Philologie d'Orient et d'Occident (419) Le 01/01/2019  Tokyo K.

Le genre grammatical (10) et ses conséquences (8)

Du nom au verbe - points de vue d'un savant français

 

   Au début de l'année du sanglier, nous commençons par la publication (avec l'autorisation de l'auteur) d'un message que notre ami helléniste et comparatiste Jean-Pierre Levet (cf. billet 416) nous avait fait parvenir fin décembre 2018 pour commenter en détail notre dernier billet 418. Il s'agit du futur périphrastique sanskrit qui peut éclairer largement la genèse de la flexion verbale en japonais.

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   Le texte de ton blog [billet 418] est génial. L’indo-européen avait deux sortes de suffixes de noms d’agent, *-ter et *-tor, *-ter caractérisait l’agent permanent et *-tor l’agent occasionnel ; *-ter appelait le degré zéro de la racine (grec nominatif dotêr avec o bref), *-tor son degré plein (grec dôtôr, au nominatif, la racine étant *dH3- au degré zéro, d’où grec do- avec o bref, et *deH3- au degré plein, d’où grec dô). Les deux suffixes se sont confondus phonétiquement en sanskrit puisque têr et tôr y aboutissent conjointement à târ (d’où le nominatif tâ), si bien que le degré plein de la racine a été généralisé, d’où dâtâ au nominatif, ainsi que l’expression de l’agent permanent (d’où celui qui donne toujours, c’est-à-dire celui qui donne, qui a donné, qui donnera) englobant l’agent occasionnel dans le présent (celui qui donne).

   La même évolution sémantique s’est produite en grec et en latin (par exemple, rhêtôr désigne, à l’origine, l’orateur occasionnel, celui qui prend la parole devant l’assemblée pour exposer un jour son point de vue, puis l’orateur permanent, l’orateur de métier (comme Démosthène), orator du latin a évolué de la même manière.

   Ce qui devait devenir la fonction verbale était exprimé soit par des noms d’agent, soit par des noms d’action. Tu montres bien que c’est un nom d’action complété par la forme ontique wu qui est à l’origine de ce qui est appelé verbe en japonais. L’action est toujours l’action de quelqu’un ou de quelque chose ou encore l’action évoquée à propos de quelqu’un ou de quelque chose (d’où les constructions du nominatif avec des particules du japonais). L’indo-européen a dû de son côté opter pour les noms d’agent.

   Or l’agent n’est pas seulement « il », cela peut-être aussi « tu », « nous », « vous » ou « ils ». Cela a entraîné la création des désinences et du verbe conjugué de l’indo-européen. Il me semble que c’est bien ce qu’établit le texte de ton blog, à savoir ce qui fait que le japonais et l’indo-européen ont construit leurs systèmes verbaux à partir de formes nominales par des choix différents concernant ces formes nominales (noms d’action pour le japonais, noms d’agent pour l’indo-européen). Cela a entraîné la conservation du morphème *nV en japonais et sa disparition presque complète en indo-européen, mais les quelques formes qui subsistent permettent de supposer que l’origine est commune et que la rupture a bien eu pour cause la création de formes verbales dans la perspective que tu décris pour le japonais et que tu évoques pour le sanskrit, dâtâ asmi, dâtâ asti etc. le nom d’agent s’associant à un verbe indo-européen.  

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   Le modèle japonais de formation verbale que nous avons supposé dans le billet 418 (nom d'action + [w]u verbe ontique - numun "boire" en ryûkyû et nomu en japnais) n'est pas adopté, sinon rejeté, par le linguiste Matsumoto Katsumi (cf. billet 167) dans son Kodai-nihongo-boïn-ron «Sur le vocalisme en ancien japonais», Tokyo, Hitsuji-shobô, 1995, p. 167). Il s'agit d'une analyse étymologique de la désinence adjectivale en -ru  (rentai-kei), plus fréquente aux temps proches, à côté de la finale traditionnelle -u (shûshi-rentai-kei): koe kikoyu "la voix se fait entendre"; kikoyu-ru koe "la voix qui se fait entendre"/ kaze tatsu "le vent se lève"; tatsu kaze "le vent qui se lève".

   Le linguiste japonais tient la consonne -r- pour un élément d'insertion phonétique qui a pour fonction d'éviter l'hiatus u-u (ibid. p. 170), alors qu'elle n'est autre, selon nous, que le -r- épenthétique dont on a jadis discuté dans les billets consacrés à la langue ryûkyû (cf. billets 33, 34, 35, 36) et dont on peut voir une bonne manifestation dans la série des formes dialectales de wu ontique: wuin, wun, wuri, wurun - Atlas linguistique du Japon, Tokyo, 1966, carte 53). L'évolution du nom au verbe passe par plusieurs étapes d'essai d'emphase, d'insistance et d'affirmation. (À suivre)