Philologie d'Orient et d'Occident (382)

                                                         Le 01/08/2017    Tokyo   K.

Un tour de l'Ouest de la France (7) : Nantes et la Vendée

"La Terre qui meurt" (René Bazin)

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Une ruelle à Trentemoult (Nantes, photo par K.)

 

   Trois quarts d'heure en bus nous transportent à Cholet, pays de bocages, premier arrêt de l'itinéraire Nantes-Poitiers, qui se trouve au sud-est-est de la métropole de la Loire Atlantique. Lors de la Révolution, Cholet fut un des lieux des batailles les plus terribles entre les Chouans (Vendéens royalistes) et les Bleus (Républicains).

   Si on descend vers le sud de Cholet à vol d'oiseau, on arrive à Fontenay-le-Comte, ancienne métropole de la Vendée, d'où s'étend vers le sud-ouest le Marais poitevin. L'autre Marais, dit vendéen, se situe au nord-ouest de Fontenay et au sud-ouest de Nantes, pays de cultures-pacages et de bocages, donnant sur l'île de Noirmoutier. C'est là que se sont déroulés presque tous les événements du roman de l'écrivain catholique angevin René Bazin (1853-1932): La Terre qui meurt (Paris, Calmann-Lévy, 1898)

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   L'édition utilisée par l'auteur de cet article date d'après 1903, l'année de la réception de René Bazin sous la Coupole. Le fait en est mentionné au-dessous du nom d'auteur du livre. Un exemplaire du livre est présent à la bibliothèque universitaire de la Gakushûïn, école privée jadis destinée aux membres de la famille impériale et aux aristocrates de l'époque Meiji.

   Le dépôt du livre à la Bibliothèque date du 2 avril 1909. Or, le livre ne montre aucune trace de lecture. Les enseignants de français à Tokyo de l'époque, comme d'aujourd'hui, n'ont-ils pas voulu que les jeunes Japonais ne se familiarisent avec les paysans de la Vendée? Le livre semble n'avoir jamais été traduit en japonais.

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   Toutes les scènes (sauf celle de la foule d'émigrants au port d'Anvers) se passent dans le nord de la Vendée, un carré sur l'Atlantique délimité au nord par Bourgneuf-en-Retz, à l'est par Challans, au sud par St-Gilles-sur-Vie, à l'ouest par Fromentine, presque contiguë à l'île de Noirmoutier. De Fromentine est sans doute créé, déplacé vers Challans, le nom fictif de la Fromentière, métairie de Toussaint Lumineau, protagoniste du roman.

   La mère Lumineau avait donné à son mari Toussaint Lumineau cinq enfants: deux filles: Éléonore (Linore) l'aînée, Marie-Rose (Rousille) la cadette et trois garçons: Mathurin l'aîné, infirme, André (Doriot) qui vient de s'acquitter de son service militaire en Afrique et François qui, paysan peu vaillant, préfère travailler en ville avec sa sœur Éléonore, serveuse dans un café-restaurant.

   En Vendée, la paysannerie et l'aristocratie restées longtemps sans accroc grâce à l'immuabilité de leurs valeurs morales, économiques ou religieuses, ne sont plus en phase avec les évolutions survenues après la Révolution, qui ont fini par terrasser les valeurs traditionnelles. En France, les points communs de mentalité, de mœurs ou même de langue entre aristocrates et paysans, ont résisté longtemps à se perdre.

   Certains grands seigneurs (...), avaient vieilli de la même façon que les jardiniers, que les paysans au milieu desquels ils avaient vécu (Proust. cf. billet 87).

   Père Lumineau va voir en ville comment vit son fils François, cheminot. Devant lui passe "une équipe de six hommes [qui] poussait de l'épaule un wagon chargé, et il songeait : «En voilà d'attelés comme les bêtes de chez moi»" (op. cit. 280). La condition de François était, dans le Marais, celle de l'homme de peine, assimilé au bœuf ou à l'âne.

   Instruit en Afrique, son autre fils André, plus cultivé que les autres, n'est chez lui qu'un valet, voire, une bête de somme: Le valet nouveau ne se dérangeait point, (...), il peinait régulièrement quatorze heures par jour sans prononcer quatorze mots. (ibid. p. 179)

   Ce garçon travailleur, ne disposant pas de place chez lui et pensant à l'avenir de sa petite sœur Rousille, médite, lui, d'aller travailler en Amérique. Un passeur d'Anvers lui en accordant l'occasion, le voilà dans la foule d'émigrants au port d'Anvers:

   C'étaient les émigrants qui sortaient des bouges où les agences les avaient parqués, [...] Ils piétinent dans la boue, et se hâtent pour occuper les meilleurs coins de l'entrepont. D'autres suivent, hommes, femmes, enfants, jeunes et vieux confondus (ibid. p. 299).

   Des émigrants, des rebuts du vieux monde, des misères sans nom, à l'instant où la terre leur manquait, s'effaraient. (ibid. p. 304). (À suivre)