Philologie d'Orient et d'Occident (389)

                                                         Le 07/11/2017    Tokyo   K.

La littérature et la traduction (2)

CIMG3539

Au marché à Pamiers, Ariège (photo par K. 09/2011)

   Selon un ami médecin français (cf. 341), un Japonais aphasique a des particularités dans la perception des mots. Tout en perdant la faculté de lecture, il arrive à tracer l'idéogramme dont il comprend le sens. Il peut retrouver non pas le son d'un mot (ou d'une idée) mais sa forme graphique.

   La discussion sur la traduction continue entre Patrick C. et K. (cf. billet 388)

   Patrick - Quitte à être radical, à supposer que je connaisse parfaitement le japonais pour lire 草堂詩集 Sôdô Shishû, il n’est pas sûr que j’en comprenne, perçoive toute la saveur car ce sera toujours, nécessairement une lecture acculturée, hors-sol, sourde à toutes les profondes résonances connotatives que charrie la langue lorsqu’elle est maternelle. L’écolier japonais qui lit Ryôkan, que lit-il? Sûrement pas ce que les adultes que vous êtes lisez. Si la forme est unique, chaque lecture elle aussi est unique, idiosyncrasique (...). Le mot intelligence vient de la lecture: inter legere, «entre-lire», ce serait cela être intelligent. C’est-à-dire le contraire d’une lecture totalisant son objet à chaque instant et de façon cumulative, mais une lecture qui se divise elle-même, se perd entre les lignes, s’égare entre les mots. Sans ce soupçon qui pèse sur les mots, que serait le travail du philosophe, de l’intellectuel, de l’écrivain? Elias Canetti disait que «Tout mot prononcé est faux. Tout mot écrit est faux. Mais qu’est-ce qui existe sans mots?» (...)

   K. - Tu raisonnes comme nos collègues de la littérature étrangère qui croient que le travail réside dans la traduction. Or, nos jeunes veulent se passer d'intermédiaires. Ils savent que la traduction est approximative, manque de précision. La vieille méthode d’enseignement, appuyée sur les traductions, est largement dépassée. Dans notre cercle homérique, on collationne les textes mais pas les traductions, analyse la structure syntaxique, prosodique, etc., c’est-à-dire, formelle du texte (...). Nous voulons être plus près du texte grec que du japonais confetti. (...) La littérature n’est pas comme la chimie, la physique ou les mathématiques. Il n’y a pas de physique "nationale", alors que la littérature est toujours flanquée d’un adjectif précisant dans quelle langue elle est faite. Aucune littérature nationale ne peut prétendre être «la littérature». La littérature est limitée dans l’espace et dans le temps. Plusieurs traductions modernes des Dits de Genji 源氏物語 54 vols (XIe siècle) sont autant de simili ou de simulacre.

   P. - Je crois que tu me lis trop vite. Je n'ai jamais fait une apologie de la traduction (...) et ne me reconnais nullement parmi tes collègues "qui croient que le travail ne réside que dans la traduction". Il ne peut exister d'équivalence absolue entre les langues - c'est une mauvaise utopie. Je partage tes positions mais peut-être avec moins de jusqu'au-boutisme, moins de purisme... Il ne faut pas jeter le bébé (traduction) avec l'eau du bain (libertés, approximations, bref ce que tu appelles le  "simili"...). Les problèmes que pose la traduction ont une valeur heuristique permettent de réfléchir sur le système de la langue, ses limites internes, ses impossibilités mais aussi les convergences, les points de rencontre, le territoire commun des langages - ce qui nous relie, au fond, les uns aux autres dans notre altérité. Et puis il ne faut pas oublier dans l'histoire de la traduction ses apports, comme la dimension fédératrice: c'est la traduction de la Bible par Luther qui a fondé la langue allemande moderne. Je n'ai pas la place ici d'aborder aussi la "fabrication" de l'écrivain via le travail de traduction: Baudelaire ne serait pas le poète qu'il est sans avoir traduit Poe, ni Walter Benjamin sans Baudelaire, ni Paul Celan sans Shakespeare...

   K. - Merci pour la précision de ta position. Tu cites la Bible. Mais qu'est-ce que c'est que la Bible ? Jésus-Christ, connaissant l’écriture, n’a jamais écrit. La transmission de ses messages aurait été faite par ses disciples. Homère non plus. Il a chanté, mais pas écrit. Conscient de l’écriture, il l’a toujours évitée. L'Iliade a d'abord été transmise oralement. Mais par la transcription, ces paroles ailées se retrouvent privées d'ailes. C'est le défaut de toute mise par écrit, et que les problèmes inhérents à la traduction ne font que renforcer. On le voit jusque dans les Saintes Écritures de la version de Luther, traducteur de traducteurs dont on a fêté il y a quelques jours le cinq-centenaire de ses 95 thèses de la Réforme.

   Dieu est ici, ailleurs, partout mais invisible. Kami japonais, en en partageant l'attribut, n’est jamais Dieu d’Occident. (...) Alors c’est quoi la littérature, si ce n'est cette Bible? (À suivre)