Philologie d'Orient et d'Occident (372)

                                                             Le 14/03/2017    Tokyo   K.

Quatre mots dialectaux de Bardèche (6)

D'où vient le mot biaude ? (3) - Blouse en limousin -

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Une image de "blouse" sur Internet à la rubrique "blouse de paysan"

 

   « Le problème étymologique de biaude [= blouse] est complexe », me dit Jean-Pierre Levet dans un message électronique concernant ce petit mot (cf. billet 370). En effet, il est curieux de constater que dans aucun des dictionnaires modernes à usage courant (sauf le Dictionnaire étymologique historique du français, Larousse, 1993, avec note: p. -ê. orig. germ. ou du lat. bullosa, gonflé, de bulla. - cf. billet 371) ne figure l'origine germanique.

   Le problème a deux dimensions: morphologique et sémantique. Morphologique: comment réconcilier la forme blouse avec ces diverses formes anciennes ou dialectales qui l'auraient précédée : bliaut(d), blisaud; anc. occ: blial, brial, bliant, blizaut, brizaut; occ: blauda(-do), enfin biaude, berrichon, fém. de bliaud ?

   Sémantique: il y avait au moins dans la zone de la langue d'oïl un autre sens de blouse: "trou d'un billard" qui, le jeu étant répandu seulement dès le XVIe s., n'aurait pas eu lien avec les anciennes formes médiévales signifiant vêtement.

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   J.-P. Levet, agrégé de Grammaire, m'a fait parvenir un avis: « Ton enquête linguistique m'a passionné. Elle est très bien construite. Je ne connaissais pas "blouse" en tant que "trou dans un billard", en revanche je connais bien le dérivé verbal plutôt argotique "blouser", qui est d'usage populaire et courant. On dira, par exemple, "il a acheté une vieille voiture et il s'est fait blouser par le garagiste", pour dire "il s'est fait rouler, il s'est fait avoir par le garagiste" qui lui a vendu cher un mauvais véhicule. J'ai consulté le Littré: il donne deux mots "blouse" différents, l'un se rapportant au trou du billard, l'autre au vêtement qui nous intéresse. Il propose deux étymologies différentes. [...] » (le 22 / 02)

   Pour blouse(-trou) (belouse comme l'ancienne forme), Littré parle vaguement du bas lat. belosius "sorte de drap", tout en évoquant sans conviction le flamand bluts "trou" qui conviendrait pour le trou, mais ne rendrait pas compte de blouse (-costume).  

   Mon ami poursuit: « Pour ce second blouse, Littré renvoie à blaude, considéré comme un mot dialectal qui équivaut à blouse, dont il estime que l'origine est inconnue, alors que bliaut provient du germanique blialt "étoffe". Le terme est bien mystérieux, comme le montre l'ensemble de ta recherche. Le Cayrou [Gaston Cayrou, Lexique de la langue du XVIIe siècle, Didier 1948] ignore belouse [et blouse]. [...] »

   Clément Lévy, mon lecteur de blog à Berlin, agrégé de Lettres classiques, dit sur mon billet 371 qu'il lui pose différents petits problèmes. « Blouse est un vrai mystère pour moi. As-tu pensé aux deux verbes blouser ? Je me demande si la blouse d'un billard n'est pas une poche en tissu qui se gonfle et prend la forme de la bille qui tombe dedans, comme la blouse vêtement justement quand on la resserre par une ceinture ou quand le tissu se gonfle sous l'effet d'un petit coup de vent. » (le 22/02)

   Mes deux limiers s'arrêtent sur l'idée des deux verbes blouser: "bouffer à la taille" et "mettre dans le trou, tromper", l'un dérivé de blouse "vêtement bouffant", l'autre de blouse "trou d'un billard". Il est difficile de postuler un lien sémantique entre ces deux noms. Ce qui nous occupe est blouse vêtement. Les formes dialectales m'inclinent à penser que l'étymon de blouse vêtement était *bla(u)- (avec -l-) et non pas br(i)a- ni bia-.

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   Yves Lavalade (1939-) est spécialiste de l'occitan limousin, longtemps professeur au Gay-Lussac, successeur des grands linguistes occitans comme Louis Alibert, Joseph Anglade, Camille Chabaneau, Jules Ronjat... Je me souviens qu'il était dans l'auditoire très attentif lors de mes conférences sur la langue japonaise faites en février 1987 à l'universités de Limoges.

   Son Dictionnaire français-occitan (Pulim 1997) donne une entrée blouse (vêtement): f. la blauda; la belosa; la belusa (Dordogne); [...], alors que son Dictionnaire occitan-français - étymologies occitanes (Lucien Souny, 1999), non moins important que l'autre, pourvoit la forme blauda d'une étymologie celtique blautha (blouse).

   Dans le Dictionnaire français-occitan existe un seul verbe blouser: jugar (jouer), trompar (tromper), dérivé, comme il se doit, de blouse (trou). Le verbe n'aurait-il pas été introduit en Limousin avant l'introduction du substantif blouse (trou)? (À suivre)