Philologie d'Orient et d'Occident (Hors-série)

La naissance d'une langue nationale

Réflexions politico-linguistiques sur les Serments de Strasbourg (9)     Le 15/09  2016   Tokyo   K.

 

La nouvelle langue, un instrument de libération spirituelle

   Pour les premiers œuvres littéraires, le retard constaté dans le Sud, par rapport au Nord, viendrait de ce que l'occitan ne s'était pas dégagé de l'emprise de la culture latine, ce qui ne veut évidemment pas dire que l'occitan était toujours sous la domination latine. En Italie, pays limitrophe de l'Occitanie, l'emploi officiel du latin dura plus longtemps et il se constitua, selon les différences géographiques, ethniques, politiques, etc., plusieurs langues locales importantes. La conscience linguistique d'un parler populaire et national, distinct du latin, n'apparut donc en Italie que beaucoup plus tard. Les premières tentatives faites pour se libérer du latin se trouvent dans les formulaires juridiques de la fin du Xe s., mais le véritable début de la littérature en langue vulgaire ne se situe qu'au début du XIIIe s., avec l'œuvre poétique de François d'Assise (1224). Le premier et le plus grand poète italien, Dante, fut très influencé par les troubadours.

   Ainsi dans la France du Nord, dans le Midi et en Italie, avec le temps, la langue vulgaire telle qu'elle s'était constituée s'affermit et se structura suffisamment non seulement pour servir à communiquer, mais encore pour être le support d'une littérature riche, dynamique et florissante. Après les premiers balbutiements se succédèrent des chefs-d'œuvre poétiques qui constituèrent dans chaque histoire littéraire un âge d'or. La première manifestation en langue vulgaire peut donc être interprétée dans chaque pays comme une déclaration d'indépendance littéraire, qui révéla d'emblée les qualités et les capacités jusqu'alors latentes de la langue populaire. Pour employer une expression de P. Zumthor, pour ceux qui l'écrivaient, la nouvelle langue était «un instrument de libération spirituelle».

   À l'ouest de l'Empire d'Occident, à l'exception de l'Espagne, dont la littérature fut dès le début sous l'influence arabe, plus on était éloigné de Rome, plus on avait de chances de voir se créer et s'épanouir la muse de la nation. En d'autres termes, plus grande était la distance qui séparait de la capitale de l'ancien empire latin, plus on se dégageait de la culture latine et plus on le faisait avec facilité.

   Ainsi dans l'Europe du moyen âge, les premières manifestations littéraires en langue vulgaire se lièrent d'une façon étroite avec la première prise de conscience nationale. Les événements politiques et les événements linguistiques sont indissociables[1]. (Fin)

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Remerciements

   Publié en 1991 dans les Mélanges en hommage au professeur Pierre Bec (1921-2014) du C.É.S.C.M. de Poitiers, cet article a été reproduit cette année sur canalblog avec de légères retouches.

   Rapatrié à la fin des années 80, je m'interrogeais sur l'avenir de France que je venais de quitter et qui s'attendait à de grandes transformations dont on voyait difficilement la suite. Ce qui m'occupait le plus alors était de l'ordre linguistique. Quel serait le sort réservé à la langue française dans une nouvelle structure européenne ? D'instinct, je suis allé chercher une solution à l'époque de la première structuration d'Europe.

   Mes remerciements vont tout d'abord au regretté professeur Shigeru Shimaoka, de l'université Waseda, Tokyo, qui m'encouragea constamment en me donnant libre accès chez lui aux quatre grands volumes de Grammaire istorique (sic) des parlers provençaux modernes (Mâcon, 1930-1941) de Jules Ronjat.

   Mon ami Jean-Pierre Levet, helléniste comparatiste, professeur de l'université de Limoges, a bien pris la peine de lire et de corriger mes manuscrits. L'essentiel de la dernière note [1] est de lui. L'auteur lui présente également ses sincères remerciements.   Le 11/09, 2016. Tokyo. Susumu KUDO

  



[1] Une constatation semblable peut être faite à propos d'autres faits de même nature: ainsi, lorsque Gerbert d'Aurillac (Sylvestre II), à la fin du Xe s., concevra l'idée d'une nouvelle union impériale de l'Europe, il aura, comme cela a été enseigné, neuf siècles avant Franz Bopp, l'intuition de l'existence de ce que l'on appellera, au XIXe s., la grammaire comparée des langues indo-européennes, et qui concernera dans sa pensée les langues romanes et les langues germaniques, est-il possible aujourd'hui de s'interroger sur ce que seront les événements linguistiques qui risquent d'accompagner le renforcement des liens économiques, voire politiques, qui existent entre les divers pays d'Europe, et en particulier sur le sort qui sera réservé à la langue française dans la Communauté européenne ?