Philologie d'Orient et d'Occident (400) Le 10/04/2018  Tokyo  K.

Deux mystiques de la langue:

Ôno Susumu et Nishiwaki Junzaburô (1)

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Note plurilingue de Nishiwaki Junzaburô 1 (Meiji-Gakuïn, Tokyo)

    À l'occasion du 400e billet publié sur ce blog, l'auteur veut parler d'un tout autre sujet que celui de la Négation discutée dernièrement (cf. billets 390-399, sauf 394). Sorti d'un petit lycée du nord du pays (Akita), il s'est inscrit à la fin des années 50 au département de philologie, spécialisé dans les sciences de langage de l'Université de l'Éducation de Tokyo (Kyôïku Daigaku : Normale Sup de Tokyo, appelé à présent: Tsukuba Daigaku).

    Cinq professeurs, spécialistes d'hébreu, de grec biblique, de coréen, de germanique, de la politique linguistique, etc., et plusieurs chargés de cours (latiniste, spécialiste de hongrois, etc.) donnaient des leçons un peu au hasard aux cinq étudiants de l'année qui sur le cursus de quatre ans formaient un groupe d'une vingtaine d'étudiants. Un an et demi de propédeutique et deux ans et demi de spécialisation, avec davantage de théories que de faits, la pratique (écouter, parler) devait s'apprendre ailleurs qu'à la Faculté.

   L'enseignement approfondi de chinois, d'allemand et de français, absent dans ce secteur, était poursuivi dans le secteur spécialisé. Le département de chinois prenait quinze étudiants l'année, l'allemand, le même nombre, tandis que la section de français, comme celle de philologie, cinq étudiants. De sérieuses études françaises étaient possibles dans les universités d'État de Tokyo, de Kyoto ou quelques grandes institutions privées de Waseda ou de Keiô-Gijuku. La formation en français était insuffisante dans les petites universités ou dans la plébéienne École normale, si ancienne soit-elle.

   Frais émoulus de l'École, la plupart des normaliens en sciences du langage partaient enseigner dans des établissements secondaires soit la langue nationale, le japonais, soit l'anglais. Au Japon, l'enseignement des autres langues étrangères que l'anglais se pratiquait toujours dans un petit nombre d'écoles souvent privées (cf. billet 88). L'auteur du présent billet resta alors à l'École pour approfondir ses études. La langue française, même avec si peu de débouchés en vue, l'avait séduit depuis ses premières années de lycée, autodidacte dans la matière.

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   Au début des années 60, l'origine de la langue japonaise était une préoccupation majeure non seulement des étudiants en linguistique mais du grand public encore peu au fait du débat, lorsque le linguiste très médiatique Ôno Susumu (1919-2008, qui avait incité, par ses petits articles, un lycéen du nord à étudier la linguistique) a proposé une hypothèse problématique sur l'origine du japonais. À force de rechercher du côté des langues malayo-polynésiennes, il aurait atteint, au sud de l'Inde, le tamoul, langue dravidienne.

  Les média (grands quotidiens, revues mensuelles ou hebdomadaires, plusieurs maisons d'éditions dont la grande Iwanami, et même la chaîne de télévision nationale NHK) ont sauté sur la thèse, suscitant la perplexité de nombreux scientifiques: archéologues, linguistes, indianistes, généticiens etc. Comment est-il possible que vers 3000 ans BP ou plus tard, des milliers de groupes humains aient pu faire 7000 km de voie maritime, des Indes à l'archipel Nippon, mais encore, par bateaux rudimentaires? De nombreuses critiques n'ont pu cependant démolir sa thèse aberrante, solidement soutenue par la maison d'Iwanami ainsi que par un écrivain angliciste Maruya Saïichi (1925-2012).

   Dans sa nouvelle édition de l'Origine de la langue japonaise (Nihongo-no kigen: éd. Iwanami, 1994), Ôno Susumu ne tint aucun compte d'une des critiques les plus pertinentes, émise par le professeur indianiste Karashima Noboru (Nihongo=Tamirugo kigensetsu-ni tuite-no Shiken: Avis sur l'hypothèse tamoule, UP, avril, 1981). Les recherches génétiques sur la langue japonaise ont été retardées de plusieurs décennies par cette thèse troublante.

   L'un des cinq professeurs de la section linguistique, Kôno Rokurô (1912-1998, frère de Kôno Yoïchi, traducteur très renommé des classiques gréco-latins), était spécialiste de la langue coréenne, grand prix de la Culture en 1993. Lors de l'apparition de la thèse tamoule et des emballées médiatiques qui l'ont accompagnée, le professeur Kôno s'est seulement contenté de nous dire: «Attention aux média! Ôno, autrefois, il travaillait bien». Ils s'étaient connus, tous les deux, dans le département linguistique de l'université de Tokyo. N'empêche. M. Kôno n'appréciait nullement la nouvelle thèse de son ancien camarade.

   Loin de ces turbulences, le poète accompli Nishiwaki Junzaburô (cf. billets 47-66) se livrait alors tranquillement à la comparaison du chinois avec le grec ancien. (À suivre)