Philologie d'Orient et d'Occident (422)  Le 12/02/2019  Tokyo K.

Le causatif en japonais, récapitulatif (3) 

 

   Dans la langue ancienne japonaise existaient à foison des verbes transitifs ou causatifs formés sur le verbe auxiliaire -su: 起くoku "se lever"/oko-su "faire se lever"; karu "emprunter" / ka-su "prêter"; 浮く uku "flotter" / uka-su "faire flotter"; kiku "entendre"/ kika-su "faire entendre"; et ces exemples complexes: 来 ku "venir", ko-su "bien vouloir venir" (cf. 越す ko-su, ko-yu "passer par-dessus"); ko-sa-su "faire venir, mander"; 為 su "faire"/sa-su, sa-se-ru "faire faire"; un vieux verbe comme 鳴すna-su (= nara-su) "faire résonner" par rapport à son correspondant intransitif 鳴る na-ru "résonner" (< na+wu).

   Par ailleurs, le japonais ancien disposait, pour exprimer l'aspect causatif du verbe, de plusieurs auxiliaires tels: -su, -simu, -sasu, -seru et l'énigmatique -yu. Le -yu (cf. billet 420) à part, tous se forment sur la base du verbe su "faire" (imperfectif -se, nominal -si). Les deux plus récents -sasu, -seru proviennent évidemment du verbe su. Le -simu, aussi ancien que -su, s'est montré rétif à l'analyse étymologique (cf. billet 421). Or, dans l'usage, à côté de -simu qui est des plus anciens, le su fondamental sur lequel repose le si-mu, n'apparaît avec son caractère pleinement causatif qu'à l'époque classique.

   Dans la haute antiquité, l'auxiliaire causatif le plus normal (avec nuance de respect) fut -simu. Le su (imperfectif -sa, nominal -si), dont l'usage différait de -simu, exprimait plutôt un respect affectueux que le sens transitif (causatif).C'était seulement dans l'âge classique de Heian (à partir du IXe siècle) que l'auxiliaire -su se retrouva (avec imperfectif -se; nominal -se) à son sens originel (causatif teinté de respect).

  Nu (imperfectif ne-; nominal ne-) est un vieux verbe intransitif qui signifiait "se coucher, dormir" en face de son correspondant transitif (causatif) na-su (imperfectif na-sa-; nominal na-si-) "faire dormir, endormir". D'ailleurs, na-su a peu d'occurrence pour le sens transitif, le plus souvent réservé pour le sens intransitif de respect: "bien vouloir se coucher, dormir". Le verbe auxiliaire su (imperfectif sa-; nominal si-) de na-su était seulement censé rendre une nuance de la familiarité respectueuse.

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   (Kodomo ...) manakaï-ni motona-kakarite yasui-si nasa-nu: "(Mes gosses ...) dont l'image va et vient devant mes yeux, m'empêchent de bien dormir" (Man'yô-shû poème 802). Il s'agit d'une strophe d'un long poème fait par Yamanoue-no Okura, un des poètes les plus populaires de l'époque Man'yô-shû, en voyage loin de sa famille.

    Voici un peu du vocabulaire expliqué:

  kodomo "enfant(s)"; manakaï-ni "au croisement des yeux"; motona-kakarite "sans cesse oscillant"; yasui-si "sommeil facile + -si emphatique"; nasa-nu "empêcher de dormir"

   Qu'est-ce que le segment verbal nasa-nu? Comment l'analyse-t-on ? Les lecteurs, versés dans la langue moderne mais peu dans l'ancienne, chercheront à comprendre: yasui-si nasa-nu comme "empêchent de voir naître un bon sommeil", croyant, non sans raison, que nasa-nu serait du composé [nasa- (imperfectif du verbe homonyme 成・生す nasu "faire naître" - cf. billet 420) + -nu négatif]. Dans la construction: yasui-si nasa-nu "empêcher d'avoir un bon sommeil", donc, "yasu-i-si" (yasu "facile" + -i- "sommeil" + -si, particule emphatique) est complément d'objet direct du verbe: nasa-nu.

   Il y a une autre vision des choses. L'élément na- de na-sa- serait, d'après Ôno Susumu (1990), de la même origine que ne-, nominal du verbe monosyllabique nu "se coucher, dormir". L'analyse donnée par bon nombre de commentateurs sur le syntagme verbal nasa-nu se résume à: na-sa- (imperfectif du verbe na-su: "faire dormir") + -nu négatif. L'ensemble na-sa- peut être une conséquence de na, ancien imperfectif de nu "dormir", suivi par le causatif -sa, imperfectif du verbe su "faire". Étymologiquement, donc, le sens originel du verbe na-su ne devrait être ni "faire naître, produire", transitif, ni "se coucher, dormir", intransitif, mais "faire dormir", causatif (transitif). Le syntagme yasu-i-si "bon sommeil lui-même" fonctionne ici comme accusatif de relation en grec.

  Pour le négatif -nu (imperfectif -na; nominal -ni; final zu [< ni + su] ou nu archaïque) de nasa-nu "empêcher de dormir", deux analyses sont également possibles: l'une, nu- vieux final; l'autre, nu- adjectival, équivalent du final. L'identité de l'adjectival et du final traduit le caractère extrêmement archaïque de la formule nasa-nu. (Fin du causatif en japonais ancien)