Philologie d'Orient et d'Occident (369)

                                         Le 31/01/2017    Tokyo   K.

Quatre mots dialectaux de Bardèche (3)

Aiglade (suite) et retour sur cargolade

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Chou frisé par Misao Wada (cousu main)

 

   À propos de quelques hypothèses sur l'étymologie du nom d'un plat de moules: aiglade, éclade, églade, proposées dans le dernier billet (368), l'excellent blogueur Lorgnon Mélancolique (Patrick Corneau, originaire de la Vienne, département voisin de la Charente Maritime), m'a fait part de ses idées.

   Rien à redire aux propos de ton ami Bernard, très connaisseur! Quant à la vertu "égalitaire" de la consommation partagée du plat vantée par Guillaume M., c'est un peu tiré par les cheveux... Mais bon, pourquoi pas. (...) Tout cela me donne une vive "saudade" de ma chère Charente Maritime maintenant noyée dans l'immense et impersonnelle "Nouvelle Aquitaine"... Ainsi vont les réformes administratives, aplanissant tout sur leur passage!

   Oui, mais bon, pourquoi pas, c'est ce qu'on est obligé d'avouer lorsqu'on cherche une étymologie, car, la véritable origine d'un mot est toujours difficile à cerner. L'étymologie (ἐτυμολογία "sens véritable ou primitif d'un mot < "ἔτυμος "vrai" + λέγω "dire"; le composé semble dater seulement du premier siècle av. J. C.) est en réalité une science qui caresse des chimères, car, ce qui est supposé un sens originel n'est souvent qu'une acception attestée à une étape transitoire de l'évolution du mot.

   Qui connaît l'origine du mot viande?  Le mot, désignant d'abord toute espèce d'aliment (lat. pop: vīvenda "ce qui sert à la vie"; fr. médiéval: vïande "nourriture"), a seulement commencé à se spécialiser dans son sens moderne à partir du XVIIe siècle. Où et quand peut-on alors situer l'étymologie de viande "aliment tiré de la chair des animaux"? Si on peut remonter au lat. vivere, ne faudra-t-il pas aller plus loin fouiller l'indo-européen?

   Selon le Dictionnaire aïnou de Suzuko Tamura (Tokyo, 1996), le petit mot aïnou cep "poisson" est constitué de trois étymons: ci "nous exclusif" + e "manger" + pe "chose" (cf. billet 192). Le sens primitif de cep était donc non pas "poisson" mais "ce qu'on mange, nourriture", comme la viande. Ne peut-on donc pas se demander si, à leur tour, ses homologues indo-européens: piscis et ἰχθῦς, sans lien évident entre eux, étaient en réalité constitués de plusieurs étymons comme le poisson aïnou: c(i)-e-p(e)?

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   On a supposé dernièrement que le mot cargolade n'était que forme tronquée (es)cargolade (cf. billet 367). Or, ce qui vient d'être dit à propos de l'étymologie nous amène à envisager une autre hypothèse pour l'aphérèse au premier abord sans histoire.

   Le Dictionnaire Occitan-Français (cf. billet 368) de Louis Alibert dispose d'une entrée : caragòlcargòl  m. Gros escargot. Var. cagaròl, cargau, cagaròt, escagaròt. Cat. cargol. Le nombre des variantes occitanes sans es- (avec es-, il n'y en a qu'une: escagaròt) nous permet de présumer que le préfixe n'était pas présent à l'apparition du mot. On voit, en même temps, que le catalan cargol est la forme la plus proche du vocable dialectal "cargolade" du souvenir de Bardèche, berrichon, qui aurait souvent été en villégiature à Perpignan, pays de son beau frère Brasillach (cf. billet 367).

   L'entrée consacrée au mot escargot dans le Petit Robert (éd. 1993, avec un meilleur commentaire sur ce mot que le grand dictionnaire analogique Robert 1976) est munie de cette analyse: n. m. - 1549; escargol 1393 [escargole au XIVe s. selon Le Robert]; provençal escaragol, ancien provençal caragou, avec influence des dérivés de scarabaeus (⇾ escarbot); p.-ê. croisement du grec kachlax et lat. conchylium. [κάχληξ: caillou; conchylium (bas. lat. coculium, -lia; anc. prov. cogolha, selon Le Robert): coquillage].

   En ancien provençal, le mot était caragou (ou, certainement, caragol). Il me semble évident qu'est apparue seulement à une étape provençale moderne (c'est-à-dire, après caragol en ancien provençal ainsi que cargol en catalan) la forme moderne escargol avec préfixe -es provenant de s(c-). L'analyse étymologique du mot escargot du Petit Robert, très convaincante, me semble tout à fait juste.

   Pour ouillade, moins d'histoire. Le Dictionnaire d'Alibert fournit olada en occitan "potée, contenu d'un pot; légumes pour la soupe". Olada vient de ola, occitan, "marmite, pot en terre" qui remonte au latin classique olla "jarre, marmite". Ouillade est une forme normalement francisée de olada. (À suivre)