Philologie d'Orient et d'Occident (404)  Le 05/06/2018  Tokyo K.

Deux mystiques: Ôno Susumu et Nishiwaki Junzaburô (5)

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Un rouleau poétique à 宏村 Hóng cūn (photo: Kyoko K. le 21/04/2018)

鶏鳴紫陌曙光寒 «Au coq chantant dans la grand-rue, la lumière de l'aube est glacée»  岑参 Cén-san (VIIIe s.)

   En 1957, la maison d'éditions Iwanami (Tokyo) publia "l'Origine du japonais" (Ôno Susumu: Nihongo-no Kigen). Le petit ouvrage impressionna tous ceux qui étaient intéressés par l'éventuelle origine de la langue. Hattori Shirô (cf. billets 399, 262) et kôno Rokurô (cf. billet 400), d'abord admirateurs, se montrèrent finalement sceptiques. Karashima Noboru (cf. billet 168), indianiste, devint plus tard un des critiques convaincus de la thèse tamoule d'Ôno (cf. UP - University Press de Tokyo, 04/1980).

   Il ne s'agissait pas encore de la thèse japonais-tamoul qui allait fasciner ou intriguer le public pendant 40 ans à partir du début des années 60. Une des raisons du succès de ce livre de 220 pages devait consister dans une ceratine aisance de style. Le contenu du livre est réparti en 5 chapitres garnis de références:

    1. Les Japonais et les Aïnous;

    2. Les deux Japon: l'Est et l'Ouest;

    3. Des filiations du japonais se retrouvent-elles dans les langues du Sud ? ;

    4. L'ancien japonais face aux langues altaïques dont le coréen;

    5. La poursuite des recherches (Méthodologie).

   Les savants japonais pétris d'une longue tradition philologique qui remonte au VIIIe siècle n'ont pu accéder aux méthodes comparatives de l'Occident qu'au début du XXe siècle. Le petit livre d'Ôno est un bilan de l'état des lieux des connaissances alors à jour au sujet de l'origine de la langue japonaise, pour laquelle la position de l'auteur est assez nette: superstrat altaïque (dont surtout le coréen, accessoirement l'aïnou) progressivement assimilé par le substrat sud (fond austronésien).

   Ses idées sur les habitants aïnou du nord, fournies des données archéo-anthropométriques, n'ajoutaient pas grand chose à ce qu'on croyait savoir depuis l'époque de Matsuura Takeshirô (op. cit. p. 32 cf. billets 251, 254, 255), commis voyageur du Bakufu. Sa vision du monde paléolithique était déjà périmée: les Aïnous, chasseurs, pêcheurs et cueilleurs, n'étaient-ils pas antérieurs aux résidents primitifs, venus du sud ?  

   Ôno Susumu aurait connu de grands ethnologues-linguistes contemporains. Il n'a cependant pas mentionné dans son livre Torii Ryûzô (cf. billet 396), le meilleur interprète du monde nordique, des Aïnou tout particulièrement. En contact avec Hattori Shirô, alors ponte de la linguistique, et citant quelques-uns de ses articles, il n'a pu consulter son monumental Dictionnaire des dialectes Aïnou (Tokyo, 1964), la sortie de son Origine du japonais ayant précédé le Dictionnaire. Il en était de même de Nishiwaki Junzaburô qui, occupé par des études comparatives, n'a pas profité du Dictionnaire chinois-japonais de Tôdô (1978), outil indispensable en chronologie phonétique de chinois, paru trop tard pour sa comparaison.

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   Dans son Origine du japonais (1957), Ôno a expliqué de la façon suivante la formule "Tori-ga naku" (鶏鳴), épithète de Azuma "l'Est", la première occurrence au VIIIe siècle (poème 199 Man'yô-shû, attribuée à Kakinomoto-no Hitomaro, haut fonctionnaire):

"(cette formule) doit son origine au fait que le langage de l'Est, inintelligible, ressemble au chant des poules" (op. cit. p. 58). Cette explication n'a jamais cessé d'étonner l'auteur de ce billet, natif du Nord-Est, ancien pays des Aïnou.

   Plus étonnant encore: cette note, reproduite dans son Dictionnaire d'ancien japonais (éd. Iwanami, 1974), est en train de remplacer toutes les autres interprétations depuis longtemps pratiquées. La perplexité est double: pourquoi ce mépris, de la hauteur du Centre, pour le langage de l'Est qui, on le sait maintenant, représentait phonologiquement et lexicalement un état antérieur à celui du Centre-Ouest? Pourquoi cette persistance d'une notion fallacieuse qui se répand dans tous nos dictionnaires scolaires, même sur le Net?

   La particule casuelle -ga dans la formule Tori-ga naku est validée parce que trois lectures sur neuf sont représentées par le kanji phonétique 我 -ga. Dans le poème 199 est utilisé le kanji 之 (鶏之鳴) qui peut se lire soit -ga ou plutôt -no. Tori-ga naku peut donc varier à tori-no naku ou tori naku, sans la particule. Dans la littérature chinoise, 鶏鳴 s'employait depuis plus de deux mille ans pour désigner l'aube qui pointe à l'Est. Le poète Kakinomoto-no Hitomaro, expert en chinois, ne devait pas ignorer l'expression qui n'avait rien à voir avec la langue de l'Est (Azuma), mais avec l'Est géographique tout simplement. (À suivre)