Philologie d'Orient et d'Occident (373)   Le 28/03/2017   Tokyo  K.

Quatre mots dialectaux de Bardèche (7)

D'où vient le mot biaude (= blouse)? (4)

Le point de rencontre entre blouse ludique et blouse vestimentaire

            « Tout vocabulaire exprime une civilisation » - Antoine Meillet

blouse grise

«Voici la blouse de mon père. Je l'ai toujours vu avec une blouse. Comme celles que nous avions au lycée.» - Henri Habrias -

 

   Sur les quatre mots dialectaux de Bardèche: comporte, cargolade, ouillade et biaude (cf. billet 367), l'explication des trois premiers n'a pas été difficile. Pour comporte "cuve de bois qui sert à porter la vendange", la dérivation du verbe lat. comportare "porter ensemble" est bien visible. Il en va de même de ouillade "soupe aux légumes", qui ne fait aucun doute pour sa provenance du lat. olla "jarre, marmite". Cargolade hésite entre fr. escargot et occitans caragòl cargòl "gros escargot" ou catalan cargol "escargot". 

   Quoique le mot (es)cargo(t) présente une complexité étymologique (amalgame [gr. kachlax "caillou" + lat. conchylium "coquillage"] + scarabaeus "escarbot" cf. billet 369), comporte, ouillade et cargolade ressortissent tous à la civilisation méditerranéenne.

   Le mot biaude (= blouse) a été rétif à nos enquêtes. Quant au celtique blautha cité par Yves Lavalade (cf. billet 372) pour l'occitan blauda "blouse", Jean-Pierre Levet dit : «dans aucun de mes dictionnaires de celtique n'est mentionné le terme [blautha], pas même dans le livre récent de Jean-Paul Savignac (Dictionnaire français-gaulois Paris, Éditions de la Différence, 2014, 2e éd.), qui n'a pas d'entrée "blouse"».

    Peu compatible avec les vieilles formes d'oïl et d'oc: bliaut(d) (DFMM), blial "habillement de soie" (K. Bartsch, Chrestomathie provençale, 1904), blizaut, brizaut (L. Alibert) avec bli- préfixal, blautha va un peu trop bien avec l'occitan: blauda, blòda, et le gascon blàudo, blouse, belouse (notation Simin Palay). En gascon, l'adjectif blause signifie "livide, blême" et blous,-se (notation S. Palay) "pur, sans mélange". On ignore si le germanique blau,-e "bleu" ou le bloß "pur, nu" avait quelque rapport avec blouse (le costume).

   Voici les faits marquants du mot biaude "blouse-costume".

   1) L'ancienne forme aurait été bliau- (non pas biau-), signifiant "costume bouffant plutôt aristocratique que populaire". Conjointement aurait existé, surtout dans le sud, blau-(ou blò-, selon le système de notation) sans palatalisation, qui s'est perpétué, avec le sens de "vêtement populaire", jusqu'à l'époque moderne.

   2) Bliaut(d) se raffine, change de signifié (en justaucorps ou autre) ou se vulgarise (dialectes: blia-, biau-, brisau-, bisau-) tout en conservant son sens vestimentaire.

   3)  Dès le XVIe siècle, un nouveau sens "trou d'un billard" est attribué non pas à une de ces formes palatalisées qui se froissaient de vieillesse mais à celle, pimpante et neuve, à cause de sa résonance méridionale: blouse "vêtement bouffant".

   Clément Lévy, né à Limoges, s'est bien demandé « si la blouse d'un billard n'est pas une poche en tissu qui se gonfle et prend la forme de la bille qui tombe dedans, comme la blouse vêtement justement quand on la resserre par une ceinture ou quand le tissu se gonfle sous l'effet d'un petit coup de vent » (cf. billet 372).

   À l'entrée blouse, Littré fait primer le sens de jeu de paume sur le "vêtement", ordre traditionnel depuis le XVIIe siècle. Pour la définition de blouse "trou en forme de poche d'un billard", il fournit deux autres: « terme de potier d’étain, pièce qui sert de moule» et « nom donné, dans les landes de Gascogne, à des cavités pleines d’eau recouvertes d’une voûte en sable que la moindre pression fait écrouler».

     La blouse des landes de Gascogne, cavité qui se défait à petits coups, est significative. La Poche qui se gonfle et le moule malléable rendraient compte de blouse trou et blouse vestimentaire qui auraient la même étymologie et la même connotation: poche dans laquelle on risque de tomber et où l'on joue à faire tomber les billes de billard, tout en étant un trou ou une manche dans laquelle on passe le bras. 

   Enfin on y voit un peu clair. Le peuple qui n'avait pas accès au jeu bourgeois a longtemps ignoré le sens de blouse (trou), alors qu'il pouvait se familiariser avec le verbe argotique blouser "faire tomber dans une poche, tromper", dérivé du jeu. Les bourgeois du nord, disposant d'autres formes pour la blouse costume, n'avaient pour blouse que le sens ludique. Les gens de la province ne connaissant que "blouse" comme costume, c'est seulement à la fin du XVIIIe siècle que le mot blouse (costume) est entré en usage dans les grandes villes du nord. (Fin pour biaude-blouse)