Philologie d'Orient et d'Occident (415) Le 06/11/2018  Tokyo K.

Le genre grammatical (6) et ses conséquences (4)

Deux commentaires

 

   Le billet 414 de Philologie d'Orient et d'Occident qui dissertait sur l'accusatif grec dit "de relation" a bénéficié de deux commentaires intéressants, l'un en français de la part de Jean-Pierre Levet, éminent comparatiste helléniste de Limoges (cf. billet 399), l'autre en japonais de Hideyie Tanaka, un des piliers de notre cercle de lecture homérique qui se tient depuis 1983 à Tokyo (Gengo-Bunka Meijigakuïn). 

   Voici, comme suit, l'essentiel du premier commentaire, celui de Jean-Pierre Levet:

   ... ton analyse me conduit à me poser beaucoup de questions sur l'accusatif indo-européen, dont la fonction d'origine n'était pas celle de complément d'objet direct du verbe (puisque celui-ci s'est développé tardivement). M. Irigoin [Jean Irigoin, paléographe français à l'université Paris-Sorbonne et au Collège de France 1972-1990] enseignait que l'accusatif avait une valeur de limitation d'un contenu verbal (si je dis "je mange une figue", cela signifie que je ne mange pas n'importe quoi, que donc mon action de manger est limitée; dans la perspective antérieure à la création du verbe proprement dit, cela s'analyserait en "il y a action de manger de moi relativement à une figue"). On comprend ainsi l'origine de l'accusatif dit de relation [cf. πόδας ὠκύς] et cela invite aussi à penser que l'apparition de l'adjectif [cf. πόδας κύς] est récente ("il y a rapidité relativement aux pieds" devenant "rapide quant aux pieds").

   En effet, la direction exprimée par un accusatif, vers laquelle le verbe oriente le sujet, serait à l'origine une limitation. Or, la notion de limitation, intrinsèque au nom lui-même, n'est pas causée par le verbe, comme l'indique la pierre milliaire (borne kilométrique) de l'Italie méridionale assumant à elle seule la direction sans recourir à un verbe transitif (cf. billet 413). La limitation n'est, du point de vue formel, qu'une mise en accentuation de l'élément nominal concerné.

   Cas renforcé, l'accusatif pouvait rendre toutes les phases d'un énoncé, être même à la place du nominatif dans les langues anciennes (cf. billet 414).

   Le cas régime, partenaire du cas sujet en ancien français, avait à sa base l'accusatif latin. Sauf dans quelques pronoms personnels, l'accusatif, qui a survécu jusqu'à nos jours, accompagné de particules (article, démonstratif ou préposition), reste toujours valide dans toutes les fonctions en français, tout en rendant caducs les autres cas.

   L'absence originelle de distinction casuelle entre le nominatif et l'accusatif neutres (inanimés): σκῆπτρον (la désinence du génitif σκήπτρου et celle du datif σκήπτρ sont tardives) fait contraste avec la déclinaison pleinement chargée du nom masculin ἰχθύς par exemple: ἰχθύς nom. ἰχθύος gén. ἰχθύϊ dat. ἰχθύν acc. "poisson". Le nom neutre fait ainsi état de sa grande ancienneté par rapport aux autres genres.

   En ce qui concerne l'indo-européen archaïque, Pierre Chantraine nous fait remarquer deux caractéristiques du grec ancien:

   1)  Séparation complète du système nominal et du système verbal;

   2) Système nominal fondé sur la distinction de trois genres: masculin, féminin et neutre; et de trois nombres: singulier, pluriel et duel; fonction des noms indiquée par un système de cas (Morphologie historique du grec, Klincksieck, 1984, Introduction).

    Au delà de ces observations du savant français, nous croyons entrevoir un état plus archaïque, antérieur au système nominal fondé sur la distinction des genres ainsi qu'à l'établissement du système de cas. Ce pourrait être l'époque où il n'y avait qu'une catégorie de genre: l'inanimé (c'est-à-dire, pas de genre), démuni du système de cas mais muni du système amalgamé du nominal et du verbal. Existe-t-il encore à l'époque moderne une ou des langue(s) semblable(s)?

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   L'expression latine: id gaudeo "je m'en réjouis" (id: accusatif du démonstratif neutre is "cela" cf. billet 414) a évoqué à Hideyie Tanaka un démonstratif indéterminé aïnou i- "cela, personne, etc.," à de multiples fonctions: accusatif, génitif, datif, locatif, etc., : i-ku "boire de l'alcool" (ku "boire"), i-omap "choyer les enfants" (omap "choyer"), i-maci "femme d'un autre" (ku-maci "ma femme"): les exemples étant pris au Dictionnaire de langue aïnou de Suzuko Tamura (Tokyo, 1996). Pierre Naert (cf. billet 204) aurait pu trouver dans cette particule i-, un homologue de is latin. Nous allons montrer dans le billet suivant qu'en japonais ancien, les marqueurs casuels sont tard venus. (À suivre)