phonologie chinoise, Tokyo, 1956, p. 26), étaient sans doute moins nombreux en chinois archaïque.

   Nous supposons, sans en être tout à fait sûr, qu'il y avait à l'origine, non pas quatre mais deux tons mélodiques, haut (plat) et bas (plat). Le ton ascendant ou descendant ainsi que la palatalisation (iau-iœm 拗音 "sons tordus" tels: ngyo pour ngo ; kyo pour ko, cf. billets 16,18) seraient postérieurement devenus nécessaires. Or, cette polarité peut toutefois en rappeler une autre, car ce qui importait en grec archaïque n'était pas les différences de hauteur de ton, ni d'accent, mais de longueur des voyelles.

    - - - - - -

   L'hexamètre homérique est rigoureusement rythmé en dactyle (- ∪∪: longue-brève-brève), en spondée (- -: longue-longue) et en trochée (- ∪: longue-brève). Dans les poèmes d'Homère chaque pied a donc une ou deux voyelles longues. Or, pour rendre dix voyelles brèves et longues: a/ā, e/ē, i/ī, o/ō, u/ū, le grec dispose de sept caractères alphabétiques: α, ε, η, ι, ο, ω, υ (cinq en mycénien). Les trois voyelles: α, ι, υ, peuvent assumer, toutes, une des deux qualités: la brève et la longue.

   Pour faire une lecture réaliste du grec archaïque, il faut décider si l'une de ces trois voyelles indécises est une longue ou une brève. Il est ainsi d'importance capitale qu'on examine le texte suivant les règles prosodiques de l'hexamètre. On va voir dans un vers de l'Iliade (chant XVIII) de quoi il s'agit.

      κεῖται ἐνὶ μεγάροις ἀρημένος, ἄλλα δέ μοι νῦν,                          (v - 435)

     (il) gît dans sa grand-salle, accablé, (et) les autres (maux) à moi, maintenant,

   Quelques règles métriques concernant seulement ce vers: une brève s'allonge devant deux consonnes (ἄ- de ἄλλα est longue); une diphtongue (-εῖ, -αι, -οι), normalement longue, s'abrège lorsqu'elle se trouve en hiatus (ici, -ται est brève en hiatus avec νὶ). L'ἀ de ἀρημένος (p.p. de ἀράω "endommager" - ce verbe manque dans le Bailly 1950) est longue. Ce vers peut être donc scandé de façon suivante: quatre pieds (1, 2, 4, 5) en dactyles, le troisième en spondée, le dernier en trochée:

           1         2          3          4             5            6

     κεῖται ἐ/νὶ μεγά/ροις ἀ/ρημένος, /ἄλλα δέ/ μοι νῦν,

   Pour la longue -(ἐ)νὶ du second pied, Jean-Pierre Levet (cf. billet 419) nous a fait parvenir cet enseignement détaillé:

   « Pour le ι normalement bref de ἐνί devant μεγάροις (435), voici l’explication phonétique. Dans les séquences anciennes initiales *sn-, *sm-, *sr-, *sl-, la sifflante a relâché son articulation et elle est devenue un souffle sourd *h, puis une métathèse s’est produite, devant la sourde h, la sonante sonore s’est alors assourdie, puis géminée, ce dernier stade est homérique, mais la géminée n’est jamais écrite, cette géminée faisait position, puis elle s’est simplifiée et la sonante est redevenue sonore (par analogie avec les sonores initiales d’origine) dans les cas de μ, ν, λ, ρ(...). Voici le schéma de l’évolution *sm-> *hm> *mh> μμ écrit μ, mais faisant position derrière une voyelle brève, > μ sourd > μ sonore. Mais le μ de μεγάροις ne provient pas d’une séquence *sm-, mais bien de *m-. Chez Homère, en effet, des analogies se sont produites entre le μ sourd (<*sm) et le μ sonore d’origine, si bien que ce dernier a pu faire position dans la métrique, comme s’il était le produit μμ d’une séquence originelle *sm. »

   C'est une belle science que la métrique qui, par l'examen d'un seul vers, peut nous révéler une réalité linguistique archaïque de plus de 3000 ans BP. (À suivre)