Philologie d'Orient et d'Occident (345)

La métrique et l'étymologie (2) Le υ long par nature

Le 01/03/2016   Tokyo  K.

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Radis rose par Misao Wada (cousu main)

 

   Pour scander l'hexamètre dactylique employé par Homère, il faut s'y connaître en quantité vocalique (savoir si la voyelle constitutive d'une syllabe est longue ou brève). La voyelle est cheville ouvrière de la syllabe qui, à son tour, détermine la nature du pied. On peut ainsi savoir s'il s'agit d'un dactyle (—∪∪) ou d'un spondée (——), deux mesures essentielles de l'hexamètre. Le degré d'aperture (si la voyelle est fermée ou ouverte) n'a pas tant d'importance dans la versification.

   Pour la représentation graphique des voyelles longues en grec archaïque, nous savons maintenant que, en face des deux voyelles en principe brèves (ε [ĕ] et ο [ŏ]), la graphie η représente [ē] (long) ouvert, ει [ē] fermé, ω [ō] ouvert, ου [ō] fermé. Les deux graphies vocaliques (α, ι) s'emploient pour quatre phonèmes à quantité chacune différente: [ă], [ā], [ĭ], [ī], alors que la seule graphie υ représente trois phonèmes: [u], [ü (= y)], [ǖ (= ȳ)] (cf. billet 344). Pour le phonème [ū] (u long), le grec archaïque n'aurait pas senti le besoin de la noter par une graphie spécifique.

   La détermination exégétique de valeurs phonétiques du vocabulaire d'Homère est certes facilitée par l'examen métrique de l'hexamètre, très rigide comme système. On voit cependant de nombreuses entorses aux normes sommairement montrées ci-dessus, telles que: la graphie η qui rend métriquement non pas e long, mais e bref; ω, o bref (Chantraine: Grammaire homérique, t. 1, p. 107); également αι ou οι, non une diphtongue mais une brève; εα, εο, εω, εαι, ni diphtongue ni triphtongue, mais dite en seule émission de voix, souvent longue au temps fort, parfois brève au temps faible, etc., etc.

   La métrique, système d'origine probablement étrangère (cf. billet 344), fut une forte contrainte pour la langue homérique, si bien que les mots, sous son influence, s'adaptèrent parfois mal au mètre. La graphie grecque transcrivit la langue, conserva la tradition, la conscience historique voire étymologique des mots. C'est la métrique qui fit persister certains archaïsmes.  

   Selon Pierre Chantraine: «toute la morphologie est commandée par des préoccupations métriques» (Grammaire homérique, t. 1, p. 111), mais en même temps «il n'est pas possible de déterminer des règles aussi précises et générales à la fois pour l'abrègement métrique que pour l'allongement.» (ibid. p. 110).

   La première syllabe -ρύ- du quatrième pied du vers 654 du chant XV de l'Iliade (νῆες ὅ/σαι πρῶ/ται εἰ/ρύατο·/... cf. billet 344) est longue, car elle se situe au temps fort, c.-à-d., au début du pied dactylique qui est toujours une longue. La longueur de cette syllabe -ρύ-(de ἐρύω «tirer, traîner») ne s'appuie cependant sur aucune des raisons (on ne connaît pas l'étymologie exacte du verbe ἐρύω: pas d'étymologie satisfaisante, selon Chantraine) qui faisaient de -υ-de θυμός et de κδος un υ long., Beekes fait remonter θυμός et κδος respectivement: à *dhuH-mo- et à *keud-s-. Les étymologies: -uH- (u + laryngale) et -eu- (diphtongue), me semblent justifier un u long par nature (*).

   Or, ι de χθύς «poisson» est long par position (devant deux consonnes). L'ύ de ἰχθύς est également long, par nature. Une petite mention de Bailly sur le mot est la suivante (Dictionnaire grec-français, Hachette, éd. 1950): [ū aux cas dissyllabiques, ŭ aux cas trisyllabiques]. L'ύ de ἰχθύς (nominatif singulier) est donc long, alors que l'ύ de ἰχθύος (génitif singulier) est bref. Qu'est-ce à dire? Cette scansion (—— pour ἰχθύς, —∪∪ pour ἰχθύος) a pour résultat de constituer deux pieds parfaitement adaptés aux exigences hexamétriques.

   Beekes donne à ce mot cette note étymologique: Le mot est maintenant reconstruit: *dǵhuH-, la voyelle longue au nominatif, étant causée par une laryngale (Etymological Dictionary of Greek, Brill, 2010). La quantité longue de ύ de ἰχθύς me semble assurée ici par -uH. Celle de u long de θυμός, par (dh)uH(-mo).

   Beekes confère à ἔρυμαι «protéger, sauver» la même étymologie indo-européenne: *ueru- qu'il a donné au verbe ἐρύω dont le lien avec ἔρυμαι semble évident. Et il ajoute entre parenthèse une autre hypothèse (*uruH). Tout cela m'invite à supposer que l'ύ de ἐρύω provient de deux éléments qui allaient se fondre en une longue. (À suivre)

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   (*) De cette étymologie (*keud- indo-européen > κδ- grec), voici l'avis négatif de Jean-Pierre Levet (cf. billet 343): «*eu en principe ne passe pas à u long en grec, (...) le traitement de la diphtongue indo-européenne [eu] par un u long est loin d'être systématique, la diphtongue étant conservée dans presque tous les exemples sûrs (comme πεύθομαι < *bheudh- etc.)»