Philologie d'Orient et d'Occident (394)

                                              Le 16/01/2018    Tokyo   S. Kudo

Le temps en défaillance : le passé simple

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Zinnia (2) par Misao Wada (cousu main)

     Alain Borer: Comme le russe ou l'arabe, la plupart des langues du monde, en effet, ne distinguent que trois temps : le passé, le présent, le futur. (Le Point. fr. 19/12/2017)

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   Il est délicat de comparer le système temporel du français avec celui du russe ou de l’arabe. Le temps en russe, comme dans la plupart des langues du monde, n’est pas basé sur le temps physique mais sur l’aspect événementiel (accompli / inaccompli). De même dans les langues anciennes. Le parfait grec passe souvent pour le présent (οἶδα "j'ai vu > je sais"; δεδάηκα "j'ai appris > je connais"; etc.). L’aoriste ne correspond que partiellement au passé simple français. Ce temps grec peut exprimer, comme l’indique le terme (ἀ-όριστος "non défini"), tous les temps, même le futur. Le français a sacrifié en faveur de la rapidité le côté affectif des choses. Là, la vision s’est rétrécie dans l'évidence du syllogisme. Plus on est éloigné des langues naturelles anciennes ou dialectales, plus on risque de buter contre le mur de l'artificiel.

   Une phrase nominale: Commencement lumière. Le français est obligé d'y mettre un "Zeitwort": Au commencement fut la lumière. Les choses ne procèdent pas par le temps mais par l’aspect ou le contexte. Comment peut-on établir des rapports de causalité entre ces trois réalités africaines: Il pleut ici. Il fait beau là-bas. L’éléphant va se coucher?

   Françoise Nyssen (1951-) nous surprend: C’est par le son que le cerveau apprend le plus efficacement (Le Point, 26 /10, 2017 « Qui en veut à la langue française ? »).  

   L'ancienne éditrice de la maison Actes Sud a témoigné par là de son peu de cas des langues idéogrammatiques où la forme prime généralement sur le son. Elle doit pourtant avoir connu une langue occitane: le provençal, et a certainement étudié une langue ancienne: le grec. Alors, la ministre de la Culture ne devrait-elle pas transmettre ces belles cultures à la postérité? La langue homérique abonde autant en sons qu’en images. On apprend plutôt par ce qui se visualise (= σῆμα) que par ce qui se fait entendre. Si l'on doit apprendre exclusivement par le son, comment les petits étrangers, dans l'incapacité de distinguer les sons français, parviendront-ils à la maîtrise de la langue?

   Le français moderne n'est pas sensible à ce qui ne se fait pas entendre. Le passé simple se perd même dans le français écrit. Le français a certes gagné en facilité, mais perdu en précision. Le passé simple dans la petite phrase suivante en gascon ne s’exprime en français moderne qu'au passé composé, temps fantôme: ni parfait ni présent...

   Ièr, qu’èra lo dia que Maria, e devèva tornar de Tolosa, la sòr nòsta qui tribalha dens aquera vila. Pendent la matiada, que plavoc un pauc. La tantossada que hascoc ua calor de las terriblas. Suu ser, qu’i agoc de navèth ua ondada. A ueit òras deu ser, n’èra totjorn pas arribada. La mair, lo petit Pau e jo, que comencèm a inquietà’s, quan i agoc un còp de telefòne. Qu’èra Maria. (…)  (K. Lo gascon modèrne, Tokyo, 1988)

   « Hier, c’était le jour où devait rentrer de Toulouse, Marie, notre sœur, qui travaille dans cette ville. Pendant la matinée, il a plu un peu. L’après-midi, il a fait une chaleur terrible. Vers le début du soir, il y a eu de nouveau une ondée. À huit heures du soir, elle n’était toujours pas arrivée. Ma mère, le petit Paul et moi, nous avons commencé à nous inquiéter, quand il y a eu un coup de téléphone. C’était Marie. (…) »

  Henri Habrias (cf. billets 373, 374) a bien voulu nous transmettre un avis de René Merle (1936-), agrégé d'histoire et sociolinguiste, spécialiste de l'occitan.

   Votre ami japonais a bien raison. Tous les locuteurs naturels (comme on dit) du provençal et de l'alpin que j'ai rencontrés, enregistrés, dans les années 70 utilisaient, évidemment sans connaître le nom de ces temps, le passé simple et le passé composé, chacun dans son rôle. Ils dominaient aussi les deux subjonctifs, la concordance des temps et l'accord du participe. Ça coulait de source. Les choses se sont gâtées après leur disparition. Ceux qui ont redécouvert et tenté de pratiquer l'occitan ont dans la tête le moule du français, et ils emploient spontanément le passé composé à la place du passé simple. Quand au subjonctif, passez muscade... Ainsi vont les langues...  

   P. S. Les personnes que je rencontrais étaient des agriculteurs, des ouvriers, des ménagères, et pas du tout des lettrés... Bref, une langue vivante qui est morte en bonne santé, par non transmission.  René Merle